Le Pouvoir de l

Le Pouvoir de l'Amour – Contre l'Art de Duper

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Livres
338 pages

Description

Le personnage principal, René du Perron, Canadien de souche française, revient en France missionné auprès de Louis XV, dont la cour est le cadre idéal d'une société cooptée par la cupidité et l'ambition. C'est dans ce contexte que l'auteur expose les préceptes d'honneur, de grandeur et ceux du bel esprit, seuls capables de faire fleurir une nation et où il trouvera néanmoins l'amour sincère.

Avec un récit aimable et élégant, il expose les grandes idées des penseurs les plus illustres du 18ème siècle, thèmes si transcendants comme les règles du comportement humain.

Ainsi se détache le rôle primordial de Mme de Pompadour – si décriée par les commérages de toute époque – dans un chant d'amour, véritable et unique objet de l'existence.


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Date de parution 09 mars 2015
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EAN13 9782368451885
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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© 2015.

Walter Edouard STUBBS

Liliane STUBBS LITCHI

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www.is-edition.com

 

ISBN (versions numériques) : 978-2-36845-188-5

 

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PRÉFACE

Cher lecteur,

Fille française de l´auteur Walter Edouard STUBBS, je suis très émue, à l´idée que ce livre puisse être entre vos mains. Au crépuscule de ma vie, j´ai voulu le faire rééditer et traduire en diverses langues. Je tenais non seulement à honorer sa mémoire, mais aussi à m´adresser à tous ces descendants, comme moi, d´émigrés d´une époque bien lointaine, à laquelle vous appartenez peut-être, qui dans les Amériques établirent les bases d´une population diverse et riche de générosité, malgré tous les méfaits inhérents et contradictoires de l´être humain, et à nos autochtones pour leur faire respirer un peu d´histoire éternelle.

A vous tous, je vous en souhaite une heureuse lecture,

Bien à vous,

Liliane STUBBS LITCHI

A mes parents, à mon mari, à ma fille

A toute ma famille descendante de nos ancêtres émigrants

Et à tous mes chers amis qui m´aidèrent dans ce projet.

En tant que petit fils de l´auteur, ce me fut un grand honneur de réaliser l´adaptation en espagnol du texte original français, et pouvoir honorer sa mémoire et offrir aux lecteurs une évocation des valeurs de l´honneur et de l´esprit.

Je désire souligner la collaboration et le soutien de parents et amis sans lesquels nous n´aurions pas pu concrétiser ce travail.

A Buenos Aires, le 13 septembre 2013.

Andrés A. Jeszenszky Stubbs

COMMENTAIRES DE LA PREMIÈRE ÉDITION EN FRANÇAIS DE 1949

UNESCO : “Vous jouissez d´une réputation que l´on peut envier dans nos lettres américaines et maintenez la noble tradition péruvienne, productrice d´oeuvres qui ont un écho hors des frontières de votre noble patrie et du continent entier”.

Le Gral PERON : “… a réservé pour votre libre, un endroit particulier dans sa bibliothèque personnelle ...”

Sir Winston Churchill : “... apprécie beaucoup vos nobles concepts.”

G. Arévalo y Carreño : “… votre libre décrit très bien les coutumes régnantes sous Louis XV… …j’ai beaucoup aimé la revendication de Mme de Pompadour… …les citations de Voltaire… ont une grande saveur et profondeur …”

Gral Adalberto A. Tejeda, Ambassadeur du Venezuela : “… la belle oeuvre… pour les délices des lettres et perpétuel renouveau de l´esprit… c´est bien pour quelque chose que l´on a dit que le romancier passe un miroir sur le futur des choses…”

Académie Française : “... votre oeuvre intitulée “Rien sans Amour” a été sélectionnée pour la présentation de 1950”. (“Rien sans Amour” : titre initial de 1950)

***

AVANT-PROPOS

«Je savais que la gentillesse des fables réveille l’esprit ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés ; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles ; enfin, qu’il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et garder d’en être trompé. J’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. »

DESCARTES (Discours de la Méthode).

 

Le désastre subi par la France en 1940 avait plongé dans la stupeur toutes les personnes sensibles à la lumière du génie méditerranéen. J’étais alors à Lima, mon pays natal, où j’étais retourné après trente ans d’absence. Pendant toute la durée du tragique conflit d’intérêts, nos cœurs se serraient devant le spectacle insensé de dévastations et de ruines accumulées, mais s’épanouissaient devant le courage et la ténacité des puissances alliées.

Au défi lancé à notre civilisation par les hordes soumises aux caprices d’un homme de mauvais instincts, j’ai cru opportun, dans mes conférences publiques et dans mes causeries à la Radio Nationale du Pérou, tout en commentant les discours du Président Franklin Roosevelt et du Premier Ministre Winston Churchill, d’opposer la force morale de l’esprit latin qui, inondant le monde de ses puissants rayons, lui a imposé, pour le bonheur de l’humanité, une meilleure compréhension des valeurs permanentes.

Le bon conseil de Descartes, mis en exergue, m’a amené – tandis que le cataclysme ébranlait le monde – à faire un examen de conscience pour « bien comprendre ma raison » et à écrire des controverses pour déduire la vérité, en faisant revivre dans mon imagination les bons esprits français, ces héritiers du génie méditerranéen. Ils ont une affinité spirituelle avec les Amériques, plus puissante que toute affinité chimique, et c’est pour cela que la France est toujours aimée pour ses qualités. Ses bons esprits ont fait honneur et le bien aux autres pays, et ses qualités apportent en elles-mêmes l’absolution de certains de ses défauts.

En même temps, j’ai évoqué, devant les merveilleux crépuscules du Grand Pacifique, le bonheur et les misères du règne de Louis XV, les palpitants problèmes de toutes les époques, la douceur de vivre, les privilèges arbitraires, ainsi que les vanités effrénées, les rivalités féroces, la passion pour l’aventure et le hasard d’une société asservie au despotisme des sens, qui donnaient lieu à une révolution sociale, à une nouvelle expérience…

Et en évoquant ce cadre de la France, à une époque où l’effervescence des esprits fut exceptionnellement féconde pour l’humanité, je me suis abstenu d’artifices littéraires pour être fidèle et vraisemblable, gardant l’espoir que l’amour et l’intelligence, qui constituent la première puissance de la vie, puissent contribuer à une meilleure compréhension en général.

J’ai préféré en faire un récit dialogué, simple et naturel, plus près de l’humour que du scepticisme, afin que le lecteur dissipe le brouillard créé par les idées et les faits d’un monde contradictoire, dans lequel la vie de chacun devient, de plus en plus, un roman.

 

W. Eduardo STUBBS

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

En ce matin de décembre 1748, une brume glaciale enveloppait la ville du Havre-de-Grâce, à peine éveillée, car les cloches de l’église Notre-Dame n’avaient pas encore appelé les premiers fidèles à la prière. Cependant, une agitation inaccoutumée, étant donnée l’heure, animait les quais humides et glissants. Des groupes, où se mélangeaient bourgeois, artisans, gens de peu ou pêcheurs et même quelques officiers de l’armée royale, allaient et venaient autour de la tour François Ier, dont la silhouette trapue s’estompait dans les nappes de brouillard, courant sur tout le port.

Un bourgeois, bedonnant et serré dans son bel habit de drap marron, s’approcha de la tour et héla le guetteur, qui faisait les cent pas sur la plate-forme :

— Holà ! Martin ! Rien de nouveau au sujet de ma Belle-Françoise ? Il y a déjà plus d’une heure que ta trompe nous a signalé sa présence en rade.

— C’est pourtant ben elle que j’ai aperçue au large, dès potron-minet, m’sieu l’armateur. Mais, depuis, c’failli brouillard a bouché l’temps et l’a sûrement obligée à ralentir sa marche. Mais je jurerais ben qu’elle n’est plus loin à c’t’heure !

A ce moment, un coup de vent, dévalant du cap de la Hève, roula dans sa course les bandes de brume et le soleil, dégagé de ses vapeurs qui le masquaient, darda ses premiers rayons qui, peu à peu, dessinèrent d’abord les vieilles maisons, tassées le long des quais, puis, progressivement, les détails de l’entrée du port et de la rade.

Et, soudain, un cri joyeux partit de la foule qui grossissait de minute en minute, montant, comme une houle, vers le quai d’accostage. A moins de cinq encablures venait d’apparaître, tel un fantôme blanchâtre surgi des flots, une fière frégate, glissant sur les courtes lames avec la majesté d’un cygne. Elle dressait vers le ciel l’enchevêtrement de ses cordages, de ses mâts et de ses huniers, ses larges voiles claquant au vent ; un vol de mouettes tourbillonnait tout autour, comme pour souhaiter la bienvenue à ce nouvel arrivant.

Un officier s’approcha du bourgeois bedonnant.

— En vérité, monsieur l’armateur, la Belle-Françoise est un fin voilier dont vous pouvez être fier et qui doit, de plus, vous être d’un bon rapport.

— Ma foi, telle que vous la voyez, elle arrive tout droit de la Nouvelle-France, portant dans ses cales plus de cinq cent mille livres de bois rares, de pelleteries, de céréales …

— Pardon, mes bons messieurs, interrompit une petite vieille, toute menue et à demi perdue dans un cachemire rapiécé, n’y a-t-il pas à bord des soldats qui se sont battus dans ce lointain Canada ?

— C’est même la raison pour laquelle vous me voyez ici, bonne femme, répondit l’officier en se rengorgeant. Ils sont à bord deux cent cinquante malades ou blessés, que je dois prendre en charge et conduire à Paris.

— Mon Dieu ! s’écria la pauvre femme, toute tremblante. Savez-vous si mon fils, Mathurin Malandrin, se trouve parmi eux ? Il sert dans l’un des régiments de M. de Vaudreuil …

— Hé ! que voulez-vous que j’en sache ? Je pourrai vous le dire dans une heure, quand j’aurai fait l’appel des hommes.

— En ce cas, faites vite, répliqua l’armateur, tout en se dirigeant vers le navire, dont on fixait les amarres à quai. Le débarquement va commencer.

Bousculant les curieux, l’officier, gonflé d’importance, s’avança vers la passerelle que les matelots venaient de laisser glisser à terre.

Le silence se fit dans la foule. Les premiers blessés venaient de monter sur le pont, hâves et fiévreux dans leurs uniformes déchirés. Des marins les portaient sur des civières, en prenant toutes les précautions dont étaient capables leurs mains habituées aux rudes manœuvres. Derrière, suivaient les soldats plus valides, couverts de pansements ou appuyés sur des cannes. Le triste cortège, sous la direction des officiers, descendit sur le quai, où déjà s’entassaient les bagages.

Un grand vieillard nerveux, en habit de bouracan élimé, arrêta au passage un beau gaillard, amputé de la main droite et portant le bras en écharpe. Ôtant respectueusement son tricorne, il lui dit :

— Mon brave, permettez à un vétéran des armées de MM. les Maréchaux de Villars et de Saxe de vous saluer. Vous avez souffert pour la gloire du royaume, mais notre bien-aimé souverain saura vous en récompenser …

— Le roi ! interrompit le soldat d’un ton rogue. Il doit avoir autre chose à faire que de penser à ceux qui meurent pour lui ; sans quoi il commencerait par envoyer là-bas des troupes fraîches, au lieu de laisser l’Anglais nous écraser !

— Pardi ! ricana un jeune homme aux hardes crasseuses, Louis XV s’occupe d’abord de ses amours !

— Pour sûr, la Pompadour l’intéresse plus que toi, mon gars, lança une grosse poissarde, en tendant au soldat un gobelet qu’elle venait de remplir de vin. Bois, mon fieu ! C’ vin-là n’vaut certes pas celui dont se régale la poupée du roi, mais du moins il n’coûte rien au pays !

Une sonnerie de trompette interrompit la tirade de la commère et les soldats, au commandement de leurs chefs, se rassemblèrent. Suivis de charrettes où l’on avait empilé leurs équipements, ils se mirent en route pour gagner leur cantonnement. La foule se dispersa, les uns emboîtant le pas aux militaires, les autres s’égaillant à travers les rues étroites débouchant sur le port.

Seul, au pied de la passerelle, demeurait un jeune homme, dans toute la force de la jeunesse, dont le teint hâlé, les membres vigoureux, dénotaient un individu rompu aux exercices violents et à la vie au grand air. Son visage régulier, encadré de longs cheveux noirs, s’animait de beaux yeux sombres et hardis ; une moustache légère ombrait une bouche au dessin délicat, révélateur de bonté et de fermeté.

Près de lui, étaient alignées de grosses malles, aux solides ferrures, et quelques valises de cuir, dont le contenu gonflait les flancs.

S’avançant vers un débardeur assis sur un tas de cordages, le voyageur lui demanda :

— Hé ! l’ami ! Je débarque de ce navire et dois me rendre à Paris. Pourriez-vous m’indiquer où se trouve le bureau des voitures de poste ?

-Tenez, monsieur, répondit l’homme en se levant et en lui désignant une auberge dont la sombre façade, bombée comme un ventre, dominait le quai. Juste à deux pas d’ici, au coin de la rue des Galions, vous trouverez « La Femme sans Tête », une fameuse auberge où vous aurez, si le cœur vous en dit, bonne table et bon gîte.

— J’ai de lourds bagages …

— Ne vous tracassez pas à leur sujet. Avec l’aide d’un collège, je me charge de vous les transporter.

Le voyageur accepta l’offre et prit le chemin de l’auberge. L’ayant aperçu de loin, le propriétaire, le bonnet à la main, se précipita à sa rencontre.

— Salut, mon ami. Pourrais-je avoir une place dans la première chaise de poste pour Paris ?

— Monseigneur, vous tombez bien. Il m’en reste encore une dans la voiture partant à deux heures, cet après-midi. Dois-je vous la réserver ?

— Je ne demande que cela. Voici précisément mes bagages qui arrivent. Comme il n’est que dix heures, vous avez le temps de me préparer un bon repas.

— A vos ordres, monseigneur. Je vais dresser le couvert, dit l’aubergiste, en lui désignant une épaisse table de chêne placée près d’une fenêtre prenant vue sur le port. Déplairait-il à Votre Seigneurie d’admettre auprès d’elle le voyageur qu’elle aura pour compagnon de route ?

— Pourquoi pas ? répondit le client en riant. Nous pourrons ainsi faire connaissance.

— C’est un homme de qualité, venu s’inscrire avant-hier et qui loge ici… Un monsieur de Paris, de passage en notre ville.

— C’est entendu, faites-lui place à ma table, et, s’il est d’agréable compagnie, j’aurai plaisir à deviser avec lui.

Pendant que le patron s’affairait pour préparer le repas, le voyageur s’assit près de la fenêtre en regardant avec curiosité le mouvement du port. Il observait les équipes de travailleurs qui, sous l’œil vigilant de l’armateur, débarquaient les marchandises que l’on hissait des cales de la Belle-Françoise. Les piles de colis s’amoncelaient sur le quai où s’affairaient les commis chargés du contrôle et du pesage. Les cris des débardeurs, le grincement des chaînes et des poulies, le roulement sourd des voitures transportant de lourdes caisses et dont les roues sursautaient sur les pavés, remplissaient la salle d’un tel bruit qu’il ne remarqua pas l’arrivée d’un homme frisant la soixantaine, à la perruque soignée, vêtu avec une sobre élégance et dont les traits respiraient la jovialité. Le propriétaire de « La Femme sans Tête » le conduisit vers la table, dont le couvert était dressé.

— Si ces messieurs veulent bien prendre place, j’aurai l’honneur de les servir.

Se retournant, notre voyageur aperçut le nouvel arrivant ; il se leva et lui dit aimablement :

— Monsieur, puisque nous sommes appelés à effectuer, de compagnie, le trajet jusqu’à Paris, il m’est agréable que nous fassions dès maintenant, connaissance à table. Permettez que je me présente : chevalier René du Perron, arrivé ce matin du Canada.

S’inclinant avec déférence, l’inconnu répondit avec simplicité :

— Piron, Alexis ; Dijonnais de naissance, Parisien par goût, poète et auteur dramatique par la volonté des dieux.

— En vérité, le hasard me comble ! A peine ai-je mis le pied sur le sol de ma patrie que j’y fais rencontre d’un de ses hommes d’esprit !

— Vraiment, répliqua son interlocuteur, n’exagérez point. Je ne suis rien, pas même académicien. La docte compagnie consent à m’accueillir dans son sein, mais la volonté royale s’y oppose. Aussi, je ne vous cacherai pas que ma tendresse pour Sa Majesté s’est quelque peu refroidie !... Croyez bien que j’ai grand plaisir à rencontrer si aimable compagnon de voyage, continua-t-il en s’asseyant dans le fauteuil faisant face au chevalier. Vous regagnez la France après un long voyage ?

— Dites plutôt, fit René en riant, que je viens faire connaissance avec ma patrie. Je suis né, il y a vingt-cinq ans, de père breton et de mère normande, dans cette belle succursale du royaume qu’est le Canada, où j’ai vécu jusqu’à ce jour.

— Ce qui fait que vous ignorez tout de la mère patrie ?

— Mais je l’adore du plus profond du cœur. Je la connais et la chéris à travers ses écrivains, ses savants, ses philosophes …

L’aubergiste entra, portant avec fierté un plat où fumait un appétissant rôti, autour duquel courait une guirlande de légumes artistement disposés. Il posa religieusement son chef-d’œuvre devant les deux compères.

— C’est une spécialité de la maison, leur glissa-t-il à l’oreille. Vous me direz si elle est de votre goût.

— Si elle égale, en qualité, votre vin, répliqua Piron en vidant son verre, j’écrirai un quatrain en l’honneur de votre auberge.

Et se tournant vers son jeune compagnon, il poursuivit :

— Quelles sont les nouvelles que vous apportez de là-bas ?

— Tout va très mal. C’est pourquoi le marquis de la Galissonnière, gouverneur de la Nouvelle-France, qui m’honore de son amitié et de sa confiance, m’envoie, comme ambassadeur officieux, auprès de Sa Majesté Louis XV, pour lui exposer la gravité de la situation. Il faut prendre d’urgence d’importantes mesures militaires, si l’on veut que cette riche colonie ne nous soit ravie par les Anglais.

— Et vous espérez convaincre Sa Majesté ? fit Piron, avec un sourire ironique.

Le chevalier contempla son interlocuteur avec étonnement :

— Comment pourrais-je douter que le roi n’ait à cœur de conserver l’une des plus belles perles de sa couronne ?

— Peuh !... je ne dis pas qu’il désire la perdre. Mais je pense que d’autres questions ont, à ses yeux, plus d’importance.

— Comment ? Mais les intérêts de la France sont en jeu ! Et nous l’avons si bien compris, nous, les Canadiens, que nous avons spontanément pris les armes aux côtés des troupes royales pour ne pas être arrachées à notre mère patrie … Malheureusement, nos forces sont bien inférieures à celles de l’ennemi. Aussi vais-je demander à Sa Majesté que des renforts soient envoyés, alors qu’il en est encore temps …

— Croyez-vous que le roi se rende bien compte de la valeur de cette colonie ?

— S’il ne possède pas, personnellement, des données précises à ce sujet, il a autour de lui des conseillers autorisés.

— Des conseillers ? Il leur préfère des conseillères …

— Que voulez-vous dire, monsieur ?...

— Alors que la misère excite le peuple, le roi s’amollit dans la volupté !

— Je vous avoue ne pas comprendre.

— Au fait, c’est naturel. Perdu dans votre Nouvelle-France, vous vous êtes créé une image conventionnelle de la lointaine patrie. Vous l’idéalisez …

— La France est un des flambeaux du monde. Son rayonnement s’étend sur l’univers !...

— Grâce à ses artistes et à ses écrivains. Mais, en ce qui concerne la gestion des intérêts du pays, le flambeau devrait être le roi.

— Eh bien ! Louis le Bien-Aimé !...

— Est, sans doute, trop aimé. Et la flamme de ce flambeau ne s’étend plus au-delà de sa couche …

— Monsieur Piron, que me dites-vous là !

— Ce que je pense, mon jeune ami. Vous venez de loin ; vous vous préparez peut-être bien des désillusions !

— Mais, enfin, la France est toujours la patrie des beaux sentiments, des idées nobles …

— Certes, des écrivains, comme Montesquieu et ceux du siècle dernier nous le prouvent.

— Alors, monsieur le poète ?...

— Tout cela est fort beau, mais quand le peuple a faim, que lui importe que l’étranger admire son génie ?

— Si la famine existe, il faut y remédier, rétorqua le chevalier.

— Alors, qu’en fait, on l’organise.

— Ce n’est pas possible. Le roi ignore la misère de ses sujets !

— Détrompez-vous ; il en est informé.

— Alors, que fait-il ?

— Sa Majesté s’amuse, et tout le monde l’imite.