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Le retour de Zarathoustra

De
324 pages
Revenu du passé par la porte du temps, Zarathoustra trouve devant lui un monde dominé par un monstre : le "Marché". Au milieu d'un champ de ruines, aux confins d'un monde où il même devenu impensable de vivre, dans un monde qui cherche pathétiquement sa résurrection dans le "Marché" qui l'a justement conduit à sa perte, Zarathoustra et ses nouveaux adeptes quêtent et trouvent dans un pauvre désert les signes d'un espoir à renaître.
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Serge Botet

Le retour
de Zarathoustra
Roman philosophique

collection
Amarante














































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00908Ȭ7
EAN : 9782343009087

Le retour de Zarathoustra



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Serge Botet

Le retour de Zarathoustra


Roman philosophique






















L’Harmattan

LE PROLOGUE DE ZARATHOUSTRA

1. Quand Zarathoustra revint une nouvelle fois vers les hommes, il
était tard, le crépuscule tombait, sa main pesait lourdement sur son bâȬ
ton après la longue marche. Il avait quarante années lorsqu’il était jadis
descendu pour la première fois de sa caverne pour apporter sa prophéȬ
tie aux hommes. Le grand astre brillait alors de tous ses feux. A préȬ
sent, il n’avait plus d’âge, il savait seulement qu’il était immortel,
comme tous les prophètes, même si lui ne parlait pas pour les dieux,
mais seulement pour la terre et pour les hommes.
PeutȬêtre ne faisaitȬil que revenir, comme tout revient, la lente araignée
qui rampe au clair de lune, et le clair de lune luiȬmême, et le hurlement
du chien qu’il avait alors entendu lui revenir du passé, et toutes ces
révélations qu’il avait eues sous ce portique, ces chuchotements d’éterȬ
nité. Dans cette caverne tu fus, dans cette caverne tu seras, à l’idenȬ
tique, comme l’écho sans fin qui tonne à travers les galaxies du temps.
Ce retour, Zarathoustra l’avait bien sûr annoncé, car c’est à luiȬmême
que le prophète applique le mieux ses prophéties : « Je reviendrai avec
ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent, non pas pour
une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable : je reviendrai
éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand
et aussi en petit, afin d’enseigner de nouveau l’éternel retour de toutes
choses, afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre
et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes la venue du
surhumain ».
Pourquoi revenaitȬil donc, si ce n’était pour améliorer le sort du monde
et des hommes ? Sans doute pour enseigner le « cercle éternel », qui ne
peut s’enseigner que de toute éternité. D’où revenait Zarathoustra ?
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Nul ne le savait et il l’ignorait luiȬmême. Lorsqu’il partit, il y a bien
longtemps, il se souvenait avoir marché très longtemps vers le soleil
après avoir quitté les hommes. Longtemps, il avait entendu le cri de
détresse de ses derniers compagnons, les « hommes supérieurs » : « Ne
nous laisse pas Zarathoustra ! Ne nous laisse pas nous prosterner deȬ
vant nos idoles ! Nous sommes presque guéris ! »
Plus tard, tout cela ne fut plus qu’une complainte sans mots, une
longue lamentation qui se faisait toujours plus faible sans jamais vouȬ
loir s’éteindre. Zarathoustra s’était bouché les oreilles pour ne plus enȬ
tendre ce chant qui réveillait sa funeste miséricorde. Ils devaient être
seuls pour grandir. Il avait marché très loin vers le soleil. Il avait marȬ
ché en s’élevant dans les airs, mais jamais il ne s’était brûlé les ailes,
pas plus que son aigle qui seul avait pu le suivre jusqu’à ces hauteurs.
Et puis son corps avait irradié dans la grande lumière, sans rupture. La
matière s’était transformée en lumière, tout simplement.
Là, Zarathoustra s’était vraiment senti tomber dans un abîme insonȬ
dable, comme cela lui était arrivé plusieurs fois auparavant en contemȬ
plant la vie. Mais maintenant la vie le laissait regarder ses yeux clairs,
sans le railler et l’arracher à son rêve, le tirant de son hameçon d’or
avec un rire moqueur. Il avait vu la vie séparée de tout ce qui la détruit,
de l’esprit de pesanteur, de la mauvaise conscience, du nihilisme préȬ
dateur qui l’entaille sans cesse de son bec de charognard. La vie intacte.
C’est donc de là qu’il revenait, d’un mirage. Forcément puisque la vie
se nie dès lors qu’elle se contemple ! La vie ne peut que se vivre, mais
elle génère alors mille illusions séductrices afin que, pensant l’embrasȬ
ser, on se détourne d’elle…
Zarathoustra pesait lourdement sur le bâton pour rejoindre les
hommes ; il y avait de la colère et de l’impatience dans sa démarche :
pourquoi s’étaitȬil encore une fois laissé duper, lui le pourfendeur du
nihilisme, le proclamateur du surhumain, du dépassement de soi ?
Pourquoi s’étaitȬil si longtemps complu dans ces douces chimères ?
Pourquoi avaitȬil si longtemps dormi après avoir quitté ceux qu’il apȬ
pelait les « dormeurs » et qu’il avait essayé de réveiller tant d’années
durant ?

2. Descendant le chemin ardu qui conduisait au fond de la vallée,
Zarathoustra sentait son cœur s’emplir à nouveau de cet amour qui
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l’avait autrefois poussé vers les hommes. Il n’éprouvait nulle rancœur,
nul découragement, nulle résignation. Je dois me méfier plus de moiȬ
même, se disaitȬil, peutȬêtre aiȬje autant à apprendre de ces hommes
qu’ils ont à apprendre de moi ! On se prend toujours d’abord dans les
pièges que l’on dénonce, l’assurance nous rend aveugles…
Au détour d’un lacet, il aperçut une maigre silhouette dépenaillée qui
s’adressa à lui sans autre formalité : « Ô Zarathoustra, te voilà de retour
parmi nous ! Je t’attendais, comme mon père t’attendit, comme
l’avaient fait son père et son grandȬpère… Nous gravons sur nos reȬ
gistres les grands événements afin qu’ils se transmettent dans le temps
avec tous leurs détails. Mon fils, comme son fils et les fils de ce fils
seront aussi à leur tour les gardiens du passé, ils jetteront le pont vers
l’avenir dont tu parlais antan ! »
La nuit froide tombait et l’homme grelottait. Ce pauvre hère était donc
le descendant du vieux fou qui hantait ces lieux dans l’autre vie de
Zarathoustra.
« Nous n’avons jamais quitté ce bosquet, ce bout de terre nous est deȬ
venu sacré, car nous savons que Dieu est mort. Le plus hideux des
hommes, celui qui le tua jadis, est à présent mort de honte, il a fini par
expier le crime qu’il a commis, et il l’a expié pour nous tous. Nous ne
pensons plus aux cieux, notre race est fidèle à la terre… Nous l’adoȬ
rons… comme tu nous y exhortas lorsque tu vins pour la première fois
chez notre aïeul ! Nous gardons tout cela dans nos registres ! »
L’homme se baissa et entreprit un étrange rituel de dévotion, baisant
longuement la terre gelée.
« Ce bosquet est le seul qui reste dans la vallée, d’autres sont venus
nous rejoindre pour y vivre et nous passons de nombreuses heures à
prier et à baiser la terre pour qu’elle ne nous soit pas prise par le
monstre aux mille tentacules. Partout ailleurs, il avale la terre et ses
fruits et les recouvre de verre et d’asphalte… »
J’enseignais aux pères de ces hommes que le surhumain était le sens
de la terre, je leur interdisais de blasphémer la terre, mais je leur disais
aussi que rien ne peut se conserver, qu’il leur faut renoncer à se conȬ
server. Je leur disais que l’homme, comme la terre qui le porte et le
nourrit, est un pont, un passage, un déclin. Je leur disais que ce sol
serait un jour pauvre et stérile, qu’aucun grand arbre ne pourrait plus
y croître. Ils n’ont donc pas compris que la terre dont je parlais était,
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elle aussi, un passage. Je leur parlais de la terre pour qu’ils s’éloignent
de Dieu, et ils ont fait de la terre un Dieu. Ces hommes supérieurs sont
prisonniers de leur destin, tout ce que j’ai fait pour les délivrer les enȬ
chaîne… L’arbre qui relie la terre au ciel n’est plus, certes, mais ils ont
fait descendre les cieux sur terre. Leurs subterfuges nihilistes sont donc
sans fin ! Ils veulent toujours que le surhumain soit un but, ils veulent
le regarder et le toucher, le capturer, ils ne savent pas se contenter de
le regarder passer et s’éloigner !
Ils n’ont plus d’âme, leur âme se confond avec cette glèbe avare dans
laquelle ils se sont enracinés. C’est cela qu’ils veulent à présent conserȬ
ver, heure par heure, ces antiquaires, et c’est cela qu’ils idolâtrent !
Mais quel est donc ce monstre tentaculaire dont ils parlent ? Je dois
poursuivre mon périple et parcourir la vallée…
« Tu vois, Zarathoustra, nous regardons toujours vers le bas, vers les
entrailles de notre mère la terre, jamais vers les cieux trompeurs et les
étoiles illuminées, c’est cela que tu enseignas aux nôtres jadis… Mais
reste avec nous, nous louons la terre en nous fondant dans son murȬ
mure, en imitant le bourdonnement des insectes, le craquement des
termitières, en guettant inlassablement les fourmis, et l’œil au ras du
sol, les taupes, les putois et les serpents, qui rentrent dans son ventre
et en ressortent »
Je dois voir ces hommes auxquels j’ai dédié ma première vie. Continue
ton œuvre, ô enfant lointain du vieux saint que je connus jadis et qui,
comme toi, me proposa de rester sur ces monts pour y contempler de
doux fantômes, tu es une étape sur la voie du surhumain.
Mais Zarathoustra, l’impassible, pleurait en forçant sur son bâton, il
voyait sous lui un chemin muletier, aride et cahoteux, barré çà et là de
pierres d’éboulement. Tiens se ditȬil en son cœur, ce chemin semble
bien déserté… Des lustres sans doute que personne ne vient voir ces
étranges créatures du bosquet ! Mais le lot de Zarathoustra est d’avanȬ
cer, même là où il n’y a plus de routes…

3. Après des heures de marche nocturne, Zarathoustra était perdu dans
ses pensées. Peu à peu lui revenaient les images de la Vache bariolée,
la ville où il avait rencontré la foule pour la première fois, dans son
autre vie qui lui paraissait bien lointaine. Je suis le prophète du cycle
éternel et je vais maintenant revoir cette foule à laquelle je m’adressais
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jadis sur l’agora. Je me souviens de ce funambule qu’un bouffon baȬ
riolé avait alors fait choir de sa corde, au beau milieu de la place.
Zarathoustra marcha longtemps, il avait perdu toute idée du temps qui
passe. Peu à peu ses sens revenaient à la vie, engourdis qu’ils étaient
par le long voyage qu’il avait fait depuis les fins fonds du passé. Il
avançait maintenant dans le monde d’asphalte et de glace dont lui
avait parlé l’homme du bosquet. Seuls quelques arbres emprisonnés
dans des cubes semblaient vivre artificiellement dans cet univers synȬ
thétique.
Je comprends le fou du bosquet et les siens ! Ces hommes ont cru qu’il
fallait dominer la terre, ils se sont faits alchimistes, ils en ont extrait
tous les métaux, tous les cristaux, tous les minéraux, tous les sucs de
toutes les plantes, et ils ont voulu en faire autre chose. Dieu était mort,
et ils ont voulu défaire tout ce que Dieu avait fait et le refaire à leur
manière. Ils ont voulu qu’il ne reste plus rien dans la création qui ne
fût leur création ! Je leur disais jadis de ne pas conserver… de dépenser.
Je leur disais que le surhomme était un pont, un passage, un déclin !
Ces hommes m’ont écouté, ils se sont épuisés à épuiser la terre. Ils ont
adoré Prométhée : de son feu volé aux dieux ils ont incendié le monde.
Mais Zeus leur envoie maintenant Pandore, ces hommes ne savent
plus ce qu’ils font. Ils pensent s’élever vers le surhumain parce qu’ils
sont devenus démiurges. Aveugles ! Les miroirs de glace qu’ils ont
dressés partout dans cette ville leur renvoient une image monstrueuse
d’euxȬmêmes. Ce sont des pies, ils veulent que tout brille, quittes à
perdre la vue qui n’est possible que par le contraste de l’ombre et de la
lumière ! Quel est donc ce surhumain fait de bruit et de lumière ? Ce
n’est pas de ces éclairsȬlà que je leur parlais, ce n’est pas cette folieȬlà
que je voulais ! Qu’ontȬils donc fait pendant mon long sommeil ?
Au loin, Zarathoustra aperçut deux immenses tours de verre, deux coȬ
losses lumineux dont le sommet tutoyait les nuages. Une foule imȬ
mense se tenait à leurs pieds, comme en adoration. Des ascenseurs
montaient et descendaient, acheminant des chargements d’adorateurs
dans des cages transparentes, au bord du vide. « C’est le symbole de
notre nouvelle puissance, ces tours sont mille fois plus hautes que les
cathédrales les plus hautes que nos ancêtres aient jamais érigées à la
gloire de Dieu ! ». Un petit homme à l’œil rusé avait parlé : « Les gens
se bousculent pour se donner le grand frisson, et puis aujourd’hui, il y
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a ce grand spectacle ! ». L’aspect de Zarathoustra l’avait intrigué. Sans
doute pensaitȬil qu’il était l’un des acteurs de l’événement qui devait
se dérouler aujourd’hui, sur cette place baptisée « Du Nouveau
Monde ».
De quel spectacle parlesȬtu ?
« Comment, tu ignores cela, vénérable vieillard, je pensais que tu faiȬ
sais partie du spectacle, que tu incarnais quelque prophète venu chanȬ
ter la gloire de notre futur ! Mais, je suis sûr que tu me trompes et que
tu sais ! »
Devant l’air perplexe de Zarathoustra, le petit homme à l’œil torve reȬ
prit, guettant la réaction de son interlocuteur : « VoisȬtu au loin ce câble
géant tendu à miȬhauteur entre les deux tours ? ». Zarathoustra ne diȬ
sant rien, il poursuivit : « Des hommes vont y marcher, les plus grands
de nos funambules ! Les plus grands jongleurs, les joueurs les plus inȬ
trépides, les parieurs les plus téméraires, les faiseurs de destin, ceux
qui ont conduit le monde où il est aujourd’hui, ceux qui ont défié Dieu
pour refaire la création. N’asȬtu donc jamais entendu parler d’eux ?
D’autres y marcheront peutȬêtre aussi, pour vaincre leur peur, pour
apprendre à se passer de toutes les protections qui les emprisonnent et
les étouffent. L’homme est un pont, disait jadis ce fameux prophète, et
un pont n’a pas besoin de rambardes, un pont doit aussi être le plus
étroit possible, aussi étroit qu’un filin ! Chaque année, il y en a de plus
en plus qui veulent essayer »
L’homme à l’œil torve partit d’un rire sarcastique : « Tu as l’air bien
effrayé, vieillard, ne seraisȬtu pas l’un de ces prêtres que l’on nous enȬ
voie parfois pour nous apporter la bonne parole et nous donner des
idées de confort et de réconfort ? »
Zarathoustra se dirigea vers le câble : « Où vasȬtu vieil homme, seraisȬ
tu tenté toi aussi ? ». Le petit homme le hélait. Son sarcasme se perdit
dans les rumeurs de la foule. Zarathoustra marcha encore longtemps,
se frayant un chemin à travers ces corps qui ne parlaient ni ne bouȬ
geaient, émettant seulement un murmure continu, sans note haute,
sans note basse, ils laissaient le passage…
Sous le câble, d’immenses panneaux de verre grossissant avaient été
installés, qui permettaient de voir comme sous un télescope jusque
dans les hauteurs astronomiques où devait se dérouler la scène.

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Un énorme roulement de tambour retentit dans l’espace, les deux tours
colossales s’en renvoyaient l’écho qui paraissait être sans fin. Puis, tout
d’un coup, le silence : cet espace immense s’arrêta de vibrer comme si
les éléments se pliaient soudain tous ensemble à l’injonction furieuse
d’un dieu courroucé. On n’entendait plus dans l’air le moindre bruisȬ
sement, le moindre froissement de tissu. Même au sommet de ses
hautes montagnes, Zarathoustra n’avait jamais vécu de silence aussi
parfait.
Ce monde de glace et de fer par lequel les hommes ont remplacé le
monde peut être étrangement silencieux, se dit Zarathoustra en son
cœur, je ne connais pas ce silence. Les foules des places publiques n’ont
jamais été si muettes, je les ai toujours vues emplies de comédiens, de
vantards et de bouffons tapageurs qui crient leurs niaiseries et leurs
fadaises à tous les vents… Jamais aucun chef d’orchestre n’a mis fin à
leur concert jacassant de façon si brutale ! Ils péroraient toujours
bruyamment pendant mes discours.

4. Par un portique illuminé de mille feux, jetant des bouquets de
rayons, comme s’il s’agissait de l’entrée des cieux, un autre petit
homme surgit au bord du câble. Deux hommes de forte stature teȬ
naient ses petites épaules. Ce n’était pas un de ces funambules colorés
que l’on voyait jadis sur les places.
Cette scène qu’il avait déjà vécue dans sa première vie revint à
Zarathoustra : le funambule armé de son balancier qui s’était lancé
avec hésitation sur la corde tendue, ce bouffon bariolé qui l’avait suivi,
le traitant de pauvre boiteux, de fainéant, pour ensuite lui lancer ce cri
strident qui lui avait fait lâcher son balancier, puis l’avait précipité
dans le vide dans un tournoiement de bras et de jambes. La foule s’était
alors écartée pour le laisser s’écraser sur la terre battue. Tous ricanaient
de mépris, aucun prêtre, aucun fossoyeur n’avait voulu s’approcher
du mourant. Un « chien » peut bien mourir seul, disaientȬils !
Seul Zarathoustra était allé vers l’agonisant, il l’avait chargé sur ses
épaules pour lui offrir la sépulture verticale d’un chêne creux. Un
homme enterré debout qui continuerait à toiser Dieu dans la mort, reȬ
fusant de s’agenouiller, puis de se coucher pour toujours devant lui. A
l’homme qui redoutait que le diable ne l’emportât vers le purgatoire,
Zarathoustra avait administré l’extrême onction, non pour le rassurer
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sur le salut de son âme, mais pour lui assurer la mort rapide de cette
dernière, qui resterait là sur le carreau déserté de cette place publique,
pour être ensuite dispersée comme du pollen par la première brise.
L’homme était mort heureux, ce néant lui faisait moins peur que la cosȬ
mogonie des prêtres, avec ses abîmes et ses abysses. Là, mêlée à la
poussière du sol mille fois foulée, son âme était tranquille, elle aurait
sa paix éternelle. Il est mort heureux d’être ce chien méprisé ! Au moins
avaitȬil donné sa mort en spectacle, au moins avaitȬil su partir avec paȬ
nache !
Le petit homme du portique était maintenant partout sur des écrans
géants qui multipliaient son image à l’infini ; les tours de glace ellesȬ
mêmes devenaient des écrans, d’anguleux monstres caméléons qui
changeaient de peau à chaque seconde.
« Hommes dignes de ce nom, dit la voix nasillarde de l’homme dont
l’image tressautait sur les écrans, que le spectacle commence, que le
meilleur gagne, vous êtes tous des gagnants ou des perdants, vous êtes
des héros du hasard, vous aimez tous les hauteurs vertigineuses…
Vous aimez y séjourner, mais vous aimez aussi la griserie de la chute
quand vous ne les supportez plus ! Les perdants sont aussi les gaȬ
gnants… J’aime autant ceux qui s’écrasent au sol dès le premier pas
que ceux qui jongleront des nuits et des nuits sur le fil… »
D’un portique opposé à celui d’où avait surgi l’homme en noir, un porȬ
tique sombre, sortit un funambule, « Viens vers nous ! héla la voix naȬ
sillarde, cela t’honore d’être le premier… Donne donc le tempo à ceux
qui te suivent. Ne traînez pas, enfants du hasard ! La passerelle est
longue qui mène au surhomme ! ». L’homme marcha un grand moȬ
ment, car le filin était démesurément long. D’autres hommes sortirent
du portique, à intervalles moyens. Tous marchaient à peu près du
même pas, offrant à la vue de la foule, derrière les verres grossissants,
le spectacle d’un chapelet que l’on égrenait dans le ciel.
Le défilé de ces funambules était paisible, presque serein dans ces hauȬ
teurs vertigineuses. La voix nasillarde vint troubler cette paix qui semȬ
blait plonger la foule dans une sorte de léthargie bienheureuse :
« Allons, pressez le pas ! Ce n’est pas un cortège mortuaire que je veux !
C’est une danse ! Changez le pas, changez l’ordre des danseurs… Il n’y
a pas de vie làȬdedans, la vie est une bousculade, courez funambules.

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Vos pieds aiment ce filin, mais ils doivent oser s’en détacher, pour l’aiȬ
mer plus encore lorsqu’ils le retrouvent ! Sautez, dansez, enfants du
hasard ! »
Dans le portique sombre, des gardes munis de fouets poussaient mainȬ
tenant les funambules sur le filin. Certains couraient à pas resserrés sur
quelques mètres pour amortir la poussée, puis ils retrouvaient difficiȬ
lement l’équilibre en faisant désespérément jouer leurs balanciers
comme des sémaphores auȬdessus du vide. D’autres partaient tout
droit, très vite, retrouvant progressivement leur aplomb en ralentisȬ
sant peu à peu. CeuxȬlà avançaient ensuite à petits pas timorés, comme
pour se remettre de l’immense frayeur de cette course forcée sur la
corde raide.
« Que voulezȬvous ? Chacun de vous veutȬil garder pour lui son petit
bout de filin, sa parcelle devant, sa parcelle derrière, êtesȬvous de ces
hommes qui dorment sur leur tout petit brin de laurier, de ceux qui
restent prisonniers de leur ombre et n’osent pas sauter parȬdessus elle ?
SouvenezȬvous donc de ceux que furent vos ancêtres, ceux qui finirent
par ne plus mettre un pied devant l’autre ! Ceux qui avaient cru invenȬ
ter le bonheur en cultivant leur plaisir du matin, leur plaisir du soir et
leur minuscule parcelle ! Ceux qui n’osaient plus même se disputer de
peur de réveiller en eux l’âme guerrière, la volonté de puissance, sans
laquelle nous ne sommes que dormeurs. La terre veut la danse, la terre
veut le combat ! Tel est notre sort depuis que nous ne nous prosternons
plus devant Dieu, depuis que nous ne marmonnons plus nos prières
dans les églises ! »
L’homme en noir tremblait sur les écrans, sur l’univers de glace transȬ
formé en un seul et unique écran.

5. « Changez l’ordre, danseurs, passez devant ! Sur un filin, nul ne se
croise ni ne se dépasse, s’il en est un qui reste, il en est un qui chute !
C’est pour que l’autre ait plus de place. Que ferionsȬnous rapprochés,
sinon nous tenir chaud et nous assoupir ? VoulonsȬnous donc devenir
des femmelettes éplorées qui se jettent dans les bras les unes des
autres pour se rassurer ? »
Entre temps, le chapelet si régulier s’était passablement disloqué, des
grappes gesticulantes s’étaient formées sur le fil. Des balanciers tourȬ
noyaient, et puis soudain l’un d’entre eux tomba à pic de l’une de ces
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masses pulsantes comme une flèche déchue… De celle où avait jailli le
balancier, une première forme humaine se détacha et chuta dans un
tourbillon de bras et de jambes, un long moment, avant de s’écraser en
silence sur le toit de verre qui protégeait la foule. « Bravo », éructa la
voix qui semblait maintenant provenir des quatre points cardinaux :
« Tu es le premier à perdre et le premier à gagner, cela t’honore, fuȬ
nambule ! ». Et la foule exulta dans un rugissement aussi tonitruant
que son silence avait d’abord été sépulcral…
« Allez de l’avant, funambules, mieux vaut mourir d’un grand saut que
mourir à petits pas et à petit feu. Ne craignez pas ce vide que vos anȬ
cêtres avaient voulu combler en l’emplissant de coussins douillets et
de rêves ouatés. Au diable leur petit bonheur, vous êtes des héros, enȬ
fants du hasard, vous détestez parȬdessus tout le confort des lits moelȬ
leux, vous aimez ce filin tendu comme une corde d’arc, c’est lui qui
vous propulsera vers l’autre bord, vos pieds nerveux de danseurs vaȬ
lent mieux que leurs pieds goutteux, enflés par l’inaction… Courez,
courez plus vite que l’autre, vos poumons emplis de cet air pur valent
mieux que leurs poumons atrophiés de phtisiques… Courez plus vite
que votre voisin, aucun de nous n’est égal à l’autre… MesurezȬvous…
ToisezȬvous… DéfiezȬvous ! Rien de mieux pour franchir le pont qui
mène au surhumain ! »
L’homme à la voix nasillarde avait reculé sur le filin. Il s’était mis en
retrait du seuil du portique illuminé. Les deux gardes soutenaient touȬ
jours ses frêles épaules. La danse du filin était maintenant devenue un
spectacle aérien ponctué d’impacts silencieux sur l’épais toit de verre.
Des commis emportaient prestement les corps écrasés et nettoyaient
les salissures afin que la vue du public ne soit pas oblitérée. De plus en
plus de funambules sortaient du portique sombre, certains n’avaient
même pas de balanciers. Ils s’élançaient éperdument sur la corde pour
chuter quelques pas plus loin, riant à gorge déployée… D’autres atteiȬ
gnaient ces nœuds humains agglutinés dont se détachaient des balanȬ
ciers, des membres et des corps. Certains parvenaient à les escalader,
s’en servant comme des marchepieds, des passerelles qui leur permetȬ
taient de reprendre pied sur le filin de l’autre côté. Mais la plupart du
temps, les nouveaux venus déséquilibraient la masse qui opérait une
rotation autour du filin, perdant à chaque fois plusieurs corps.
QuelquesȬuns étaient suspendus par les mains auȬdessus du vide,
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d’autres rampaient sous le fil d’acier, piétinés par le défilé des suiveurs
qui leur écrasaient les phalanges et les tibias.
Les monteȬcharges de verre acheminaient des cargaisons fraîches de
funambules, et l’on vit bientôt des adolescents, des femmes, des
hommes vieillissants. Ils tâtaient le fil d’un pied hésitant, puis la masse
comprimée les propulsait sur le filin. Certains accomplissaient une paȬ
rade grotesque avant le salto mortale, quelques pas lourds en déséquiȬ
libre, comme s’ils marchaient sur le pont d’un bateau par une mer houȬ
leuse pour rejoindre le bastingage, mais leurs mains ne saisissaient que
le vide dans une mimique grotesque. En bas la foule riait et applaudisȬ
sait à tout rompre. Les entonnoirs acheminant le public vers les ascenȬ
seurs étaient grouillants de monde.
« Allez, montez, braves, venez défier les hauteurs, vous vaincrez ainsi
la petitesse de vos destins ! »
Zarathoustra n’arrivait pas à émerger de la stupeur dans laquelle
l’avait plongé ce spectacle. Baissant pour la première fois les yeux, il
regarda autour de lui. Là, à quelques pas, se trouvait le petit homme à
l’œil rusé. N’étaitȬil pas resté là depuis le début, à l’observer ?
« Alors vénérable vieillard, ce spectacle te plaîtȬil ? Mais disȬmoi, tu
n’es pas de ceux qui fréquentent ce genre d’endroit, tu ne ressembles à
aucun d’entre eux ! D’où viensȬtu donc ? Tu sembles être de ceux qui
amènent aux hommes des prophéties, fastes ou néfastes, mais qui
changent le cours de leurs destinées. J’ai lu dans ton regard et j’ai enȬ
tendu dans ta voix des couleurs et des sons qui viennent d’ailleurs, de
très loin. Ne seraisȬtu pas passé par là ? Ton apparence m’intrigue,
vieillard ! Tu es blafard et tu ne sembles pas goûter nos réjouissances !
Sache qu’ici nous n’aimons guère les troubleȬfête… »

6. Où ces hommes se sontȬils fourvoyés ? se dit Zarathoustra, profitant
d’un couloir qui venait de s’ouvrir dans la foule pour s’éloigner du peȬ
tit homme à l’œil torve.
La parabole de l’équilibriste, harcelé par cet acrobate bariolé qui proȬ
voqua sa chute, leurs ancêtres l’avaient comprise autrement. Eux qui
jadis me raillaient et me haïssaient. Le saut du démon bariolé était
censé être dissuasif ! Le funambule avait tenté le diable, et c’est le
diable qui avait bondi parȬdessus lui, le terrorisant et le précipitant

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dans le vide. Sans même l’effleurer, par le simple souffle de son pasȬ
sage, en lui faisant voir l’impossible témérité de son geste. Ce n’est pas
en regardant auȬdessous de lui qu’il fut pris par le vertige, mais c’est
en regardant auȬdessus de lui. En voyant passer cet hommeȬoiseau diaȬ
bolique, il s’est cru en suspension entre le ciel et la terre, il n’avait plus
aucun appui et n’avait donc d’autre choix que de chuter… Le funamȬ
bule n’avait plus de repères. Le diable, qui partout génère le désordre
parmi les éléments de la nature, avait interverti le haut et le bas ; il a
vu le monde inversé comme dans un miroir et il a fait un pas à droite
au lieu de faire un pas à gauche. Ce qui lui était arrivé n’était que jusȬ
tice : « Bien fou celui qui trébuche encore sur les pierres et sur les
hommes ! », disait alors la foule.
Et la foule avait supplié Zarathoustra pour qu’il lui donne le « dernier
des hommes », celui qui ne pouvait plus être pauvre, ni riche, qui ne
savait plus commander, ni obéir à force d’être veule. Ils ne voulaient
plus que sa prudence et sa petitesse, et ils raillaient d’autant plus cruelȬ
lement le funambule disloqué, qui leur donnait infiniment raison.
Sans doute m’eussentȬils lynché sur place si ce sacrifice ne leur avait
pas été offert ! Il fallait ce jourȬlà qu’une obole fût payée au « dernier
des hommes », qu’un hommage lui fût rendu pour donner le change
au culte des héros friands de grands espaces et de danger…
Pourquoi ces hommes voulaientȬils tous à présent suivre la voie étroite
et périlleuse de ce premier funambule, pourquoi se précipitaientȬils
tous dans le vide comme des moutons de Panurge, et cela sous les viȬ
vats de leurs pareils ? Pourquoi avoir renié à ce point la sagesse de
leurs ancêtres, fausse certes, mais qui leur avait permis de ne pas périr
en aveugles sur un filin qui ne mène nulle part, appâtés par ce sinistre
bonimenteur vêtu de noir ? Ils pensent être des héros et ils ne possèȬ
dent même plus l’instinct de survie ! Ils pensent être sur les traces du
surhomme parce qu’ils sacrifient leur vie, ils pensent avoir aiguisé leur
vouloir auȬdelà des limites de la souffrance et de la mort ! Ils pensent
adorer la vie en offrant leur mort.
« Ces héros rentrent dans le cycle éternel » ! Le petit homme s’était
retrouvé presque instantanément à côté de Zarathoustra, comme s’il
possédait un don d’ubiquité, comme s’il se doutait de quelque chose…
Ce sont des Phénix, tu vois le rayon acéré que l’on projette sur leurs
dépouilles ? Il indique la direction de leur future vie, ils meurent et
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repartent aussitôt vers les quatre points cardinaux, ce rayon absorbe et
guide l’énergie vitale qui se dégage de l’implacable volonté qui les a
conduits là ! Cette énergie ne se perd pas, elle électrise le cosmos et
régénère la vie universelle, le vouloir de ces hommes et de ces femmes
anime déjà quelque part ailleurs des actes grandioses ! »
Les yeux du petit homme lançaient à présent eux aussi des éclairs,
comme s’il fallait que sa volonté et ses paroles puissent convaincre insȬ
tantanément son interlocuteur. Il sentait que Zarathoustra était difféȬ
rent des autres, qu’il était réfractaire à ses ondes, et une irrépressible
impatience montait en lui !
Zarathoustra fit mine de ne pas entendre, un mouvement de foule lui
fournissait à nouveau l’occasion d’une dérobade.
Je les tançais jadis pour leur esprit de concorde pusillanime, je leur reȬ
prochais de ne se disputer que pour pouvoir se réconcilier ensuite, de
cultiver leurs petits plaisirs nocturnes et diurnes en prenant soin de
leur santé et de leur estomac. Je leur louais la grandeur de celui qui se
dépense, de celui qui refuse de se préserver, je leur disais que la granȬ
deur de l’homme est un passage et un déclin.
J’ai ensuite jadis pris congé de ces hommes de la place publique pour
me tourner vers ceux que je pensais être les créateurs, les solitaires,
ceux qui vivent loin du troupeau des dormeurs. Je ne voulais rien enȬ
seigner aux hommes qu’ils ne s’enseignent euxȬmêmes, c’est pourquoi
j’ai délaissé ces dormeurs et ces suiveurs, les abandonnant à leur sort.
Je cherchais, tel Mathieu, ceux qui savent euxȬmêmes aiguiser leur fauȬ
cille pour une récolte sans fin, et je dédaignais ceux qui parcouraient le
soir furtivement les sillons pour ramasser les épis malades abandonnés
sur le sol. J’ai voulu aller dire ma sagesse, ou plutôt ma folie, à ceux
que je pensais déjà être sages, ou plutôt fous, à ceux qui vivaient à
l’écart du troupeau.
J’avais donc raison, ils étaient des fidèles, et ils cherchaient le nouveau
messie que je refusais d’être pour eux ! Leur messie d’antan, ce Dieu
qui les fouaillait, leur manquait trop. Il leur avait trop longtemps
donné le réconfort factice du pardon après la contrition, l’illusion
d’une vie magnifique de liberté et de jouissance après une vie de reȬ
noncement et de chaînes. La mort de Dieu leur faisait éclater les pouȬ
mons, ils ne pouvaient survivre qu’avec le souvenir de la misérable

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petitesse dans laquelle Dieu les avait confinés, alternant sermons moȬ
ralisants et cajoleries, sans cesse attisés dans leur componction par le
crime qu’aucun d’entre eux n’avait commis et dont ils se sentaient tous
coupables… Je les ai laissés, pensant qu’il serait bon qu’ils fassent euxȬ
mêmes son deuil et trouvent un jour par euxȬmêmes la voie que leur
ouvraient les cieux désormais clairs et dégagés, débarrassés, pensaisȬ
je, de ce funeste père punitif dont l’image hanta si longtemps la
moindre parcelle !

7. L’homme en noir, solidement accroché à ses deux gardes, ne cessait
de haranguer la foule des funambules, démultiplié à l’infini par les
écrans et les hautȬparleurs. On eût dit qu’il n’y avait plus aucune place
que pour lui et ses harangues dans un univers fait pour lui. Aucun des
funambules, qui tombaient maintenant par grappes entières, n’avait
atteint son impossible but : « Continuez, hommes de l’impossible !
Vous voulez mourir et ne souhaitez rien d’autre, votre force est de méȬ
priser la vie, votre plus grande force serait de sauter délibérément dans
le vide, si le hasard le plus improbable vous permettait d’atteindre le
portique où je me trouve ! »
AiȬje été moiȬmême cette flèche tendue du désir ? En prétendant leur
refuser la pitié pour ne pas rajouter au mal dont ils avaient toujours
souffert, n’aiȬje pas en réalité cherché un alibi à mon propre renonceȬ
ment ? En prétendant ne pas vouloir leur accorder cette miséricorde
qui les avait menés là où ils étaient, n’aiȬje pas exercé cette miséricorde
envers moiȬmême ?
Zarathoustra tentait de résister aux remords et aux regrets pour lesȬ
quels il avait toujours tancé les autres et qui l’assaillaient maintenant
luiȬmême…
Ne suisȬje donc revenu que pour voir l’échec de ce que j’appelais mon
œuvre ? Pour constater que ce que je prônais non seulement n’eut pas
l’heur d’advenir, mais que c’est justement son contraire qui s’est proȬ
duit… et de bien pire façon que si je l’eusse voulu et désiré !
Autrefois, dans son autre vie, Zarathoustra eût sans doute immédiateȬ
ment surmonté sans coup férir cette noire pensée. Il eût même profité
d’elle pour galvaniser encore son vouloir, bravant sa tristesse en souȬ
haitant qu’elle revînt une infinité de fois, toujours plus sombre et siȬ
nistre, afin de pouvoir une infinité de fois la braver derechef. L’échec
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est l’accélérateur du vouloir et le moteur de la vie, il faut le prendre
comme une aubaine, mieux : il faut le désirer et le vouloir, le louer
comme un philtre de vie. DonneȬmoi ce qu’il y a de plus noir, j’en ferai
ce qu’il y a de plus joyeux ! Zarathoustra, grand alchimiste de la vie et
de la surenchère de vie, capable de transformer le plomb en or et les
ténèbres en lumière. Au diable le nihilisme !
J’ai voulu qu’ils veuillent, mais je savais qu’ils ne le pouvaient pas enȬ
core ! C’est cela ma lâcheté… J’ai ce funeste pressentiment : mon destin
me rappelle, à moi l’impénitent, pour faire pénitence de mon incurie et
pour saturer mes yeux de ses conséquences ! J’ai lâché la main de
l’adulte en pensant qu’il pouvait seul redevenir enfant !
Ces hommes, ou les hommes qui les ont précédés et qui sont la même
engeance, disaient jadis être heureux d’avoir congédié la folie de leurs
ancêtres et de former un troupeau rassurant, chacun protégeant l’autre
de sa chaleur, chacun empêchant l’autre d’aller divaguer hors du cheȬ
min. N’estȬce pas moi qui les ai arrachés à leur rêve doucereux, même
s’ils m’ont alors accablé de sarcasmes, s’ils m’ont menacé pour leur
avoir apporté ce surhumain qui venait perturber leur paix, n’estȬce pas
moi qui ai mis le ver dans le fruit ?
Sans le savoir, ces hommes aux oreilles bouchées ont fini par m’enȬ
tendre et ils ont voulu redevenir fous comme leurs ancêtres. Le mauȬ
vais présage ne me quitte pas : après avoir adoré le confort et la petiȬ
tesse, ils ont adoré le danger et pensent être devenus grands. Prudence
et prévoyance était leur vie, dans les pâturages paisibles où paissait le
troupeau, chacun était pour l’autre consolation, dans les régions inhosȬ
pitalières où erre la horde famélique qu’ils sont devenus, chacun n’est
plus pour l’autre qu’inquiétude.
Ils croient être sur la voie du surhomme, mais ils ont pris le chemin
opposé ! Ils sont aussi victimes que l’agnelet que l’on mène au sacrifice
sur l’autel, même s’ils sont devenus les gladiateurs, les coqs de combat
de quelque oligarque qui aime à les voir s’exténuer et s’entreȬdétruire.
Ces esclaves parmi les esclaves pensent être devenus des seigneurs, ils
pensent avoir porté à son zénith l’affirmation de la vie parce qu’ils ne
disent plus « non » à rien, pas même au sacrifice de leur propre vie !
Qui sont donc ces hommes claudiquant misérablement sur la corde ?
Ce ne sont pas des prédateurs, ce sont des ânes. Ils ne tutoient aucune
hauteur, mais ils sont plus bas et plus bâtés que jamais. Des chameaux
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qui dans leurs bosses conservent leurs maléfices et obéissent, serviles,
aux ordres de leurs chameliers !

8. Zarathoustra, que nul n’avait jamais vu autrement qu’impavide, senȬ
tait l’émotion lui chauffer les tempes et lui porter le rouge aux joues.
Lui qui n’avait jamais eu que des certitudes, comme si la vérité de la
vie, portée par une voix étrangère et lointaine, sortait tout naturelleȬ
ment de sa bouche, prenant aussitôt l’assurance et la force d’une éterȬ
nelle loi d’airain. Lui, pour qui jadis la toute première vérité, celle dont
devaient découler toutes les autres, était la mort de Dieu, si évidente,
si acquise à tous qu’il n’avait pas pris alors la peine de la rappeler aux
hommes. Lui, Zarathoustra, qui ne pensait jamais que ce qu’il disait, et
jamais ne revenait sur ce qu’il avait dit, se prit à concevoir une folle
idée :
Il fallait rendre Dieu à ces hommes !
Ils apprendront le surhomme plus tard… Il avait déjà vu cela autrefois :
il ne faut pas laisser les hommes seuls… Il les avait alors laissés, du
moins certains d’entre eux qu’il appelait les « hommes supérieurs », les
deux rois, le vieil enchanteur, le pape, le mendiant volontaire, l’ombre,
le consciencieux de l’esprit, le triste devin et le plus laid des hommes.
Zarathoustra était alors revenu vers sa caverne et vers ses animaux.
Mais certains de ses compagnons étaient venus le rejoindre dans sa reȬ
traite, alors qu’il cherchait encore une fois d’où venait ce grand cri de
détresse, à la fois singulier et multiple, qui ne cessait de résonner dans
les montagnes. Zarathoustra était sorti, laissant là cette congrégation
d’hommes supérieurs…
Et c’est à son retour qu’il avait vu le plus affligeant des spectacles : le
plus laid des hommes couronné et ceint de deux écharpes de pourpre
avait conduit ces hommes supérieurs à se prosterner devant un âne,
non pas pour en rire en s’enivrant avec lui, mais pour pleurer avec lui
sur leur sort et sur le sort du monde. Ces hommes avaient perdu leur
légèreté, ils succombaient sous une indicible charge, recueillis dans un
silence de mort. Ces hommes, qui avaient fait tout le pèlerinage vers sa
caverne, ces rois qui avaient remisé leur magnificence et leurs emȬ
blèmes. Ils avaient rechuté alors qu’il les croyait convalescents.

22

Le plus laid des hommes avait tué Dieu parce qu’il était l’éternel téȬ
moin de sa disgrâce. Dieu l’accablait de sa miséricorde… à chaque insȬ
tant, le jour, la nuit. C’est le plus laid des hommes qui s’était déchargé
du plus lourd des fardeaux, et qui en déchargeait l’humanité entière !
Aux yeux de Dieu, il avait commis le plus grand des sacrilèges, le plus
impardonnable des parjures : il avait tué l’être qui l’aimait le plus !
Comment lui faire admettre que le pire des maux était le plus grand
des biens ? A présent, il était infiniment laid et infiniment souillé, honȬ
teux de sa laideur, et honteux du crime contre celui qui avait eu pitié
de sa laideur ! Comment pouvaitȬil savoir que sans ce témoin lui rapȬ
pelant sans cesse sa laideur, celleȬci deviendrait beauté ?
Ce plus laid des hommes… Il était bien trop accablé de s’être libéré ! Il
fallait donc que ce soit lui qui rechute le premier et contamine tous les
autres ! Lui seul était parvenu à susciter la compassion de
Zarathoustra… Il était un incroyable comédien, et la seule tragédie où
il pût jouer devait l’être en l’honneur de Dieu… d’un dieu… quel qu’il
fût. J’aurais dû m’en douter : il a ressuscité Dieu ! Mais il n’a pas fait
revenir le Dieu qu’il a assassiné de ses mains !
Zarathoustra entendit une immense clameur : regardant vers le ciel, il
vit un homme arrivé presque au bout du câble. L’homme en noir, touȬ
jours en retrait dans son portique lumineux et flanqué de ses deux
gardes menaçants, faisait mine de lui tendre la main. « Finis ton effort,
ô enfant de l’impossible, brave parmi les braves, tu as parcouru ces
kilomètres surplombant l’abîme vertigineux, semé de mille dangers !
Je t’ai observé… Tu es resté maintes fois tenu par un doigt auȬdessus
du vide, on t’a piétiné, mais tu as su encore mieux piétiner les autres et
te rétablir à chaque fois. Suspendu au plus bas de ces guirlandes huȬ
maines, tu as su remonter les corps, te servir de leur chute pour te proȬ
pulser vers le haut, arrachant au passage, leurs vêtements, leurs cheȬ
veux, luxant et lacérant leurs membres de tes serres de rapace, brisant
leurs os de ton talon acharné ! Pense au bien que tu leur as fait ! Tu
touches au but, un pas à peine te sépare du surhumain ! Que cet
homme soit un modèle pour vous ! »
L’homme était éperdu de fatigue ; depuis longtemps, il avait laissé
choir son balancier et s’équilibrait avec ses bras qu’il ne tenait plus que
difficilement. Il tendait la main pour qu’on la lui saisisse et qu’on l’aide
à prendre pied sur le palier de verre près du portique.
23

Mais soudain l’un des vigiles s’avança, donnant une poussée brutale
au funambule qui s’apprêtait à poser son pied sur le palier salvateur.
Ses pieds s’agitaient et tâtonnaient dans l’air pour retrouver le câble, il
gesticulait désespérément pour arrêter la chute inéluctable, mais il n’y
avait d’autre prise que le vent, plus rien pour lui servir de tremplin. La
clameur redoubla.
« Merci pour lui, mes frères, cette poussée est la récompense qu’attenȬ
dait cet homme, elle seule pouvait lui épargner de se reposer sur sa
gloire et de voir son effort anéanti… Adulés, les héros deviennent inȬ
dolents et cotonneux, oisifs et infatués ! Après avoir conquis le monde,
les romains s’enfoncèrent dans la décadence. Leur sacre fut leur maléȬ
diction… Distraits du combat perpétuel où chaque instant est voué à
la survie, ils se sont mis à prendre leur temps, à contempler coquetteȬ
ment dans des miroirs leurs trophées et leurs cicatrices, leurs visages
devinrent lisses et replets, comme ceux des courtisanes, leurs yeux
craintifs clignaient et papillonnaient à la vue du fer dégainé ! »
Le garde qui avait poussé le funambule avait regagné sa place aux côȬ
tés de l’homme en noir, lui offrant à nouveau une solide rambarde. Les
mille écrans se remirent à vibrer et à parler, emplissant l’espace et le
temps : « Héros des héros, nous t’avons épargné cette déchéance, ta
chute est ton élévation… Il ne pouvait pour toi y avoir de sommet que
tu ne dépasses ! Cette plateȬforme était ta perte, le repos du guerrier
fait du guerrier une femmelette, il eût été pour toi le plus grand des
opprobres ! »
L’ovation était immense quand les appariteurs amenèrent le corps
écrasé sur le ciel de verre, nettoyant les souillures.

9. Zarathoustra se souvint de sa solitude passée. Il se souvint de sa caȬ
verne au sommet des plus hautes montagnes, celle où il se retirait en
compagnie de ses animaux quand la compagnie des hommes lui deveȬ
nait trop pesante. Où était cette caverne, qui n’était pas un refuge, surȬ
tout pas l’antre où l’animal blessé, harcelé et fourbu, vient lécher ses
plaies, mais un sanctuaire où il revenait aiguiser et galvaniser la force,
nourrir face au soleil l’inextinguible vouloir qu’il voulait leur insufȬ
fler ?
Où étaient ses animaux maintenant ? Ceux qui avaient été ses meilleurs
amis, ses meilleurs conseillers aussi, comprenant ses paroles à demiȬ
24

mot, interprétant même ses rêves ? Ne sontȬce point ses animaux qui
le réveillèrent jadis lorsqu’il lui arrivait d’être las de la lassitude des
hommes ? Ne lui révélèrentȬils pas qu’il était le détenteur du secret de
l’éternel retour, ce mystère des mystères qui ne s’évoque qu’à voix
basse et qui sera la clé du bonheur futur ?
Où étaient aujourd’hui l’aigle et le serpent, l’aigle, frère des vents forts
qui règnent sur les sommets invincibles, le seul capable de couvrir de
son regard et de son vol les grands espaces de la voûte céleste. Le serȬ
pent, l’animal le plus rusé, qui saisit le moindre frétillement de son miȬ
crocosme et sent vibrer en son corps les entrailles profondes de la
terre… Ils devaient être là, quelque part, même dans ce monde de verre
et de métal, leur âme devait vivre… C’est ainsi que le veut le cycle éterȬ
nel !
Tiens, se dit Zarathoustra en son cœur, voilà que je me souviens à préȬ
sent… Moi qui n’ai jamais connu que le présent !
« Qu’asȬtu à marauder ici et là parmi la foule, vieillard ? Tu vas, tu
viens d’un pas hésitant, hagard parmi ceux qui ont un but ». C’était
encore le nain au regard torve qui avait suivi Zarathoustra… PeutȬêtre
possédaitȬil un œil suffisamment perçant pour le suivre dans le reflet
du ciel de verre qui renvoyait vers le bas l’image inversée de la foule à
ceux qui pouvaient la voir.
« Tu tergiverses, tu tournes en rond, tu marches à contre sens de tous
les autres, tu n’échapperas pas à mon regard, car je suis chargé d’obȬ
server cette foule, mon œil est plus aigu que celui du lynx, et ma méȬ
moire est infaillible. N’asȬtu pas remarqué que ces hommes sont imȬ
mobiles, mais que leur volonté est plus tendue que l’arc ? Ils attendent
de parcourir cette corde auȬdessus de toi, tous, tant qu’ils sont, c’est
comme s’ils étaient aimantés par elle, c’est l’appel du surhumain qui
vibre jusque dans la moindre parcelle de leur être ! »
Voyant qu’il ne pourrait pas fuir le petit homme omniprésent,
Zarathoustra fit face, ses yeux avaient la couleur de l’eau, son visage
semblait coulé dans l’airain.
« Ton visage me dit quelque chose, car ma mémoire est sans faille, des
hommes et des machines m’ont nourri de toutes les histoires présentes
et passées, de tous les événements qui ont marqué cette planète depuis
que des hommes y vivent. Je veille à ce que les fauteurs de malheur ne
reviennent pas. Je veille à ce que ne revienne pas le fléau du nihilisme
25

qui faisait s’agenouiller et ployer nos ancêtres sous de multiples farȬ
deaux. Je m’y connais en la matière… CroisȬmoi ! Et toi tu me sembles
être de ceux qui sèment le trouble et le doute… Je ne te cerne pas ! Ou
alors esȬtu peutȬêtre de ceux qu’on appelait autrefois des prêtres, de
ceux qui propagent la gloire de Dieu et signent le malheur des
hommes ? Ou alors esȬtu de ceux qui raisonnent et ratiocinent, qui se
complaisent dans le labyrinthe des arguties, un tisseur de pièges et de
filets… Ne marchesȬtu pas dans cette foule pour essayer de l’envelopȬ
per dans ta toile ?
Un groupe d’hommes silencieux s’était formé autour de Zarathoustra
et de son interlocuteur, comme si un duel se préparait entre eux.
« Je sais maintenant ! Ton visage me rappelle celui d’un sage qu’on
appelait Zarathoustra… Mais tu es tout son contraire ! T’esȬtu déguisé
à dessein ? Zarathoustra est un grand créateur ! C’est à lui que nous
devons notre bonheur ! Il nous enseigna à aller toujours de l’avant, ses
paroles étaient des actes… Il disait « je veux ! », et l’univers entier vouȬ
lait avec lui. Il parlait toujours en marchant le long des crêtes et des
cimes, ses paroles volaient comme le vent. Elles n’étaient pas accroȬ
chées à des pensées stagnantes, elles n’avaient pas comme les tiennes
ces relents de casuistique, elles n’étaient pas lestées de miasmes, de reȬ
mords et de dialectique malsaine.
Je le vois bien ! Tes pensées veulent nous coller les pieds au sol. Mais
tous ceux qui sont là veulent que leurs pieds dansent sur ce câble ! Fuis
avant qu’il ne soit trop tard, vieux raisonneur ! Tu veux nous figer en
statues béates. SaisȬtu ce que nous faisons des suppôts de l’immobiȬ
lisme ? Nous les déposons sur le câble pour qu’ils apprennent le bonȬ
heur. Mais toi, tu ne mérites même pas ce sort, tu te tortilles, tu me
sembles fait pour esquiver, pour te tordre… et pour être écrasé comme
les vers ! »

10. À nouveau, Zarathoustra fixa l’homme d’un regard d’airain, et ce
dernier sembla devenir transparent. Le groupe qui s’était formé se disȬ
persa. Zarathoustra avançait à présent sans encombres dans la foule
dense qui s’ouvrait devant lui. Vu du ciel, on eût dit une mer qui se
fendait en deux, mais personne ne quitta la foule pour s’engouffrer
dans la brèche. Une bulle se déplaçait au sein de la marée humaine,

26

Zarathoustra se déplaçait en son centre, sur le sol de glace polie la réȬ
fraction de la lumière émettait un halo autour de lui.
Comme jamais il ne l’avait fait, Zarathoustra, le revenant, hésitait. Son
esprit lui disait : « regagne la porte du temps, loin làȬbas, après la conȬ
trée des adorateurs de la terre… Repars là d’où tu es venu ! Tu n’aurais
jamais dû venir t’égarer dans cette époque. Puisque tu t’es projeté dans
le temps, tu as le droit de revenir en arrière… Tu ne recules pas pour
autant, tu annules seulement ton acte ! »
Mais au fur et à mesure qu’il avançait, son cœur lui parlait lui aussi :
« tu dois ramener ces hommes sur la voie ! Tu n’es pas un prosélyte et
tu ne souhaites point d’adeptes qui suivent une autre route que celle
qu’ils se sont tracée euxȬmêmes ! Mais il n’empêche, tu dois prévenir
les hommes qui se fourvoient ! »
Ces « tu dois ! » importunaient Zarathoustra, mais il résolut d’écouter
les paroles de son cœur. Il prendrait le chemin de la porte du temps,
mais il ne retournerait pas vers son passé. Il reviendrait bientôt vers
ces hommes, sa décision était maintenant aussi claire, aussi inébranȬ
lable en lui que si elle avait été ciselée sur des tables de granit. Allons
d’abord voir ces adorateurs de la terre, songeaȬtȬil, peutȬêtre m’indiȬ
querontȬils s’il existe autre chose que cette ville de glace et de métal !
Longtemps après, la foule était devenue moins dense, elle s’était referȬ
mée sur Zarathoustra pour former à nouveau une immense cellule hoȬ
mogène aux bords frangés. Les vociférations de l’homme en noir ne lui
parvenaient plus que par intermittences, portées par une brise sèche et
sans parfums. De manière synchrone, les éclats des écrans aériens illuȬ
minaient le ciel comme un orage lointain. Cet orageȬlà n’annonçait auȬ
cun regain, il ne rendrait pas la terre féconde et fertile, il sentait la desȬ
truction et la terre brûlée…
En chemin Zarathoustra considérait ce mauvais présage, et il parlait à
son cœur et à son âme : le philosophe, celui qui fut un jour mon maître,
l’a dit il y a longtemps : Dieu, celui que ces hommes ont tué, est né
d’une dette ! Nos lointains ancêtres ne juraient que par la loi du Talion.
Chaque préjudice causé avait un prix que celui qui l’avait causé devait
payer. Un jour ces hommes s’avisèrent que leur existence même ne
pouvait leur avoir simplement été offerte, mais qu’elle avait un coût,
dont ils étaient redevables à quelqu’un. C’est ainsi qu’ils s’inventèrent

27

une dette collective envers ceux qui n’étaient plus, mais qui contiȬ
nuaient, depuis les ténèbres de la mort, à leur insuffler l’existence. De
leurs ancêtres, ces hommes firent des idoles auxquelles ils vouèrent un
culte et une vénération, d’autant plus grands qu’ils ne pouvaient être
démentis par le spectacle souvent triste du réel !
Ce culte et cette vénération ne pouvaient que grandir, encore et touȬ
jours, à la mesure de la dette contractée, qui grandissait elle aussi,
puisque les générations se succédaient sur la terre, toujours plus prosȬ
pères, plus riches… L’épaisseur du temps qui passait rendait ces anȬ
cêtres prodigues toujours plus mystérieux. Dieu n’était pas bien loin !
Il naquit quand les hommes décidèrent de donner à l’armée bariolée
des mânes un seul nom. Ils n’avaient plus qu’un créancier… Alors ils
voulurent lui faire porter à lui tout seul le poids de la dette. Mais il était
rusé lui aussi et il leur transmit une partie de son fardeau… Les
hommes s’endettèrent envers Dieu pour lui avoir fait endosser leur
dette…
Dieu leur transmit un idéal de plomb, l’idéal ascétique. Il les accabla
de sa miséricorde, d’autant plus grande que les hommes étaient conȬ
trits et repentants, rongés par le péché et la faute, quoi qu’ils fassent et
quoi qu’ils pensent. Ils vivaient avec leurs bourrelets de remords et
Dieu leur accordait son absolution… avec toute la parcimonie requise
pour qu’ils ne soient jamais vraiment soulagés, pour qu’ils restent à
jamais en désaccord avec euxȬmêmes !
Mais au moins sous la férule doucereuse de Dieu, les hommes honoȬ
raientȬils paisiblement leur dette transférée, au moins leur componcȬ
tion collective les empêchaitȬelle de s’entreȬdévorer ! Ils s’aimaient, ils
se pardonnaient, se tendaient stupidement les joues, mais au moins ne
se faisaientȬils pas payer impitoyablement, œil pour œil, dent pour
dent, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, les dettes qu’ils
contractaient les uns visȬàȬvis des autres, au moins n’exigeaientȬils plus
de se faire dédommager de leurs dettes en livres de chair humaine…
A présent voilà qu’ils taillent à nouveau dans la chair pour réclamer
leur pesant de viande… L’amour est misérable, mais ce commerce sans
amour n’estȬil pas encore plus vil ? En lui, la vie n’estȬelle pas plus
éteinte, plus indigente ? Et avec cela voyez les jouer les désintéressés !
Ils croient en leur grandeur… Ces corps pitoyables, désarticulés, jetés
par centaines sur ce faux ciel, estȬce là leur offrande à la vie ?
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Zarathoustra avançait dans un paysage désertique, ses sandales faiȬ
saient voler la poussière d’un chemin ardu adossé à la montagne. AuȬ
cun animal, aucun insecte n’accompagnait ses pas. Seuls quelques corȬ
beaux craintifs apparaissaient furtivement çà et là dans les lointains.
Qu’est donc devenue mon arche ? Où sont mes compagnons de la derȬ
nière heure avant mon départ ? Les animaux ontȬils tous fui ce nouȬ
veau monde ? Les hommes sont revenus en arrière, à l’âge de la dette,
il n’y a que des débiteurs et des créanciers. Ils ont accumulé les dettes
et les créances ! Les grands créanciers régentent les petits, qui régentent
euxȬmêmes les petits débiteurs. Chacun de ces hommes a fait de son
tortionnaire son idole… Chacun se console en torturant son vassal !
Plus ils torturent, plus ils aiment être torturés. Ils sont redevenus les
hommes qu’ils étaient avant de découvrir Dieu ! Cent fois, mille fois
dupes ! Tous veulent complaire à cet homme en noir, ce grand coméȬ
dien, ce fieffé menteur et flagorneur qui leur vante la grandeur de leur
combat.
Il leur dit qu’ils sont des tigres, y compris les plus malingres, les plus
souffreteux d’entre eux. C’est lui qui en a fait des moutons de
Panurge… Ils se jettent dans le vide et ils se pensent libres comme les
anges. Mais ils n’ont jamais connu de telles chaînes ! Ils sont attachés
les uns aux autres sur ce câble, la chute du premier entraînera tous les
autres… jusqu’au dernier !
Cet homme en noir, làȬhaut ! Il feint d’être un démiurge, créateur parmi
les créateurs. Mais il appartient à une nouvelle race de prêtres que je
ne connais pas encore… Il n’apprend plus aux hommes à s’aimer les
uns les autres et à se détester euxȬmêmes. Il leur enseigne un double
jeu : ils doivent tout à la fois s’adorer et se haïr sans bornes les uns les
autres.
A une dose d’amour correspond exactement une dose de haine, le tout
est savamment orchestré. Ils jouent les triomphateurs, mais ils sont des
pions sur son échiquier. Dans les hauteurs où ils avancent, l’air est
aussi confiné et infesté que celui du confessionnal… Ce sont des maȬ
lades qui se croient bien portants. Les hommes d’antan connaissaient
au moins leur faiblesse, leur ressentiment et leur ruse…
Cet homme en noir, c’est lui l’orchestrateur et le chorégraphe de ce balȬ
let macabre que tous exécutent dans une effrayante euphorie. Dieu leur
avait donné la morale et l’esprit de pesanteur qui les écrasait… Mais
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leur soumission avait une certaine beauté ! AiȬje jamais dit que leurs
églises étaient belles ? Des mouroirs bien sûr, mais des mouroirs dont
les nervures gothiques portaient un élan. On les eût crues prêtes à bonȬ
dir. Le granit impavide transformé en corps élancé… Un esprit animé,
bien loin de cet esprit divin enkysté pour toujours dans sa chrysalide…
Ces sanctuaires de Dieu, ils semblaient tout vouloir, sauf rester en
place, sur ces fondations qu’on leur avait pourtant assignées pour
l’éternité ! Il y avait encore de la vie dans cette mort. Ces hommesȬlà
avaient un lustre, une flamme, une beauté que ceuxȬci n’ont plus… Ce
ne sont plus que des chiens excités par le goût et l’odeur du sang…
celui des autres ou bien le leur ! Après avoir tué Dieu, ils ont tué l’esȬ
prit… Il ne leur reste du corps que l’animalité, presque brute. Ils n’ont
pas compris que le corps était une métaphore, un subtil mélange de
corps et d’esprit ! « C’est le corps, qui promena le long des murailles
ultimes les doigts égarés de l’esprit ! », leur disaisȬje alors… Ce corpsȬ
là ne pouvait être fait de miasmes, de sang et de haine !





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LES DISCOURS DE ZARATHOUSTRA

Je n’aime pas regarder en arrière. Trop longtemps les hommes l’ont
fait, ils ont adoré leurs ancêtres, ils se sont inventé des dieux qui expliȬ
quent leurs origines. C’est en elles qu’ils ont toujours cherché à se réȬ
fugier pour parer les dangers du hasard, comme de petits animaux
harcelés et hagards qui cherchent désespérément leur tanière quand
l’ennemi rôde ou quand les éléments se font menaçants.
Il y eut un soir et un matin… Ce fut le cinquième jour… Dieu créa
l’homme à son image. Depuis cet homme vit tourné vers ce Dieu.
Même après l’avoir tué, il n’a de cesse de s’en inventer d’autres ! Il lui
faut une origine, et il faut que cette origine soit un but. Il se replie dans
cet anneau et refuse l’appel de l’infinité vide !
Moi qui ne voulais pas me retourner, je vois bien qu’on ne peut arrêter
la roue d’Ixion. Mon enseignement même est soumis au cycle éternel
et m’y enchaîne. Mon œuvre, libérer les hommes et leur enseigner à
vouloir, ne se contente pas de la chiquenaude que j’ai cru pouvoir donȬ
ner afin de mettre la machine en branle. Je suis esclave de cet œuvre et
je serai esclave à l’infini de la liberté des hommes… CelleȬci ne sera
qu’une création continuée, grâce à mon esclavage, et c’est de cet esclaȬ
vage que je ferai ma propre liberté.
Je me suis jadis volatilisé face au soleil, j’ai cédé à mon pathos des loinȬ
tains… J’ai fui. En ne regardant que vers l’avant, on oublie tout ce qui
est derrière. Mais tout ce qui était derrière eux a rattrapé ces hommes
qui pensaient tout dépasser. A ne regarder que devant soi, on ne sait
plus d’où l’on vient et lorsqu’on ne sait plus d’où l’on vient, on ne sait
plus où l’on va !

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