//img.uscri.be/pth/09caf7d9be8fa0e27b288f33c1a9d92d5a9984f6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Le royaume des loups tome 5

De
146 pages

Le Royaume des loups est dévasté. Un terrible tremblement de terre a décimé la meute et détruit le Cercle des Volcans Sacrés. Maintenant, la survie du clan est en jeu. Les derniers loups doivent faire un choix : s'en remettre au jeune Faolan pour qu'il les protège, ou disparaître à jamais...





Voir plus Voir moins
:
Kathryn Lasky
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Moran
: Le royaume des loups
La ténèbre, à nouveau ; mais je sais, maintenant,
Que vingt siècles d’un sommeil de pierre, exaspérés
Par un bruit de berceau, tournent au cauchemar,
— Et quelle bête brute, revenue l’heure,
Traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin ?
William Butler Yeats,
« La Seconde Venue »
PROLOGUE
DES MIETTES DE RÊVE
picto
Le loup argenté se leva tout à coup. Quelque chose l’avait réveillé, mais quoi ? Ce léger tremblement qui montait du plancher de la grotte, peut-être ? Troublé, il secoua la tête. Il sortait d’un drôle de rêve. Il sentait qu’il avait été sur le point de percer un secret, un secret enfoui au plus profond de son âme, qui l’intriguait depuis longtemps et qui hantait ses nuits… et puis le songe avait éclaté, retombant en mille morceaux autour de lui avant d’avoir dévoilé ses mystères.
Faolan colla sa truffe au sol, comme pour les flairer. Dans sa vision, il avait aperçu une fourrure argentée, semblable à la sienne, en plus défraîchie et broussailleuse. Elle devait appartenir à un très vieux loup. Et il s’était dit : « Voici la première fourrure. » Qu’est-ce que cela signifiait ? Un loup pouvait-il en avoir plusieurs ?
Très agité, il se mit à tourner en rond dans sa petite tanière. Il ferma les yeux pour mieux se concentrer sur ses souvenirs et l’image floue du vieux mâle se détacha dans son esprit. Alors, de sa mauvaise patte, il gratta par terre de toutes ses forces, comme si c’était son secret qu’il fouillait. Ce loup était-il une sorte de messager ? Ses paroles lui revinrent en mémoire : « Ma mission est loin d’être achevée. Une nouvelle saison va commencer. Bientôt ma fourrure tombera et je renaîtrai sous une autre. »
Faolan s’avança vers l’entrée de la grotte. Les silhouettes de ses sœurs se découpaient sur la pleine lune. Elles étaient en train de ronger avec ardeur les os de leur mère, Morag, afin de lui rendre hommage. Quand elles auraient fini, elles les placeraient avec ceux que Faolan avait déjà sculptés et entassés, formant un drumlyn ou pyramide. Il avait choisi le paysage solitaire du promontoire de la Serre Tordue car, par temps clair, il pouvait distinguer le drumlyn depuis son poste de garde sur le Cercle Sacré des Volcans. Et de l’extrémité de cette péninsule qui s’enfonçait dans la mer d’Hoolemere, il assistait au spectacle des flammes qui fusaient des cratères. Ce soir-là, tous les volcans étaient actifs, de sorte que les cinq cônes semblaient comme un collier de rubis scintillant dans le ciel couvert de nuages argentés.
Les vents marins avaient balayé la neige, ne laissant qu’une fine pellicule de glace. Lorsque Faolan sortit de la grotte, il sentit une vibration sous ses pattes. Soudain, la couche de glace se fendit. Beezar, la petite constellation qui rappelait un loup aveugle et titubant, fit une grande embardée dans la nuit. Allait-elle s’écraser ? Toutes les étoiles paraissaient sens dessus dessous en même temps que la terre était prise de convulsions. Mhairie et Dearlea, terrifiées, n’osaient pas bouger. Un grondement sourd monta du centre de la Terre, suivi d’un craquement épouvantable, et les deux louves se retrouvèrent sur le dos.
Elles se remirent debout tant bien que mal tandis que la terre continuait de trembler violemment. Blotties l’une contre l’autre, les pattes emmêlées, elles observèrent le ciel avec horreur.
— Regarde ! Regarde ! hoqueta Mhairie, les yeux écarquillés de terreur. Ces flammes !
— Les Volcans Sacrés ! s’écria Dearlea.
L’un après l’autre, les volcans s’effondraient en projetant des jets de lave et d’immenses panaches de fumée. On aurait cru voir des étoiles exploser puis s’éteindre au loin.
— Que se passe-t-il ? hurla Dearlea. Jette un œil à l’est !
Une fois de plus, un spasme violent ébranla la croûte terrestre. Un lourd rocher dessina un arc de cercle dans les airs et faillit écraser Faolan en retombant.
Un bruit de tonnerre en provenance du nord attira leur attention. Les trois loups se retournèrent et découvrirent une vague blanche, hérissée de dents de glace, qui déferlait dans leur direction. Le glacier du H’rathghar, qui sommeillait depuis des siècles, s’était détaché et fendait les eaux.
Une nouvelle secousse les jeta au sol. Alors qu’il gisait les quatre fers en l’air, Faolan vit la lune vaciller derrière le rideau de flammes. Le sol s’inclina et il dévala la pente glacée en lançant désespérément ses griffes vers le ciel, comme s’il cherchait une prise. Les tremblements de la Terre à l’agonie se répercutaient dans ses os. Il lui vint à l’esprit une phrase étrange et mystérieuse. « Je me balance dans le berceau de mes âmes perdues », pensa-t-il.
La constellation du Grand Ours s’embrasa au-dessus de lui, tandis que Lupus et Skaarsgard, invisibles à cette époque de l’année, venaient de réapparaître au mépris de la saison. La planète avait perdu ses amarres et les constellations voguaient à leur gré sur la voûte céleste, sans rime ni raison.
En entendant ses sœurs crier, Faolan tourna la tête d’un geste vif. La péninsule s’était divisée en deux. Face aux flots qui menaçaient de les engloutir, les louves luttaient pour rester sur la terre ferme. Faolan distingua deux reflets émeraude – c’était les yeux apeurés de Dearlea qui roulaient dans leurs orbites. Puis, plus rien. Seulement le blanc du glacier qui dévorait tout sur son passage.
CHAPITRE UN
UNE PLUIE ÉCARLATE
picto
Ce soir-là, au Cercle Sacré, lorsque Edme eut achevé son tour de garde devant le volcan Morgan, elle descendit de son cairn en traînant les pattes. Elle était complètement abattue. Depuis plus de douze lunes maintenant, les loups du Par-Delà enduraient la période la plus triste de leur longue histoire. Leur principale source de nourriture, les caribous, avait disparu et la famine s’était installée. L’hiver n’en finissait pas, comme si le soleil s’était enfui avec leurs proies. Tant de loups avaient péri ! Pour comble de malheur, un faux prophète avait émergé du chaos. Affublé du heaume d’un héros ailé, une chouette du nom de Gwyndor, il avait conduit de nombreux loups affamés à la mort en prétendant les aider. Faolan et Edme avaient participé à sa capture, mais les dégâts qu’il avait causés étaient irréparables.
Depuis que Faolan avait emmené ses sœurs au drumlyn de leur mère, Edme se sentait bien seule. Ses meilleurs amis lui manquaient, sans parler de ceux qui ne reviendraient jamais, comme sa chère taiga, Winks, qui l’avait prise sous son aile à son arrivée au Cercle Sacré, et son copain Tearlach, le croc-pointu. Une grosse larme coula de l’œil de la louve borgne.
Les volcans émirent soudain un grondement sourd et une longue flamme monta vers le ciel. Elle était d’un rouge sang inhabituel. Twist, qui passait par là, s’arrêta net.
— Mince ! Ça va, Edme ? Tu t’es coupée ?
— Non ! Pourquoi ?
— Oh, pendant un instant, j’ai cru que ton œil pleurait du sang. Mais ce n’était qu’un reflet. Je suis bête ! (Il tourna la tête vers le volcan H’rathghar.) Cette vieille dame nous fait des caprices, ces temps-ci. Les quatre autres aussi, d’ailleurs. Nos volcans ont un comportement bien curieux. De toute façon, nous vivons une drôle d’époque, soupira-t-il. Tout s’est bien passé là-haut, je suppose ?
— Oui, très bien.
Un craquement assourdissant retentit. Edme vit Twist vaciller. Un instant plus tard, le sol s’ouvrit sous ses pattes et il disparut, pendant qu’une bourrasque chaude soulevait la louve dans les airs. Elle volait sous une pluie de braises écarlates.
« Le Cercle est en train de s’effondrer. Le Charbon n’existe plus. Ma mission est terminée. Je suis libre et bientôt je mourrai seule. Toute seule ! »
Tandis que les ténèbres engloutissaient le Par-Delà, Edme perdit conscience.
: Le royaume des loups
Au loin, dans la Forêt des Ombres, une chouette effraie masquée glissait sur la nuit de velours. Elle survolait un épicéa bleu dans lequel elle venait de placer les os et le heaume de son père, Gwyndor. Le faux prophète, Liam MacDuncan, avait osé s’emparer du casque, mais grâce à Gwynneth et ses amis, le précieux objet avait enfin retrouvé sa place. Satisfaite, elle s’apprêtait à repartir quand une silhouette de brume descendit en flottant à travers les branches. Un scrome !
Au pied de l’épicéa, la Sark leva le museau.
— Tu sens ça ? Non, bien sûr que non… L’odorat des chouettes ne vaut pas une crotte de caribou.
— Moi, je le sens, dit Liam MacDuncan.
Tout ratatiné, ce dernier avait adopté une attitude de soumission permanente, la queue si bien coincée entre ses pattes arrière qu’on ne la voyait plus du tout.
Une soudaine rafale de vent dissipa le scrome et l’épicéa se mit à trembler. Les minuscules vertèbres que Gwynneth venait de ranger avec soin à l’intérieur d’un creux s’envolèrent comme une pluie de grêlons blancs. La chouette poussa un cri perçant.
— Grand Glaucis !
Elle regarda en bas et vit la Sark chanceler. Un lourd rocher se décrocha d’un escarpement et dévala la colline. Liam MacDuncan lâcha un hurlement à glacer le sang lorsque l’énorme pierre lui broya les os.
— Courez, Sark, courez ! hurla la chouette.
Mais la louve avait disparu. Il ne restait plus qu’un paysage dévasté. Partout, de profonds fossés trouaient le manteau de neige qui recouvrait depuis si longtemps le Par-Delà et la Forêt des Ombres. De nombreux arbres s’étaient effondrés et l’épicéa bleu penchait bizarrement. Les vertèbres pleuvaient du creux, alors que le heaume de Gwyndor, lui, refusait d’être délogé.
— Il restera là, quoi qu’il arrive, chuchota Gwynneth. Parce que c’est sa place.
Des rafales capricieuses soulevaient son plumage. Les arbres se tordaient dans une sorte de danse grotesque et Gwynneth vit les racines de cette forêt millénaire jaillir de terre. Elle sentit ses ailes se bloquer sous l’effet de la peur. « Glaucis, je vais piquer dans les orties ! »
Crrraaaac ! Sous un clair de lune éblouissant, dont la luminosité était accentuée par les braises rougeoyantes, l’épicéa bleu s’écrasa sur le sol. Le heaume de Gwyndor tournoya lentement, lentement, dans les airs, tel un démon chouette volant en cercles dans la nuit. Les ailes plaquées contre son corps, Gwynneth tomba en chute libre.
: Le royaume des loups
Le Siffleur était d’une maigreur alarmante. Depuis qu’il avait quitté les Sentinelles du Nord, à la frontière nord-ouest du Par-Delà, il avait pris l’habitude de dormir dans l’étrange grotte que Faolan lui avait montrée plus d’une lune auparavant. C’était un endroit curieux, avec des tas de tunnels et de souterrains, aux parois couvertes de dessins. Mais il lui rappelait son meilleur ami.
Le Siffleur avait rencontré Faolan à l’époque où celui-ci rejoignait le clan MacDuncan après une année, ou presque, d’isolement. Pour leur malheur, ils étaient tous les deux nés avec une malformation. Louveteaux maudits, ou malcadh, on les avait chassés du clan avant de les réintégrer en tant que crocs-pointus. La tare du Siffleur était presque imperceptible. Ce n’était que lorsqu’il ouvrait la gueule pour gronder ou parler que le défaut de sa trachée se remarquait. Elle était percée, ce qui donnait à sa voix une sonorité sifflante et aiguë. Autrefois, certains louveteaux prenaient un malin plaisir à l’appeler Serpent, mais la famine avait mis un terme aux moqueries et aux mauvais traitements.
Au cours du mois précédent, on avait confié au Siffleur un travail qu’aucun croc-pointu n’avait jamais exercé avant. Ç’aurait été impensable, d’ailleurs. Il était devenu membre des Sentinelles du Nord, ces loups qui gardaient la frontière entre le Par-Delà et les Confins, le pays des Barbares. On l’avait même élevé au rang de lieutenant, un des plus hauts grades qui soient.
Ce soir-là, il venait justement d’enchaîner deux tours de garde et il était épuisé. Pourtant, il n’arrivait pas à s’endormir. Ses amis lui manquaient – Faolan et ses sœurs, Mhairie et Dearlea, Edme… Il arpentait les galeries labyrinthiques de la grotte en flairant leurs odeurs sur le sol. Elles ne s’étaient pas complètement dissipées depuis la nuit où ils avaient tous dormi ensemble ici. Quand il en eut assez, il décida de regarder de plus près les dessins sur les parois de pierre. Il arpenta des tunnels qu’il n’avait pas encore visités. Une peinture en particulier retint son attention. Il s’agissait de la représentation d’un , un groupe de loups en mouvement, conduit par un vieux mâle frêle.byrrgis
La scène était empreinte d’une majesté à couper le souffle. Le Siffleur avait l’impression de se trouver à la croisée de deux mondes et de deux histoires. Les images tournoyaient autour de lui, l’enveloppaient et l’emprisonnaient. Il lui semblait sentir les effluves de ce clan très ancien, de ces créatures qui vivaient dans un passé très reculé.
Il suivit ensuite une fresque qui l’entraîna dans un autre couloir. À la lumière des éclats de mica scintillants, il parvint à distinguer des griffures peu profondes dans le mur. Elles formaient un dessin de grandes dimensions et il dut reculer pour le contempler en entier. Il parvint à discerner les contours de ce qui ressemblait à une paire d’ailes. On aurait dit une chouette qui planait au-dessus d’une sorte de montagne. En l’examinant mieux, le Siffleur s’aperçut que c’était en fait un ours. Un énorme grizzly qui dormait roulé en boule, le museau fourré sous un bras. Il sursauta. La tête de cet ours lui était vaguement familière…
Tandis que le Siffleur gardait les yeux fermés en s’efforçant de se rappeler à qui cet animal lui faisait penser, un violent tremblement parcourut la grotte. Le sol de pierre se souleva et le loup fut projeté dans les airs. Les paillettes de mica luisaient devant ses yeux, telle une constellation descendue du ciel. « L’échelle d’étoiles est là mais je ne peux pas monter. Mes pattes sont coincées ! Skaarsgard, aide-moi ! Aide-moi ! »
Le Siffleur sombra dans une obscurité profonde.
CHAPITRE DEUX
DES PARIAS
picto
La couche de glace qui recouvrait la baie s’était brisée, libérant un tumulte de vagues. Faolan, les griffes plantées dans un bloc de glace brillant, était emporté par les flots rugissants et jetait des regards paniqués autour de lui.
— Mhairie ! Dearlea ! hurla-t-il de toutes ses forces, essayant de couvrir le vacarme de la mer déchaînée et de la terre qui tremblait.
Le littoral ne ressemblait plus du tout à celui qu’il connaissait. La côte s’était complètement disloquée. On voyait par endroits des monticules de glace et de boue jaillis on ne savait d’où, tandis que là où se dressaient auparavant de hautes montagnes aux sommets couverts de neiges éternelles, le sol était désormais ras.
— Mhairie ! Dearlea !
Comment retrouver leur trace au milieu de cet enchevêtrement d’icebergs et de carcasses d’animaux morts, entraînées par le glacier ?
Il entendit un faible cri à travers le chaos.
— On coule ! Mhairie, on coule !
Il tourna la tête d’un geste vif.
— Dearlea ! Dearlea ! s’époumona-t-il.
— Faolan ! Par ici !
Il entrevit le reflet d’une queue derrière des crêtes de vagues. C’était un bœuf musqué dont ils avaient découvert le cadavre quelques jours avant d’atteindre le promontoire de la Serre Tordue.
— Urskadamus ! jura Faolan.
La carcasse dérivait à présent et ses chères sœurs voguaient dessus comme sur un petit bateau. Mais le flanc du bœuf était percé d’un gros trou et il s’enfonçait dans la mer à toute vitesse.
— Nagez ! cria Folan. Nagez dans ma direction. Allez !
— Les vagues sont trop hautes, répondit Mhairie. On n’arrive pas à garder la tête hors de l’eau. On va se noyer !
— Si ! Nagez ! insista Faolan.
Son ton pressant effraya tant les deux louves qu’elles sautèrent de la charogne juste avant que celle-ci ne disparaisse dans les flots. D’un bond puissant, elles rejoignirent leur frère. Faolan tendit la patte à Dearlea et l’attira à lui.
— Mhairie, accroche-toi à Dearlea !
L’urgence de la situation lui donna un regain d’énergie. Il referma sa mâchoire autour du crâne de Dearlea puis, de sa patte libre, il attrapa le museau de Mhairie. Il commença à les hisser sur son radeau de glace. Elles roulaient des yeux terrorisés.
— Tenez bon ! hurla-t-il. Accrochez-vous avec vos griffes, vos ergots, et même vos crocs s’il le faut !
Tremblant de tous leurs muscles, Mhairie et Dearlea se cramponnèrent et réussirent enfin à monter sur le petit iceberg.
Des arbres entiers, y compris les racines, passaient à côté d’eux. Des objets métalliques, qui provenaient sans doute des forges des chouettes, brillaient à la surface de l’eau avant de couler. Les loups avaient l’impression de voir le monde entier défiler devant eux, emporté par le vent, le courant ou poussé par les gros blocs de glace. Étrangement, alors qu’elles cherchaient leur équilibre et qu’elles étaient menacées par d’énormes vagues, les sœurs de Faolan trouvaient presque ce spectacle distrayant.
— C’est quoi, ce truc ? demanda Mhairie en désignant un objet détrempé qui flottait.
— Oh non ! hoqueta Faolan. Je crois bien que c’est un rouleau, ou ce que les chouettes appellent un livre. Vous savez qu’elles écrivent leurs histoires sur du papier.
— Du papier ? Pas des os ? s’étonna Dearlea.
— Non, jamais, je ne crois pas.
— À votre avis, où va-t-on se retrouver ? soupira Mhairie.
— Lupus seul le sait ! Continuez de vous agripper à la glace, surtout ne lâchez pas, répondit Faolan.
: Le royaume des loups
Faolan songea que ce n’était pas la première fois qu’il devait sa survie à un tel radeau. Il était né à la toute fin de l’hiver. L’Obea, la femelle du clan chargée d’abandonner les nouveau-nés malformés, l’avait déposé sur un bloc de glace, en bordure d’un fleuve. Il s’était détaché lors du dégel et Faolan avait glissé sur les eaux tumultueuses jusqu’à ce qu’il heurte miraculeusement la patte arrière d’une femelle grizzly, Cœur-de-Tonnerre. Celle-ci pleurait la disparition de son ourson, enlevé deux jours plus tôt par un couguar. Elle avait toujours du lait, si bien qu’elle avait adopté le minuscule louveteau et l’avait nourri comme son fils.
Depuis, Faolan était devenu beaucoup plus gros et plus fort, et ses yeux n’étaient plus collés comme ceux des bébés loups. Pourtant sa situation n’était pas moins périlleuse ce jour-là, alors que des flots agités le bringuebalaient pour la seconde fois. D’ailleurs, il avait presque le sentiment d’être plus faible. Pourquoi n’arrivait-il pas à s’accrocher plus solidement à la glace ?
— Faolan, regarde ! Ta patte !
Un trouble s’empara de lui. Il éprouvait des sensations inhabituelles dans sa mauvaise patte, mais il n’osait pas l’examiner. « Est-ce possible ? Dans ce cas, cela signifierait que… Non, je n’arrive pas à le croire. »
Il existait chez les loups une vieille prophétie au sujet du Charbon qui dormait dans le Cercle Sacré des Volcans. Selon cette prédiction, dès qu’il serait détruit, les membres tordus se redresseraient comme par enchantement, les os brisés seraient aussitôt réparés et les animaux nés avec une infirmité en seraient subitement débarrassés. Faolan se risqua à jeter un coup d’œil à sa patte maudite.
Elle n’était plus difforme ni laide. Le jeune loup se sentit soudain aussi chamboulé que le paysage autour de lui. Il avait la tête qui tournait. Alors, il n’était plus maudit ?
Pour l’instant, il n’avait pas spécialement envie de sauter de joie. Il se sentait instable sur sa nouvelle patte. Ce changement brutal le prenait au dépourvu et, en vérité, il avait l’impression qu’on lui avait retiré quelque chose d’essentiel. « C’est cela : je suis incomplet », se dit-il.
Puisque le tremblement de terre avait détruit le Cercle et le Charbon, la Ronde n’avait plus de raison d’être. Tous ses anciens membres – du moins, ceux qui avaient survécu – faisaient sûrement l’expérience d’une guérison miraculeuse en même temps que lui. Les oreilles, les queues ou les yeux manquants avaient dû pousser, les pattes arquées et les gorges voilées se redresser. La prophétie s’était accomplie, le temps de la Guérison était venu, mais seulement au moment où le Par-Delà s’enfonçait dans le chaos.