Le serment du figuier

Le serment du figuier

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245 pages
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Description

La quête d'une identité pour une communauté nationale est un parcours historique difficile, le renforcement du système de valeurs qui sous-tend cette ambition collective est primordiale. L'héritage est intergénérationnel et l'engagement de chacun des membres conforte la légitimité d'une existence faite de solidarité et de tolérance. C'est le message que veut faire passer l'auteur à travers l'histoire singulière d'un patriarche centenaire, guide éclairé de sa communauté, soucieux de sa cohésion et des liens du sang de ses membres.

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Ajouté le 05 octobre 2017
Nombre de lectures 12
EAN13 9782140048586
Langue Français
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Hamid B OUKRIF
Le serment du figuier Roman
Lettres du monde Arabe
Le serment du figuier Roman
Lettres du Monde arabe
Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées directement en langue française ou des traductions. Les œuvres poétiques relevant du domaine de la littérature arabe contemporaine sont publiées dans la collectionPoètes des cinq continentset le théâtre dans la collectionThéâtre des cinq continents.
Derniers titres parus
Benchaar (Hamid),Le faux barrage, 2017. Farqzaid (Bouchta),Fragments de vie de rien. Les luttes d’un jeune Marocain, 2017. Magharfaoui (Khalil),Les épines des roses, 2017. Chali (Nasser),L’Apatride, 2016. Satour (Djamal),Ligne de fuite, 2016. Abdelmalki (Sidi Abdellah),Comme si un appel, 2016. Redouane (Najib),Le legs du père, 2016. Jmahri (Mustapha),Figues et châtiment. Nouvelles mazaganaises, 2016. Berrada Ababou (Touria),Le quarantième jour, 2016. Redouane (Najib),L’année de tous les apprentissages, 2015.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
Hamid BOUKRIFLe serment du figuier Roman
© L’HARMATTAN, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11007-3 EAN : 9782343110073
1 - La terre nourricière Ce vendredi n'est pas un jour comme les autres; le ciel était gris et le temps maussade, la brume se dissipait lentement sur la montagne et un vent léger prolongeait encore les derniers jours d’un hiver rigoureux. Ce signe ne trompait pas, c’était un mauvais présage. Le ciel de traîne était synonyme de colère pour un montagnard familier des codes de la nature. Le vieux Saïd, Patriarche des Imkoulal, longeait péniblement l’allée étroite qui menait à l’esplanade du marché, l’air absent, le cœur gros et l’esprit brouillé. Il avait emprunté ce raccourci de terre et de pierres de galets qui tapissaient les devantures des vieilles maisons, pour ne pas être en retard. Il avait rendez-vous avec son destin, celui que les hommes affrontaient dans l’honneur et la dignité. Pour avoir été, un demi-siècle durant, un homme d'honneur et de conviction, un père consciencieux et un guide éclairé; pour avoir servi avec dévouement son village natal Imkoulal et incarné ses valeurs ancestrales, pour avoir été l’ardent défenseur de ses habitants et leur digne représentant, pour n’avoir épargné ni effort ni monture pour sillonner les pistes rocailleuses et les chemins escarpés des hautes montagnes dont il tirait une fierté éternelle, il s’était retrouvé, en ce jour béni, désarmé, seul face à sa solitude. Il avait senti ses os se consumer de honte et une abondante transpiration brûlait ses sens. Le souffle coupé et le regard perdu, il avait franchi cette maudite porte en bois de chêne pour demander la main de Mira pour son petit-fils Ali. Originaire des hautes montagnes, Saïd le sage se distinguait par la sobriété du regard et la générosité de l’âme. Il avait la majesté du geste et la rigueur du verbe. Il était à la fois la mémoire vivante d’un pays profond et le témoin privilégié d’une histoire millénaire. Le patriarche avait l’ambition de l’humilité et la grandeur du patrimoine dont il était le gardien. Il présidait aux destinées du clan, il en était le chef incontesté. Homme de stature respectable, le vieillard avait le sens du
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devoir. Imkoulal, sa fierté native, lui inspirait confiance, il était l’incarnation de son pacte social.
Saïd était doté d’un grand charisme et d’une aptitude toute naturelle au commandement. Grand de taille, mince avec une teinte rousse, il avait l’air noble d’un pèlerin empreint de dévotion. Il avait d’épais sourcils et arborait une grande moustache poivre bien fournie. Le patriarche était toujours drapé de son burnous blanc, il avait son baluchon sur les épaules et son bâton pastoral entre les mains. Il montait, non sans orgueil, une jument grise tachetée sur la poitrine, reconnaissable à son air impérieux.
Le chef du village, assisté de son comité des sages, était la clé de voûte d’Imkoulal et sa colonne vertébrale. Entité séculaire, autonome et souveraine, la chefferie traditionnelle constituait la matrice du monde paysan et le cadre de son organisation. Elle était le point de jonction des revendications et des requêtes et le réceptacle du partage et de la solidarité. Elle était perçue non seulement comme une structure où s’accomplissaient les actes quotidiens mais aussi un cadre de représentation et de concertation. Point de déni de l'expression, quand l'invitation est au dialogue, semblait être le credo du comité et sa vocation.
Cette entité informelle regroupait en son sein des notables et d’autres citoyens dont les qualités de probité et de dévouement faisaient l’unanimité. Elle était aussi un organe judiciaire et un exécutif local. Elle ne s’étalait pas sur les procédures, mais s’occupait de la gestion sociale et des cas litigieux. Elle n’appliquait pas des protocoles, mais mettait en avant un système d'organisation pyramidale qui confortait la base pour soutenir le sommet. Elle n’usait pas de contraintes, mais de persuasion pour le maintien de l’ordre et le respect du pacte communautaire.
L’institution du comité des sages, organe collégial et instrument de régulation des rapports sociaux, assurait l’équilibre et l’harmonie et veillait au respect des traditions et la défense des intérêts des villageois. Depuis des milliers d’années, l’histoire
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continuait de s’écrire au présent et son jugement portait sur des réalités quotidiennes que la mémoire collective transportait à travers les générations. Imkoulal traduisait ce passé glorieux et nourrissait cette ambition de demeurer dans l’histoire comme un lieu mythique qui avait su perpétuer un modèle d’organisation solidaire.
Pour les montagnards, c’était dans la vie quotidienne, celle de la peine et de la joie, celle du labeur et de la sueur que se construisait ce socle commun qui les unissait. C’était, également, dans la proximité que se conjuguaient les efforts de chacun et c’était dans l’enracinement à cette chaîne de montagnes que se consolidait l’exceptionnel destin de ceux qui bravaient le temps pour se rapprocher de l’horizon. Attachés à la terre qu’ils irriguaient de leur sang, ils avaient bâti, au-delà de l’espace, une mémoire vivante où les valeurs et les codes s’entremêlaient pour former une communauté ouverte et généreuse.
La relation entre le villageois et son patrimoine était organique, tout comme était fusionnel le rapport à la terre. L’âme austère de la montagne se transposait dans la sagesse et la magnanimité. Said était né dans cet environnement et c’est dans cette ambiance qu’il avait baignée avant de reprendre le flambeau et faire le serment de la continuité. La chefferie sera son sacerdoce. Son engagement pour Imkoulal sera, sans concessions avec pour ambition de consolider les rapports citoyens, raffermir les liens familiaux et maintenir allumée la flamme qui scintillait de la colline pour éclairer les villages du contrebas.
Il avait été désigné à cette fonction à la mort de son oncle maternel, lequel avait succédé à son illustre père. Après avoir observé la période de deuil, le comité l’avait désigné pour présider aux destinées d’Imkoulal. Il remplissait les critères de droiture et d’abnégation. Il s’était forgé une réputation qui le prédestinait au rôle de guide du plus important village du chapelet de hameaux situés sur les flancs de la montagne. C’est tout naturellement qu’il avait pris la relève. Il en était digne. Le
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cérémonial de sa consécration s’était déroulé selon la tradition qui honorait le chevalier et respectait son testament. Imkoulal est un village où la gestion du quotidien était confiée à des citoyens dont l'enracinement, le savoir-faire et les qualités intrinsèques leur conféraient la légitimité pour agir en faveur d’autrui. Ces derniers représentaient les grandes familles et jouissaient d’une réputation auprès des villageois sans distinction de rang social ou de titre honorifique. Le vieux Saïd en était un des membres influents avant d’être légitimement coopté dans sa nouvelle fonction de premier magistrat. La gestion collégiale est un acte d’adhésion. La légitimité est à la base du pouvoir du comité et de ses représentants, l’impartialité en est le ressort et les fondations. En abolissant la hiérarchie, la justice se réconcilie avec ses lettres de noblesse et rend accessible sa saisine et opposable son jugement. La montagne est un espace hostile, le paysan fait face à la roche et se garde de perdre pied dans les descentes abruptes des collines, mais ne négocie ni n’accepte la violation ses droits fondamentaux. Les membres du comité n’attendaient ni rémunération ni reconnaissance. Le choix porté sur leur personne était dicté par des considérations d’intérêt général. Chaque membre représentait une famille dont il était le chef. Cette dernière n’attendrait de lui aucun privilège en retour. Bien souvent, ce dernier exerçait des pressions sur ses proches pour faire des concessions, respecter les usages et faire preuve de bonne foi dans ses relations avec autrui. Sa réputation et celle de son clan était en jeu. Chaque fois que le comité se réunissait et que des décisions graves y étaient prises, l’unanimité était requise pour éviter toute forme de défiance. Il n’y aura aucune place pour les accommodements ou les passe-droits. Le comité était un choix assumé. L’implication de personnalités de premier plan donnait plus de crédibilité à ses délibérations. L’influence que ces derniers exerçaient sur l’application des
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décisions prises témoignait de ce souci de rectitude dans le jugement, même dans les situations les plus délicates. Les villageois entretenaient des relations familiales étroites d'où la recherche de l'équilibre et de l’équité dans les sentences rendues. Réuni sur l’esplanade du marché, le comité examinait les cas litigieux et délibérait en conséquence. Il étudiait minutieusement toutes les requêtes et s’employait à leur donner suite, il protégeait les intérêts et veillait au respect des droits et des devoirs. Il faisait office de gouvernement local en charge des affaires internes. Son chef agissait en médiateur auprès des comités des autres villages qui formaient une autre structure sous l’autorité du marabout. Dans ses délibérations, le comité prenait le soin de s’informer et de connaître les tenants et aboutissants de chaque contentieux avant son règlement. La tradition orale était observée, il n’y aura aucune trace écrite des affaires traitées, la parole du montagnard pèsera autant qu’une décision de justice et le règlement du contentieux définitivement entériné. Saïd avait hérité de la maison familiale; une vieille bâtisse pittoresque qui surplombait une colline à proximité d’une huilerie en pierres de grès, à l’ombre de figuiers séculaires. Les maisons d’Imkoulal descendaient en cascade avec un panorama exceptionnel où les villages environnants et les forêts de chênes et de frênes se déclinaient en altitude jusqu’à se perdre dans l’horizon. Les murs étaient en pierres cimentées par de la terre mélangée à de la paille et les toits en tuiles artisanales ocres rouges offraient une perspective unique qui pénétrait en profondeur dans les grandes cours où s’organisait la vie de chaque famille. Les maisons étaient construites selon le principe du cloisonnement, l’intimité étant un des composants essentiels de la vie des habitants. La plupart étaient composées de plusieurs pièces indépendantes avec une lucarne qui donnait sur la cour intérieure, non loin de celle, à toit de chaume, qui faisait office de cuisine pendant la période hivernale. D’autres étaient
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