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Le soleil de minuit

De
257 pages
De la nature sauvage de l’Alaska à la gaîté de la société de San Francisco; des pics norvégiens familiers de Bergen aux eaux sombres et bouillonnantes du cap Horn, soyez témoin de la glorieuse conclusion de la saga familiale de la série Les aurores boréales alors que les quatre amis de longue date émergent de l’ombre de leurs jours difficiles pour se tourner vers le brillant avenir qui les attend sous Le soleil de minuit.
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CRITIQUES ÉLOGIEUSES POUR LA FEMME DU CAPITAINE DE LISA TAWN BERGREN
PREMIER TOME DE LA SÉRIE LES AURORES BORÉALES
« J’ai immédiatement plongé dans les histoires d’Elsa et de Peder, de Kaatje et de son vaurien
de mari, Soren, de Tora en quête de richesse et de pouvoir, et dans celles de nombreux autres
qui se sont embarqués en leur compagnie pour l’Amérique, à la poursuite de leurs rêves. Lisa
Tawn Bergren a un style direct, évocateur, qui rend ses personnages des plus vivants. Ils
entrent littéralement dans votre cœur. »
— Francine Rivers, auteure
« Bergren au sommet de sa forme ! Quel récit d’aventure incroyable, des fjords étincelants de la
Norvège aux plages rocheuses et aux plaines de l’Amérique des années 1880, en passant par
les eaux tumultueuses du cap Horn. Même avec une toile de fond aussi vaste, l’auteure de La
femme du capitaine réussit à braquer sa lorgnette sur des personnages auxquels vous vous
attacherez profondément, de la première à la dernière page, alors qu’ils luttent contre les
tentations de l’esprit et de la chair que nous connaissons tous trop bien. Les talents d’écriture de
Bergren se dévoilent dans ce roman historique passionnant — je l’ai adoré ! »
— Liz Curtis Higgs, auteure
« Mon coup de cœur du mois. 4½ étoiles ! Lisa Tawn Bergren est une écrivaine de fiction
historique de rare talent. Dans un style exquis, elle plonge ses lecteurs choyés dans ce monde
d’émotions puissantes que vivent ses riches personnages. Ne manquez pas le prochain tome de
cette trilogie enlevante. »
— Romantic Times
« Lisa Tawn Bergren entremêle habilement les destins de ces immigrants appelés à vivre
bonheurs et malheurs dans leur pays d’adoption. Les personnages nous prennent au cœur et
continuent d’occuper nos pensées, même une fois le livre refermé. La femme du capitaine est
un récit qui fera tanguer l’imagination du lecteur ! Une saga triomphale ! »
— The Literary Times
« La femme du capitaine est un de ces rares plaisirs…, une histoire formidable, racontée avec
une simplicité, une honnêteté et une profondeur extraordinaires. Dans ce livre, son premier
roman historique, Lisa Tawn Bergren, écrivaine au talent remarquable et fine observatrice de la
nature humaine, crée une vaste fresque dépeignant des personnages tous remplis de souffle.
La compassion de Dieu et la grâce illuminent chaque page. »
— Diane Noble, auteure
CRITIQUES ÉLOGIEUSES POUR À BON PORT DE LISA TAWN BERGREN
DEUXIÈME TOME DE LA SÉRIE LES AURORES BORÉALES
« Le deuxième roman historique de la trilogie Les aurores boréales devrait remporter à tout le
moins autant de succès que le précédent, La femme du capitaine. Bergren réussit ce tour de
force en nous faisant suivre cette fois-ci ses émigrants norvégiens dans la vallée Skagit du
territoire de Washington vers la fin des années 1880. Bergren plante le décor pour une
conclusion qui sera attendue avec impatience par les lecteurs, jusqu’à la publication du dernier roman
de la série, Le soleil de minuit. »
— Marketplace
« 4½ étoiles ! La saga des compatriotes de Bergen (ces personnages qui ont quitté la Norvègepour l’Amérique dans le premier tome) se poursuit dans ce roman rempli d’action, qui les fera
déménager de la côte est au territoire de Washington, au grand plaisir des lecteurs qui en
auront le souffle coupé — et qui devront attendre avec impatience la parution du troisième tome
de la série. »
— Romantic Times
« Idylles, aventures et personnages multidimensionnels foisonnent dans cette lecture
divertissante. »
— Booklist
« Ce roman très bien écrit vous transportera dans des endroits où vous n’êtes jamais allé. Les
douleurs et les joies de ces femmes vous empêcheront d’interrompre votre lecture et vous
laisseront dans l’expectative jusqu’à ce que vous puissiez mettre la main sur le troisième tome
de la série. »
— RendezvousCopyright © 2002 Lisa Tawn Bergren
Titre original anglais : Midnight Sun
Copyright © 2015 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec WaterBrook Press, une division de Random House,
Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Catherine Vallières
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Audrey Faulkner
Montage de la couverture : Matthieu Fortin
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN livre : 978-2-89752-395-4
ISBN PDF : 978-2-89752-396-1
ISBN ePub : 978-2-89752-397-8
Première impression : 2015
Dépôt légal : 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
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Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
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Originally published in English under the title :Midnight Sun by Lisa Tawn Bergren
Copyright © 2002 by Lisa Tawn Bergren
Published by WaterBrook Press
an imprint of The Crown Publishing Group
a division of Random House, Inc.
12265 Oracle Boulevard, Suite 200
Colorado Springs, Colorado 80921 USA

International rights contracted through :
Gospel Literature International
P.O. Box 4060, Ontario, California 91761-1003 USA

This translation published by arrangement with
WaterBrook Press, an imprint of The Crown Publishing Group,
a division of Random House, Inc.

French edition © (2015) Editions AdA, Inc.
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.com
À Andrea, dont le rêve de voir un jour l’Alaska m’aura donné l’idée de ce livre, et qui, depuis la
deuxième année scolaire, m’aura également inspiré de nombreuses autres façons.
Affectueusement.Remerciements
Il semble que chaque livre soit plus compliqué à écrire que le précédent. Dans ce récit, sur le
plan historique, certains organismes me sont venus en aide : l’Alaska State Office of History and
Archaeology ainsi que la Washington State Historical Society. Sur le plan médical, des
personnes de mon clan, c’est-à-dire les docteurs Cecil et Nancy Leitch, le docteur Paul
Amundson, et Ann Leitch (leur bibliothécaire médicale personnelle), ont accepté de corriger mes
descriptions de blessures et m’ont aidée dans mes recherches sur les traitements qui étaient
administrés en 1888. Il me faut aussi mentionner Debi Wilson, une libraire propriétaire charitable
de l’Alaska, qui s’est assurée que l’auteure que je suis, qui ne sort presque jamais des
quarantehuit États du sud, écrive correctement les passages se déroulant sur la terre du soleil de minuit
et raconte fidèlement la légende du mont Susitna, inspirée de l’œuvre Sleeping Lady d’Ann
Dickson. Mon mari, Tim, Tricia Goyer, Anjie Mote et Liz Curtis Higgs ont quant à eux parcouru
tout le premier manuscrit et m’ont signalé des erreurs flagrantes. De plus, Sandra Byrd m’a
gracieusement permis de raconter encore une fois l’histoire fabuleuse et touchante de son livre
pour enfants The White Pony (chaque enfant que vous connaissez devrait en recevoir une
copie). Finalement, la dernière, mais non la moindre, Traci DePree, mon éditrice talentueuse,
me fait paraître bien meilleure que je ne le suis. À tous ceux et celles que j’ai nommés, ou que
j’aurais dû nommer, merci.
Section I
L ’ É C L I P S EPrologue
Mai 1888
IL LUI AVAIT DIT QUE LES ESQUIMAUX N’AVAIENT PAS D’ÉQUIVALENT UNIQUE DANS LEUR LANGUE POUR DÉSIGNER
le mot « neige ». Ils employaient plutôt des termes signifiant « neige répandue sur le sol », «
vieille neige granuleuse », « neige semblable à du sel », « neige mouillée » et ainsi de suite,
mais aucun qui ne correspondait à ce que les Norvégiens appelaient tout simplement « snø ».
Kaatje détacha son regard des rives encore blanches du fleuve Yukon. Elle se mit à observer
James Walker, son guide, qui, à l’avant de leur embarcation, faisait avancer celle-ci à l’aide
d’une perche, en compagnie de son ami indien, Kadachan, qui lui se trouvait à l’arrière. Elle
frissonna. Elle était ravie que James connaisse ces territoires tout aussi bien que leurs voisins
autochtones. Kaatje ne parviendrait sûrement jamais à maîtriser cette vaste étendue sauvage
de l’Alaska, encore moins tous les dérivés eskimos du mot « neige ».
Ils étaient bien installés, à Juneau. Tora et Trent. Christina et Jessica. Kaatje. Avec le relais
Storm ouvert dans cette ville en plein essor située près de l’extrémité du passage intérieur, et
avec l’ouverture prochaine d’un autre relais à Ketchikan pour loger et nourrir le nombre croissant
de touristes, elle se sentait finalement chez elle. À l’abri des soucis financiers, après des années
d’attente et de questionnement, elle était mûre pour chasser son mari, Soren, de ses pensées.
Pour renoncer à lui définitivement.
À condition qu’il fût bel et bien mort.
James lui jeta lui aussi un coup d’œil, et lorsqu’elle croisa son regard, il se détourna
rapidement en faisant un signe de tête vers un arbre où juchaient plein d’aigles d’Amérique.
Kaatje sentait qu’elle rendait James nerveux. Il ne la comprenait pas, ni elle ni sa folle quête de
son mari coureur de jupons qui l’avait abandonnée. Trent Storm ne la comprenait pas non plus,
mais comme il était son ami, il l’avait aidée à convaincre un James obstiné de partir avec elle.
Ses pensées retournèrent à cette journée à Juneau où Trent avait amené James au relais.
— Donc, si je récapitule, avait dit James en se passant une main agitée dans ses cheveux d’un
brun doré.
Kaatje lui trouvait des airs de Peder Ramstad. James arpentait la pièce, observant tour à tour
Trent et Kaatje. Il adressait ses questions à Trent.
— Vous voulez que j’emmène une… une femme dans l’arrière-pays ? Êtes-vous conscient de
ce que vous me demandez ? Le tiers des colons qui osent s’y aventurer y meurt en moins d’un
an. Un an. Et vous voulez que j’y emmène une femme ?
Il avait dévisagé Trent intensément.
Mais James n’avait pas quitté la pièce, il avait semblé intrigué. Intrigué par quoi ? s’était
demandé Kaatje. Par le défi unique de cette proposition, ou par la somme généreuse qui lui était
offerte pour accompagner Kaatje ?
— Nous en sommes bien conscients, avait répondu Trent, dont le visage trahissait quand
même certains doutes.
Il était devenu comme un grand frère pour Kaatje, gardant un œil sur elle et sur ses filles
autant que sur Tora, sa fiancée.
— Croyez-moi, je sais ce que nous attendons de vous. J’en ai discuté avec madame Janssen
à maintes reprises. Elle doit absolument faire ce voyage. Pour des raisons personnelles.
James s’était tourné vers Kaatje. Tora Anders, à côté d’elle, lui avait serré la main pour
l’encourager alors qu’elles faisaient face à ce rude montagnard.
— Vous devrez me faire part de ces raisons, avait-il rétorqué fermement, les mains sur leshanches. Avant que je ne mette ma vie en danger — tout comme la vôtre et celle de mon guide
indien —, vous devrez me les dire.
Elle avait croisé son regard, pour s’apercevoir qu’ils avaient chacun les yeux d’un vert
semblable.
— Ce sont des raisons qui m’appartiennent.
— Ma vie aussi m’appartient. Savez-vous que cinq mineurs ont été jetés au fleuve l’an
dernier, attachés sur un radeau, la peau écorchée, de sorte que les oiseaux puissent venir
inlassablement leur donner des coups de bec pour se nourrir ?
— Les mineurs auront dû faire quelque chose pour enrager les Indiens. Si c’était bien des
Indiens. Pour ce que j’en sais, la plupart sont amicaux. Nous ne ferons que traverser leur
territoire.
— La plupart se montrent plutôt coopératifs. Tolérants. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils se
montrent amicaux. Ils ne font que supporter notre présence, pour la majorité. Mais parfois, ce
n’est pas le cas.
Il avait tenté de l’effrayer — elle s’en était rendu compte. Mais il n’y avait à peu près rien qui
puisse encore lui faire peur. Elle avait vécu trop d’épreuves pour se laisser encore aller à des
craintes. C’était son destin, en quelque sorte : trouver Soren ou sa tombe. C’était la raison pour
laquelle elle avait emmené ses filles en Alaska.
— Les Indiens ne vous font pas peur ?
— Non.
Kaatje avait remarqué que les rugueuses joues rouges du guide faisaient paraître ses yeux
plus brillants, comme s’ils étincelaient. Il avait plissé les lèvres de dérision. Il était si sûr de
pouvoir l’en dissuader !
— Et les ours ? avait-il continué. Il y a des grizzlis si énormes qu’ils pourraient vous arracher
la tête d’un seul coup de patte.
— Monsieur Walker, avait dit Trent en se levant.
La main de Tora avait serré de nouveau celle de Kaatje.
James avait levé le bras.
— Non. Elle doit savoir. Et elle doit être prête à affronter les dangers qui nous attendent — qui
l’attendent. Ce ne sera pas qu’une petite balade ; il en va de notre vie. Et si elle ne se montre
pas à la hauteur, elle va mettre toutes nos vies en danger. Si elle a l’intention de nous
accompagner, elle doit savoir que je ne la dorloterai pas, avait-il expliqué en se penchant vers
Kaatje, la mettant au défi de détourner le regard. Si les ours vous laissent en paix, madame
Janssen, ce seront les moustiques gros comme le poing qui vous dévoreront à longueur de
journée, sans vous laisser de répit la nuit. Sans parler des mouches. Et des moucherons ! Il y
en a tant parfois que vous ne pouvez pas vous empêcher d’en respirer une nuée ! Vous allez
suer toute la journée dans les sentiers, et frissonner de froid la nuit. Nous allons marcher des
kilomètres, portant chacun un sac à dos. Y compris vous. Kadachan et moi ne pourrons
transporter vos rations en plus des nôtres, avait-il continué en la regardant de la tête aux pieds.
C’est trente-cinq kilos de bagages, madame Janssen.
— Monsieur Walker ! s’était exclamé Trent, atterré par son manque de bonnes manières.
— Non, Trent, avait-elle dit clairement. Ça va. Monsieur Walker veut que je sache dans quoi je
m’embarque, avait-elle ajouté en se tenant aussi droite que possible du haut de ses
168 centimètres, dévisageant James jusqu’à le forcer à reculer d’un pas.
— Je comprends les risques, monsieur Walker. J’habite à Juneau depuis assez longtemps
pour avoir entendu chacune des histoires d’horreur racontées par les mineurs à propos depersonnes trouvées mortes ou de corps démembrés. Je sais que nous devrons faire face à de
terribles obstacles et que nous devrons relever de nombreux défis, avait-elle dit en s’approchant
d’un pas. Mais vous devez comprendre ceci, monsieur Walker. Vous n’avez encore jamais
rencontré de femme plus déterminée que moi. J’ai quitté mon pays natal, la Norvège, pour venir
m’installer en Amérique. J’ai eu un enfant sur les plaines du Dakota, et je me suis rendue au
territoire de Washington après que mon mari m’eut abandonnée. J’ai labouré une terre vierge
pour planter des semis et j’ai transporté des seaux d’eau pour les arroser. Avec ces mains,
avait-elle poursuivi en les levant toutes deux sous le regard incrédule de l’homme. J’ai élevé
deux enfants par moi-même tout en trouvant une manière de subvenir à nos besoins. Je n’ai
pas peur de travailler fort, vous me comprenez ?
James avait eu l’air déstabilisé devant de telles révélations, comme s’il avait d’abord cru
qu’elle était une dame de la haute société habituée de prendre le thé de quatre heures et de voir
son lit préparé par une bonne le soir venu. Lorsqu’elle y songeait bien, Kaatje, qui travaillait
maintenant au relais, était devenue de plusieurs manières la femme qu’il se dépeignait. Mais
dans son for intérieur, elle était toujours la même Kaatje qui avait enduré trop de douleur pour
un jour ployer sous le danger ou le dur labeur. Elle n’était peut-être pas née forte, mais la vie
l’avait rendue farouchement résiliente.
Il s’était croisé les bras et avait repris son expression dubitative. Elle le surprenait, mais elle
n’avait pas encore gagné.
— Le prix sera considérable. On parle d’un voyage de trois… non, de quatre mois. Nous
aurons besoin de provisions. Et d’argent. D’articles de troc si nous avons besoin d’aide ou de
fournitures de la part des autochtones.
— Vous recevrez la moitié de la somme avant le départ, s’était interposé Trent. Et la
deuxième moitié lorsque vous m’aurez ramené madame Janssen saine et sauve.
Il s’était avancé d’un pas vers le guide pour le regarder droit dans les yeux.
— Et sachez que si tel n’est pas le cas, vous devrez en répondre.
— Je n’accepte pas les menaces, monsieur Storm.
James s’était tourné vers la porte, refusant de toute évidence leur folle proposition.
— Non, attendez ! avait crié Kaatje.
Elle avait intercepté James et posé une main sur son avant-bras, qu’elle sentait gros et
musclé sous le bout de ses doigts.
— S’il vous plaît. Je dois absolument y aller. Coûte que coûte !
Du regard, elle le suppliait de comprendre.
Il avait scruté les yeux de Kaatje tandis qu’il formulait sa réponse.
— Pourquoi ? Pourquoi, madame, risquer votre vie ? Pourquoi abandonner vos filles dans ce
but ? avait-il demandé en baissant le ton. Est-ce que cet homme vous doit de l’argent ?
Pourquoi vous donner tant de mal pour retrouver votre salaud de mari ? Pourquoi ne pas passer
à autre chose ? Divorcez. Dieu sait que vous avez vos raisons.
— S’il vous plaît, avait-elle simplement répondu. S’il vous plaît.
C’était le meilleur guide disponible. Il fallait que ce soit James Walker qui l’accompagne. Elle le
ressentait jusqu’au plus profond de son être.
— Pourquoi ne pas simplement m’envoyer, moi, avec Kadachan ? Nous vous ferions un
rapport complet…
— Non. Je dois y aller. Je dois être présente lorsque vous le trouverez… lui ou sa tombe.
James avait regardé Trent, puis il lui avait adressé la parole d’un ton désespéré :
— Dites-lui que c’est une folle entreprise. Dites-lui que les femmes ne doivent tout simplementpas se rendre dans l’arrière-pays à moins que cela leur soit égal de ne pas en revenir.
— Je lui ai dit, avait avoué Trent, la voix résignée, misérable.
— S’il vous plaît, avait-elle murmuré de nouveau, fixant toujours James.
Ce dernier avait retiré la main de Kaatje de son avant-bras, comme s’il ressentait soudain une
brûlure.
— Soyez prête dans deux jours. La glace s’est rompue. Kadachan et moi partirons
aprèsdemain.
Elle avait hoché la tête, incapable d’ajouter quoi que ce soit, car les larmes l’étouffaient.
— Je vais passer d’ici demain pour vous donner une liste du matériel nécessaire, avait ajouté
James, avant de se tourner vers Trent. Je dois savoir tout ce que vous savez au sujet de cet…
homme, si vous voulez que je le retrouve.
— Sans faute.
James s’était arrêté un instant comme s’il voulait ajouter quelque chose, il avait ensuite
enfoncé un vieux chapeau de cowboy brun sur sa tête, en avait ajusté le rebord, puis, après
avoir jeté un long regard inquisiteur à Kaatje, il était parti.
Trent s’était avancé derrière elle et, d’un geste réconfortant, il avait posé une main sur son
épaule pendant qu’elle fixait le vide par la porte ouverte du relais.
— Êtes-vous sûre, Kaatje ? Êtes-vous sûre que c’est ce qu’il faut faire ?
Tora les avait rejoints et avait passé son bras sous celui de Kaatje.
— Je n’ai jamais été aussi sûre de quoi que ce soit de toute ma vie, avait-elle déclaré en
regardant ses amis. Trent, si je meurs, j’aurai besoin que vous et Tora vous occupiez de mes
filles.
Trent avait attendu un moment.
— Il ne va rien vous arriver, Kaatje. Mais vous savez bien que si vous deviez périr, nous
prendrions soin d’elles.
Les larmes avaient de nouveau étranglé Kaatje. Elle avait incliné la tête, murmuré un « merci
» à l’intention de ses amis, et elle s’était précipitée dans sa chambre à l’étage. Elle avait fermé la
porte et s’était effondrée sur son lit, laissant libre cours à ses larmes.
Lorsque ses pleurs avaient cessé, elle s’était roulée sur le dos et avait essuyé son visage
avec un mouchoir.
— Ô, Père céleste, avait-elle murmuré. J’ai juré à monsieur Walker que je n’ai peur de rien.
Vous m’avez guidée vers cet endroit, jusqu’à cette journée, durant des années. Mais j’ai beau
être certaine de me trouver sur la bonne voie, pourquoi suis-je soudainement si, si submergée à
l’idée de la tâche qui m’attend ?
Il s’était écoulé presque un mois depuis cette conversation qui avait radicalement changé la vie
de Kaatje. Cette dernière fut soudain sortie de ses pensées lorsqu’un morceau de glace heurta
le flanc de leur embarcation, qui se mit à dériver en raison de la poussée exercée par l’obstacle.
Kaatje se mordit la langue, pour éviter de crier, car les hommes en avaient déjà assez sur les
bras sans devoir endurer les cris d’une passagère embarrassante. Le bateau pencha vers la
gauche, menaçant de chavirer. Kaatje, dans un geste semblable à celui des deux hommes,
s’inclina instinctivement vers la droite. Cette réaction commune des trois passagers eut pour
effet de faire pencher dangereusement l’embarcation dans l’autre sens. James émit un
soufflement de profonde exaspération. Kadachan resta silencieux. Le bateau se stabilisa
miraculeusement et, avec sa perche, Kadachan repoussa le petit iceberg, ce qui leur permit de
reprendre leur remontée du fleuve.
— Je vous ai déjà averti, laissa tomber James après de longs moments lourds de tension, defaire uniquement ce que je vous dis. Et je ne vous ai pas dit de vous pencher à droite.
— Je n’essayais que…
— Faites uniquement ce que je vous dis.
Il ne la regarda pas. En fait, songea Kaatje, il ne la regardait depuis le début du voyage que
lorsque c’était absolument nécessaire.
Kadachan dit doucement quelques mots en tlingit à James, d’une voix gutturale profonde.
James regarda autour d’eux et marmonna quelques bribes incompréhensibles aux oreilles de
Kaatje. Les deux hommes examinaient les alentours, et de toute évidence James avait aperçu
la douce berge droit devant, juste à quelques centaines de mètres, après les falaises de calcaire
qui se dressaient sur dix mètres au-dessus d’eux. Allaient-ils s’arrêter pour le repas du midi ?
Kaatje l’espérait. Même si elle ne voulait pas le faire savoir à James. Surtout pas après la petite
leçon qu’il lui avait donnée. Elle n’avait pas l’intention de lui reparler de sitôt, après cette solide
remontrance. Qu’importe que son estomac se mette à gargouiller durant des heures.
Ils atteignirent la rive en moins de dix minutes, la proue frottant contre de petits galets gris
baleine et blanc ivoire. James sauta par terre et tira l’embarcation jusque sur le rivage pour
qu’elle soit en sûreté. Un petit plouf se fit entendre lorsque Kadachan sauta à son tour dans
l’eau pour aider son compagnon. Comme à leur habitude, les hommes explorèrent la berge
tandis que Kaatje détachait les provisions emballées dans du cuir. Elle grogna intérieurement à
l’idée de manger encore de la viande séchée, des fruits secs et des galettes. Comment se
sentirait-elle à manger encore des galettes après plusieurs mois ? De temps en temps, James
prenait le temps de pêcher avec Kadachan, mais c’était plutôt rare. Ils pagayaient fort, leur
faisant parcourir quotidiennement le plus de kilomètres possible. À ce rythme, il serait difficile de
rentrer à Juneau pour l’automne.
Déposant le bagage à la lisière des arbres et s’arrêtant pour s’étirer les muscles, rendus
crispés, elle jeta un coup d’œil à Kadachan, qui croisa son regard avec un air de tolérance et de
quasi-gentillesse. L’Indien tlingit était presque aussi grand que James, environ un mètre
soixante-quinze, ce qui était rare chez les autochtones de la région. Sa peau était de la couleur
des gâteaux au chocolat rouges que le pâtissier avait coutume de préparer à Bergen.
Comme Bergen lui semblait loin à présent ! Elle n’aurait jamais imaginé de sa vie se retrouver
un jour sur un cours d’eau du Yukon à la recherche de Soren. Elle n’aurait jamais cru pouvoir
transporter trente-cinq kilos de bagages dans le passage du col White — un fardeau d’homme
blanc, comme le disait Kadachan, comparativement aux sacs de quarante-cinq kilos que ses
guides devaient porter. Elle y songeait maintenant avec un sourire suffisant. James avait
probablement parié qu’elle n’arriverait pas à franchir le col. À mi-chemin, lorsqu’elle avait
trébuché pour la troisième fois et retiré ses bottes pour se frotter les orteils, endoloris, il les avait
prises, en avait arraché le talon, puis les lui avait redonnées. « Ça devrait aider », avait-il
grogné, même si l’espace d’un moment, Kaatje avait senti de la gentillesse dans son regard,
comme s’il pouvait voir sa vulnérabilité et qu’il voulait la protéger. Mais son expression avait
ensuite disparu, et il s’était reculé, les mains sur les hanches, comme s’il attendait qu’elle lui
dise : « Vous aviez raison. Rentrons. »
Eh bien, elle lui avait montré ce dont elle était capable ! Elle se tourna vers Skagway. Les
versants des montagnes se croisaient en alternance, tels d’énormes traits dessinés de la main
du Créateur. Elle était émerveillée d’avoir traversé un passage aussi abrupt avec un sac sur le
dos. Elle était fière de s’être rendue aussi loin, d’avoir prouvé à James qu’il avait tort. Elle s’était
délectée de sa victoire, tout le long de cette enfilade de lacs qui menaient à Lake Bennett, et
finalement au fleuve. Mais ils étaient loin d’être rendus à destination, et la suite du parcoursmenaçait de l’accabler.
Kaatje se tourna vers James.
— Je vais…
Elle s’interrompit, toujours mal à l’aise de discuter de ses besoins naturels avec des hommes.
James hocha la tête en regardant le fleuve. Incapable de réprimer un soupir, elle s’éloigna dans
la forêt à la recherche d’un endroit approprié pour se soulager. Une fois qu’elle eut terminé, elle
décida de se délier les jambes, un plaisir dont elle avait grand besoin. Après quelques minutes
passées à éviter des branches et à se faufiler entre des arbres, elle atteignit une clairière.
Elle se réjouit du silence des alentours, le bruit de la rivière amorti par les arbres. Elle réprima
un sentiment de culpabilité, se souvenant des nombreuses fois où monsieur Walker lui avait dit
de rester près d’eux. Il s’était écoulé des semaines, après tout, depuis la dernière fois qu’elle
avait pu s’accorder du temps. N’importe quelle femme aurait fait de même.
Elle sourit en observant les touffes d’herbes inégales, parmi lesquelles fleurissaient des
rhododendrons arctiques rose vif. Des roches gris foncé recouvertes de lichen vert pâle
jonchaient également toute la clairière. Kaatje se demanda si cet endroit avait déjà été un étang.
Elle imaginait presque un gros orignal mâle ressortant doucement son museau peu attrayant de
l’eau inerte, avec de longs brins de mousses pendant de sa gueule. Elle remarqua sur sa droite
la pente abrupte de la montagne. Elle savait que les pics escarpés visibles çà et là du fleuve
devaient se trouver encore plus loin. Quelle distance de marche fallait-il parcourir pour les
atteindre ? Elle n’aurait jamais cru pouvoir se l’avouer après le passage du col, mais avec ces
deux dernières semaines passées dans l’embarcation, une petite escalade ne pouvait lui faire
qu’un bien divin.
Kaatje se mit immédiatement à grimper le versant. Si elle se dépêchait, elle pourrait revenir au
bord du fleuve avant que les hommes ne constatent son absence. Elle atteignit le premier
sommet en quelques minutes ; la vue lui coupa le souffle. Il y avait effectivement des
montagnes au-delà, des pics époustouflants, couverts de neige. Dans sa ville natale de Bergen,
et même dans le territoire de Washington, la plupart des montagnes avaient déjà été
escaladées et on leur avait également donné un nom. Mais ici, en Alaska, aucun sommet n’avait
jamais été atteint, et certainement jamais baptisé. Elle sourit devant ce paysage. Elle savait que
si Soren avait vu de telles montagnes, il aurait souri lui aussi. Le vent fit bouger les denses
buissons près d’elle, et Kaatje remarqua pour la première fois qu’elle se trouvait dans un fourré
de myrtilles. Si seulement l’année avait été plus avancée ! Les gros fruits doux et acidulés
auraient été parfaits pour remédier à leurs repas ennuyeux. Tant pis. Elle se tourna et put
presque apercevoir le fleuve argent en contrebas entre les arbres. C’était ce qu’elle avait vu de
plus satisfaisant depuis…
— Allez-vous-en ! chuchota Kadachan, soudainement à ses côtés.
Elle pivota en sursaut, se demandant comment son guide autochtone avait pu la rejoindre
sans faire le moindre bruit.
— Allez-vous-en ! répéta-t-il, fixant un point au-dessus d’elle.
— Qu’y a-t-il ?
Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Derrière elle se trouvait James, penché, le
chapeau dans les mains. Il leur jeta un regard mauvais et fit signe à Kadachan de la ramener au
rivage. Ce n’est qu’à ce moment que Kaatje vit l’ours.
Un grizzli.
Le cœur de Kaatje s’arrêta un instant, puis il se mit à battre si fort qu’elle en chercha son
souffle.Kadachan prit sa main dans la sienne, chaque doigt témoignant de sa force, et il l’encouragea
à se pencher pour avoir l’air plus petite. Les yeux de Kaatje se posèrent de nouveau sur l’ours
au-dessus d’eux, et sur James qui se trouvait à dix mètres. L’ours se leva sur ses pattes arrière
pour renifler. C’était une femelle. Pire encore, un petit ourson se dressa également à côté d’elle,
imitant sa mère d’une manière que, dans toute autre situation, Kaatje aurait trouvée charmante.
Nul n’avait besoin de lui dire à quel point il était dangereux de surprendre une maman ourse.
Dans une infinie lenteur, ils reculèrent et s’éloignèrent des buissons. Sans l’ombre d’un doute,
l’ourse était aussi frustrée que Kaatje de constater qu’il n’y avait pas de baies.
« Ce qui ne leur laisse rien à manger sauf nous, songea-t-elle, désespérée. Et James. » Son
guide avait clairement l’intention d’intercepter l’ourse si elle décidait d’attaquer. « Non ! Non,
Père, s’il te plaît ! C’est de ma faute ! »
Ils étaient à peine sortis du champ de vision de l’ourse que Kaatje entendit le bruit de
branches de buisson qu’on écrasait, ainsi qu’une espèce de cri de ralliement de James.
— Kadachan, cria-t-elle.
Mais il la tirait vers le bas de la montagne, l’emmenant vers les arbres aussi vite qu’il le
pouvait. Lorsqu’il fut clair qu’elle atteindrait la forêt, et si nécessaire le fusil dans le bateau, il se
tourna et remonta en vitesse la longue pente. C’est à ce moment qu’elle aperçut la lance
pointue qu’il avait maintenant en main — celle qu’il traînait toujours avec lui dans l’embarcation.
Une fois au sommet, il se mit à chercher James, la lance toujours en main, l’ourse presque sur
lui.
Si Kaatje n’avait pas vu de ses propres yeux ce qui allait suivre, elle ne l’aurait jamais cru.
Comme s’ils s’étaient exercés cent fois, James se projeta dans les airs en poussant un cri
guttural, se catapultant au-dessus de Kadachan, qui s’était accroupi au-dessus de sa lance. Dès
que James fut passé, Kadachan leva son arme, le bout pointu dirigé vers l’ourse qui dévalait la
montagne, l’autre bout ancré dans le sol spongieux.
L’ourse n’eut aucune chance. Dans un rugissement terrible, elle se précipita pour plaquer
l’Indien, s’empalant par le fait même sur la lance. Ils déboulèrent encore et encore, l’homme
par-dessus l’ourse, l’ourse par-dessus l’homme. Arrivés au bas de la pente, le grizzli était mort,
et, par miracle, Kadachan était en vie. Le cœur battant à tout rompre, Kaatje suivit des yeux la
traînée de sang rouge vif qui remontait jusqu’au sommet de la pente, où elle vit le petit ourson
qui vagissait. Elle se retint pour ne pas pleurer.
James se rua auprès de Kadachan pour l’extirper de sous le corps du grizzli. Kadachan
pencha la tête vers l’arrière et rit, montrant une rangée de formidables dents croches, avant de
pousser un cri victorieux.
Il venait d’être attaqué par un grizzli — il aurait dû être écrasé par cette ourse, mais il avait
survécu. Kaatje eut l’impression que ce n’était pas la première fois que les deux compagnons se
livraient à ce manège. James, en la regardant, ne semblait pas se réjouir autant. Il marcha vers
elle, le visage furieux.
Il la rejoignit sans s’arrêter, dans de longues enjambées rapides. Il était vert de rage. Ses
mains, aussi grosses que celles de Kadachan, tremblaient. Il leva l’une d’elles, comme pour
frapper Kaatje. Il avait presque trouvé les mots qui s’imposaient, mais ce fut elle qui parla la
première.
— Je suis désolée.
Il s’arrêta, puis fit les cent pas devant elle, comme s’il cherchait un moyen d’exprimer sa
fureur. Il ouvrait la bouche, mais restait muet, encore et encore. Après de longues minutes,
Kadachan s’approcha d’eux, attentif. Il avait l’air de trouver la situation légèrement amusante.James tourna le dos à Kaatje et posa une main sur l’écorce rugueuse d’un pin. D’une voix
tremblante et grave, il prit la parole :
— J’ai l’intention de récupérer ma deuxième moitié.
— Votre… deuxième moitié ?
Kaatje était incrédule. La seule chose qui importait à James était apparemment l’argent ! Quel
mercenaire ! Poussant un petit rire, elle le contourna pour se rendre au bateau. Elle se sentait
mal de les avoir mis en danger de mort. Elle avait honte d’elle-même. Mais elle n’allait
assurément pas le laisser voir à James.
— Vous allez récupérer votre deuxième moitié, monsieur Walker, cracha-t-elle. Vous pouvez
compter là-dessus.
Chapitre 1
JAMES SAVAIT QU’ELLE DEVAIT AVOIR FAIM. IL FIXAIT KAATJE DE L’AUTRE CÔTÉ DU FEU ET VOYAIT LES TISONS SE
refléter dans ses yeux verts lumineux. Il ramena le regard sur la viande embrochée d’où
s’échappait du gras qui tombait en grésillant sur les pierres chaudes. Ils n’avaient pas parlé
depuis des heures, ce qui n’était pas inhabituel. Mais ce genre de tension, si ! Il avait regretté
son commentaire sur l’argent dès que les mots avaient franchi ses lèvres, mais c’étaient les
premiers qui lui étaient venus à l’esprit pour exprimer sa colère face à la promenade irréfléchie
de Kaatje dans les bois, pour formuler sa peur qu’elle eût pu être déchiquetée, sa gêne d’avouer
qu’il se souciait d’elle. Ce qu’il avait dit était stupide. Mais il ne trouvait pas le courage de
s’excuser. Il était plus facile d’affronter une maman ourse dans le feu de l’action que de
prononcer des mots doux après des heures de réflexion. Il remua les charbons et évita
obstinément de la regarder.
— Ce n’était pas nécessaire de tuer l’ourson, déclara-t-elle, brisant le silence.
— Si. Autrement, il serait mort de faim. Mieux vaut utiliser la viande que de la gaspiller.
— C’est barbare.
James grogna et remua la viande avec un bâton.
— C’est une contrée barbare. Que ce serait-il produit si cette ourse vous avait attaquée, vous,
plutôt que Kadachan ? Et s’il n’avait pas eu sa lance ? Vous croyez qu’elle se serait interrogée
avant de nous dévorer ?
Kaatje détourna le regard vers la forêt.
— C’est de ma faute.
— Oui.
— Vous auriez pu essayer de me réconforter, vous savez.
— Je le sais.
Elle se leva pour le dévisager au travers du feu. Elle avait les cheveux détachés, qui lui
tombaient sur une épaule. Ils brillaient à la lumière du feu. James contint ses émotions,
s’obligeant à regarder le rôti.
— Monsieur Walker, ce voyage peut se dérouler dans la bonne entente, ou dans la
mésentente. Ne voulez-vous pas que nous nous entendions bien ?
Il continua de tisonner le feu avec son bâton, observant le gras de la viande qui tombait.
— Nous pouvons bien nous entendre, madame Janssen. Je vous ai d’ailleurs dit comment
nous pouvions y arriver.
Kaatje poussa un soupir et se mit à faire les cent pas devant le feu. James osa la regarder,
admirant ses courbes sous sa chemise et sa jupe fendue. Il savait dès le départ que c’était une
erreur de partir avec une femme. Il le savait ! Pourquoi n’avait-il pas écouté son instinct ?
— Vous êtes carrément grossier, monsieur Walker, commença-t-elle, l’air de vouloir agiter un
doigt en sa direction.
Il réprima un sourire.
— Vous avez vécu seul trop longtemps, poursuivit-elle. Et Kadachan ne vous fait pas vraiment
office de compagnie. Il est aussi solitaire que vous. Vous ne pouvez pas présumer que je pense
comme vous.
— En effet, lui répondit-il. Je suppose que vous pensez comme une femme.
Il ne savait pas pourquoi il aimait l’agacer. Il n’y avait pas de raison. Il trouvait amusant de la
voir réagir à ses attaques, exactement comme… Cette pensée l’arrêta net.
— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?
— Rien, madame Janssen.— J’en doute. Je suppose que je mérite une réprimande après nous avoir mis en danger avec
l’ourse aujourd’hui. J’ai dit que j’étais désolée. Mais je n’ai pas l’intention de manger la proie de
Kadachan. Son ourson était innocent ! Et cet homme est allé le tuer ! Comment pourrais-je
approuver une telle chose ?
James soupira.
— Je n’arrête pas de vous le dire. Vous parlez de cet ourson comme s’il s’agissait d’un enfant.
Le laisser à lui-même l’aurait mené à une mort lente et malheureuse. Il serait mort de faim.
Auriez-vous préféré voir cela ?
— Il aurait pu se nourrir de baies et de racines ! Il aurait un jour été assez gros pour chasser
par lui-même.
James se leva et dévisagea la femme en face de lui. Kaatje cilla intérieurement, comme si elle
manquait d’assurance sous son regard.
— Madame Janssen. L’ourson était à peine sevré. Il n’y a pas encore de baies, et il n’y en
aura pas plus dans les prochains mois. Sans une mère pour lui enseigner, il n’aurait pas su
comment chasser. Je comprends que vous vous sentiez… coupable de tout ceci. Mais
honnêtement, nous devons tirer le maximum de ce que nous avons. La mort de l’ourse nous
aidera à vivre. Si nous réussissons à remonter ce fleuve, à trouver votre mari et à revenir, vous
n’aurez pas le choix d’en arriver à la même conclusion.
Des larmes de colère aux yeux, Kaatje lui lança un regard furieux. Des larmes. Comment un
homme devait-il réagir aux larmes ? Mais elle savait qu’il avait raison. Il le voyait dans son
visage. Son adorable visage.
Il se repencha brusquement pour manipuler la viande.
« Si je dois remonter ce fleuve, Seigneur, pria-t-il en silence, je ne peux pas considérer cette
femme comme… comme une femme. Aide-moi, Seigneur. Aide-moi à ne pas sombrer dans de
viles pensées. »
Elle quitta alors le feu, et pour un instant, James s’inquiéta qu’elle ne coure bêtement dans la
forêt, cette fois-ci à la merci d’un couguar. Mais il en était venu à connaître assez bien Kaatje
pour savoir qu’elle ne ferait pas une telle chose, pas après la journée qu’ils venaient de passer.
Il la laissa partir, mi-soulagé de son départ, mi-privé de sa présence. Il devait la laisser parvenir
à ses propres conclusions, à son propre rythme.
Le crissement des cailloux non loin derrière son dos lui indiqua qu’elle se rendait au fleuve. Il
se tourna et la regarda s’asperger le visage d’eau. Pour effacer les larmes qu’il avait causées,
supposa-t-il, désolé de lui avoir causé tant de peine. Il n’avait pas l’intention de vouloir la piquer
dans son amour-propre. Mais il voulait qu’elle fasse ce qu’il lui disait. Dans une telle contrée, la
vie de cette femme en dépendait.
James lança du sel sur le rôti et sentit son ventre gargouiller de nouveau. Quinze mètres plus
loin, Kadachan tendait la peau de la mère ourse sur des branches. Ils avaient décidé de camper
à cet endroit un certain temps pour saler une partie de la viande de l’animal abattu et pour
laisser la peau sécher quelque peu avant de retourner sur le fleuve. Kadachan chercherait des
racines comestibles pour compléter leur régime, et ils pourraient tous se reposer.
Plus tard ce soir-là, James poussa un grognement silencieux en s’assoyant contre ses
bagages. Combien de temps s’était-il écoulé depuis la dernière fois où il avait ressenti son cœur
s’agiter ainsi pour une femme ? Le ventre plein, les paupières lourdes de fatigue, il n’arrivait
toujours pas à détacher ses yeux de Kaatje Janssen. En étendant son tapis de couchage près
de James, Kadachan lui donna un coup de coude en faisant un signe vers Kaatje pour le
taquiner. James lui lança quelques cailloux, mais Kadachan ne sourit que davantage.James ferma les yeux, comme s’il s’endormait, mais même s’il était épuisé, il ne pouvait
résister à l’envie de jeter un autre coup d’œil à sa compagne de voyage. Il tourna d’abord la tête
vers Kadachan, qui avait maintenant les yeux fermés, puis il se mit à observer Kaatje. Ses
cheveux lui retombaient sur le visage, créant des ombres qui dansaient sur sa douce peau au
rythme des flammes du feu déclinant. Elle était plus charmante que belle. En effet, quelque
chose en elle, sa force discrète, sa douceur surprenante, la rendait absolument charmante.
Il soupira et referma les yeux. Des années s’étaient écoulées depuis la dernière fois qu’il avait
été épris d’une femme. Depuis… Rachel. Celle qui avait été son épouse durant sept ans était
morte dans un incendie meurtrier alors qu’il s’était absenté pour aller faire une offre sur la terre
où ils avaient décidé de s’installer, dans les plaines du Minnesota. À son retour, il n’avait pu que
constater la perte de son épouse, si belle, si pleine d’énergie. Il ne restait plus rien. À peine
quelques jours plus tard, il s’était embarqué à bord d’un train vers l’Ouest, pour finalement se
rendre jusque dans les montagnes de l’Alaska, loin de toute présence féminine qui puisse un
jour lui briser le cœur à nouveau.
Au cours des longs hivers, lorsque les mineurs et les trappeurs — ces pionniers de l’Alaska
surnommés sourdoughs parce qu’ils se nourrissaient principalement de pain au levain —
affluaient en masse dans les salles de danse et dans les saloons, James faisait bien attention à
rester loin de la gent féminine. Les années que pouvaient passer les hommes dans les
territoires reculés du Nord-Ouest les amenaient à souhaiter à tout prix la compagnie d’une
femme. La sensation d’une main délicate dans la leur et la tendresse d’une femme leur
manquaient. Mais James, lui, était demeuré stoïque. Jusqu’alors, jusqu’à ce qu’il rencontre
Kaatje.
James grogna et se retourna sur lui-même. L’hiver précédent, il avait considéré l’idée de
prendre l’une des sœurs de Kadachan comme épouse. Les Indiennes ne rechignaient pas au
fait de demeurer en Alaska avec leurs époux. Elles n’étaient pas aussi exigeantes que leurs
homologues blanches. Leurs maris se rendaient souvent dans la nature ou aux mines pour
subvenir à leurs besoins. Elle aurait pu rester avec ses parents au village, et puisqu’il leur
rendait de toute manière souvent visite avec Kadachan, il aurait pu profiter de tous les plaisirs
d’un chez-soi sans les responsabilités. Cette idée l’avait attiré, mais finalement il avait résisté.
Maintenant, en regardant Kaatje — ou plutôt, en essayant de ne pas la regarder — il se rendait
compte que s’il avait décliné l’invitation d’épouser cette jeune fille, c’était qu’au fond de lui il
espérait davantage. Il voulait plutôt revivre ce qu’il avait vécu avec Rachel, si tant est qu’il lui fût
possible d’avoir accès un jour à quelque chose de semblable. Il voulait l’amour.
Cependant, Kaatje Janssen était prise. Et comme il excellait toujours dans ce qu’il faisait,
James l’aiderait probablement à retrouver l’idiot qui l’avait quittée.
— Libère-moi de ces sentiments, Père, implora-t-il le Seigneur d’une voix à peine audible.
Soulage-moi de mon admiration pour cette femme qui dépend de moi, qui a confiance en moi,
en ma bonté et en mon honnêteté. Fais de moi ton serviteur, Père.
Il soupira à nouveau, profondément, puis il repoussa sa couverture en laine et se leva.
Comme Kaatje l’avait fait plus tôt, il se rendit au fleuve et s’aspergea le visage avec l’eau qui lui
faisait d’instinct se crisper les mains tant elle était froide. Après avoir attendu en vain que son
Seigneur lui parle pour le rassurer et le conforter dans sa résolution, il retourna au campement
et jeta une autre bûche dans le feu. Il fit exprès de ne pas regarder encore une fois la femme
qui se trouvait à quelques pas.
James ramassa son bâton et manipula les tisons, dont la couleur rouge s’intensifiait au
moindre coup de vent. Il regarda les étincelles s’élever et flotter dans le ciel jusqu’à ce qu’ellesdisparaissent, laissant voir les étoiles dansantes qui remplissaient la voûte céleste.
— Seigneur, Seigneur, chuchota James en observant la multitude d’étoiles créées par son
Dieu.
Il se demanda si le Créateur saurait s’intéresser à James Walker et à ses soucis.
* * *
Tora tisonna le feu dans le poêle ventru, espérant qu’il dégagerait un peu plus de chaleur en
direction de la chambre des filles. Même si c’était le mois de mai, il faisait un froid glacial, la nuit.
Ses pensées s’envolèrent vers Kaatje. Elle se disait que cette dernière devait avoir bien froid au
bord du fleuve au milieu de cette région sauvage. Elle frissonna de nouveau rien que d’y penser.
— Allez-vous me brosser les cheveux, ma tante ? demanda Christina.
Elle était adorable, du haut de ses sept ans. Elle deviendrait à n’en pas douter une belle
femme. Tora hocha la tête, prit la brosse en crin de cheval de la main de la fillette et s’assit
derrière elle sur son lit de plumes. À sa droite, la petite sœur de Christina, Jessica, enfila sa
robe de nuit et sortit ses longs cheveux de son col, puis s’installa à côté d’elles dans le lit.
Tora brossa les longs cheveux blond foncé de Christina, admirant les ondulations dorées, puis
elle se tourna vers Jessica pour faire de même. Celle-ci avait une chevelure plus rebelle, longue
et bouclée, de la couleur brun foncé de celle de Tora. Comme à l’habitude, elles avaient toutes
deux eu droit à cent coups de brosse et à un baiser sur la joue avant que Tora ne les borde
pour entendre leurs prières, ainsi que le faisait Kaatje chaque soir avant son départ un mois plus
tôt.
— Croyez-vous que maman va bien, ma tante ? demanda Jess, les sourcils froncés
d’inquiétude.
Tora était parfois frappée d’entendre sa propre fille l’appeler « ma tante ». Pourtant, c’était
exactement ainsi que les choses devaient être. Kaatje était une mère fantastique pour cette
fillette. Tora n’avait jamais voulu briser les liens qui unissaient Jessica et Kaatje ; elle était
satisfaite de jouer son rôle de tante bien aimée. Elle avait renoncé à ses droits de mère auprès
de cette enfant lorsqu’elle avait laissé le bébé chez Kaatje sept ans plus tôt.
— Je crois qu’elle va bien, ma chérie, répondit-elle en caressant tendrement la joue de
Jessica. Elle sera de retour à l’automne, exactement comme elle l’a promis.
— Juste à temps pour s’assurer que nous fassions nos devoirs scolaires, dit Christina en
riant.
— En effet, dit Tora, avec un sourire exagéré dont elle avait pleinement conscience.
Elle se devait de leur donner espoir, chaque soir sans exception, jusqu’au retour de Kaatje.
Tora essaya de s’imaginer Kaatje lorsque celle-ci reviendrait. Comme il ferait bon qu’elle soit de
retour à la maison ! Mais si, par miracle, elle ramenait Soren ? Comment serait-ce de le revoir ?
Ils seraient tous réunis : la femme abandonnée par Soren ; les deux enfants ; son ancienne
amante ; Trent Storm, le fiancé de cette dernière ; et Soren, un homme considéré comme mort
depuis longtemps. Quelle confusion ! Cette pensée l’horrifia. Ce n’était pas tant qu’elle aimait
Soren ; elle ne l’avait en fait jamais aimé. C’était le souvenir de l’irresponsabilité de son geste
— son adultère — qui lui faisait de la peine.
« Autant l’Orient est éloigné de l’Occident, autant il éloigne de nous nos transgressions », lui
rappelait toujours Kaatje.
« Autant l’Orient est éloigné de l’Occident », répéta silencieusement Tora.
— Et si elle trouve papa ? demanda Jessica, mettant des mots sur les peurs de Tora. Je veux
dire, et s’il revenait vivre à la maison avec nous ? Ne serait-ce pas merveilleux ? demanda-t-elle
sur un ton mélancolique. J’ai toujours voulu un papa.— Je crois que maman devrait tout simplement épouser l’un des hommes qui lui ont demandé
sa main, déclara Christina. Mon amie Frances Olman dit que son père a dit que maman est
légalement divorcée de toute manière.
— Christina !
— Quoi ? C’est la pure vérité. Ça ne vaut pas la peine de se le cacher.
Tora réprima un sourire en entendant la jeune fille parler comme une adulte.
— C’est peut-être la vérité. Mais votre mère vit selon la loi de Dieu, pas selon celle des
hommes. Elle doit savoir si votre papa est vivant ou non avant de considérer un remariage avec
qui que ce soit d’autre.
— Si papa l’aimait, pourquoi est-il parti ? demanda Jess.
— Je ne le sais pas. Peut-être que des circonstances indépendantes de sa volonté l’auront
empêché de revenir auprès d’elle — auprès de vous toutes.
« Peut-être par orgueil ou par caprice », ajouta-t-elle en silence.
Elle mit un bonnet de nuit sur la tête de chaque fillette.
— Disons maintenant nos prières.
Les deux filles fermèrent docilement les yeux et joignirent leurs mains.
— Merci, Père, de ta grâce sainte et de nous avoir envoyées ici, commença Christina.
— Et pour ton Fils, ce cher Jésus, continua Jessica.
C’était la même prière chaque soir, exactement comme Kaatje le leur avait montré.
— Accompagne notre mère, ô Dieu du ciel…
— Et accompagne-nous jusqu’à ce que nous soyons réunies sur terre.
— Garde Kaatje en sûreté et au chaud, ajouta Tora. Protège-la des dangers qu’elle doit
affronter, et prépare-la à faire face à ce qui l’attend. Nous te confions, Père, nos vies et la
sienne. Amen.
— Amen.
— Amen.
Trent observa Tora descendre les marches et entrer dans le salon, admirant la femme qui serait
un jour son épouse. Il sentait qu’il était temps d’aborder le sujet à nouveau — il en avait marre
d’attendre avant d’officialiser leur amour. Il jeta un coup d’œil vers Charlie, un garçon de douze
ans que Karl Martensen avait pris sous son aile. Après son dernier voyage, il leur avait laissé ce
jeune, avec comme mission de « lui montrer comment devenir un gentleman, sur la terre ferme
». Trent avait accepté volontiers, content d’avoir un enfant de plus dans son entourage. Avec
maintenant trois jeunes dans la maison, le relais grouillait de vie. Il se sentait rempli de la
générosité de Dieu ; après toutes ces années, il avait un semblant de famille, si précaire fût-elle.
Les filles de Kaatje le considéraient comme un oncle adoré, tout comme Tora était leur tante
adorée. Et Charlie, ou « Charles », comme Trent l’avait surnommé, semblait satisfait d’habiter
avec eux pour un certain temps. Même s’il parlait souvent de retourner en mer avec Karl.
Le garçon était endormi sur un fauteuil dans la pièce, apparemment capable de dormir à
n’importe quel endroit où on le laissait. Les yeux de Trent retournèrent vers Tora tandis qu’elle
s’assoyait à côté de lui sur le sofa et qu’elle glissait la main dans la sienne.
— Je ne sais pas ce qu’il va advenir de nous, Trent, dit-elle en chuchotant à peine, tout en
regardant Charles.
— Pardon ?
— S’il revient, si Soren revient, qu’adviendra-t-il de nous ? Regardez-nous ! Quelle drôle de
famille formons-nous. Nos liens sont solides, mais pourrions-nous supporter de le voir
réapparaître ? Ce serait si…— Compliqué ?
Alors qu’elle enlaçait ses doigts entre ceux de Trent, elle leva ses yeux d’un bleu profond vers
ceux de son amoureux, comme si elle était reconnaissance qu’il la comprenne si bien.
— Je suis désolée, mon amour, que vous ayez peut-être à subir cette épreuve. Vous avez
déjà tant enduré.
— Tora, répondit-il en la tirant auprès de lui, passant un bras autour de ses épaules. Je vous
aime telle que vous êtes maintenant. Votre passé ne m’importe guère. Et tout ce que je pourrais
être appelé à « endurer » n’est rien comparativement à ce que je gagne d’être à vos côtés.
— S’il revient, je serais bien capable d’aller jusqu’à le tuer, confessa Tora. Kaatje mérite
tellement mieux que lui.
— Je suis d’accord. Mais on ne sait jamais ce que Dieu peut faire en chaque homme.
Regardez ce qu’il nous a fait traverser. Regardez où nous sommes, qui nous sommes. Soren
lui-même ne pourrait-il pas être transformé ?
Le visage de Tora trahissait ses émotions. Elle ne croyait pas, de toute évidence, que Soren
Janssen puisse un jour changer.
— Je sais que je ne devrais pas douter de mon Dieu, de mon Sauveur. Surtout après tout ce
qu’il a fait pour moi. Mais je n’arrive tout simplement pas à croire…
— Ce n’est pas vous qui devez croire. C’est Soren.
— C’est vrai. Et s’il ne revient pas tout à fait changé, je vais lui tordre le cou avant qu’il n’ait
l’occasion de faire du mal à Kaatje à nouveau.
Trent rit. La transformation de Tora avait été totale. Elle avait complètement donné son cœur
au Christ, mais la leçon d’humilité que lui avait fait vivre Dieu ne lui avait rien fait perdre de sa
fougue. Elle avait regagné une partie de son ancien tempérament. Trent était content de voir
qu’elle retrouvait son caractère, sans négliger sa foi devenue plus mature. Tora n’en était que
mieux à ses yeux.
— Parlons de sujets plus joyeux. Kaatje va bientôt savoir la vérité sur son mari volage, et une
fois de retour, elle pourra s’adapter à sa vie ici, à Juneau. Est-ce que je me trompe, ou vous
avez l’impression d’avoir accompli votre devoir envers elle ?
— Je dois encore m’occuper des filles.
— Bien sûr. Jusqu’à son retour. Mais alors, enfin alors, nous pourrons penser à nous ?
demanda-t-il en la regardant sérieusement, prenant sa main dans la sienne. En termes clairs :
pouvons-nous fixer une date pour notre mariage ? Quand allez-vous m’épouser, mon amour ?
Tora lui sourit, jeta un coup d’œil vers Charles toujours endormi, puis elle lui donna un doux
baiser silencieux qui promettait beaucoup de passion.
— Pouvons-nous fixer une date ? murmura Trent à quelques centimètres de son visage.
— Oui, nous le pouvons, répondit-elle en chuchotant. Il faudra beaucoup de temps pour
obtenir le tissu dont je rêve pour ma robe. Si seulement j’avais songé à demander à Elsa de me
rapporter un bunad de Norvège !
— Un bunad ?
— Un costume traditionnel de mariage en Norvège. Il y en a un qui se transmet dans notre
famille depuis trois générations. Et j’aurais dû lui demander de vous en rapporter un, à vous
aussi ! Les bunads pour hommes consistent en une adorable chemise blanche, une veste noire
et des knickers noirs…
— Ah. Je suis certain que nous trouverons d’autres vêtements appropriés.
— Oui, j’imagine que oui, concéda-t-elle en poussant un soupir. J’ai vu des patrons
magnifiques… Elsa devrait rentrer en août. Et, avec un peu de chance, Kaatje en septembre.Nous pourrions nous marier à la fin octobre, qu’en pensez-vous ?
— Dans si longtemps ? grogna Trent. Pourquoi pas maintenant ? Nous pourrions tous les
surprendre à leur retour !
Les yeux de Tora le prièrent de comprendre.
— Nous avons attendu si longtemps, mon amour. Ne pouvons-nous pas attendre encore cinq
mois pour que ce soit le mariage de nos rêves ? Ce ne serait pas pareil sans Kaatje et Elsa.
— Cinq mois, dit-il en baissant la tête pour lui décocher un faux regard sérieux. Pas plus. Je
jure que je n’attendrai pas davantage, même pas pour vous. C’est plus que ce que tout homme
devrait avoir à supporter.
Elle sourit légèrement et lui donna un autre bref baiser.
— Je consens à vous accorder une faveur, monsieur Storm. Faisons un dîner chic. Pour
annoncer officiellement nos fiançailles. Les filles seront contentes.
Trent lui rendit son sourire.
— Et ça me donnera l’occasion de tester les manières de Charles.
Charlie remua, grogna et ouvrit les yeux.
— Je vous ai entendus.
— Charles ! s’exclama Tora. Depuis quand écoutais-tu ?
— Depuis assez longtemps pour savoir que deux tourtereaux planifient mon exécution
publique avec une belle cravate, répondit-il en mimant une pendaison.
Trent rit.
— Je crois bien, mon cher garçon, que tu arriveras à survivre.
— J’en doute, monsieur, répondit très sérieusement Charlie, presque déjà rendormi. J’en
doute.