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Le temps d'apprendre à vivre ou une éducation sentimentale (1963-1978)

De
183 pages
La jeune fille dont il est question ici, a vingt ans aux alentours de mai 68, ce qui devrait changer bien des choses. Mais à la sortie du couvent Sainte-Marie, Catherine aborde le monde et les hommes avec presque autant de naïveté que la jeune Simone de Beauvoir. Très long est donc pour elle le temps d'apprendre à vivre, très longue et plutôt cruelle l'éducation sentimentale. Elle, qui imaginait sa vie comme une longue ligne droite, se croyant être destinée à être la femme d'un seul homme...
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Le temps d'apprendre
ou

à vivre

U ne éducation sentimentale
(1963 - 1978)

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7924-7

EAN : 9782747579247

Brigitte Niquet

Le temps d'apprendre
ou

à vivre

U ne éducation sentimentale
(1963 - 1978)

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

HONGRIE

Du même auteur

Aux Éditions N'aimer personne

Ravenala (roman, 2002)

((

Le temps d'apprendre à vivre, il est do/â trop tard.
))

Louis Aragon (Il ny a pas d'amour heureux)

Prélude

J'étais faite, je le jure, pour être la femme d'un seul homme. Si l'actuel porte le numéro dix - ou douze, à partir

de trois, j'ai cessé de les compter vraiment

-

j'en demeure la

première étonnée. Moi, une "collectionneuse"? Allons donc! Je n'y crois pas, même s'il me faut un peu plus des doigts des deux mains pour dénombrer les messieurs qui se succédèrent dans mes pensées, et accessoirement dans mon lit, dont je souhaitais pourtant réserver l'exclusivité à celui qui... celui que... bref, au partenaire idéal qui ne saurait être qu'unique. Quand j'ai quitté le pensionnat à dix-sept ans, j'imaginais ma vie comme une grande avenue droite bordée d'arbres que croiserait un jour un autre boulevard rectiligne, sur lequel cheminait à ma rencontre un jeune homme tout exprès modelé pour moi par une providence bienveillante. Au carrefour, nous nous regarderions éblouis, nous nous reconnaîtrions, et nous bâtirions là notre maison pour l'éternité, enfin pour la vie. À dix-sept ans, la vie devant soi revêt facilement des allures d'éternité. Ce romanesque de bazar peut étonner à notre époque dite de libération des mœurs. Mais je ne manquais pas d'excuses. En fait de libération, un pensionnat religieux à la fill des années 50, en province qui plus est, ne représentait pas le nec plus ultra. Les garçons étaient, bien entendu, 11

sévèrement bannis de cet univers clos, exception faite pour l'aumônier qui, telles anges, n'avait sans doute pas de sexe. Mais il était difficile de fantasmer sur ce presque vieillard incolore et bredouillant, sans doute l'avait-on choisi tout exprès. En fait, à l'âge incertain des premiers émois adolescents, l'absence de représentants du sexe opposé favorisait plutôt des penchants homosexuels inavoués, dans les deux sens. Une certaine religieuse aux yeux clairs garde peut-être entre les pages de son Missel, si elle vit encore, les billets doux maladroits et brûlants des nombreuses jeunes filles que son sourire ensorcela. Elle n'y attachait pas beaucoup d'importance à l'époque. Elle savait que leur désir éperdu d'amour se trompait seulement et provisoirement d'objet et qu'il trouverait bientôt de quoi se satisfaire ailleurs. Car après des années d'un ostracisme peureux vis-à-vis de tout ce qui ressemblait à un homme, il fallait bien que les bonnes sœurs ouvrent la porte de la volière. Au-delà de celleci vivaient d'étranges animaux auxquels il allait falloir nous habituer et même, horreur, nous accoupler. Mais tout cela, nous dit-on, était sanctifié par le mariage, lequel étant voulu par Dieu ne pouvait qu'être bon. Nous n'y étions pas du tout préparées mais il nous suffisait de l'attendre, la bouche en cœur et les yeux au ciel. J'attendis donc et j'adoptai pour ce faire le style qui me parut le plus adapté à mon état d'esprit comme à la situation, le genre Belle au Bois dormant que seul un baiser de son prince réveillera. Soit dit en passant, ces oripeaux devaient m'aller comme un tutu à un griffon, je n'étais pas vraiment dotée du physique adéquat. Bref, ridicule ou pas, je pataugeais dans le conte de fées, mais je ne dormais que d'un œil, guettant celui que le destin me réservait et que je n'avais pas l'intention d'attendre cent ans. Aussi quand un homme 12

me plaisait, l'identifiais-je aussitôt comme le futur époux qui m'était promis. Pas question, bien sûr, de cacher mes sentiments, que je supposais avec naïveté automatiquement réciproques. Pauvre petite fille stupide! Il se trouvait toujours aux

alentours une jeune vamp - sûrement pas élevée chez les bonnes sœurs, elle - , experte dans l'art de jouer au chat et à
la souris, pour piétiner mes plates-bandes. Je découvris, médusée, la chorégraphie d'un ballet dont je n'avais même pas soupçonné l'existence, et dont le pas de deux semblait obéir pourtant à des règles immuables: Si tu aimes, surtout, ne le lnanifeste pas. Simule l'indifférence, dérobe-toi, donne un peu et reprends beaucoup, montre-toi fuyante, insaisissable, capricieuse, inaccessible, et les adorateurs ramperont à tes pieds. Mais pour se conduire ainsi, il faut ne pas aimer (pensais-je bêtement). Vingt ans ne m'ont pas suffi pour venir à bout de ce paradoxe. Faire marcher les hommes n'a jamais été mon fort - j'aurais pu y arriver à la rigueur avec ceux que je n'aimais pas, mais quel intérêt? On prend goût à ces jeux très tôt ou pas du tout. Très long fut donc pour moi le temps d'apprendre à vivre, très longue et plutôt cruelle l'éducation sentimentale. Que reste-t-il aujourd'hui de la petite pensionnaire du Couvent Sainte-Marie? Bien malin qui pourrait le dire. Moimême, je peine à la reconnaître, à me reconnaître dans les diverses Catherine successives qui m'ont faite ce que je suis aujourd'hui. Avec l'aide de quelques hommes, il est vrai, qui y ont beaucoup contribué. Mon histoire est aussi une histoire d'hommes, avec un -s. J'ai toujours été excellente en orthographe et n'ai jamais omis de mettre un -s au pluriel.

13

1963-1967 André
ou l'amour "platonique"

1.

Le premier, qui aurait pu être le seul, qui aurait dû être le seul - et ma vie en eût été si différente que le vertige me prend parfois rien que d'y songer - le premier ne mérite
même pas ce titre, du moins au sens dit biblique du terme, puisqu'il me laissa aussi vierge qu'il m'avait connue. Mais n'anticipons pas. Je le rencontrai à ma première surboum (on ne parlait pas encore de boum), organisée par une amie de pension pour fêter notre baccalauréat tout neuf. Car si on n'apprenait pas la vie au pensionnat, on était programmé pour décrocher ses diplômes. Quinze élèves en Terminale A, quinze réussites au bac, dont la plupart avec mention. Difficile aujourd'hui d'imaginer une jeune fille qui découvre l'existence de la gent masculine à dix-sept ans. Et pourtant... J'avais bien cet âge et j'ignorais tout des choses de l'amour: nous n'étions pas précoces à l'époque et même la surboum en question avait été stigmatisée par les bonnes sœurs comme un premier pas vers la perdition. Nous étions passées outre, avec un délicieux sentiment de libération et tout de même la vague crainte de nous mettre en état de péché mortel. J'avais, bien sûr, changé trois fois de robe avant ce moment fatidique, craqué deux paires de bas dans mon impatience à les enfiler en alignant la couture bien droite (mission impossible), échafaudé six coiffures maladroitement

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crêpées et aussitôt défaites, et fini par opter, faute de mieux, pour un style Ophélie sortant des ondes. Au dernier moment, complexée par la platitude de mon avant-scène Bardot venait d'inventer la bombe sexuelle aux appas plantureux - j'avais bourré dans mon soutien-gorge la moitié d'un paquet d'ouate, propre à me laisser craindre toute la soirée qu'il ne se déplace et ne donne à mon timide décolleté des allures de montagnes russes - ou pire, qu'il ne tombe à mes pieds à la faveur d'un rock endiablé. Pour compléter le tableau, je trébuchais sur des talons trop hauts, auxquels les mocassins indissociables de l'uniforme de pensionnaire ne m'avaient pas habituée. En somme, je devais être parfaitement ridicule et j'en avais vaguement le sentiment. Heureusement, je n'étais pas la seule: en découvrant mes condisciples elles aussi maladroitement attifées, je pensai, avec une fugitive lucidité, que nous avions recréé sans le vouloir, mais d'une autre manière, ce fameux uniforme qui nous avait été si pesant pendant dix ans. Les jupes plissées à plis couchés réglementaires, les cols blancs empesés sur pull-over bleu marine, les tabliers rayés obligatoires ne laissaient place à aucune fantaisie et ne nous avantageaient certes pas, mais les robes en vichy toutes semblables, déjà froissées avant même que la soirée ne commence, et les "choucroutes" plus ou moins réussies non plus. Bref, c'était plutôt mal parti et je m'apprêtais à me réfugier dans le coin le plus sombre et à espérer qu'on m'y oublie quand, soudain, je LE vis. Je ne pouvais pas ne pas le reconnaître, il ressemblait à Brel, mon idole, mais un Brel qui aurait été presque beau, avec dans les yeux cette espèce de lumière, déjà perçue chez la religieuse au sourire de Madone, 18