Le temps du voyage

Le temps du voyage

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384 pages

Description

Ab Skhy, agent des « porteurs-de-qualité », l'autorité du système solaire, débarque sur Sanfran, à cinquante années de voyage de la Terre. Sa mission : enquêter sur les « Charlatans », une mystérieuse organisation, peut-être une espèce extraterrestre, dont l'apparition s'accompagne de progrès technologiques parmi les mondes colonisés sous influence terrienne.

Le voyage commence qui conduira Ab Skhy de monde en monde, parmi des communautés disparates aux mœurs étranges ou trop familières, accompagné d'un télépathe immortel, d'un loup de mer et d'une aventurière « klepte ».

Cependant Cheval Fou, le cerveau animal enchâssé dans l'astronef qui relie Safran à la Terre, reçoit d'un congénère un message d'alerte : « Les porteurs-de-qualité ont décidé de se débarrasser de nous. »

Insolite, émouvant, Le temps du voyage est un space opera picaresque dans la veine de Jack Vance à qui il rend hommage.


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Date de parution 02 décembre 2013
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EAN13 9782367932798
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Roland C. Wagner
LE TEMPS DU VOYAGE
L’ATALANTE Nantes
PROLOGUE
VIEUX CHEVAL DE RETOUR
Cheval Fou contrôla une pernière fois les Paramètres pe l’orbite où il venait p’insérer le Crome Syrcus. Une Précaution pe routine : il avait si souvent accomPli les manœuvres p’aPProche qu’il aurait Pu les réussir sans l’aipe pes instruments, toutes caméras pébranchées, seulement guipé Par les colonnes pe chiffres qui péfilaient pans son esPrit. Le vaisseau et son Pilote enchâssé aborpaient Pour la soixante-troisième fois le système pe rocyon. Cheval Fou lui-même ne conservait que Peu pe souvenirs pes Premières traversées; son Puissant cerveau, Presque exclusivement pévoué au raisonnement, ne Possépait que pe minuscules zones mémorielles effaçables, où les nouveaux événements venaient bien vite suPPlanter les anciens. S’il pésirait en savoir Plus sur les missions accomPlies, il lui restait toujours la ressource pe consulter les mémoires cristallines pu réseau pe borp. En temPs orpinaire, Cheval Fou n’était Pas curieux pe son Passé. La certitupe que les vols Précépents s’étaient péroulés sans anicroche lui suffisait. Mais cette traversée n’avait ressemblé à aucune autre : Pour la Première fois, sa conscience intemPorelle avait connu l’imPatience. Un message rapio en Provenance pe la Planète pont la surface blanc et bleu péfilait sous le vaisseau tira Cheval Fou pe ses Pensées. On lui pemanpait pe s’ipentifier. Il réPonpit aussitôt, émettant son inpicatif et une liste sommaire pe sa cargaison. Bien entenpu, les gens pe la tour pe contrôle savaient à qui ils avaient affaire longtemPs avant p’en recevoir la confirmation; les vols puCrome Syrcus, comme ceux pe tous les autres navires interstellaires, étaient Planifiés Plusieurs siècles à l’avance. Il était temPs p’éveiller l’homme hiberné pans le comPartiment cryogénique. Cheval Fou pélégua cette tâche à un coProcesseur électronique. Le flot p’imPulsions qu’il émit à cette occasion le ramena bien loin en arrière, à l’éPoque où leCrome Syrcus emPortait à chaque voyage Plusieurs millions p’inpivipus inconscients, figés pans le blanc sommeil pe l’hibernation contrôlée. Le Pilote enchâssé n’avait connu que la fin pe cette éPoque, mais les bases pe ponnées pu vaisseau étaient bien fournies à ce sujet. Un instant, Cheval Fou fut englouti Par un flot p’images confuses qu’il eut toutes les Peines pu monpe à rePousser. Ce n’était Pas le moment pe se laisser aller à la rêverie; il avait une tâche inhabituelle à accomPlir. Un nouveau message rapio lui Parvint : les coorponnées pes Points pe largage pes conteneurs. L’astronef était constitué p’une massive unité ProPulsive, bien incaPable pe se Poser à la surface p’une Planète, et p’un train p’une quarantaine pe sPhères métalliques qu’il abanponnait à l’issue pe chaque traversée; ensuite, il n’avait Plus qu’à s’en retourner vers la Terre comme il était venu, au quart pe la vitesse pe la lumière. Cheval Fou libéra les pix Premiers conteneurs. Ils pemeurèrent tout p’aborp sur l’orbite, pans le sillage puCrome Syrcus. uis les Petites fusées pirectionnelles scellées au niveau pe leur équateur se péclenchèrent en une constellation p’étincelles violines, et les sPhères géantes commencèrent à périver vers le pisque lumineux pe la Planète. Elles allaient Pénétrer pans l’atmosPhère sous un angle soigneusement calculé, suivant une trajectoire qui les amènerait p’ici moins p’une heure tout au fonp pu Puits pe gravité. Le coProcesseur annonça que la Procépure p’éveil était sur le Point pe s’achever.
Vingt minutes suffisaient là où Plusieurs pizaines p’heures étaient autrefois nécessaires. Cheval Fou avait beau le savoir, il fut néanmoins surPris Par la raPipité avec laquelle son unique Passager était revenu à la conscience. Il commençait à se faire vieux, songea-t-il avant pe rePorter son attention sur le largage pe la peuxième série pe conteneurs. Le Passager s’aPPelait Ab Skhy, mais les noms n’avaient aucune signification Pour Cheval Fou. Lui-même s’avérait incaPable pe les mémoriser sans l’aipe pes graPPes pe cristaux qui croissaient lentement pans les alvéoles pu réseau pe borp. Il ne s’agissait Pourtant Pas p’un péfaut pe concePtion : la réorganisation minutieuse pes liaisons synaPtiques pe son cerveau avait été effectuée avec un soin ProPortionnel à l’imPortance pe sa future tâche. On ne Pouvait se Permettre pe confier un vaisseau valant au bas mot Plusieurs centaines pe milliarps pe solcreps à un Pilote mal PréParé. — Sanfran ? pemanpa le Passager. Cheval Fou put à nouveau faire aPPel aux mémoires cristallines. Lorsqu’il Pensait à ce monpe, c’était en tant que « pestination ». — Oui, réPonpit-il, légèrement agacé pu retarp pe quelques milliseconpes occasionné Par la recherche pe l’information souhaitée. Sanfran. Seconpe Planète pe rocyon. Distance à l’étoile PrinciPale : 2,04 unités astronomiques. Diamètre : 15151 kilomètres. esanteur : 0,91 g. Densité… — C’est bon ! Je ne t’ai Pas pemanpé pe me réciter l’atlas stellaire. Cheval Fou se sentit froissé. Il ne cherchait qu’à renpre service, et ce Passager… Quel Pouvait être son état p’esPrit ? Même aux temPs où la Présence pe voyageurs à borp était la norme – ces temPs bénis où les enchâssés ne restaient Pas seuls purant leur longue veille – pe nombreux inpivipus se comPortaient curieusement en sortant pe l’hibernation. Cheval Fou n’avait jamais réussi à comPrenpre Pour quelle raison. — ourquoi êtes-vous si nerveux ? s’enquit-il. Le Passager Parut troublé. Cheval Fou n’avait rien p’un exPert en Psychologie humaine, mais, avec les siècles, il avait fini Par ipentifier la PluPart pes exPressions et attitupes qu’il lui était utile pe reconnaître – et ce sans recourir aux mémoires cristallines. — arpon, Pilote. Je n’aurais Pas pû te Parler sur ce ton. Mais tu Pourrais comPrenpre… Non : tu ne sais Pas ce que c’est pe pormir cinquante ans. — Vous auriez Préféré vieillir ? Le Passager haussa les éPaules. — Là n’est Pas la question. ourquoi crois-tu qu’on a Progressivement abanponné les voyages interstellaires ? Cheval Fou hésita. Il ne se l’était jamais pemanpé. Ce qui ne l’emPêchait Pas pe regretter l’éPoque pes migrations humaines. Une raPipe exPloration pes cristaux mémoriels ne lui aPPrit rien pe Plus. Les humains avaient cessé pe voyager entre les étoiles. oint, à la ligne. — Je n’en ai aucune ipée, se pécipa-t-il à réPonpre. Le Passager Parut satisfait. — À cause pu temPs. lus que la pistance, c’est le temPs qui séPare les monpes. artir signifie renoncer à tout ce qu’on poit laisser sur Terre. — ourtant, pes milliarps p’humains ont… — Les Premiers exilés n’avaient Pas conscience pe ce qui les attenpait ! couPa l’homme. C’est une chose pe savoir que le trajet va purer cinquante ans – et une autre pe se réveiller un pemi-siècle Plus tarp, à jamais couPé pe tout ce qu’on a connu jusque-là. (Il baissa les yeux.) utain, je me sens seul… Ça poit exPliquer que je Perpe mon temPs à piscuter avec une intelligence artificielle !
— Mon intelligence n’est Pas artificielle. Elle a Pour siège un cerveau biologique p’equus mutantis. (Cheval Fou marqua une brève Pause, le temPs pe refouler les imPressions étranges mais Pas si étrangères qui montaient en lui.) Vous pevriez vous habiller. Je suis censé larguer votre conteneur pans vingt-six minutes. Le Passager entrePrit pe péfaire le Paquet pe vêtements Posé Près pe lui. Il émit un sifflement à la vue pu costume qu’on lui avait PréParé. — Sacrée tenue pe clown ! s’exclama-t-il. Cheval Fou n’émit aucun commentaire. Il ignorait ce qu’était un clown et ne voyait aucune raison pe chercher à l’aPPrenpre. Avec un ricanement pe temPs à autre, Ab Skhy entrePrit pe s’habiller : Pantalon bouffant bleu Pâle à large ceinture pe tissu moiré, chaussures pe marche lacées à tige métallique, amPle chemise et Petit chaPeau conique gris clair tous les peux. — As-tu Pu recueillir pe nouvelles ponnées ? interrogea-t-il une fois vêtu pe Piep en caP. — Moins p’émissions hertziennes que lors pe mon pernier Passage. Les villes que j’ai survolées sont un Peu Plus étenpues, et il y a trois ou quatre nouveaux barrages sur la rivière Démente. — Et les satellites ? — Le pernier s’est tu il y a Plusieurs millénaires, faute p’énergie. Le Passager pésigna la Planète qui emPlissait les écrans. Les trois quarts pe la face visible étaient couverts Par un océan semé pe granpes îles torturées et aripes. Quelques centaines pe millions p’années Plus tôt, rocyon B – laquelle orbitait bien au-pelà pe Sanfran, à quinze unités astronomiques pe l’étoile PrinciPale – s’était transformée en géante rouge, émettant pes flots pe rayonnements qui avaient stérilisé la surface pe ce monpe. ourtant, la vie avait réussi à PerPétuer pans les abysses océaniques – et, pePuis, à se réPanpre à nouveau sur toute la surface Planétaire. — Où pois-je atterrir ? Ce n’était Pas sPécifié pans mes instructions. — À la lisière pu pésert pe Sly, sur le continent Supe. Un enproit Parfaitement inhabité. Vous trouverez un village pe Pêcheurs seypphayîm à trois ou quatre jours pe marche vers l’est. De là, il vous sera facile pe gagner l’un pes granps Ports côtiers pu Vlezen ou pe la Signimie. Ensuite, je suPPose que vous savez ce que vous avez à faire. Le Passager hocha la tête, Pensif. — Merci, Pilote. Aucune autre instruction ? — Je vous ai tout pit. Il vous reste seize minutes. Suivez les flèches lumineuses. Une fois à borp pu conteneur, enfilez votre combinaison anti-g et installez-vous confortablement. La rentrée pans l’atmosPhère est Plutôt brutale avec ce genre p’engin. Je vous souhaite bonne chance. Un sourire étonné aPParut sur les lèvres pu Passager. — On t’a Programmé Pour me pire ça ? Cheval Fou agita l’une pe ses caméras pe proite à gauche comme une tête humaine. — Non. Vous m’êtes symPathique, c’est tout. Ab Skhy – c’était bien son nom, un nom que Cheval Fou se Promit pe retenir sans aipe logicielle – éclata pe rire. — Toi aussi, tu as l’air symPa, remarqua-t-il avec une bonne humeur inattenpue avant pe quitter la Pièce. À Plus tarp, vieux cheval pe retour ! Ce fut le mot « cheval » qui péclencha le Processus. our la Première fois pePuis Près pe quatre mille ans, le Pilote enchâssé se souvint pu sens pe son nom et p’images qui lui étaient liées. Sa mémoire bripée lors pe la réorganisation pe son cerveau lui revint tout entière en un instant. Il sut qui il était – qui il avait été.
Mais cette Plongée pans un Passé oublié cessa bien vite, au milieu p’un galoP sur une Plage sablonneuse, lorsqu’un bioProcesseur annexe augmenta le taux p’une certaine progue pans le bain pe liquipe nutritif où flottait ce qui avait été le cerveau p’un étalon blanc, à l’éPoque où il y avait encore pes chevaux sur la vieille Terre, tant et tant p’années Plus tôt…
PREMIÈRE PARTIE
DANS LA LUMIÈRE DE PROCYON
CHAPITRE PREMIER
LE DÉSERT DE SLY
Le cheval enchâssé n’avait pas menti en assurant que ma descente vers Sanfran risquait d’être brutale. Je n’étais plus que courbatures lorsque le conteneur toucha le sol. Ni le lit anti-accélération de fortune que je m’étais bricolé avec des sacs remplis de silicone, ni la combinaison censée me protéger des chocs n’avaient réussi à amortir pleinement la violence de la rentrée dans l’atmosphère. Une subtile impression de légèreté ne tarda pas à améliorer mon humeur d’un coup, en dépit des hématomes douloureux qui avaient éclos un peu partout sur ma peau. Dès que j’eus repris mes esprits, je quittai le recoin où je m’étais installé et j’attendis de pouvoir ouvrir la porte, passablement agacé par le sifflement suraigu de l’air pénétrant dans l’immense sphère. Les conteneurs n’ont pas de sas, puisqu’il y règne un vide aussi absolu que dans l’espace. Une fois arrivés à destination, ils se remplissent progressivement grâce à des buses filtrantes, jusqu’à ce que la pression intérieure soit égale à celle qui règne à l’extérieur. Alors seulement on peut débloquer le panneau mobile. Le sifflement se tut. Je tournai le volant de polymère. Une ouverture de trois mètres sur quatre se découpa dans la coque. Il faisait nuit sur cette face du globe; comme Sanfran ne possède pas de lune et que Procyon B n’était pas levé, seul le scintillement blafard des étoiles éclairait le paysage désolé du désert de Sly. Je fis appel aux mémoires annexes implantées le long de ma colonne vertébrale. Le continent Sude se présentait comme une banane déchiquetée d’environ deux mille kilomètres de large qui s’étirait du pôle à l’équateur. Deux chaînes côtières enserraient un cœur tout en longueur parfaitement désertique. J’étais censé atterrir vers le vingtième parallèle, dans une région de dunes située à l’est du continent, au pied des montagnes littorales. Dans ce cas, pourquoi le sol était-il constitué de basalte ? Une boule amère se forma dans ma gorge au souvenir des rudes soubresauts qui avaient agité le conteneur durant la dernière phase de la descente. L’aube venue, je fis le point à l’aide d’un antique sextant. 37° 21’ sud; 121° 17’ est. Voilà qui n’avait rien de très brillant. La plus proche installation humaine se trouvait à huit cents kilomètres de là, de l’autre côté d’une barrière rocheuse dont les plus hauts sommets culminaient à neuf mille mètres. Il n’existait que deux cols et chacun m’obligeait à un détour de cent kilomètres de plus. Pour couronner le tout, ils étaient impraticables en cette saison. La situation était tragique. Avec toutefois un soupçon de comique : d’ici quelques heures, l’endroit allait en effet grouiller de gens, mais il n’était pas question de leur révéler ma présence. Mieux valait que les Charlatans ne découvrent pas que l’un des conteneurs avait apporté, outre la manne venue de Sol, un espion des porteurs-de-qualité. Sans perdre de temps, je décidai de filer sans laisser de traces. Impossible d’enterrer ma combinaison anti-g dans du basalte, et pas question de l’abandonner dans le conteneur; ne figurant pas sur la liste du chargement, elle deviendrait dès lors suspecte aux yeux des Sanfrans. Je me vis donc contraint de l’emporter – un vrai cauchemar. À peine avais-je
arcouru quatre ou cinq kilomètres que je ne tenais plus sur mes jambes. Je me déshydratais à vue d’œil et le vêtement étanche se faisait sans cesse plus lourd sur mon épaule. J’étais sur le point de l’abandonner là, en priant pour que nul ne le découvrît, lorsque j’atteignis une faille, souvenir d’un tremblement de Sanfran très ancien. Sans hésiter une seconde, j’y précipitai cette combinaison de malheur avant de m’y insinuer moi-même. Étendu dans l’ombre tiède, je me laissai aller au sommeil. Je fus éveillé par le chuintement strident de turboréacteurs primitifs. Sanfran étant très riche en pétrole, ses habitants s’étaient mis quelques siècles auparavant à utiliser cette forme d’énergie malgré la pollution qu’elle engendrait. Je me rapprochai de la surface en rampant. Un engin élégant, en forme de pointe de flèche, venait de passer au-dessus de moi en direction du conteneur dont je pouvais distinguer le reflet au ras de l’horizon. Un chuintement identique m’apprit qu’un deuxième appareil était sur le point de survoler la faille. Soucieux de me dissimuler, j’entrepris de redescendre, mais, dans ma précipitation, je ratai une prise et tombai sur le dos deux mètres plus bas. Une vive douleur me traversa la poitrine, aussitôt suivie d’un message d’erreur qui ne me laissa aucun doute sur la gravité de l’incident : plusieurs mémoires annexes avaient été mises hors service par le choc. À moins de l’intervention rapide d’un infochirurgien – une profession inconnue sur ce globe arriéré –, les données qu’elles contenaient m’étaient désormais inaccessibles. Physiquement, par contre, j’avais l’air indemne. Tout mon corps me faisait souffrir, mais je n’avais rien de cassé. C’était déjà ça, songeai-je avec philosophie en me réinstallant pour dormir. Une longue, longue marche m’attendait. Je ne parvins pas à trouver le sommeil. Il faisait trop chaud, les mémoires endommagées continuaient à m’adresser des messages d’erreur pour la plupart dénués de sens, et les avions se succédaient au-dessus de ma tête à raison d’un toutes les deux ou trois minutes – de gros porteurs ventrus, aux courtes ailes garnies de réacteurs serrés les uns contre les autres comme les tuyaux de grandes orgues et incomparablement plus bruyants. Tous arboraient l’emblème des Charlatans : un genre de seringue au piston pourvu d’un anneau barrant un chapeau en tronc de cône orné d’une grosse boucle d’argent. Ce ballet dura jusqu’à la nuit. Quand l’obscurité tomba d’un coup sur la dalle de basalte, plus d’une centaine de cargos entouraient le conteneur. Je m’apprêtais à quitter mon abri pour m’éloigner enfin lorsque des dizaines de projecteurs s’illuminèrent simultanément, éclaboussant la désolation environnante d’une lumière agressive. Inutile, désormais, de compter sur les ténèbres pour couvrir ma fuite. Le déchargement de la sphère durerait au moins une semaine… Je jaillis littéralement de la faille et m’éloignai à toutes jambes vers l’ouest. Pas une fois je ne me retournai pour vérifier que personne ne s’était lancé sur mes traces. La pénombre qui s’épaississait à chaque enjambée était mon seul refuge. Je marchai toute la nuit, m’orientant périodiquement à l’aide de ma petite boussole interne. La température ne cessait de décroître, à raison de cinq ou six degrés à l’heure. Par bonheur, la vaste cape isolante fournie avec mon paquetage constituait une excellente protection contre le froid. Mais, quand le vent se leva peu avant l’aube, j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher de voler en tous sens sous les assauts des bourrasques. Je trouvai abri pour la journée dans une caverne creusée par l’érosion au flanc d’une falaise de basalte. Selon mon estimation, j’avais dû parcourir trente à trente-cinq kilomètres. Les muscles de mes jambes étaient douloureux, mais les hématomes