Les Aventures du Schountari

Les Aventures du Schountari

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Description

L’équilibre du Varnon n’est bientôt plus qu’un souvenir. A la mort d’Artor, le roi du Galastan, Frezac, un puissant sorcier, fomente la chute du monde des hommes. Pour cela, il doit éliminer celui qu’on appelle le Schountari. Ce personnage de légende n’est autre qu’Eraclède, le fils de Milwë, princesse des elfes et reine des hommes. Un soldat d’élite du royaume, le jeune seigneur Kapsir Murthins, acceptera la mission dont dépend l’avenir des peuples du Varnon : la protection de cet enfant hors du commun. Une tache périlleuse, d’autant que le monde bascule dans le chaos le plus total… Un background riche de millénaires d’Histoire, plus d’une dizaine de peuples, une multitude de personnages… Une dimension épique à l’image des batailles dantesques qui subliment l’ouvrage. Un déchaînement de bruit et de fureur remarquablement maîtrisé qui, entre trahisons, vengeances et sacrifices, nous emporte jusqu’à la dernière page, nous laissant hébétés, épuisés mais heureux. Un premier tome riche de promesses pour une suite que l’on attend avec impatience.

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Ajouté le 28 novembre 2013
Nombre de lectures 28
EAN13 9782748346114
Langue Français
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Les Aventures du Schountari
T Y N








Série II


Les Aventures du Schountari



Livre I
La chute du Dagantar














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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2009


Préface



La chute du Dagantar est le premier livre de la série II inti-
tulée les aventures du Schountari. L’histoire nous est rapportée
grâce à des tablettes retrouvées au fond de la mer cachée, et
étrangement bien conservées. On les appelle les tablettes
d’Argelion, du nom de celui qui les aurait écrites car son nom
figure à la fin de chaque récit, telle une signature. Cette histoire
commence, en réalité, plus de quatre millénaires plus tôt, avec
l’arrivée d’une peuplade d’êtres humains sur une terre qui n’est
pas la leur : le Galastan. Il s’en suivra des siècles de misères et
de résistances, jusqu’à l’arrivée d’un jeune héros qui s’appelle
Eromir. Il fonda un royaume, le Dagantar. Toute l’œuvre ainsi
rédigée se déroule autour de ce royaume dont le destin condi-
tionne beaucoup la survie de tout le Galastan. L’histoire
racontée dans ce livre ne traite que d’une infime partie de cette
aventure car elle est centrée sur Eraclède le fils du roi Artor,
très lointain descendant d’Eromir. Les aventures du Schountari
constituent donc la série II des Contes Perdus du Varnon. Ce
livre est le premier tome de cette longue épopée humaine qui
menera chacun par delà les terres lointaines et perdues de ce
monde fatanstique connu sous le nom du Varnon. Eraclède
n’est qu’un enfant de cinq ans quand son père meurt, le laissant
à la merci de l’ennemi qui veut le tuer. En effet, une vieille
prophétie annonce la venue d’un être aux pouvoirs spéciaux, et
dont le destin serait de régner sur tous les peuples du Galastan,
tout en rétablissant la paix entre les peuples et contrecarrant par
là même les plans des forces du mal. Ainsi, tout au long de cette
aventure, Eraclède suivra l’entraînement qui lui est nécessaire
pour devenir le Schountari.
9

10


Il avait vu sa vie défiler devant lui en quelques minutes. Que
pouvait-il faire, perdu dans cette caverne sans issue avec une
centaine d’Orcs qui l’attendait dehors ?
Pourtant, rien n’aurait pu présager un destin si tragique au
dernier descendant de la lignée d’Almandir, les héritiers des
rois du Dagantar.
Eraclède est le fils du roi Artor et de Milwë, la princesse Elf.
Bien avant sa naissance, certains sages avaient prévu la venue
d’un homme particulier et unique en son genre : le Schountari.
Ayant pour père un descendant d’Eromir le grand roi Armon et
pour mère une Elfe. Son destin serait fortement lié au Dagantar
et son œuvre marquerait à jamais l’histoire du Galastan. Sa
destinée sera de régner comme ses ancêtres jadis et de fédérer
tous les peuples, aussi bien les Hommes, les Nains et les Elfs,
que les animaux, les Orcs, le vent ainsi que le feu. Son manie-
ment de l’épée et ses stratèges de guerre feront de lui un chef
unique, puissant et craint. Azkamon et tous les sages de
l’époque étaient au courant de cette prophétie. Seulement au-
jourd’hui, ils n’étaient plus là et de plus, tout le monde avait
cessé de croire depuis que les Elfs avaient rompu tout contact et
que les anciennes alliances avaient été perdues à jamais.
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Chapitre premier
L’œuvre d’Artor



Le destin d’Artor aura toujours été lié à la guerre. De son
temps, il aura été le plus brave, le plus talentueux et le plus
généreux des guerriers. A un tel point que beaucoup virent en
lui le Schountari. En effet, descendant d’Eromir, il avait été
élevé par les Elfs car recherché par les ennemis du Dagantar qui
le voyaient comme une menace pour leur propre pérennité. Jus-
qu’au jour où chacun sut que sa mère n’était pas une Elfe, mais
plutôt Belkëa, fille de Malken, chef du peuple marin des Hash-
ken. Du fait de cette ascendance Hashken, peuple à la
pigmentation assez foncée, Artor était donc un métis car son
pere, le vaillant Alendor, était un Mantarain né sur l’île de
Rhone. C’est pour cette raison que dans certains recits on
l’appelle Kah Sunké, ce qui signifie le roi noir en Lazdar et en
Mantarain, bien qu’il ait hérité du regard bleu de son père, si-
gnature de tous ceux de sa maison.
Artor se sera toujours battu avec courage et dévotion pour
des causes qu’il trouvait justes. Sa quête de paix et de justice
l’aura mené chez les Nains du Gododdin, au Gavor, puis au
Dagantar.
La chute du Bortar fut sa plus grande réussite car elle contri-
bua à réunifier les Hommes derrière un chef et à reconquérir les
territoires accaparés par les suppos de Tengloth.
Artor épousa Milwë, arrière-petite-fille d’Haman, grand sei-
gneur des Elfs. Milwë abandonna les siens sur l’île de
Fuilbindon pour s’unir à cet homme avec qui elle eut un garçon.
Le Dagantar était un royaume jadis très prospère, fondé en
581 par Eromir, un jeune Meïthar originaire du royaume de
Nellott. Il chassa les Ramazds qui avaient réduit les populations
à l’esclavage. Il créa sa capitale au bord de la mer cachée. Il
l’appela Lozzled, qui signifie reflet doré en langue Lazdar. Les
descendants de ce dernier se succédèrent sur le trône jusqu’au
13 onzième roi, Tambal III. Il fut renversé par un coup d’état en
1792 et repartit mourir à Nellott, chez ses ancêtres. Ce fut alors
le règne des Régents qui commença par Fastir. Le royaume
tomba dans le déclin jusqu’à ce qu’un jeune Général, nommé
Verohin, vienne écarter le dix-septième Régent. Verohin rame-
na de l’ordre. Mais à sa mort, le royaume fut bousculé par des
luttes internes de succession, si bien que l’ennemi du Bortar
frappa un grand coup. Le Dagantar perdit alors une grande par-
tie de ses terres, notamment tout le territoire au Sud du Floben,
ainsi qu’une partie des terres situées sur la rive droite du Firion.
C’est dans ces conditions, assez difficiles, qu’Artor débarqua au
Galastan et reconquit toutes les terres tombées entre les mains
du Bortar et des Ramazds. Il était le roi annoncé des millénaires
auparavant. Il redonna espoir à tous les peuples. Il trouva de
l’aide chez Azkamon qui l’aida à récupérer Limtèl, la lame
sacrée de son ancêtre Eromir tombée, depuis, entre les mains de
Tengloth, leur ennemi héréditaire. Cette lame avait tracé le
chemin de la création du royaume, elle avait aussi permis à
Mantar de conquérir le Nellott. A sa prise de pouvoir, Artor fut
confronté à plein de problèmes. En effet, plusieurs siècles de
lutte intestine pour le pouvoir avaient divisé les populations du
Dagantar. Durant les différents règnes qui se succédèrent à
l’absence des rois, chaque famille issue de la noblesse revendi-
quait la gouvernance du royaume, se félicitant presque de la
chute des rois qu’ils prenaient pour des étrangers au Galastan.
Cette situation qui fragilisait le Dagantar de l’intérieur le rendait
encore plus vulnérable de l’extérieur, ce qui permit à ses enne-
mis de s’emparer de certaines terres. Les villes portuaires
d’Asteïr et de Vildenbar, jadis prospères, étaient devenues des
ruines tombées aux mains des Ramazds. En ces temps difficiles,
le Dagantar s’était plus préoccupé à guerroyer avec le Bortar
qu’il en perdit toute notion d’agriculture, d’élevage et de drai-
nage d’eaux. Techniques qui par le passé avaient fait la fierté de
ce peuple de grands bâtisseurs. Une sorte de misère latente
frappait donc les familles moyennes et pauvres du royaume qui
devaient se servir des quelques maigres récoltes achetées au
Gavor après que nobles et militaires eurent disposé des meilleu-
res parts.


14 « Que dois-je faire Azkamon ? Dites-moi comment pourrais-
je ramener paix et justice dans mon peuple ? »
L’ombre du vieil homme se reflétait sur les boucliers en
bronzes portant le sceau du Dagantar et posés à même le sol à
côté du trône d’Artor. Celui-ci avait l’air perplexe et hagard.
Son regard semblait bien vide et la fumée de sa pipe apportait
une ambiance tragique à la scène. Après dîner, le roi aimait se
retirer dans cette pièce du palais qui se trouvait au sommet de la
tour. Il aimait profiter de l’air frais du soir tout en méditant sur
les difficultés de la journée.
Aujourd’hui, justement, la journée avait été difficile. Il était
sur le trône à peine depuis trois mois que déjà, il faisait face aux
divergences de ses sujets. Assurément était-il un homme plein
de sagesse et de discernement. Il savait être bon et juste. Un
mois auparavant, il avait mis en place un conseil de justice
constitué de sages. Ce conseil était censé rendre justice dans
tout le royaume. Seules les affaires les plus litigieuses lui par-
venaient. Aujourd’hui, il avait dû rendre un jugement sur l’une
d’elles. Une mine d’or qui avait toujours été exploitée par la
famille Mezag était désormais réclamée par les Arthon qui es-
timaient en être les premiers propriétaires et que cette terre leur
avait été spoliée par les Orcs lors de la prise de Gasthenbol. Les
Mezag, quant à eux, avaient la conscience tranquille vu qu’ils
avaient toujours payé en nature les occupants de ces mines lors
de leur exploitation. Le problème aurait été simple si un simple
retour de propriété était demandé. Les Arthon réclamaient
maintenant la moitié de ces six siècles d’exploitation minière
aux Mezag. Ce conflit ne pourrait finir que dans un bain de sang
si Artor, en bon chef qu’il était, ne se hâtait pas de trouver une
solution qui fasse l’affaire de tous. En ce début de règne que
beaucoup croyaient long, il ne pouvait se permettre une telle
discorde au sein de son peuple. Il en était là de ses réflexions
quand la voix d’Azkamon le ramena à la réalité, oubliant le
temps de cette réflexion qu’il avait posé une question.
— Majesté je ne saurai quoi vous répondre étant donné que
la situation au sein de votre peuple semble difficile.
— Mais votre sagesse légendaire Azkamon… si un jour j’ai
eu besoin de vous c’est bien aujourd’hui.
Le Viel homme tira dans sa pipe comme pour faire attendre
un peu plus sa réponse.
15 — Vos compétences de chef de guerre ne sont plus à prou-
ver mon cher ami. Votre simple présence rassure le peuple qui
voit en vous le grand réunificateur. Mais hélas le Dagantar a
plus besoin d’un homme politique que d’un stratège de guerre.
Il vous faudra savoir manipuler les gens, faire des concessions
même lorsqu’elles vous paraîtront injustifiées. Il faudra être prêt
à affronter la perfidie de tous vos courtisans.

— Et comment les reconnaîtrais-je, rétorqua Artor ?

— Ils sont partout et nulle part à la fois ; ils vous font la
guerre, ils vous ont fait allégeance, ils vont et viennent dans
votre royaume, dans votre palais. Mon ami vos ennemis sont les
mêmes qui vous acclament.
Si les paroles d’Azkamon avaient une drôle de résonance
dans la tête du roi, elles n’étaient pas moins vraies. L’heure était
venue de bien s’entourer car les pensées de chacun ne se lisaient
hélas pas sur les visages. Artor ne comprenait pas cette situation
absurde car il n’avait jamais eu un quelconque intérêt à être roi.
Son but à lui avait toujours été le bien-être de son peuple, quitte
à laisser le pouvoir à un autre. Seulement, il était de la maison
d’Eromir et abdiquer à nouveau serait un aveu de double échec
car avant son avenement, l’on ne citait plus les fils d’Edranzil
que pour rappeler l’echec de Tambal III son ancêtre, dernier roi
du Dagantar.
* * *
— qu’y a-t-il donc mon ami ? Je vous trouve bien pensif
alors que le plus dur est derrière nous.
Milwë hélas n’était pas encore au fait des tracasseries de son
mari.
— rien de bien préoccupant ma très chère, juste la routine
d’un roi.
Artor ne voulait pas ennuyer son épouse avec ces conflits in-
ternes et propres au royaume qui avaient traversé tous les âges.
— comment pourrais-je un jour vous témoigner tout mon
amour, continua Artor ? Abandonner votre trône, votre peuple
pour moi !
16 — Ne dites plus rien ! Vous êtes l’homme que j’aime et que
j’ai choisi et votre seul bonheur suffit à me combler. Je préfère
cent fois cette vie à vos côtés plutôt que d’affronter ma solitude
sur ce trône froid de Fuilbindon.
Sur ces mots, il la prit dans ses bras et la serra tres fort.
* * *
Ce jour-là était particulier, le roi devait rendre son jugement
sur l’affaire opposant les deux grandes familles. Les gens af-
fluèrent des quatre coins du royaume pour écouter la décision
du roi. La salle principale était bondée de monde. La cour était
devenue le décor d’un marché où chacun voulait faire la bonne
affaire car les nouvelles allant vite, chaque armurier, bijoutier
ou paysan avait improvisé un stand. Les diseuses de bonnes
aventures lisaient les mains des passants pour quelques pièces.
Tout le monde se hâtait ce jour-là, flairant une occasion unique
à saisir.

« Cher peuple du Dagantar, je vous remercie d’être venus si
nombreux. Je profiterai de cette occasion pour témoigner ma
volonté de construire ce monde nouveau qui m’est tant cher. Ce
monde où paix et justice seront les maîtres mots. Ce monde où
votre bien-être personnel sera ma seule quête. O peuple du Da-
gantar, je vous tends la main comme un seul homme.
Que doit faire un père quand deux de ses enfants se battent
pour un même jouet ? Léser un ou les deux ? Choisir le plus
méritant ou le plus aimé ? Mais ensuite qu’adviendra-t-il de leur
relation quand on sait qu’ils doivent être liés à vie par les liens
du sang ?
Le père que je suis se doit d’être juste mais aussi apaisant
car il en va de notre quiétude à tous. Cette mine fut la propriété
jadis des Arthon qui perdirent tout après la guerre. Les Mezag
en devinrent les exploitants, payant ainsi un loyer aux oc-
cupants. En d’autres termes ils n’en devinrent jamais les
propriétaires, aujourd’hui encore moins. Cependant les minerais
extraits au cours de ces siècles permirent au royaume de se
constituer un armement sans égal, repoussant ainsi les attaques
incessantes de nos ennemis. Nous sommes donc redevables aux
Mezag. Cependant les Arthon ont le droit de revendiquer leur
17 terre aujourd’hui. Par contre je trouve injustifiée une quel-
conque indemnisation car la situation de guerre de l’époque
avait bouleversé les fondements du royaume. Je ne pourrai reti-
rer aux Mezag l’exploitation de la mine car seule leur famille a
le secret du feu, cependant je ne saurai méconnaître la propriété
des lieux aux Arthon. Ainsi je proposerai aux deux familles de
s’allier dans cet ambitieux projet avec les Arthon comme pro-
priétaires fonciers et les Mezag comme cerveau pensant. Peuple
du Dagantar j’espère que cette union saura inspirer les généra-
tions futures pour que d’un commun accord nous battissions les
fondements de notre civilisation. »


Une vague d’applaudissement se leva de l’assistance et on se
mit à scander « longue vie au roi ! ». Sans avoir écouté un brin
du discours, les gens dehors se mirent à ovationner le non du
roi.
D’un geste de la main, il invita solennellement les chefs des
deux familles à se joindre à lui et à se saluer.

« Puisse cette poignée de main symboliser la renaissance du
Dagantar. »
* * *
Mehonir Arthon n’était pas homme à apprécier les défaites.
Et en effet, il considérait comme une défaite le jugement rendu
par le roi. En vertu de quoi serait il réduit à une copropriété
avec une bande de brutes non civilisées réduites à donner forme
au métal ? Lui et sa famille était bien plus instruits, bien plus
civilisés que toutes les familles du Dagantar.
Il considéra avec étonnement l’émissaire que venait de lui
envoyer le roi. Celui-ci venait lui dire que le roi l’attendait ce
soir au palais pour dîner. C’était un privilège rarement accordé
que le roi dîne avec qui que ce soit. Pourquoi lui alors qu’il
venait d’être désavoué devant le royaume entier ? Décidément
ce nouveau roi était une énigme à lui tout seul. Pourquoi sem-
blait-il si peu intéressé par le pouvoir ? Pourquoi dégageait-il
tant de modestie alors qu’on l’avait vu vaincre Tengloth et son
armée. Quoi qu’il en soit, sa légitimité était à désirer car il avait
18 le sang d’Eromir, un étranger qui s’était imposé en Galastan. De
plus la famille la plus apte à diriger le Dagantar était la sienne
car elle était une des plus anciennes et plus raffinées qui soit.

« Vous direz au roi que je serai honoré d’être à sa table ce
soir », répondit-il à l’émissaire.
* * *
« Majesté ce gigot d’agneau est exquis ! »

D’une allure plutôt ronde, Mehonir Arthon était du genre à
apprécier les bonnes choses de la vie. La bonne cuisine en fai-
sait manifestement partie. Le temps avait forgé en cet homme
que les femmes trouvaient jadis séduisant, une mine assez sé-
vère sur des yeux perçants. Son crâne dégarni rappelait
l’homme intelligent et calculateur qu’il était. Depuis toujours, il
avait su tirer partie de toutes les situations. Commerçant, pro-
priétaire terrien, homme politique, il n’y avait aucune affaire au
Dagantar qui ne pouvait se faire sans qu’il n’y prenne part.
C’est lui qui avait eu l’idée d’acheter aux paysans du Gavor des
denrées alimentaires et de les vendre à prix d’or au Dagantar. Il
possédait quatre cinquièmes des étals de commerce de la cité et
les rares qui n’étaient pas sous son contrôle devaient lui payer
une sorte de taxe dont lui seul fixait le montant.
Azkamon et le roi avaient pris connaissance de cet état des
choses. A cet effet, il était préférable de composer avec ce der-
nier afin d’apaiser les diverses tensions pouvant jaillir à tout
instant, d’autant que le jugement rendu le matin ne lui était
guère favorable.

Artor ne comptait pas passer par quatre chemins :
« Je compte vous offrir un poste de conseiller spécial à ma
cour. »

Décidément ce roi savait alterner le chaud et le froid. Main-
tenant, il me propose un poste à ses côtés, se dit Mehonir. Lui
qui avait toujours eu l’habitude de manipuler les gens eut la
triste impression d’être manipulé à son tour. Mais dans quel but
le roi s’amusait avec lui comme ça ?
19
— C’est avec honneur mais non sans étonnement que
j’accepte ce poste majesté, rétorqua avec courtoisie Mehonir.
— Doit-on se justifier de vouloir s’entourer des personnes
les plus intelligentes du royaume, renvoya le roi ?
Mehonir était parti depuis dix minutes qu’Azkamon
s’empressât de présenter la situation au roi :
— Majesté avec cette nomination, vous avez gagné du
temps. Mais sachez que tôt ou tard un jour il faudra affronter cet
homme.
— Certes, répondit le roi, je garde mes ennemis près de moi
pour mieux les connaître.
* * *
Grana était la domestique personnelle de Milwë. Une ado-
lescente dans la fleur de l’âge issue d’une famille modeste. Sa
vie avait toujours été ponctuée de chagrin car très tôt, elle perdit
son père et ses deux frères aînés qui avaient été enrôlés de force
dans l’armée du Dagantar. A l’époque, pour survivre, sa mère
avait dû se résigner à faire la domestique dans une des plus
grandes familles de la cité : les Arthon. L’enfance de Grana
s’est donc déroulée dans les jardins et couloirs de la vaste de-
meure de Mehonir.
Ce soir, elle était restée un peu plus tard avec Milwë car le
roi dînait avec un convive important. Sa maîtresse aimait bien
sa compagnie car la jeune fille dégageait une telle innocence
qu’elle en devenait attachante.
— pourquoi est-ce que les habitants de cette cité n’aiment
pas les étrangers, demanda Milwë ?
— nous avons été repliés sur nous-mêmes pendant très long-
temps. Tout ce qui venait de l’extérieur était vu comme une
agression. Il faut excuser les gens maîtresse. La vie les a rendus
méfiants et désagréables. Vous verrez que sous peu ils vous
adopteront.
— Hélas, je n’en suis pas si sûre !
— On ne peut que vous aimer maîtresse une fois qu’on vous
connaît. Vous êtes quelqu’un de bien et de juste. Vous avez fait
pour moi plus que quiconque. Quand vous aurez un enfant,
vous verrez que le peuple vous acceptera. »
20
Les deux femmes papotèrent ainsi aussi souvent que
l’occasion se présentait. La vie de Milwë était si routinière
qu’être sa domestique personnelle offrait des privilèges particu-
liers. On avait accès à toutes les pièces du palais, on assistait
aux plus grandes cérémonies, on ne se voyait refuser aucune
faveur. A un tel point que la jeune fille était au courant de tout
ce qui se disait, se tramait, se faisait dans la cité.
Le roi régnait depuis deux ans déjà. Il avait initié les travaux
de réaménagement des cités de Gasthenbol et de Garlian, ce qui
eut l’effet de redonner du travail aux populations. Il fit vulgari-
ser les techniques d’agriculture. Une paix apparente régnait
partout et tous les ventres étaient pleins. C’est pourquoi, lors-
qu’elle apprit la nouvelle, elle n’y crut pas d’abord. Comment
pourrait-il en être ainsi ? Cela ne se pouvait. Grana avait un
oncle qui possédait une auberge dans la cité de Lozzled. Son
oncle et sa tante avaient deux enfants, un garçon, Isthéas et une
fille, la jeune Kiara. Comme à leurs habitudes, les deux enfants
aimaient s’adonner à des jeux de cache-cache dans l’auberge,
allant très souvent jusqu’à se dissimuler sous les lits des cham-
bres. Un jour qui semblait ordinaire, Isthéas alla se terrer dans
l’une des chambres alors que sa sœur le cherchait. Il vit trois
paires de pieds entrer dans la chambre et fermer la porte en
faisant un vacarme fou. Apparemment ils avaient l’air de se
disputer :
— Tu te rends compte, il veut nous lâcher alors que tout est
arrangé pour ce soir, tout est fin prêt.
— imagine-toi que ce soit un piège. Le roi est quelqu’un
d’intelligent, on ne pourra pas l’approcher si facilement.
— T’inquiète pas pour ça, il nous a dit que le roi sera assis
au sommet de la tour comme il le fait tous les soirs après avoir
dîné. Nous n’aurons qu’à le poignarder.
— Désolé, je ne le sens pas bien ce coup, je ne vous suis pas.
— Si tu ne nous suis pas dans ce coup, tu ne nous suivras
plus du tout.
Sur ces mots, une bagarre se suivit entre les trois personnes
et Isthéas vit tomber un des trois personnages. Les deux autres
s’enfuirent.
L’enfant traumatisé alla voir sa mère qu’il tint immédiate-
ment au courant. La femme se rappela alors les cadeaux que sa
21 nièce ne manquait pas de lui apporter. Entre les vieilles robes de
la reine et les restes de mets succulents confectionnés aux cuisi-
nes, Grana s’était montrée plus que généreuse avec eux. La
moindre des choses serait de prévenir au moins la jeune fille.
Quitte à elle de vérifier la véracité des propos d’Isthéas,
d’autant que le cadavre d’un inconnu gisait bien dans la cham-
bre indiquée par le jeune garçon.
* * *
Sa chevelure blonde et ses yeux bleus la rendaient encore
plus jeune qu’elle ne l’était, d’autant que l’air hagard qui mar-
quait ces traits à cet instant exprimait bien la gravité du
moment. Elle ne voulait pas ameuter la reine pour un canular
mais ne pouvait se permettre de garder un tel poids au cas où les
dires de l’enfant seraient vrais. Il ne lui restait qu’une chose à
faire : avertir la reine.
* * *
Milwë eut l’air encore plus apeuré en entendant le témoi-
gnage de l’enfant. Grana avait insisté auprès de sa tante qu’elle
laisse Isthéas parler devant la reine.
Azkamon, de passage au Dagantar, fut convoqué immédia-
tement par la reine qui s’empressa de le tenir au courant. Elle
savait que mieux que quiconque, Azkamon était la personne la
plus à même de l’aider.
— Quand est-ce censé avoir lieu, demanda le vieil homme ?
— Ce soir, répondit Grana !
Manifestement tout se déroulait comme Azkamon l’avait
prédit. En instaurant un état de droit et en vulgarisant certaines
connaissances, le roi ne s’était pas fait que des amis. Le tout
restait à savoir qui en était le commanditaire ? À qui profiterait
le plus la disparition prématurée du roi ? À beaucoup trop de
monde en fait ! C’est pourquoi, il fallait mettre la main sur ces
hommes. Aucune erreur ne devait s’immiscer dans le plan qui
naissait dans sa tête.
— Combien de personnes sont au courant, demanda le ma-
gicien ?
— il n’y a que moi, Grana, Isthéas et ses parents, rétorqua la
reine.
22 — Ma reine pour que mon plan marche il ne faudra parler de
ça à personne. Pas même au roi.
Azkamon savait que la reine approuverait, étant donné
qu’elle lui avait parlé du complot avant d’en parler à son mari.
* * *
Ce soir-là le roi dîna tout seul, même pas surpris
qu’Azkamon ne restât pas à Lozzled alors qu’il lui avait de-
mandé de passer la nuit au palais. Comme à son habitude, il se
retira dans sa salle de repos où il se mit à fumer une pipe avec
ce qui lui restait d’herbe d’Alcali. Le roi était assez content de
son règne, certes encore court mais déjà efficace, tant on consta-
tait à vue d’œil l’évolution de la vie de ses sujets. A un tel point
que les populations des royaumes voisins, dont le Gavor qui
était de plus en plus bousculé par des luttes intérieures, venaient
chercher du travail.
La salle de repos du roi était une pièce exiguë avec un faux
plafond. Une grande table ornait le centre de la pièce avec des
chaises placées tout autour. Une porte donnant sur une terrasse
était ouverte en permanence, ce afin de permettre au roi de
prendre de l’air.
La nuit était claire et belle grâce à Dirnon et Farwa, les deux
lunes de Varon qui brillaient ce soir-là de leurs mille feux. Les
étoiles scintillaient dans le ciel, telles des îlots d’un archipel
perdu et oublié au beau milieu de l’infinité de l’océan. Le roi
appréciait ces moments de solitudes où il pouvait contempler la
nature et méditer sur lui-même. C’était le seul instant de la
journée où il pouvait se consacrer à lui. Et pourtant, tout à coup,
quelque chose sembla le tracasser. Tout d’abord il le ressentit
comme un malaise, puis ça lui prit la respiration. Maintenant
tout était évident.
* * *
Frezac était devenu homme à tout faire au cours du temps.
Sa famille, originaire du Sud du Libendor, était venue s’installer
au Dagantar alors qu’il n’était qu’un petit garçon, fuyant une
querelle avec une famille de paysans. Toute sa vie durant, il
avait vu son père se faire ridiculiser par les gens de la cité à
cause de leur origine. Il avait dû quitter la maison familiale pour
23 ne plus avoir à supporter ces humiliations, vouant une haine
farouche aux habitants du Dagantar. D’abord, ses pas le menè-
rent au Gavor où il apprit à dresser les chevaux ainsi que
certaines techniques de guerre dans l’armée du roi Seymol. Un
jour, alors qu’ils patrouillaient dans une vallée proche du Da-
gantar, sa garnison subit l’attaque d’une poignée d’Orc qui les
décima tous, sauf lui. Les Orc avaient pour habitude de prendre
des adolescents ou des enfants pour les faire travailler en escla-
ves. Il fut conduit au Bortar où il apprit la langue des Elfs ainsi
que le langage du Bortar. Son maître n’était autre que le maléfi-
que Tengloth en personne. Il se comporta en fidèle serviteur et
fut très vite proche du trône de son maître, au château de Man-
gôk. Avec lui, Frezac apprit la magie maléfique au point de
devenir le maître de l’ordre des Tandrims. Cette distinction fit
qu’il dirigea, en secret, toutes les opérations maléfiques depuis
la forêt de Welchot où il avait élu domicile. Tengloth exploita
au mieux la haine que son serviteur portait contre le genre Hu-
main en général, contre le Dagantar en particulier.
A la chute du Bortar, quand Artor fit tomber Tengloth, Fre-
zac parvint à s’emparer du livre sacré de son maître, seul
vestige capable de faire régner un jour les forces du mal. Il se
savait suffisamment haineux du genre humain pour mettre un
jour en pratique ses connaissances contre l’Homme.
Il savait que plus que tout au monde, Mehonir Arthon aimait
le pouvoir et la richesse. Des hommes comme lui l’aideraient à
mettre à exécution son plan diabolique. La perspective d’une
mort imminente du roi le rendait plus que content.
* * *
Le faux plafond de la salle de repos du roi était assez large
des deux côtés pour cacher deux hommes sans même lever le
soupçon des convives. Deux heures auparavant, ils avaient su
que le roi dînerait seul dans cette pièce et irait se reposer sur la
terrasse comme il le faisait chaque soir. Ça faisait une demi-
heure qu’il se trouvait sur la terrasse du palais, le dos tourné à la
salle, assis sur un trône expressément placé là ce jour. On dis-
tinguait aisément sa noire chevelure dépasser du trône. Il tenait
sa pipe de la main gauche tandis que sa main droite semblait
caresser régulièrement sa barbe, preuve que le roi méditait.
24 D’une agilité surprenante, les deux hommes, d’un geste syn-
chronisé descendirent du faux plafond et se dirigèrent
silencieusement vers la terrasse. Leur indicateur leur avait dit
que le roi ne prenait jamais sa lame quand il allait dîner.
Un des hommes se précipita sur le roi, le saisissant par le
cou tandis que l’autre s’apprêtait à l’égorger avec sa lame. A ce
moment, une lumière éblouissante vint aveugler les deux assas-
sins. Cette lumière venait du roi. Les deux hommes lâchèrent
prise et le roi se leva, laissant tomber sa parure et on vit aisé-
ment qu’il portait une tunique blanche, une barbe blanche et une
perruque. C’était Azkamon. Entre ses jambes, il saisit son bâton
qui était bien dissimulé et paralysa les deux hommes avec un
sort.
* * *
Sans savoir comment ni pourquoi, le malaise du roi ne ces-
sait de croître. Certains faits anodins lui parurent tout à coup
étranges. Azkamon n’avait pas l’habitude de refuser son hospi-
talité. De plus il n’avait pas dîné ce soir dans sa salle habituelle.
Quelqu’un avait prétexté des travaux dans cette salle alors
qu’elle ne semblait pas en avoir besoin la veille.
Tout d’abord ce fut un bruit étouffé qui enleva Artor de ses
pensées. Il semblait que quelqu’un se faisait agresser. Mais où ?
Le roi se leva pour se mettre en position de défense. Scrutant
tous les recoins de la terrasse. Puis une lumière d’une vive
blancheur qui semblait venir de la terrasse au dessus finit par
fixer ses craintes. Quelqu’un se faisait agresser dans sa salle de
repos habituelle.
* * *
Le palais de Lozzled avait subi au cours du temps plusieurs
modifications. Chaque roi avait apporté sa touche architectu-
rale. A une époque où complots et trahisons étaient légions dans
le Dagantar, une tour avait été construite sur cinq niveaux. Cha-
que étage de la tour disposait de deux cellules pouvant contenir
chacune dix personnes. Au fil du temps, l’usage de ces cellules
a fort évolué, passant tour à tour de prison à cuisines puis en
salle de repos et enfin en salle à manger. Le dernier Régent du
Dagantar avait fait ajouter deux terrasses circulaires sur deux
25 niveaux faisant le tour complet de la bâtisse à cet endroit. Artor
aimait donc à se retrouver dans une de ces salles pour dîner et
apprécier l’immensité de la vue qui s’offrait à lui.
Azkamon avait eu le génie de changer la salle à manger du
roi, le faisant dîner juste en dessous. Puis il s’était déguisé et
avait pris la place du roi dans sa salle habituelle, sachant que ses
assaillants l’y attendaient.
* * *
Le roi n’en revenait pas. Il avait écouté Azkamon lui ra-
conter toute l’histoire. Sans la perspicacité du magicien et la
bonté de Grana, il serait un homme mort.
— Vous comprenez qu’il était primordial que je ne vous
mette pas au courant du complot. Toute méfiance de votre part
aurait pu rétracter les commanditaires.
— Je comprends Azkamon, et je vous en suis reconnaissant,
répondit Artor.
— Il nous reste à savoir qui leur a ordonné de vous tuer.
D’un pas commun, ils se rendirent dans la cellule où étaient
enfermés les deux hommes.
Ils étaient enchaînés bras et poings.
— Pour qui travaillez-vous, demanda Azkamon ?
L’un des deux hommes, celui qui semblait être le chef, prit
alors la parole :
— Vous vous doutez bien que celui qui a commandité tout
ça s’est assuré qu’on ne puisse pas l’identifier.
— que savez-vous de lui, demanda Artor ?
— ce que je sais c’est qu’il paie bien.
Azkamon prit alors un air très dissuasif :
— Dans votre intérêt, je vous recommande d’être un peu
plus coopératifs. Nous avons les moyens de vous faire parler,
croyez-moi.
Les mots du vieil homme contrastaient fort avec son allure
débonnaire et pacifique, et pourtant ils eurent l’effet escompté.
Le deuxième homme qui était resté jusque-là silencieux se mit à
pleurer. Son compagnon n’appréciant pas, lui lança des mena-
ces de mort.
— Je vais tout vous dire, je vais tout vous dire. » balbutia
l’homme entre deux sanglots.
26 Ce qui au départ ressemblait à un hoquet, s’accentua au fur
et à mesure que l’homme voulait dire un mot, à un tel point
qu’il ne récupérait plus son souffle.
— Détachez-le ! s’écria Azkamon dans un dernier élan.
Les trois gardes se hâtèrent sur les chaînes de l’homme. Az-
kamon les écarta d’un geste de la main. Quand il prit l’homme
dans ses bras, le malheureux saignait par tous les orifices de sa
tête. Il était secoué de spasmes réguliers. Son compagnon souf-
frait des mêmes symptômes.
Leur agonie dura environ cinq minutes, longues et atroces
durant lesquelles Azkamon avait eu beau essayer toute incanta-
tion, hélas rien ne marchait.
Azkamon n’aimait pas beaucoup ce qu’il venait de voir. Ce-
la ressemblait fort à un sortilège qu’il connaissait hélas fort
bien. Pouvait-il le dire au roi alors qu’on croyait toute forme de
force occulte vaincue ? Serait-il honnête avec lui-même s’il
n’en tenait pas un mot à Artor ? Il ne voulait pas que le roi se
disperse dans autre chose que la recherche du bien-être de son
peuple.
Depuis la chute de Tengloth, il avait attendu cette journée où
il devra sauver la vie d’Artor. Le seigneur Haman lui avait an-
noncé que la vie d’Artor allait être menacée par un complot. A
vrai dire, Azkamon, avait fini sa mission au Galastan. Il était
apparu plus de cinq siècles auparavant. Sa mission était de por-
ter secours aux descendants d’Eromir et de faciliter l’arrivée du
roi. Cette tâche accomplie, il n’aspirait plus qu’à se retirer. Il
avait passé des siècles à réparer les fautes des hommes dans des
guerres qui leur coûtèrent beaucoup en vie. Le Dagantar avait
trouvé son roi : Artor fils d’Alendor le vaillant, descendant
d’Almandir, descendant d’Astanor, descendant de Manzèn, fils
du roi Mantar, descendant de Tambal III, descendant d’Eromir
le roi Armon, fondateur du Dagantar, fils d’Idalgon, descendant
de Marzil, fils d’Edranzil, fils de Barezil le navigateur. Ce com-
plot déjoué, Artor pouvait maintenant se débrouiller sans lui.
* * *
Le plus dur après la chute du Bortar aura été de retrouver ses
repères. Il n’avait jamais envisagé de quitter son maître. Frezac
ne pouvait se rendre dans sa famille qui devait le croire mort,
27 d’autant qu’il n’avait pas spécialement envie de revoir son père,
cause de tous ses problèmes existentiels. Grâce à sa magie il
parvint à se construire un manoir avec l’aide de quelques Orcs
qui lui étaient restés fidèles. Il s’installa dans la petite forêt de
welchot, à la frontière du Libendor et du Gavor.
C’est là que deux semaines auparavant, il avait rencontré
Mehonir Arthon qui avait eu vent de l’existence d’un homme
étrange vivant dans une forêt non loin du Gavor. Mehonir savait
pertinemment que cette rumeur pouvait être fausse, ou encore
que l’homme étrange pouvait ne pas avoir de pouvoirs. Cepen-
dant, il ne pouvait s’empêcher de tenter une rencontre car de
tout temps, il avait toujours été fasciné par les forces occultes.
S’il existait un moyen quelconque de se débarrasser de ce nou-
veau roi, alors il le saisirait.
Frezac aimait des ambitieux comme Mehonir, prêts à tout
pour réussir. Il avait écouté avec attention les explications de
l’homme, se délectant de cette situation fort paradoxale. Un
puissant seigneur du Dagantar venait le supplier à genoux de
l’aider à se débarrasser du roi.
— Qu’est-ce que je gagne à vous aider, demanda le sorcier ?
— En tant que futur roi du Dagantar, je vous ferai mon bras
droit, avec la moitié de tous les biens pris lors de nos futures
conquêtes. Mon ambition ne se limite pas qu’au Dagantar, je
veux régner sur le Galastan entièrement.
Décidément, cet homme, qui jadis l’aurait méprisé lui et sa
famille, le suppliait. A vrai dire, il arrangeait bien ses ambitions
personnelles. Pour qui est-ce qu’il se prenait ? Il pensait vrai-
ment que Frezac l’aiderait sagement à prendre le pouvoir et
ensuite le laisserait diriger tout seul ? On ne pactise pas avec le
mal, c’était la première erreur de Mehonir. La seconde était de
faire confiance au sorcier. Au final, pourquoi ne pas laisser faire
les choses jusqu’à ce que Mehonir prenne le pouvoir et ensuite
l’évincer.
— Assassiner le roi n’est que la première étape. Il faudra en-
suite renverser toute autorité des autres grandes familles et
assassiner les descendants de Verohin, les seuls à même de
réclamer la royauté du Dagantar après les Mantarains. Ensuite,
je dresserai pour vous une armée qui viendra vous faire roi du
Dagantar. Dans deux semaines, trois hommes viendront dans la
cité tuer le roi. Il faudra que ça se fasse dans le palais pour que
28 tout le monde croie à une mutinerie de l’intérieure. Vous ne
devrez en aucun cas être vu avec ces trois hommes. C’est pour-
quoi votre indicateur de l’intérieur se chargera de les renseigner.
* * *
La vue de la Cité Dorée disparaissait au fur et à mesure der-
rière les montagnes. Azkamon n’était pas du genre à se
retourner et contempler une dernière fois cette majestueuse cité.
Quelques heures auparavant, il avait fait ses adieux à Artor.

« Je vous souhaite une longue vie majesté. Puisse votre des-
cendance se perpétrer et régner éternellement sur les terres du
Dagantar. Je me dois de m’en aller au-delà des terres visibles
car c’est l’accomplissement de mon œuvre sur cette terre. J’ai
été honoré d’avoir été choisi pour vous servir. Méfiez-vous de
ceux qui veulent le plus le pouvoir. Je pense à certains de vos
conseillers qui ne manqueront pas de vous poignarder dès qu’ils
le pourront. Ne faites pas du bruit sur le complot déjoué. Ceux
qui l’ont commandité n’attendent que ça. Ils veulent voir votre
autorité sapée dans le royaume. Ne faites pas douter votre peu-
ple, ils ont encore besoin de vous. Rendez justice. Qu’il n’y ait
ni d’oppresseur, ni d’opprimé. »

Artor respectait Azkamon plus que quiconque. Il savait qu’il
perdait là un véritable allier. Seulement, il ne pouvait rien pour
le retenir.
— Je ne vous oublierai jamais mon ami. Toutes ces années à
vos côtés m’ont appris une chose : l’espoir est une rivière qui ne
doit jamais tarir dans nos cœurs.
Sur ces belles paroles, les deux hommes se firent leurs
adieux dans une longue accolade. Et ce fut la dernière fois que
les deux individus se virent. Azkamon faisait partie des sept
sages qui avaient peuplé le Galastan en premier. Ils avaient eu
le privilège de vivre au-delà des terres visibles, sur une terre
interdite aux Hommes, aux Elfs et aux Nains. Il était sorti quel-
ques siècles plus tôt de sa retraite pour porter secours aux
descendants d’Eromir. Ce n’est que logiquement qu’il s’en al-
lait, le cœur gros, car il savait que dans un futur proche, des
évènements prendront part au Galastan, et que son aide aurait
29 été une fois de plus indispensable. Mais il savait aussi que le
terme de sa vie aux côtés du roi Artor était arrivé.
* * *
« Pourquoi sommes-nous sans nouvelles ? »
La voix de Mehonir peinait à dissimuler un malaise évident.
Trois jours s’étaient écoulés depuis le complot et rien n’était
sorti du palais, pas un bruit, pas une plainte. Et le roi était tou-
jours au trône. D’ordinaire, quand un complot était mis à jour,
on exécutait sur la place publique les traîtres. Mais cette fois-ci,
il n’en était rien. A chaque fois que le roi le regardait ou qu’un
émissaire de celui-ci venait le chercher à la maison, il lui coulait
des sueurs froides. Cette situation devenait intenable.

« N’ayez crainte seigneur Mehonir. Le roi n’a aucune preuve
contre vous. Ces hommes ne connaissaient même pas votre
nom. De plus, j’avais une solution de rechange au cas où ils
seraient forcés de dire la vérité. Toute personne à mon service
ne peut me trahir. Cette épreuve a été très utile. Elle nous a
montré que le roi n’est pas si vulnérable qu’on pourrait le
croire. Il est encore entouré de personnes de confiance. Notre
tâche ne sera pas facile. Nous allons nous faire oublier pendant
un temps. Notre meilleur allier est le temps. Nul n’en vient à
bout. Laissons les choses se faire jusqu’à ce qu’un jour un évè-
nement particulier vienne nous donner un coup de pousse. Ne
venez plus jamais me voir ici, je saurai vous contacter au mo-
ment venu. »
* * *
Le règne d’Artor fut prospère et bénéfique pour le Dagantar.
La sécurité dans tout le royaume était désormais restaurée.
30


Chapitre 2
La fuite



Depuis le décès du roi, il régnait une ambiance étrange chez
Mehonir qui recevait sans cesse des personnages douteux. La
mort du roi suscitait à la fois des inquiétudes et des interroga-
tions. Qui lui succéderait en attendant la prise de pouvoir de son
fils qui n’était encore âgé que de cinq ans ? Certains proposè-
rent une régence du pouvoir qui serait déléguée à un sage du
royaume. D’autres ne voyaient pas ça d’un bon œil car la der-
nière régence avait été un échec.
Cette aubaine, prédite vingt années auparavant par Frezac,
venait enfin se réaliser. Tout avait été planifié et calculé par le
sorcier. Une fois le roi mort, le prince et la reine devaient être
exécutés à leur tour. Tout devait se passer ce soir. Mehonir avait
été contacté et des hommes lui apportaient des instructions cha-
que soir. Martha était une de ces femmes qui avaient travaillé
toute sa vie pour un même maître, au point de connaître ses
habitudes. Elle savait que lorsque son maître recevait des
convives dans le salon bleu, il ne fallait en aucun cas les déran-
ger. Seulement, cette femme avait toujours détesté son maître
qui, des années avant avait augmenté le loyer de leur ferme dans
la pleine centrale, obligeant ainsi Martha à travailler, sachant
que son pauvre mari et ses deux fils venaient d’être enrôlés dans
l’armée. Tous les trois trouvèrent la mort lors de l’attaque de
Gasthenbol. Ce poste de servante chez ce vil personnage la
répugnait plus que tout au monde mais seulement, il lui fallait
venir à bout pour aider sa fille unique. C’est tout ce qui lui res-
tait.
Le château des Arthon était une bâtisse de plusieurs siècles.
Elle avait été la première demeure des fondateurs de Lozzled.
Elle avait été construite à l’époque des attaques. Les murs à
l’extérieur étaient faits en roche dure tandis qu’à l’intérieur les
pièces étaient séparées par des cloisons en bois dur, ornées de
31 belles fresques sculptées à même la matière. Sur trois niveaux
différents, le premier était constitué des salons de travail et des
salles à manger ainsi que des cuisines. Le niveau supérieur
constituait les appartements des maîtres. Le dernier niveau était
celui des domestiques. A force de solitude et de misère, Martha
s’était résolue à habiter chez les Arthon. Elle avait une chambre
qu’elle partageait avec Clara, une jeune fille naïve mais gentille
avec des tâches de rousseur qui lui donnaient tout le temps l’air
innocent. La jeune Clara qui s’était amourachée d’un jeune
homme de la cité ne passait quasiment jamais ses soirées dans
sa couchette. Laissant ainsi Martha dans sa cruelle solitude.
Pour fuir la fraîcheur de l’hiver qui se ressentait dans ces cham-
bres de bonnes mal isolées, elle aimait à rester tard le soir dans
les cuisines, profitant du poêle encore chaud. Si le château des
Arthon avait encore belle allure, certains travaux auraient tout
de même été nécessaires. Les cloisons de bois avaient, au cours
du temps, été rongées de l’intérieur par les termites. Elles ne
tenaient plus que grâce à deux plaques de bois séparées du vide
de l’air. De temps en temps si on collait l’oreille aux cloisons,
on pouvait entendre des conversations qui avaient lieu à
n’importe quel endroit du niveau sur lequel on se trouvait. Le
silence de la nuit accentuait encore plus ce phénomène.
Surprise de voir que son maître recevait à une heure si tar-
dive, elle prêta l’oreille pour essayer de saisir ce qui se tramait.
Au fil des années, elle avait déjà capté des conversations entre
des invités et son maître. Elle savait que celui-ci était un aigri
qui détestait le roi. Cependant, elle ne comprenait pas que ce
dernier l’ait fait conseiller personnel. Elle en avait parlé plu-
sieurs fois à sa fille qui travaillait au palais. Cette dernière en
referait souvent à la reine mais rien n’était fait.

« Tout doit se faire ce soir. Notre maître a déjà tout prévu.
Ils doivent tous mourir » la voix était grave.
« Tout est prêt. Mes hommes se sont occupé des derniers fi-
dèles du roi. Ils ont tous été assassinés ce soir. Personne ne
pourra plus vous empêcher de les tuer. Le chemin vous a été
ouvert, le palais est à vous. Si votre maître l’avait accepté, je me
serai chargé personnellement de la reine et de son fils. Je ne
comprends pas pourquoi c’est vous qui devez impérativement
32 vous en charger. » Mehonir parlait posément. Pesant chaque
mot qu’il disait.
« Cet enfant est spécial. Il ne suffit pas de le tuer avec un
poignard. Il faut une lame spéciale et un rituel doit être mené
pour nous assurer de sa mort. » Ces mots glacèrent le sang de
Mehonir. Dans quoi s’était-il lancé finalement ? Depuis quand
tuer un enfant de cinq ans relevait-il de la magie ?
Mehonir n’était pas le seul à être stupéfié par ces mots. Mar-
tha avait tout entendu des cuisines. Un complot visant à
assassiner la reine et son fils était mis en route. Tout devait se
passer ce soir. Que devait-elle faire ? Que pouvait-elle faire ?
Les choses se mélangeaient dans sa tête. Elle devait agir ! Sans
savoir où elle eut cette force, elle se précipita vers les écuries,
pas du tout préoccupée de se couvrir en cette froide nuit d’hiver.
Elle trouva Clara et son amoureux Kapsir qui étaient couchés
dans le foin.
— Que se passe-t-il dame Martha ? interrogea la jeune fille,
voyant l’air affolé de la dame.
— Aidez-moi je vous en prie… aidez-moi ! répondit la
femme.
— Qu’est ce qui ne va pas madame ? enchaîna Kapsir.
— Ils vont tuer la reine et le prince. Je les ai entendus dans
le bureau du maître. Je dois les en empêcher.
— Nous allons vous aider madame, répondit le jeune
homme.
— Un cheval, il me faut un cheval. Nous devons arriver
avant eux.
— Reste ici Clara. Je vais avec dame Martha.
En guise d’adieux, la jeune femme fit un baiser sur le front
du jeune homme, comme pour conjurer tous les mauvais sorts
qu’il pourrait rencontrer en chemin.
* * *
Kapsir Murthins était issu d’une grande famille de guerriers.
Ses ancêtres s’étaient toujours battus aux côtés des rois. Ils
avaient gardé la citadelle à l’abri des assaillants pendant des
siècles. Comme tous les hommes de sa famille, il maniait très
bien les armes. Il avait été de plusieurs batailles de par le passé.
Descendant de Clermanon, le frère d’Almandir, lui aussi était
33 un Mantarain. Il avait des qualités particulièrement enviables.
D’une grande taille avec un torse musclé, il avait une force sur-
humaine. Un front plat et des yeux bleus sous des sourcils fins
faisaient de lui un bel homme. Ses longs cheveux noirs étaient
attachés derrière et sa barbe lui donnait un air plus âgé. Il avait
tendance à plaire aux femmes. Il ne savait pas que ce soir son
père et son frère aîné avaient été empoisonnés dans leur nourri-
ture par les hommes de Mehonir. Lui avait la chance d’être
encore en vie parce que ce soir, il avait eu rendez-vous comme
toujours avec la jeune Clara dans les écuries de son maître.
* * *
De là où ils étaient, Mehonir et ses convives entendirent le
fracas d’une porte qui se brise. A peine ouvrit-il les rideaux,
qu’il vit un homme et une femme sur une monture sortir des
écuries et franchir les portes du château. En une fraction de
seconde, il comprit ce qui venait de se passer. Quelqu’un avait
eu vent de ce qui se tramait et allait avertir la reine. Il ne fallait
pas que cela arrive. Il ameuta ses gardes qui se précipitèrent
derrière. Les hommes de Frezac comprirent qu’il était temps de
se mettre dans le bain. A leur tour, ils montèrent leurs chevaux
et se lancèrent à la poursuite des fuyards qui, de toute manière,
les conduisaient déjà au palais.
* * *
En tant qu’elfe, Milwë avait encore des pouvoirs, bien
qu’ayant renoncé à la royauté dans son peuple. Elle pressentait
depuis deux jours l’imminence d’une tragédie. Quelque chose
allait se passer contre elle ou contre son fils. C’est pourquoi ce
soir-là, malgré l’heure tardive, elle ne dormait pas. Elle veillait
sur Eraclède qui dormait paisiblement. Grana à ses côtés avait
aussi compris la gravité de la situation. De plus, les injonctions
de sa mère toutes ces années trouvaient un sens maintenant. Le
roi étant invulnérable de son vivant, il fallait attendre sa mort
pour frapper sa descendance et faire chuter le Dagantar. Les
deux femmes étaient donc là, dans cette pièce éclairée à la seule
lueur d’une bougie qui projetait leurs ombres sur les murs
blancs de la salle.
34 * * *
Leur monture chargée doublement les retardait fortement,
d’autant que les poursuivants se rapprochaient de plus en plus.
Kapsir donna les reines du cheval à Martha.

« Je vais les retarder. Allez-y et ne vous retournez pas. »

Le jeune homme sauta du cheval en pleine course, profitant
d’un virage à angle droit afin de ne pas être vu par ses poursui-
vants. Des guirlandes portant le sceau du Dagantar traversaient
la ruelle comme il était de coutume un an après la mort du roi.
Kapsir se saisit d’une d’entre elles, l’arrachant au poteau sur
lequel elle était fixée. Il se cacha avec ce bout de guirlande dans
sa main, solidement cramponné, tandis que l’autre bout était
fixé à la toiture d’une maison. Avec l’obscurité, la guirlande
était impossible à voir. Les chevaux des hommes de Mehonir se
heurtèrent aux guirlandes, renversant ainsi leurs cavaliers. Aus-
sitôt Kapsir se précipita sur eux, assénant le premier homme
qu’il vit d’un coup de pied. Il sortit son épée et trancha la gorge
des deux autres en un coup d’éclair. Malgré sa forte corpulence,
Kapsir était d’une rapidité d’exécution effrayante. Son jeu de
jambe et ses mouvements étaient si bien synchronisés qu’on
aurait cru à une danse. Trois hommes, épées aux mains le me-
naçaient. Sans dire mot, le premier se jeta sur lui. Et un échange
de coup d’épée qui dura environ une dizaine de secondes s’en
suivit. Un des assaillants le surprit de dos, le saisissant par le
cou, tandis qu’un autre lui envoya un coup d’épée, visant la
tête. Le jeune homme eut la très bonne idée de se courber,
voyant la lame passer juste au-dessus de ses cheveux, décapi-
tant ainsi l’homme qui le tenait par-derrière. D’un bon Kapsir
réussit à planter sa lame dans le ventre du décapiteur. Le troi-
sième homme affolé prit la fuite dans le sens inverse. On
entendait approcher les hommes de Frezac. Le trot régulier de
leurs chevaux résonnait de plus en plus fort. Kapsir prit un des
chevaux de Mehonir et se lança en direction du palais.
* * *
35 La vie d’un garde de la citadelle était bien monotone depuis
le règne d’Artor. Elle était essentiellement basée sur des rondes
régulières autour du palais ou des missions de reconnaissance
dans les cités voisines du royaume. Ce soir-là, les gardes qui
étaient postés à l’entrée du palais avaient des raisons de trouver
le temps long. Non seulement il ne se passait quasiment jamais
rien, mais en plus il faisait froid. La neige encore fraîche recou-
vrait le paysage de son manteau blanc. De temps en temps, on
entendait des hurlements de loups dans la plaine voisine. Il fal-
lait trouver de quoi s’occuper l’esprit, l’alcool étant interdite et
les jeux de cartes prohibés au sein de l’armée. L’arrivée de cette
femme avec l’air affolé offrait ainsi une belle perspective
d’occupation. Plus on la retiendrait, moins on s’ennuierait.
— Halte ! qui va là ? s’écria un des gardes.
— Je suis Martha Gizeh et ma fille travaille pour la reine,
répondit la femme. Je dois absolument voir la reine. C’est une
question de vie ou de mort.
— Cette dame veut voir la reine à une heure du matin, en-
chaîna un autre garde.
— Ah ah ah ah, reprirent-ils tous en chœur.
— Je viens avertir la reine que son fils et elle courent un
grave danger ce soir, reprit Martha. Je vous en prie ce que je
vous dis est vrai. Laissez-moi passer.
Décidément, cette femme d’apparence normale avait bien de
quoi intriguer les gardes. Soit était-elle folle, soit elle avait rai-
son, et là ce n’était plus drôle mais grave.
Un des gardes qui n’avait encore rien dit s’avança. A
l’apparence de ses vêtements on pouvait distinguer qu’il était le
Capitaine de la garnison.
— Il est tard madame, personne ne peut rentrer dans le pa-
lais.
— Vous devez faire une exception, reprit-elle de plus belle,
la respiration de plus en plus accélérée. Ils sont juste derrière
moi, ils me poursuivent.
Au même moment Kapsir apparut sur son cheval lancé au
triple galop. Heureusement un des gardes le reconnut tout de
suite.
— C’est le seigneur Murthins, s’écria-t-il.
36 Kapsir faisait partie d’une des garnisons d’élite du royaume.
Aussi, était-il bien connu dans l’armée. Restant sur son cheval,
il s’adressa au chef des gardes :
— Des hommes veulent assassiner la reine et le prince. Il
faudra les en empêcher. Ils arrivent juste derrière.
Prenant Martha par la main et l’exhortant à monter sur son
cheval avec lui, il enchaîna :
— Où se trouvent les appartements de la reine ?
— Dans l’aile Sud, répondit un des gardes.
Sur ces mots, il se dirigea vers l’entrée principale de la bâ-
tisse qui donnait sur la salle publique. Abandonnant le cheval à
l’entrée ils traversèrent la grande salle pour ouvrir la porte à
l’autre bout, tombant ainsi sur un jardin intérieur. Ce jardin était
le cœur du palais. Les quatre ailes avaient été construites autour.
Ils montèrent les marches qui conduisaient aux appartements
alors que Kapsir sentait le danger s’approcher de plus en plus à
l’arrière. Sans trop savoir comment ni pourquoi, il arrivait à
ressentir l’énergie maléfique que dégageaient ces individus,
comme s’il avait affaire à des magiciens plutôt qu’à des soldats.
* * *
Elle, d’ordinaire si calme, devenait de plus en plus hystéri-
que. Sans savoir pourquoi, Milwë souleva son enfant qui
dormait encore et sortit de la chambre avec Grana derrière elle.
Quelque chose de mal approchait et elle ne pouvait se permettre
de rester là, immobile et rien faire.
Il fallait quitter le palais à tout prix, fuir Lozzled et peut-être
même le Dagantar. Elle était prête à tout sacrifier pour sauver la
vie de son enfant. C’est tout ce qui lui restait désormais dans
cette terre du Galastan. Au détour du couloir, elles tombèrent
nez à nez sur Kapsir et Martha. Sans avoir l’air surpris, Milwë
s’arrêta net.
— Ils arrivent, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit Kapsir. Il ne faut pas rester ici.
Martha prit sa fille dans ses bras dans un réflexe protecteur
d’instinct maternel, contente de voir que celle-ci était sauve.
— C’est le seigneur Arthon qui les envoie, dit-elle. Je les ai
entendus c’est pourquoi je suis venue vous avertir.
37 — Il faut aller aux écuries prendre des chevaux, dit Grana
d’une voix sûre.
La jeune fille qui avait toujours côtoyé des malheurs n’avait
pas l’air appeurée par le danger.
Les écuries se trouvaient au premier niveau de l’aile Est. Il
fallait donc redescendre dans le jardin central pour y accéder.
Chaque aile était un bâtiment rectangulaire de trois niveaux. Les
escaliers se trouvaient au centre. Tous les quatre se dirigèrent
alors vers les escaliers qu’ils descendirent, Kapsir ouvrant la
marche et Milwë qui portait toujours Eraclède se tenait en ar-
rière. A peine eut-il franchi la dernière marche que Kapsir vit
leurs poursuivants. Ils étaient trois. Portant chacun une longue
tunique mauve flanquée à l’avant d’un sceau qu’il ne connais-
sait pas. Leur taille était impressionnante. Kapsir qui était certes
grand aurait été ridicule à côté d’eux. Une capuche cachait leur
tête, empêchant ainsi de distinguer leurs visages. Ils avaient
leurs épées dégainées et avançaient d’un pas lent mais sûr. Kap-
sir ne voulait pas se risquer à les affronter alors qu’il avait trois
femmes et un enfant avec lui. Il eut tout de même le temps de
repérer un poteau à l’emplacement stratégique.
— Remontez ! vite !
Ils remontèrent les marches jusqu’au troisième niveau.
Le jeune homme avait repris la tête de file. Des fenêtres
donnaient sur la cour intérieure. Il fallait trouver la pièce qui
donnerait sur le poteau repéré.
— Arrêtez-vous ! dit Kapsir.
Il venait de s’arrêter devant une vallée maudite.
— Cherchez-moi une corde !
Il venait de s’adresser à Grana. La jeune fille disparut dans
les couloirs qu’elle connaissait bien. Quand il mit le nez dans le
jardin, Kapsir avait remarqué un poteau placé entre les écuries
et l’aile Sud. Ce poteau avait une barre latérale à son sommet
qui le traversait de part en part, donnant à l’ensemble une allure
de T géant. Une corde pouvait s’enrouler aisément autour de la
barre.
Kapsir asséna des coups d’épaules et de pieds et finit par en-
foncer la porte. Il se précipita vers la fenêtre de la pièce qui était
une chambre de domestiques. Les pauvres furent réveillés par le
fracas de la porte qui venait de se briser. Sans leur lancer le
moindre regard, Kapsir se précipita vers la fenêtre de la pièce. Il
38 avait vu juste : le poteau était bien en face et l’écurie aussi. Son
idée était d’attacher une corde sur la barre et de se jeter dans le
vide pour atterrir dans l’écurie.
— Sortez d’ici, allez-vous en, loin !
Il venait de s’adresser aux deux domestiques, daignant enfin
les considérer. Ceux-ci ne se firent pas prier pour mettre à exé-
cution l’ordre de cet inconnu fort et violent. Au passage un des
domestiques sembla reconnaître la reine.
— Majesté qu’y a-t-il ?
— Je vous ai dit de fuir ! rétorqua Kapsir d’un air furieux
sans même avoir laissé à la reine la politesse de répondre.
Cette fois-ci, ils disparurent par la porte, croisant au passage
Grana qui tenait à la main une corde. Sans attendre qu’elle la lui
tende, Kapsir l’arracha presque des mains de la fille. Il ouvrit
les volets de la fenêtre. Le froid s’immisça tout à coup dans la
pièce, provoquant un frémissement brusque de l’enfant qui se
réveilla dans les mains de sa mère. Celle-ci le recouvrit d’une
couverture qu’elle prit sur le lit. Dehors il s’était mis à neiger à
nouveau.
Kapsir lança la corde qui ne s’enroula pas suffisamment sur
la barre. Il s’essaya une seconde fois, sans succès. Il n’avait pas
assez d’espace pour bien lancer la corde. Grana comprit ça tout
de suite et vint à la rencontre de Kapsir :
— Lancez-moi ! dit-elle au jeune homme.
— Que dites-vous ? répondit-il sur un air hésitant. Il avait
peur de savoir où elle voulait en venir.
— Nous n’avons pas le temps ! je vous ai dit de me lancer.
Je pourrai m’agripper sur la barre et attacher la corde.
Cette fois-ci, il sut qu’il avait bien compris où elle voulait en
venir. Cette idée était folle. S’il ne la lançait pas assez fort elle
tomberait à terre. Même si la neige amortissait le choc, la chute
serait quand même mortelle car il y avait plus de vingt-cinq
pieds de haut. S’il la lançait trop fort, elle s’écraserait sur le
poteau. Et pourtant c’était la seule solution. Elle était légère et
souple. Ni Martha, ni Milwë, ni Eraclède ne pouvaient
s’agripper à ce poteau. C’est pourquoi il fallait à tout prix que
quelqu’un aille fixer la corde. Cette fille était vraiment coura-
geuse.
Sans dire un mot, il la prit par le col de sa robe et le bas de
son dos.
39 — Accrochez-vous !
Il ne fallait surtout pas se manquer, il y avait bien quinze
pieds entre la fenêtre et le poteau. Il cala sa cuisse gauche sur le
rebord de la fenêtre et la lança d’un seul geste vers le poteau.
Elle atterrit juste sur le poteau mais l’humidité et le froid de la
neige qui tombait l’empêcha de s’agripper solidement. Aussi,
elle glissa de quelques coudées en dessous de la barre, se re-
trouvant au milieu du poteau. Elle essaya de grimper mais le
bois avait trop de givre. Pendant ce temps les trois hommes
avançaient. Ils étaient dans le couloir. Leurs ombres visibles de
la chambre grossissaient affreusement au fur et à mesure qu’ils
s’approchaient. Kapsir eut une idée :
— Je vous envoie la corde ! hurla-t-il vers Grana.
La jeune femme était épuisée par son effort à tenir sur une
poutre givrée au beau milieu d’une cour enneigée. Elle avait un
bras autour du poteau et l’autre déployé vers le haut, esquissant
son intention veine à vouloir se hisser au dessus. Les deux jam-
bes fortement croisées en ciseaux autour de la poutre.
Joignant le geste à la parole, Kapsir lança la corde sur la
barre. Celle-ci fit un tour. Son bout se trouvait dix pieds au-
dessus de la main déployée de Grana. Au prix d’un effort sur-
humain, la jeune fille parvint à s’y accrocher, d’une main
d’abord, puis lâchant le poteau de son autre main, elle se mit à
tanguer dans le vide, accrochée d’un seul bras à la corde. Elle
envoya la main libre vers la corde, juste au-dessus de l’autre et
commença ainsi à grimper. Quand elle parvint au niveau de la
barre elle s’agrippa à nouveau au poteau. Elle fit un triple tour
de la corde qui dépassait sur la barre et noua le reste d’un nœud
solide. Il fallait sauver la reine et le prince en premier lieu. D’un
geste empressé Kapsir s’adressa pour la première fois au jeune
garçon :
— Mon prince je vais vous attacher fortement à votre mère.
Elle va traverser la cour par cette fenêtre sur cette corde.
Il montra la corde à l’enfant. N’ayez pas peur tout va bien se
passer. Sans attendre la réponse de l’enfant il prit des morceaux
de tissus sur le lit qu’il noua à l’enfant et à la mère.
— Ayez confiance majesté. Cette fois il parlait à la reine.
Vous n’aurez qu’à vous balancer sur cette corde de cette fenêtre
à l’écurie en face. Tant que vous n’êtes pas dans l’écurie ne
lâchez pas prise. Venez.
40 Il tendit la corde à la reine qui était montée sur le rebord de
la fenêtre.
— Allez-y !
La reine se jeta dans le vide, passa près de Grana et continua
sa voltige jusqu’aux écuries. Elle atterrit sur le foin, son fils
toujours attaché à elle. Rapidement elle prit la corde qu’elle
relança de toutes ses forces vers Grana qui se chargea de récep-
tionner et de la lancer à Kapsir. Martha se précipita à son tour
dans le vide pour tomber sur le foin sec des écuries. La reine
avait déjà trouvé un attelage et deux chevaux. Il ne restait plus
que Kapsir et Grana. Martha renvoya la corde à Grana. Il fallait
leur faire gagner du temps. Kapsir le savait. Seulement il ne
pouvait se résoudre à les laisser livrées à elles-mêmes dans cette
nature sauvage. Et pourtant c’était le seul moyen de les sauver
en leur donnant de l’avance.
— je vous les confie, dit-il à Grana. Je vais essayer de vous
faire gagner du temps. Partez maintenant.
La jeune femme resta stupéfaite. Elle eut une soudaine admi-
ration pour ce jeune Capitaine qui, au péril de sa vie, était en
train de les sauver.
— Bonne chance seigneur Murthins !
Les trois hommes étaient maintenant à hauteur de la porte.
— Partez !
Ce fut ses dernières paroles à Grana. Il referma la fenêtre en-
trouverte.
La jeune fille, corde en main, se jeta à son tour dans le vide.
Elle rejoint sa mère et la reine qui avait bien apprêté l’attelage.
Sans dire un mot elle prit les reines et lança les chevaux. Elles
passèrent devant les corps inanimés des gardes. Les choses
étaient vraiment graves. La charrette descendit la pente, zigza-
gant dans les étroites ruelles de la cité. Ce soir-là, Mehonir
Arthon avait placé ses hommes à la grande porte de la cité. Jus-
que-là son plan avait magnifiquement bien marché. Il avait su
profiter d’une manœuvre importante de l’armée aux frontières
du royaume. L’empoisonnement de Galak Murthins, père de
Kapsir, faisait d’une pierre deux coups. Non seulement il écar-
tait Mehonir de son plus grand adversaire vivant à ce jour, mais
en plus cette brusque disparition aurait l’effet de dérouter
l’armée.
— Nous ne passerons jamais ! s’exclama Martha.
41 Elle venait d’apercevoir les hommes de son ancien maître,
adoptant une attitude menaçante à la vue d’une charrette sus-
pecte qui descendait à toute allure. Grana, au lieu de ralentir la
cadence gardait la même vitesse. Cette folie les conduisait tout
droit à la mort. Si elles passaient la barrière placée par les
hommes de Mehonir, il restait encore la grande porte juste der-
rière. Vu leur vitesse, le choc serait mortel. Elles n’étaient plus
qu’à une dizaine de pieds de la première barrière. Quelques
secondes avant le premier choc. Les hommes de Mehonir
s’écartèrent tout seuls en voyant la charrette foncer ainsi. Un
dixième de seconde avant le choc Milwë se leva brusquement et
écarta les bras en prononçant des mots en Elfique. Il eut comme
une onde de choc qui se propagea autour de la charrette, ba-
layant tout sur son passage. Les hommes s’étaient brisés sur les
flancs des murs et des habitations. Leur barrière éparpillée.
Même le grand portail était à terre.
* * *
Grana aux rênes, sa mère à ses côtés, Milwë et son fils à
l’arrière. Elles avaient chevauché ainsi toute la nuit et tout le
jour suivant en direction du Gavor. Il n’était pas du tout ques-
tion de chercher de l’aide dans une ville du Dagantar. Les
espions de Mehonir y étaient légions. Les trois femmes ne sa-
vaient pas qu’elles avaient à se méfier d’un ennemi encore plus
dangereux que Mehonir. Frezac, en plus de disposer
d’Hommes, d’Orcs et de créatures de tout genre, il avait la ma-
gie pour lui.
Eraclède avait froid et faim. Sa mère eut beau le consoler,
cet enfant d’à peine cinq ans ne pouvait résister d’avantage. Il
perdait des forces à vue d’œil. Peu à peu il tombait dans une
forme de sommeil qui l’engourdissait. Une secousse arracha les
passagers à la charrette.
— Que s’est-il passé ? demanda Martha à sa fille.
— On a roulé sur une pierre.
La jeune fille arrêta net la charrette. Elle descendit pour aller
voir la roue endommagée.
— Tout le monde descend ! dit-elle.
La roue avait pris une telle secousse que l’essieu de la char-
rette à cet endroit était cassé en deux.
42 — Que fait-on ? demanda Milwë.
— On détache les chevaux et on abandonne la charrette, ré-
pondit Grana.
* * *
La ville de Gire était devenue un carrefour important.
D’abord simple campement de chasseurs puis lieu de repos des
voyageurs, la cité avait vu fleurir au cours du temps tous les
genres de commerces possibles. Marchands de blés côtoyaient
pêcheurs, cultivateurs et artisans. Chacun cherchait à vendre sa
marchandise. Les clients étaient essentiellement des commer-
çants du Dagantar et du Gavor. La plupart travaillaient pour
Mehonir Arthon. Les auberges et les pubs pullulaient.
— Une chambre pour trois s’il vous plaît !
Grana venait de s’adresser à un aubergiste. L’homme la
considéra avec étonnement. Grana n’avait manifestement pas
l’allure d’une commerçante.
— Vous avez de quoi payer ? demanda l’homme.
Ce dernier portait une barbe grisonnante qui faisait penser à
un sorcier. Sans dire un mot, la jeune femme posa sur la table
une bourse qui contenait des pièces d’or. L’homme esquissa un
geste empressé pour saisir la bourse mais Grana la retira fer-
mement.
— La chambre ! dit-elle sans sourciller.
Il était courant dans cette ville que des individus malveillants
abusent de femmes vulnérables. Pour une gamine, pensa
l’homme, elle ne se défendait pas trop mal. Résigné, l’homme
les mena jusqu’à la porte d’une des chambres du premier ni-
veau. En partant il ne manqua pas de réclamer la bourse que la
jeune fille lui remit.
La chambre était une pièce rectangulaire avec un haut pla-
fond. Trois lits étaient disposés en largeur le long du mûr face à
la porte. Une table placée dans un coin devait servir de bureau
pour les clients désireux de rédiger quelques notes. Sur la table
était placée une jarre vide qui avait dû contenir du jus de raisin.
C’était le seul luxe qui les auberges de la cité daignaient encore
offrir à leurs clients. Une poêle chauffante placée dans un coin
réchauffait efficacement la pièce. Milwë allongea son fils sur le
43 lit du milieu. Elle lui fit quelques incantations. L’enfant ouvrit
enfin les yeux.
— Maman, j’ai faim !
* * *
Frezac en était, désormais, plus que convaincu : Eraclède
était bien le Schountari. Non seulement il avait tous les signes
attendus, mais en plus ses hommes avaient été incapables de lui
mettre la main dessus. Il fallait à tout prix le prendre une fois
pour toutes et en finir avec, sinon cet enfant porterait un jour un
coup fatal à tout l’empire du mal.
— Que doit-on faire maître ? lui demanda Morbek, son plus
fidèle serviteur.
— On doit retrouver l’enfant et pratiquer sur lui le rituel sa-
cré.
— Peut-on savoir où il se trouve ?
— La question n’est pas de savoir où il se trouve, mais avec
qui.
Frezac avait une idée dans la tête. Il savait que la reine
s’était enfuie avec l’enfant et deux autres serviteurs. Or en tant
qu’Elfe, cette dernière dégageait une énergie perceptible grâce à
un Darangle. Le Darangle était une boule magique qui avait
appartenu aux sept sages. Chacun disposait de son Darangle.
C’était leur moyen de communiquer à distance. Aussi, il était
possible avec une de ces boules de localiser toute personne
ayant un esprit fort. Tengloth avait su tromper un sage et s’était
accaparé de sa boule. lors de sa fuite, le sorcier l’avait pris avec
lui.
— Nous allons les retrouver et cette nuit sera leur dernière.
Il prononça ces mots avec une telle lueur dans les yeux que
Morbek su à quel point il ne devait pas échouer la mission qu’il
était prêt à accomplir.
Le sorcier se dirigea vers une table sur laquelle était posé un
Darangle couvert d’un drap. Il retira le drap et on put voir la
boule, d’abord très noir et translucide, la boule commença à
briller puis à s’éclairer. Le Darangle montrait une montagne
recouverte de neige, à son pied se trouvait une ville. On vit
l’entrée d’une auberge puis d’une chambre. La porte s’ouvrit et
Frezac reconnut Milwë. Le prince était allongé près d’elle.
44 Dès lors il fallait agir vite car chaque seconde qui passait
amenuisait considérablement toute chance de nuire au prince.
Son esprit s’accommodait mieux au danger.
* * *
Frezac avait envoyé à nouveau trois de ses serviteurs pour
tuer le prince. Ils savaient exactement où aller. La ville de Gire
ne dormait jamais. Les Pubs ouvraient jusqu’à l’aube. De temps
en temps on croisait un groupe de personnes ivres allant d’un
Pub à un autre.
Les envoyés de Frezac arrivèrent dans la ville par le Nord-
Ouest. Ils traversèrent l’allée principale, prirent un dédale de
ruelles mal éclairées et arrivèrent à l’entrée de l’auberge en
question. Il était plus de minuit. A cette heure tardive il n’y
avait personne à la réception. Ils montèrent lentement les esca-
liers. Au moment de franchir la marche du milieu, quelqu’un les
interpella :
— Bonsoir mes seigneurs ! que puis-je pour votre service ?
L’homme était assis sur une chaise dans un coin du hall. Il
portait une tunique grise qui recouvrait sa tête. Apparemment il
avait fait exprès d’être discret lors de l’entrée des trois hommes.
Ceux-ci, pris par surprise s’arrêtèrent net sur l’escalier. Il fallait
éliminer tout obstacle pouvant se mettre entre eux et leur mis-
sion. L’un des trois hommes descendit les marches et avança
vers l’inconnu qui restait toujours assis sur sa chaise, le visage
dissimulé. Les trois hommes étaient vêtus pareillement que
ceux de l’attaque du palais.
— Qui êtes-vous ?
— Je vous renvoie la pareille, répondit l’inconnu qui au son
de sa voix devait être jeune.
Morbek marchait vers l’inconnu, épée en main. L’homme
restait toujours aussi impassible. Il s’alluma une pipe qu’il se
mit à fumer. Le tabac se consumait à mesure que les deux indi-
vidus se rapprochaient.
— Pour une dernière fois, qui êtes-vous ? demanda Morbek.
Vous n’avez rien à faire ici. Je vous conseille de fuir mainte-
nant.
— Je m’appelle Kapsir, fils de Galak Murthins, descendant
de Mantar et je jure que je vais tous vous tuer ce soir.
45 Il était seul. Cette menace lancée eut l’effet de faire rire les
trois individus.
— Ah ah ah ah ! Pauvre fou, tu vas regretter cette audace
maladive qui vous caractérise vous les Humains.
* * *
— Bonne chance seigneur Murthins !
— Partez ! cria-t-il à Grana.
Kapsir ferma la fenêtre derrière lui. Au même moment les
trois hommes entrèrent dans la chambre. De près ils étaient
encore plus impressionnants. Ils faisaient facilement deux têtes
de plus que lui. Leurs épaules carrées étaient très larges.
L’un des trois hommes s’avança vers Kapsir :
— Où est l’enfant ? demanda-t-il.
— Là où vous ne le trouverez jamais, répondit le jeune
homme d’un air défiant.
— Jeune humain je vous conseille de nous dire où il est.
— Vous ne saurez rien méprisables créatures.
L’homme dégaina son épée et attaqua Kapsir d’un coup de
revers. Ce dernier se baissa et vit l’épée balayer l’air au-dessus
de lui. Il profita de sa stature abaissée pour foncer sur son as-
saillant, le prenant par la taille et le plaquant à terre. A cet
instant les deux individus restés en retrait se précipitèrent sur le
jeune homme. Ils le dégagèrent de leur compère d’un violent
coup de pied porté à l’abdomen. Kapsir se leva et sortit son
épée. Le deuxième homme l’attaqua à son tour. Un échange de
coup d’épée s’en suivit. Kapsir était moins puissant que son
adversaire. Chaque coup sur son épée le faisait reculer. Ne
voyant pas le lit derrière lui il perdit l’équilibre et s’y effondra.
Son adversaire en profita pour lui mettre le coup ultime mais le
jeune homme se roula sur le côté et tomba du lit. Le drap portait
la trace saillante de l’épée. Le troisième homme lui sauta des-
sus, le prit par le cou d’une main et de l’autre lui arracha son
épée.
— Pour la dernière fois où est l’enfant ?
— Jamais je ne vous le dirai !
La pression sur le coup se fit encore plus forte. Cet homme
avait une force inhumaine. Les vertèbres de Kapsir commen-
çaient à craquer, cette fois-ci il était fait.
46 — Très bien je vais vous dire, je vais tout vous dire, lâcha
Kapsir.
La pression se relâcha sur le cou. Kapsir allait parler. Il re-
prit sa respiration lentement.
— Parlez, sinon je termine avec vous !
— Très bien je vais parler. L’enfant s’est enfui avec sa mère
chez les Elfs.
— Vous vous moquez de nous ! vous croyez qu’on ne sait
pas que les Elfs ne fréquentent plus les côtes de Vildenbar de-
puis la mort du roi Artor ?
— C’est ce qu’ils veulent faire croire. C’est vrai qu’une
grande partie des Elfs a déserté nos côtes, mais il demeure tou-
jours un certain nombre qui y vient en secret. Vous croyez
vraiment que le seigneur Haman allait laisser sa propre descen-
dance seule sur cette terre du Galastan ? Il a toujours gardé un
œil sur Milwë.
Kapsir avait l’air sincère. La perspective d’une mort pro-
chaine faisait craquer n’importe qui, même les plus grands
guerriers. Cette nouvelle n’allait pas faire plaisir à leur maître.
Les Elfs avaient toujours été les plus grands défenseurs des fils
d’Eromir. Leur sagesse et leur science avaient su faire face à
Tengloth. Maintenant il fallait à nouveau les affronter.
— Vous allez mourir à présent !
— Je sais. Mais avant de me tuer j’ai une dernière faveur à
vous demander. J’ai toujours été un grand guerrier. Ma vie a été
rythmée par des guerres et des combats. Jusque-là j’ai été vain-
queur de tous mes duels. Je voudrai savoir l’identité de mon
vainqueur, de celui qui aura eu raison de ma force.
L’homme resta silencieux un instant puis il abaissa la capu-
che qui masquait son visage. Kapsir fut surpris par ce qu’il vit.
Cette créature n’était ni un Homme, ni un Orc, ni un Troll.
C’était le mélange des trois. Sa peau était verte et écailleuse
comme un Orc. Son visage était celui d’un Homme, et sa taille
avoisinait celle d’un Troll. Frezac avait su créer ces individus
en utilisant des mélanges monstrueux. S’ils possédaient une part
d’Homme, d’Orc et de Troll, ils avaient aussi les qualités : ils
avaient l’intelligence et l’agilité des humains, ils
s’accommodaient à l’obscurité comme des Orc et ils avaient la
force des Trolls, d’où leur grande taille.
47 — Nous sommes les serviteurs du seigneur Frezac, grand
maître de la forêt de Welchot.
— Pourquoi en voulez-vous tant à la vie du prince ?
— Une veille légende annonce depuis toujours la venue d’un
être supérieur : le Schountari. Il aura une force et une intelli-
gence hors du commun qui sauront venir à bout de toute force
maléfique. Certains signes nous font croire que le prince est le
Schountari. Mon maître veut diriger le monde. C’est pourquoi il
nous envoie tuer le prince.
— Mais quel est le rôle d’Arthon ?
— Pour quelqu’un qui va mourir, vous posez bien des ques-
tions. Très bien, je vous dois bien ces réponses. Mehonir Arthon
est notre allié. Il rêve de monter sur le trône du Dagantar. Il
s’est chargé d’éliminer toute menace de l’intérieur.
— Vous n’êtes que des lâches ! vous en prendre à un enfant,
un pauvre innocent…
Kapsir n’eut pas le temps de terminer sa phrase que
l’Humanorc l’asséna d’un coup de manchette sur l’épaule. Il
s’effondra sur ses jambes. En homme prudent et guerrier averti,
Kapsir Murthins rangeait toujours une dague dans sa botte gau-
che. Heureusement elle était passée inaperçue jusque-là. Dans
cette position accroupie, Kapsir promena discrètement sa main
dans sa botte et saisit la dague sans toutefois la sortir.
— J’ai une mauvaise nouvelle pour vous ! dit Kapsir entre
deux expirations. Vous allez mourir ce soir.
Sans leur laisser le temps de réaliser ce qu’il venait de dire,
Kapsir sortit sa dague et d’un bond puissant, la planta dans
l’abdomen de l’Humanorc. Au même moment il prit l’épée de
ce dernier qui s’effondrait et, tournoyant sur lui-même, trancha
le cou du deuxième. Puis, il prit la même lame des deux mains
et l’enfonça en un geste éclair sur la poitrine du dernier ennemi
qui essaya d’un geste vain de l’étrangler mais vît ses forces peu
à peu le quitter. Il s’effondra sur Kapsir. Le jeune homme le
dégagea puis se leva. Il retira sa dague du ventre de
l’Humanorc. Ce dernier agonisait. Ainsi les choses étaient aussi
graves. Ce qui ressemblait à un coup d’état n’était autre qu’une
vaste machination qui avait pris naissance en dehors du Dagan-
tar. Le jeune homme aurait pu venir à bout des trois Humanorc
du premier coup. Seulement il voulait leur tirer des informa-
tions, c’est pourquoi il mit en place cette stratégie qui faisait
48 croire à sa défaite. Son père s’était toujours méfié de Mehonir
Arthon. Il fallait le dénoncer le plus vite. Quant à ce Frezac il
n’en avait jamais entendu parler. Quoi qu’il fasse, son père de-
vait être mis au courant au plus vite.
Kapsir sortit de la pièce, prit le couloir et descendit les mar-
ches. Il se précipita dans les écuries et réquisitionna un cheval.
Il passa devant les cadavres des gardes qui se recouvraient de
neige.
Le château des Murthins était à une dizaine de minutes à
cheval. Kapsir entra au galop dans la cour. Les deux gardes
avaient l’habitude de le voire rentrer si tard mais cette fois-ci,
c’était différent. Quelqu’un devait lui annoncer la nouvelle
avant qu’il ne franchisse le pas de la porte.
— Seigneur Kapsir ! Seigneur Kapsir ! criait le garde qui vi-
siblement voulait lui dire quelque chose.
Le jeune homme s’arrêta.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.
— J’ai une très mauvaise nouvelle maître.
— Je vous écoute.
— Votre père est mort cette nuit ! C’est la bonne qui a dé-
couvert son corps alors qu’elle lui apportait son thé.
Kapsir n’entendit pas la fin des mots, il se précipita dans la
maison, monta les marches quatre à quatre et arriva devant la
chambre de son père. Ses deux cousins, sa tante et le médecin
de famille entouraient le lit du défunt. Quand elle le vit, sa tante
vint à lui, les larmes aux yeux :
— Mon neveu soyez fort. Elle le prit dans ses bras.
Le jeune homme avança dans la pièce. Son père gisait sur
son lit. Son expression paisible lui donnait un air endormi. Kap-
sir ressemblait beaucoup à son père. Il avait pris la grande taille,
la même barbe et le même regard bleu. Il n’avait jamais connu
sa mère. Cette dernière était morte à sa naissance. Sa tante les
avait élevés comme ses propres fils lui et son frère. Le médecin
se rapprocha de lui et mit sa main sur son épaule :
— C’était une force de la nature ! votre père nous aura tous
marqués. Pas seulement par sa force physique mais aussi par sa
générosité.
Les paroles du médecin lui faisaient chaud au cœur. Kapsir
se mit à genou, prit la main droite de son père qui était encore
chaude et laissa couler une larme.
49 — Qu’est ce qui s’est passé ? pourquoi est-il mort ?
— On l’a retrouvé agonisant dans la bibliothèque alors qu’il
venait de dîner, répondit sa tante.
— Votre père présente tous les symptômes d’un empoison-
nement, dit le médecin.
« Mehonir Arthon est notre allié. Il rêve de monter sur le
trône du Dagantar. Il s’est chargé d’éliminer toute menace de
l’intérieur. » Ces mots de l’Humanorc eurent tout à coup un
sens dans la tête de Kapsir. Ainsi Mehonir Arthon était respon-
sable de la mort de son père.
Un malaise le prit soudainement. Il savait que son père ne
dînait jamais seul
— Où est mon frère ? demanda-t-il d’un air effrayé.
Le silence qui s’en suivit fut tellement pesant que des mi-
graines le prirent brusquement. Le médecin se racla deux fois la
gorge et prit son courage :
— Votre frère a été empoisonné lui aussi. Heureusement il
est jeune, il a résisté au poison. Seulement il est couché, il lui
faudra beaucoup de repos.
Kapsir se leva brusquement et se dirigea vers la porte. Le
médecin lui barra la route. Il avait d’autres choses à lui révéler :
— Votre frère va certes survivre à l’empoisonnement mais il
ne sera plus jamais pareil. Certaines parties de son corps vont
porter éternellement les séquelles de ce drame. Je crois qu’il ne
pourra plus jamais faire usage de ses membres inférieurs. Il
devra être assisté pour le restant de ses jours.
Kapsir entra dans la chambre de son frère. Une bonne
l’assistait. Vegathor Murthins était un Mantarain lui aussi. Il
avait les traits de son père mais sa chevelure blonde était celle
de sa mère. Toute sa vie, son père l’avait préparé pour ce jour
où il ne serait plus là. Il devait veiller sur son jeune frère. Com-
ble de l’ironie, c’est lui qui avait besoin d’aide désormais. Le
médecin était arrivé à temps pour lui faire vomir le poison, lui
épargnant de fait une mort fatale. Il était aussi au courant de sa
paralysie permanente.
La bonne comprit au regard de Kapsir qu’elle devait les lais-
ser seuls. Le jeune homme vint au chevet de son frère et le prit
par la main :
— père n’est plus, dit-il à son frère.
— Je sais, répondit Vegathor.
50 — Je sais qui est le coupable de tout ça.
— Qui est-ce ?
— Mehonir Arthon. Il est le complice d’un certain Frezac.
Ils veulent éliminer la reine et le prince pour prendre les reines
du Dagantar.
— Comment sais-tu tout ça ?
— Ce soir je me suis battu contre des envoyés de ce Frezac.
Ils m’ont tout dit avant que je les tue. J’ai sauvé la vie du
prince.
Les deux frères étaient là à se regarder sans dire un mot. Le
silence s’installait un peu plus, il fut rompu par l’entrée de la
bonne qui apporta une infusion préparée de la main du médecin.
Vegathor se fit aider par son frère et avala non sans peine
toute cette boisson chaude.
— Je t’écoute, dis-moi ce que tu as derrière la tête. Vegathor
connaissait bien son frère.
— Je n’ai pas choisi tout ce qui m’arrive et je t’avoue que
j’aimais bien ma vie avant. Mais là je crois que les choses ne
seront plus jamais comme avant. Une partie de moi est prête à
aller secourir le prince et sa mère. Ils sont si vulnérables, il leur
faut un protecteur. De plus le roi Artor était quelqu’un de juste.
Je me dois d’être avec eux. Seulement il y a toi. Dans ton état je
ne peux me résoudre à vous quitter. Tu auras besoin de moi, la
famille aura besoin de moi. Vers qui vont-ils se tourner quand
ils sauront que père est décédé et que la royauté est vacante ?
Vegathor avait bien écouté son frère. Il savait que ce dernier
lui serait dévoué toute la vie. Seulement cette histoire de trône
était bien plus importante que sa propre vie. Il fallait donner une
réponse le plus rapidement :
— Je sais que la vie n’a pas toujours été facile pour toi. Tu
n’as jamais connu notre mère et père était tout le temps parti
guerroyer. Je sais aussi que je n’ai pas toujours été là quand il
fallait pour toi. Mais aujourd’hui c’est différent. Je n’ai pas
envie que tu passes à côté de quelque chose. Que tu te deman-
des quel choix tu aurais dû faire. Le Dagantar a besoin d’un roi.
Voilà ma réponse.
Ce que Vegathor venait de dire était grave. Il encourageait
vivement son frère à aller sauver le prince au détriment de sa
propre vie à lui.
- Mais toi, tu auras besoin de moi, dit Kapsir.
51 — Il y a tante qui sait très bien s’occuper de moi. Elle l’a dé-
jà fait par le passé. T’en souviens-tu ?
Kapsir avait les larmes dans les yeux, il ne savait pas quoi
faire.
— Écoute-moi petit frère, tu ne pourras pas tout contrôler.
Pour ce qui est de ma vie et de notre famille, les choses ne sont
plus entre tes mains. Mais tu peux encore sauver notre prince. Il
a besoin de toi.
— Je ne sais pas combien de temps je serais absent ni si je
reviendrai jamais un jour.
— Vas-y et ne te retourne pas !
— Avant de quitter Lozzled j’ai une injustice à réparer.
* * *
Le château des Arthon était à quinze minutes. Kapsir le
connaissait bien pour s’y être souvent rendu de nuit. Ce soir-là
une foule de gardes veillait à l’entrée. Kapsir avançait ferme-
ment vers le portail de fer.
— Qui va là ? cria un des gardes.
— Je m’appelle Kapsir Murthins et je suis venu tuer votre
maître.
A ces mots, un des gardes lui sauta dessus. L’homme lui en-
voya un coup d’épée que Kapsir esquiva en se décalant sur le
côté. Déséquilibré, l’homme tituba et Kapsir profita de le saisir
par-derrière et de lui trancher le cou. Deux autres individus,
épées aux poings, se lancèrent sur lui. Le jeune homme leur
envoya le portail à moitié ouvert avec une telle violence qu’ils
perdirent connaissance sur le cou. Face à cette scène les autres
gardes détalèrent. Ils savaient que les Murthins étaient les meil-
leurs guerriers du Dagantar. A quoi bon risquer leur vie.
Kapsir alla vers la porte. Elle était fermée de l’intérieur. Il
essaya par tous les moyens de l’ouvrir mais il n’y arriva pas. Il
se souvint de l’entrée des domestiques qui se trouvait par-
derrière. A l’époque il y accompagnait Clara sa fiancée. La
porte était ouverte. Kapsir entra par la grande cuisine où quel-
ques heures plutôt, Martha avait entendu parler du complot. Il
monta les escaliers et se dirigea vers les appartements de Me-
honir. Il chargea sur la porte et elle s’ouvrit du premier coup.
Les appartements de Mehonir donnaient sur un premier vesti-
52 bule. Quand on ouvrait la deuxième porte se trouvait un très
beau salon de décoration Manar. Mehonir s’y tenait, Clara à ses
côtés. La jeune fille était menacée d’une arme à la gorge.
— Lâchez votre épée Murthins sinon je lui tranche la gorge !
Kapsir savait que ce personnage sans principe était capable
d’exécuter sa menace. Rien ne comptait à ses yeux à part sa
propre personne.
— Très bien, je vais poser mon épée. Doucement. Tout dou-
cement.
Kapsir s’exécuta.
— Vous les Murthins vous n’êtes que des faibles. Derrière
votre allure de guerriers vous êtes vulnérables. Votre attache-
ment à vos proches va vous coûter cher. J’ai fait exécuter ton
père et tu trouves quand même l’occasion de m’épargner parce
que je menace ta fiancée. Décidément vous n’êtes qu’un faible.
Kapsir vit son ennemi juré esquisser un geste avec sa lame,
comme s’il voulait trancher la gorge de la jeune fille. Au même
moment le jeune homme saisit sa lame dans sa botte et d’un
geste éclair l’envoya sur la poitrine de Mehonir. L’homme
s’écroula. Kapsir se précipita sur la jeune fille. Ce qu’il vît le
déprima. Clara baignait dans une marre de sang. Sa gorge était
ouverte de part en part. Elle n’arrivait plus à respirer par son
nez. Kapsir la prit dans ses mains et la serra contre lui. Cette
fille ne méritait pas de mourir. Elle n’avait rien fait. Des larmes
coulèrent sur ses joues. Cette fois-ci, il pleurait vraiment. Me-
honir lâcha un gémissement. Il n’était pas encore mort. Kapsir
posa tendrement la morte sur le sol. Il se leva et marcha vers
l’homme. Il se pencha sur lui et retira sa lame. Mehonir poussa
un cri horrible.
— Vous souffrez ? lui demanda Kapsir de sa voix la plus
cynique. Ce n’est rien à côté de ce que je vous réserve.
Il pouvait s’attendre au pire. Dans cette même soirée il avait
fait tuer son père et sa fiancée. Son frère était passé à deux
doigts de mourir lui aussi.
— Voyez-vous cette lame ? C’est Zimnor, un cadeau du sei-
gneur Azkamon à mon ancêtre Helgor pour avoir défendu la
veuve et l’orphelin contre des monstres tels que vous. Cette
lame dit-on est capable de fendre la roche. Croyez-moi, Azka-
mon ne ment jamais.
53 Sur ces mots il égorgea Mehonir qui poussait un cri inhu-
main. Sa mort a été la plus horrible qui soit. Kapsir décrocha sa
tête de son cou.
* * *
Les traces du chariot étaient encore fraîches dans la plaine
enneigée. Kapsir cherchait à retrouver la reine et son fils. Deux
heures plus tôt il s’était chargé de l’enterrement discret de son
père et de sa fiancée. La nuit était belle. Le vent était venu dis-
perser les nuages dans le ciel et on pouvait admirer la clarté
d’un beau croissant de la lune Dirnon. Les étoiles scintillaient
comme des émeraudes, contrastant fort bien avec le beau man-
teau noir du ciel. Hélas, Kapsir n’était pas d’humeur à
s’émerveiller devant ce beau spectacle. Son esprit était absorbé
par les événements qui venaient d’avoir lieu. Son frère avait fait
le bon choix. Il ne se serait jamais pardonné d’abandonner le
prince. Comme tous les enfants du Dagantar, Il avait entendu
parler d’un grand guerrier fils de roi qui régnera sur la Galastan.
Les parents aimaient raconter cette vieille légende aux enfants
afin de les motiver à l’ouvrage. « Si tu es sage, le Schountari te
prendra dans son armée. » avec le temps il avait appris à réfuter
cette légende, croyant à une belle manipulation des parents. Il
arrêta brusquement son cheval et mit pied à terre. Quelque
chose dans le sol avait attiré son attention. Pliant un genou, il
tâta le sol et dégagea la neige. Un foulard en soie se trouvait là-
dessous. Il le prit entre ses mains. Le tissu sentait encore le
doux parfum de celle qui l’avait porté. Elles avaient quatre heu-
res d’avance sur lui. Remontant sur son cheval, il repartit de
plus belle au galop. Il ne fallait pas perdre du temps.
Au petit matin il arriva dans la cité de Mindolluin, au pied de
la montagne du même nom. Cette cité frontalière du Gavor était
à l’origine un fort militaire chargé de garder les frontières du
royaume. Au fil du temps des paysans s’y étaient installés à
cause de la fertilité du sol volcanique. Kapsir connaissait bien le
chef de garnison qui était un ami d’enfance de son frère. Il allait
profiter de se restaurer et de changer de cheval.
— Je m’appelle Kapsir Murthins et je suis un ami de Samir.
Puis-je être annoncé à lui ?
54 Le garde s’adressa à voix basse à son collègue qui partit en
courant.
— Kapsir mon vieil ami ! comment allez-vous ? Samir avait
prononcé ces mots avec une joie non dissimulée. Il avançait
vers le jeune homme les deux bras tendus.
Kapsir descendit de cheval et alla en direction du Capitaine.
Les deux hommes s’embrassèrent vivement.
— Ça y est vous êtes un adulte maintenant, lui dit Samir.
Comment va Vegathor mon vieil ami ? quelles sont les nouvel-
les de la cité dorée ?
— Mon ami, puis-je vous faire confiance ?
Apparemment cette soupe de lapin devait être succulente.
Kapsir avalait avec de grosses tranches de pain. Les événements
lui avaient donné faim. De plus, le froid et la longue chevau-
chée de la veille avaient creusé un peu plus ses traits. Sa barbe
avait poussé, lui donnant l’air plus âgé qu’il ne l’était. Il venait
de tout raconter à Samir. Le jeune Général n’en revenait pas.
Galak Murthins était décédé, le trône du Dagantar était vacant
et Vegathor était paralysé à vie. Si ses hommes l’apprenaient,
une mutinerie serait très vite organisée. Les nouvelles étaient
mauvaises, très mauvaises.
— Que comptes-tu faire alors ? demanda Samir.
— Retrouver le prince et la reine. Ils ont besoin de moi.
— Mes hommes ont vu cette nuit un chariot passer à toute
vitesse. Il y avait trois femmes et semble-t-il un enfant. Ça leur
a semblé suspect mais ils n’ont pas réagi. Elles se dirigeaient
vers Gire.
— Et toi que vas-tu faire ?
— Je crois que je vais prendre mes hommes les plus fidèles
et retourner à Lozzled. Si ce que tu m’as dit est vrai, le Dagan-
tar est menacé. Il ne sert à rien de protéger les frontières alors
que le mal va nous frapper de l’intérieur. Je vais assurer la Ré-
gence du pouvoir pendant le temps qu’il faudra. Kapsir mon
jeune ami, tout repose sur vous. Le Dagantar a besoin de son
roi. Ramenez-nous Eraclède sain et sauf.
— Je le ramènerai je vous le jure. Quel que soit le temps que
ça prendra attendez-moi.
— Je vous attendrai jeune ami.
— Je voudrai que vous me fassiez une promesse à votre
tour.
55 — Tout ce que vous voudrez !
— Promettez-moi de prendre soin de ma famille. Sans moi à
leur côté ils seront vulnérables.
— Je vous promets qu’il ne leur arrivera rien. Allez sans
crainte fils du Dagantar.

On lui avait donné des provisions et un cheval frais. Kapsir
partait le cœur plein de doutes. Samir était un descendant de
Verohin. Sa famille avait eu les rênes du Dagantar jusqu’au
retour du roi. Allait-il commettre les mêmes erreurs que ses
ancêtres qui étaient tombés sous la tutelle des puissants Géné-
raux de l’époque ? Tiendrait-il sa promesse de protéger sa
famille. Cette amitié qui l’avait lié à Vegathor aurait-elle encore
un sens quand le pouvoir lui sera monté à la tête ? Si l’histoire
avait bien appris quelque chose à tous, c’est que l’Homme était
faible. Il chevauchait depuis trois heures quand il tomba sur les
restes d’une charrette qui avait perdu une roue. Il examina les
traces de pas au sol et identifia trois adultes et un enfant. Vu
l’enfoncement des pas dans la neige il conclut qu’il s’agissait là
de trois femmes. Elles étaient passées par là. Leur charrette
avait perdu une roue et elles avaient dû prendre les chevaux
pour continuer. Kapsir remonta sur son cheval et repartit de plus
belle. La nuit était tombée quand il arriva à Gire. Il n’aimait pas
trop cette ville qui présentait un côté mercantile à tout va. Il y
avait environ une centaine d’auberges dans toute la ville. Il
fallait les faire une à une pour les retrouver.
Kapsir devait être à sa cinquantième auberge. Personne
n’avait vu trois femmes accompagnées d’un enfant. Il sortit,
dépité et las. Se tenant sur le seuil de la porte, il vit une sil-
houette qui ne lui était pas étrangère. Trois cavaliers passèrent à
toute allure. Ils étaient vêtus comme les trois Humanorcs qu’il
avait tués à Lozzled. Il fallait les suivre à tout prix. Il monta sur
son cheval et se lança à leur poursuite. Soit ils connaissaient
très bien ces ruelles, soit quelqu’un les guidait. En tout cas ils
savaient où ils allaient. De temps en temps Kapsir ralentissait sa
course pour ne pas être repéré. Arrivés au bout d’une ruelle ils
prirent à droite et s’arrêtèrent devant une auberge. Apparem-
ment ils étaient arrivés à destination. Les maisons étaient
reparties de part et d’autre de la ruelle. Pendant que les trois
individus attachaient leurs montures à un abreuvoir, le jeune
56 homme se hâta derrière les maisons et parvint au niveau de
l’auberge. Au passage il trébucha du cheval qui venait de heur-
ter un bois. Toutes les maisons de Gire avaient deux entrées.
Une principale pour les clients et l’autre opposée pour les em-
ployés. Ce soir, le propriétaire était absent, le bar était fermé.
Kapsir s’engouffra par la porte qu’il referma avec précaution.
La porte donnait sur l’intérieur d’un bar. Une chaise bien dissi-
mulée était placée sous les escaliers. Kapsir vint s’y asseoir.
Morbek ouvrit la porte et entra, ses deux collègues derrière.
* * *
— Ah ah ah ah ! Pauvre fou, tu vas regretter cette audace
maladive qui vous caractérise vous les Humains.
Kapsir était toujours assis, visiblement satisfait de lui. Les
Humanorcs l’avaient conduit tout droit là où il voulait. Tout
seul, il aurait mis au moins douze heures à les trouver d’autant
qu’il fouillait du mauvais côté de la cité. Morbek se tenait face à
lui, le menaçant de sa hache. Il ne savait pas comment prendre
ce jeune homme qui les narguait avec autant de calme. Les trois
Humanorcs envoyés à Lozzled avaient tous les trois été tués.
Quel homme assez fort aurait pu venir à bout de ces soldats
créés pour semer la mort ?
D’un geste puissant, Morbek rabattit sa hache sur Kapsir qui
esquiva le coup d’un bond sur le côté. La chaise se fendit en
deux et la hache s’enfonça dans le plancher en bois. Préoccupé
à retirer son arme du bois, Morbek ne vit pas venir le coup de
pied que Kapsir lui asséna aux côtes. L’Humanorc fut propulsé,
s’abattant sur le rebord de l’escalier. Ce jeune homme avait une
force qui le surprenait. Il l’avait sous estimé. Voyant leur chef à
terre les deux autres Humanorcs se lancèrent sur le jeune
homme. Ce dernier envoya un coup de pied à une des chaises
qui vînt déséquilibrer les deux individus. Sortant son épée, il
attaqua un des deux Humanorcs. Celui-ci qui était à terre esqui-
va le coup d’épée en se roulant en arrière. Kapsir continua sa
charge sur l’Humanorc qui venait de se relever, balayant d’un
coup d’épée latéral le flanc de son adversaire. Celui-ci se cour-
ba d’un seul geste et vit l’épée lui passer au dessus. Au même
moment, l’autre Humanorc qui se trouvait derrière Kapsir, pro-
fitant de ce que le jeune homme ne le voyait pas, lui sauta
57 dessus. Les deux adversaires roulèrent l’un sur l’autre pour
s’arrêter au pied de l’escalier. L’Humanorc se retrouvait dans
une position avantageuse, il était sur Kapsir. Il roua de coups le
jeune homme. Kapsir envoya des coups de poings sur les cotes
de son adversaire mais celui-ci semblait imperturbable, sa posi-
tion lui donnait l’avantage. Au-dessus de leurs têtes se trouvait
un crâne d’animal fixé au mur comme un trophée. Kapsir com-
mença à mettre des coups sur le mur de planche. La vibration fit
d’abord secouer le crâne qui finit par tomber. Le jeune homme
esquissa un sourire alors que l’Humanorc qui était sur lui eut
l’air surpris. Le malheureux ne voyait pas le crâne de cinq Li-
vres qui arrivait à toute allure sur lui. Le choc fut
impressionnant. Des bouts de cervelles jonchaient le parquet.
La tête de l’Humanorc était ouverte en deux. Ce dernier tenait
encore Kapsir par le cou. Le jeune homme se dégagea rapide-
ment de l’emprise de l’Humanorc qui s’effondra d’un seul
coup, secoué par des derniers spasmes musculaires. Kapsir
monta les marches à toute vitesse, le deuxième Humanorc à ses
trousses. Au premier niveau il y avait un long couloir sur lequel
donnaient une vingtaine de portes. Le long du mur était placée
une bonne dizaine de bougies censées éclairer l’endroit.
L’Humanorc lui faisait face, épée en main. Il attaqua le jeune
homme d’un violent coup d’épée qui renversa des bougies.
Kapsir recula. Son adversaire reprit la charge mais le jeune
homme était trop rapide. Au milieu du couloir, une poutre tra-
versait l’allée au niveau du plafond. Kapsir se hâta au pas de
course vers la poutre et l’Humanorc le suivit sans réfléchir.
S’accrochant sur la poutre à l’aide de ses deux mains, le jeune
homme fit un tour complet aidé par l’élan de sa course.
L’Humanorc ne réussit pas à l’attraper et passa juste en dessous
de la poutre alors que Kapsir revenait de son acrobatie, les deux
jambes vers l’avant. L’Humanorc fut propulsé vers l’avant et
perdit son épée lors de sa chute. Derrière Kapsir les bougies
renversées avaient provoqué une flamme au contact du plancher
sec. La flamme avait un bon mètre de haut. Ameutés par le bruit
et l’odeur piquante du bois brûlé, les pensionnaires de l’auberge
commençaient à affluer dans le couloir. Cherchant à se frayer
désespérément un passage vers les escaliers. Kapsir perdit de
vue pendant un moment l’Humanorc qu’il avait ainsi renversé.
Une femme sortant de sa chambre tenait un bébé dans ses
58 mains. La foule se hâtant derrière elle lui fit perdre l’équilibre.
L’enfant était en train de tomber à terre, la tête la première.
Voyant cette tragédie, Kapsir plongea vers l’enfant, les deux
bras en avant. Il accueillit le bébé sans que celui-ci ne se fasse
mal. Au même moment Morbek apparu sur sa tête. Cette fois il
était vraiment fait, il ne pouvait pas se défendre avec un bébé
dans ses bras, en position allongé et sans aucune arme sur lui,
excepté sa dague qui était inaccessible dans sans botte.
— J’admire votre courage jeune homme, mais je crois que
votre heure est arrivée.
Morbek leva sa hache vers le haut, visant le cou de Kapsir. Il
se délectait de cet instant où il devait décapiter ses victimes. Au
moment de rabattre sa hache, une dague vint se planter dans
l’abdomen du puissant Humanorc. Celui-ci eut l’air très surpris.
Titubant, il recula net et s’effondra à terre. Grana était visible-
ment très adroite. Elle se tenait devant une porte. Voyant son
maître à terre, le dernier Humanorc prit son épée afin d’en finir
avec Kapsir. La jeune fille se jeta sur son adversaire, les deux
jambes vers l’avant. Le malfrat fut projeté par le coup et alla
s’échouer dans une chambre enflammée. Grana sursauta en
voyant Morbek gémir, celui-ci était en train de retirer la lame
qui l’avait transpercé. Elle se précipita vers Kapsir et lui tendit
la main :
— Levez-vous seigneur Kapsir, il faut qu’on parte. Vite !
Le jeune homme se releva, aidé par Grana qui rendit le bébé
à sa mère. Cette dernière était à la fois étonnée et reconnaissante
face au courage de ces deux personnages. Reprenant ses esprits,
Kapsir prit Grana par la main :
— Où est la reine ?
— En haut mon seigneur, répondit-elle.
— Il faut qu’on aille les chercher.
Ils n’avaient pas d’autre choix que de monter. Kapsir
s’engagea entre deux flammes et se fraya un passage vers les
marches, suivi de très près par Grana. Cette dernière courut vers
la chambre de sa maîtresse qui les attendait, visiblement ravie
de voir Kapsir.
— Il faut sortir de là ! héla le jeune homme.
Grana prit le sac de provisions qui était posé sur une table.
L’auberge qui était faite entièrement de bois se consumait irré-
versiblement à sa base, provoquant le vacillement de tout
59 l’édifice. Si celui-ci s’effondrait sur son poids, ils seraient tous
brûlés. Il fallait donc s’échapper de ce brasier. Il était impossi-
ble de sortir par le bas, il fallait donc passer par le haut. Kapsir
avait repéré au bout du couloir une fenêtre en verre qui donnait
sur la rue principale où la foule s’était agglutinée. Kapsir brisa
le verre. Il y avait bien plus de quinze pieds jusqu’au sol. Cette
chute serait mortelle pour le jeune prince. En face il y avait un
toit de maison qui se trouvait à six pieds. Se tournant vers Gra-
na il prit l’air grave :
— Prenez soin d’eux. Ne les quittez pas une seconde. Il ve-
nait de lui donner sa propre épée.
Puis, prenant un élan il se précipita vers la fenêtre brisée et
se jeta dans le vide, les bras vers l’avant. Il tomba sur le rebord
du toit d’en face, les mains agrippées à la paille gelée. Il lâcha
prise et tomba à terre, amorti par la neige. Une charrette pleine
de foin traînait juste à côté. Le jeune homme la prit et la plaça
juste sous la fenêtre.
— Sautez ! cria-t-il.
Milwë attrapa son enfant dans ses bras, le plaqua sur elle et
sauta. Elle atterrit droit sur la paille. La mère de Grana se jeta à
son tour. Sa fille la suivit quelques secondes après.
Le vent s’était levé dans cette ville. Le feu s’était invité au
dernier étage de l’auberge, consumant le toit de paille. Le vent
commença par promener une brindille embrasée, puis les flam-
mes se dispersèrent ça et là sur les toits des maisons
environnantes. L’incendie se propageait dans la cité, tel un fléau
qui frappe tout sur son passage. Si l’événement n’était pas aussi
tragique, on aurait trouvé le spectacle magnifique. Un grand feu
qui embrasait toute une ville par une belle nuit d’hiver. De loin,
la cité scintillait de mille feux avec le beau reflet des flammes
sur le versant Sud de la montagne. De près, c’était l’horreur.
Les gens essayaient désespérément d’arrêter les flammes mais
la quantité d’eau qu’ils versaient était ridicule face à la puis-
sance du brasier. Consciente de son impuissance, la foule fuyait
vers le Sud de la ville, cherchant la sortie la moins enflammée.
Dans ce mouvement de panique général, Kapsir avait pu se
procurer deux montures de cheval.
— Montez ! cria-t-il aux trois femmes.
Martha monta avec Milwë et le prince tandis que Grana se
fit une place aux côtés de Kapsir qui lança son cheval au triple
60 galop, la reine derrière lui. Au même moment, malgré la nuit, la
cité fut couverte par une ombre comme maléfique, masquant le
beau croissant de lune. Au fur et à mesure qu’elle descendait,
l’ombre grossissait encore plus. Puis, tout à coup, sortant du
nuage de fumée, on vit apparaître une créature géante et
étrange. Une espèce de monstre avec des écailles, un museau
allongé découvrant des dents de prédateurs, des ailes sous
forme de membrane reliant les quatre membres. C’était un dra-
gon. On n’en avait pas vu depuis des millénaires. Ces créatures
avaient disparu aussi mystérieusement qu’elles étaient apparues.
Les rares personnes qui reconnurent la bête le purent grâce à
des gravures ou des dessins qui dataient d’une époque où des
êtres aussi divers et étranges peuplaient ce monde. Ne craignant
pas le feu, le dragon descendit sur l’auberge enflammée, brisant
de ses griffes féroces le toit. Il disparut au milieu des flammes
pendant quelques secondes. Puis on le vit réapparaître tout à
coup, portant un individu entre ses griffes : c’était Morbek. Puis
le dragon reprit son envol et s’en alla vers l’Ouest, laissant
sceptiques les quelques privilégiés qui avaient pu assister au
spectacle, tellement subjugués qu’ils en avaient oublié de sau-
ver leur propre vie au milieu de cette fournaise géante. Dans sa
fuite, Kapsir avait eu le temps de se retourner et de voir le dra-
gon emmener Morbek. Celui qui en voulait au prince et au
Dagantar était très puissant. Non seulement il avait à ses ordres
ces Humanorcs qui étaient très forts, mais en plus il maîtrisait
les dragons. Quel homme pouvait être aussi puissant ?
* * *
— Espèces d’incapables ! grogna Frezac.
Le sorcier maléfique venait de soigner son plus solide servi-
teur : Morbek. Il avait écouté dans les moindres détails le récit
de l’Humanorc. Ce dernier n’avait pas manqué de mentionner la
force de Kapsir. Qui était ce jeune homme qui contrecarrait ses
plans de la sorte ? Il haïssait suffisamment le Dagantar et ses
habitants pour qu’un jeune inconnu vienne lui tenir tête.
« Qu’ils soient tous maudits ! » pensa-t-il très fort.
— Maître, nous avons été pris de surprise par ce jeune
homme. Il cachait bien son jeu. Nous n’aurions jamais pu devi-
ner qu’il avait un si bon maniement de l’art du combat.
61 — Tais-toi, misérable créature ! je ne veux plus t’entendre.
Le silence se fit pesant dans la salle. On aurait entendu une
mouche voler. Les Orcs autour se tenaient à distance. Tous sa-
vaient ce qui pouvait advenir lorsqu’on désobéissait au maître.
Celui-ci savait être d’une cruauté sans pareille.
Plus qu’il devenait impossible de mettre la main sur Era-
clède et sa mère, il fallait maintenant passer à la suite du plan.
D’autant que c’était le but premier de cette affaire : faire chuter
le Dagantar.
Regardant enfin son serviteur qui gardait la tête penchée :
— J’ai d’autres plans pour toi. Cette fois-ci ne me déçois
pas. Sinon ce sera ta perte.
Morbek se retira en s’inclinant. Il savait que son maître
n’était pas homme à pardonner. S’il avait toléré cette erreur
c’était juste à cause de l’expérience de l’Humanorc. Ce dernier
connaissait tous les coins et recoins du Galastan. De plus, Fre-
zac l’avait créé pour être le Général en chef de son armée. Et de
son armée, il en aura bientôt besoin car s’il fallait s’imposer au
Galastan, il fallait créer la plus grande armée qui n’ait jamais
foulé ce sol. Frezac savait que bien avant lui, nombreuses furent
les tentatives de domination. Tengloth, le seigneur des ténèbres
qui avait été son maître, avait échoué malgré sa magie et l’appui
important des alliés Ramazds. Les luttes intestines qui avaient
toujours divisé les Hommes et les Nains étaient le fruit
d’ambitions expansives. Cette quête de pouvoir était le fruit de
sa haine pour le Dagantar. La splendeur de ce royaume et la
pérennité de son roi Artor illustraient parfaitement ce qu’il
n’avait jamais eu : la gloire, la réussite et la beauté. Cependant,
les choses avaient bien changé depuis. Artor était mort et les
hommes divisés. Sans leur chef ils étaient plus que jamais vul-
nérables. C’était le moment de frapper !
62


Chapitre 3
Les Gavors



Situé au Nord du Dagantar, de l’autre côté des montagnes du
centre, s’étalait le vaste pays des plateaux et des plaines : le
Gavor. Ce territoire qui jadis avait fait partie du Dagantar, à une
époque déjà oubliée, avait tour à tour été aux Manars puis aux
Gavoris. Ceux-ci sortaient de leurs grottes pour profiter des
bienfaits de la plaine. Ils appréciaient énormément la viande de
sanglier. Le départ des Manars du Gavor n’a jamais été réelle-
ment expliqué. Certains prétendent qu’une épidémie en serait la
cause. D’autres affirment que fuyant les incessantes attaques
des Gavoris, les Manars s’en seraient allés vers le Sud du Mont
Mindolluin. Fondé en 582, peu de temps après la création du
Dagantar, le Gavor était un cadeau du roi Eromir Armon du
Dagantar à Damelyn pour le remercier d’être venu à son secours
quand il fut attaqué par l’armée de Tengloth. Originaire de
l’Est, ce peuple de nature hostile avait dû s’accommoder à des
alliances avec le Dagantar. C’est ainsi que le Gavor fut long-
temps un vassal du Dagantar. Les rois qui se succédèrent firent
leur allégeance au roi du Dagantar afin de rester fidèles au ser-
ment de leur ancêtre Damelyn. En 1792, las de croupir sous le
joug d’un royaume décadent, le Gavor se révolta contre le Da-
gantar. Il s’en suivit une guerre que le Dagantar perdit. Son roi,
Tambal III, fut renversé par une mutinerie interne. Roëlyn, dou-
zième roi du Gavor vint en aide à Fastir, le premier Régent
quand le Dagantar fut attaqué par le Bortar et les Ramazds à la
fois. Le Gavor resta donc un allié du Dagantar contre Tengloth,
alors que les terres du Sud sombrèrent sous l’influence des Ra-
mazds. Les Gavoris étaient généralement blonds. Ils
ressemblaient beaucoup aux Ramazds. Ils avaient su dompter
les hauts plateaux sur lesquels soufflait perpétuellement un vent
glacial. La capitale Markandor fut construite sur les hauteurs
63 des vastes plateaux qui dominent la plaine, ce afin de se proté-
ger des attaques ennemies.
En 3020, à la mort de Görten, vingt-troisième roi du Gavor,
le royaume fut divisé par une lutte de succession. En effet, Fur-
tor assassina son demi-frère Galvion désigné par leur père pour
régner. Le royaume se divisa donc en deux. Les partisans de
Furtor prirent l’Est du pays et appelèrent leur nouveau royaume
le Dremont. Les fils de Galvion gardèrent le pouvoir à Markan-
dor, et on continua à appeler ce qui restait de leur royaume le
Gavor. Les descendants de Galvion restèrent fidèles au serment
de Damelyn et gardèrent donc de bons rapports avec le Dagan-
tar, tandis que le Dremont s’allia aux Ramazds. A la mort de
Seymol en 4055, trente-sixième roi du Gavor, sa fille, la prin-
cesse Ceetany, lui succéda sur le trône, alors qu’elle n’était âgée
que de dix-sept ans. En effet, le roi Seymol eut deux enfants, le
prince Durgan et la princesse Ceetany. Or, Durgan avait été fait
prisonnier par Tengloth lors d’une des nombreuses batailles. Il
resta en captivité pendant plus de dix ans. Son père, le roi
Seymol, mourut de chagrin sans voir son fils. Ceetany eut du
mal à faire accepter sa légitimité à la tête du trône, d’autant que
les lointains cousins du Dremont trouvèrent là l’occasion uni-
que de régner sur les deux royaumes. Heureusement, Azkamon
apporta son aide à la belle princesse devenue reine. Elle trouva
aussi de l’aide au Dagantar, à travers Galak Murthins, le grand
Général en chef. Il ne voulait pas que le Gavor tombe entre les
mains du Dremont qui était sous influence Ramazd aussi.
Contre toute attente, Durgan parvint à sortir de Mangôk, aidé
par Artor. Ensemble, ils menèrent l’offensive contre le Dremont
et firent tomber le royaume de l’Est. Durgan n’avait rien perdu
de son agilité au combat. Il était manifestement le meilleur
guerrier du Gavor. Il prit légitimement son poste de Général en
chef de l’armée et associa ses forces à celles d’Artor. Ils firent
tomber Tengloth, repoussèrent les Ramazds et ramenèrent la
paix. Peu intéressé par le pouvoir, il resta à l’écart. Laissant la
gestion des affaires courantes du royaume, ainsi que le titre
royal à sa sœur, il préférait commander son armée qui, en ces
temps de paix, était devenue bien peu active. Ceetany était heu-
reuse de retrouver son frère. Elle s’était mariée quelques années
plus tôt à Elwyn, un jeune soldat, lointain descendant de Vero-
hin. Elle rendait justice équitablement, s’occupait
64 personnellement des orphelins qui étaient bien nombreux après
les guerres qui s’étaient succédé aux heures les plus noires. Elle
avait personnellement adopté l’un d’eux. Elle l’appela Ando-
rian. Ainsi, Andorian était le premier enfant d’Elwyn et de
Ceetany. Il fut élevé dans l’amour d’un père et d’une mère.
Comble de l’ironie, il ressemblait à Elwyn plus que ses propres
enfants. Déjà à l’époque, les mauvaises langues avaient préten-
du que le prince du Dagantar l’avait emmené avec lui de
Lozzled. Moins d’une année après son mariage, Ceetany accou-
cha d’une fille, la belle Eymera. La jeune fille était d’une beauté
légendaire. Certains la prenaient pour une Elfe tellement elle
s’approchait de la perfection. Ses cheveux blonds ressemblaient
plus à du fil d’or tissé tant ils étaient soyeux. Dans ses grands
yeux, on pouvait lire le reflet de l’océan car ils renvoyaient un
bleu azur qui faisait penser qu’elle était un don des mers loin-
taines. Trois années s’écoulèrent avant que la reine ne mette au
monde la petite Lysil. Si Eymera était très belle, Lysil avait
l’intelligence pour elle. Toute petite, elle fascinait les sages de
la cour par ses questions pertinentes qu’un enfant de son âge n’a
même pas le temps de se poser. A un tel point que Zortef, le
grand magicien, la prit sous son aile pour lui enseigner sa
science. « L’on ne saurait passer à côté d’un esprit aussi vif »
rétorquait souvent le vieux magicien à tous ceux qui voyaient
d’un mauvais œil l’initiation d’une jeune fille à la magie. Lysil
passa donc une grande partie de son enfance et de son adoles-
cence entre les potions magiques et les vieux livres de sorciers.
Elle parlait l’Elfique et le langage du Bortar qu’on croyait être
perdu. Cinq années séparent Lysil de sa sœur cadette Aerendal.
La jeune fille ne ressemblait ni à son père ni à sa mère. Elle
avait une chevelure brune et des yeux marron. Son visage était
rond et un petit nez tranchait sa douce figure en deux. Elle était
différente des autres mais elle avait son charme. Dix années
s’écoulèrent ainsi sans que la reine ne fasse un enfant. Alors
que le Gavor tout entier avait renoncé à une descendance mâle
et que la reine elle-même se consolait en disant qu’elle avait
déjà un fils, Andorian, le jeune homme avait dix-neuf ans, Cee-
tany tomba pour la quatrième fois enceinte. On était à l’an
4079, l’année de la Grande bataille de Lozzled. Le peuple entier
avait retenu son souffle. Des sorciers de tous les recoins étaient
venus faire des incantations à la reine pour qu’elle ait un fils.
65 C’était devenu le sujet préféré des habitants. Un tel avait dit que
le sorcier du village avait prédit la naissance d’un fils tandis
qu’un autre voyait une fille à nouveau. Ce fut donc la stupeur
générale le soir de l’accouchement. La foule s’était rassemblée
devant le palais. Le temps était comme suspendu depuis deux
heures que la reine travaillait. Les murmures s’arrêtèrent net
quand on vit Elwyn, accompagné de son fil Andorian, sortir de
la grande porte. Il tenait dans ses mains le nouveau né. Sur
l’estrade dominant la foule, il tendit les bras vers le haut, mon-
trant le bébé à tout le monde.
— c’est un garçon ! dit-il calmement.
Le visage éclairé d’un sourire de joie il continua :
— c’est mon fils Rauyin.
La foule tout entière répondit d’un cri de joie, saluant le
prince Rauyin du Gavor, futur héritier du trône. Pendant trois
jours ce fut la fête dans tout le royaume. La boisson coula à flot.
Cette bonne humeur faisait du bien à voir. Les gens se réunis-
saient pour parler, les ennemis se réconciliaient.
Rauyin naquit ainsi dans ce contexte. Dernier né d’une fa-
mille de cinq enfants et pourtant destiné à être le chef de tout un
peuple. Son éducation fut confiée à Zortef comme sa sœur Lysil
quelques années auparavant. Rauyin du Gavor avait été élevé
comme un prince. Il avait toute la cour royale à sa disposition.
Il bénéficiait d’un enseignement de qualité et comme toute la
noblesse de l’époque, il savait parler plusieurs langages. C’était
un beau jeune homme d’une vingtaine d’années. Sa chevelure
blonde était tressée jusqu’au dos comme tous les hommes du
Gavor. La régularité des traits de son visage, qu’il avait pris de
sa mère, contrastait fort avec la barbe qu’il s’était laissé pous-
ser. Ses connaissances allaient de l’astronomie à la botanique,
en passant par la poésie. En parallèle il avait reçu un entraîne-
ment militaire digne d’un chef de guerre. Il maniait habillement
l’épée et son sens de l’anticipation faisait de lui un redoutable
adversaire. C’était un esprit vif et toujours en quête d’aventure.
Les origines Dagantar du futur roi du Gavor, vu qu’il descendait
de Verohin, ne manquèrent pas de susciter des réactions diver-
ses. Certains ne voyaient pas ça d’un bon œil. Ils trouvaient que
le Dagantar n’avait apporté que malheurs et trahison. D’autres
par contre voyaient dans cette mixité une source de bonheur.
66 L’avenir devait s’appuyer sur cette diversité. Ils n’avaient pas
oublié l’aide du roi Artor pour récupérer les terres du Dremont.
Quand elle eut dix-huit ans, la belle Eymera tomba follement
amoureuse de Farinos, propre neveu de Samir. Ils se marièrent
contre l’avis d’Elwyn qui trouvait sa fille encore trop jeune
pour ces choses. De cette union naquirent trois enfants : Elbu-
ryn, Phineas, et la jolie Eyglada qui en tout point était le sosie
de sa mère. Elburyn était du même âge que Rauyin. A peine
deux mois séparaient leurs naissances. Il avait la même cheve-
lure blonde qui caractérisait désormais la descendance d’Elwyn.
Ses yeux étaient d’une pureté sans pareille, bleus gris comme
un ciel d’automne parsemé de quelques nuages. Et pour beau-
coup, Elburyn était simplement le plus beau des princes qu’on
ait jamais été donné de voir dans la maison de Galvion. Mais il
n’avait pas que la beauté pour lui, il était aussi vif et intelligent
que Rauyin, aussi fort et adroit de l’épée que lui. Il avait cepen-
dant moins de hargne que son oncle et était ainsi beaucoup plus
attentif aux réactions de ses proches. Mais son adresse à l’arc
était légendaire et, dit-on, il ne trouva jamais d’égal à cet exer-
cice. Ainsi les deux jeunes hommes grandirent dans la même
cour comme deux frères plutôt que comme oncle et neveux. La
reine se réjouissait de voir sa descendance s’épanouir sous ses
yeux. Elburyn et Rauyin étaient bien plus que des camarades de
jeux. Au cours des années, une complicité sans pareille était née
entre les deux hommes. Chacun savait quasiment ce que l’autre
pensait rien qu’en voyant l’expression du visage de son com-
père. Ils s’étaient affrontés plus d’une fois durant leur enfance.
Il fallait savoir lequel des deux avait plus de force.
Tels étaient les jours heureux du Gavor. Ceetany était une
femme courageuse et une reine bienveillante. Elle n’avait tou-
jours voulu qu’une chose : la paix. Au retour de la grande
bataille de Lozzled, elle avait demandé à son frère de monter
sur le trône conformément à la tradition en vigueur.
— C’est à vous qu’il revient maintenant de nous diriger, dit-
elle calmement, la tête baissée en guise de soumission.
— La vie dans un palais est certes confortable mais je ne
suis pas fait pour ça. J’aime sentir la liberté, le grand air frapper
mon torse sur ma monture. Je n’en ai que trop longtemps été
privé durant ma captivité. J’aime ce que je fais et j’en resterai
67 là. En outre, je crois que vous êtes déjà leur reine, alors ne
changeons rien aux choses.
— Mais je ne suis qu’une femme, rétorqua-t-elle.
— Une femme qui a affronté le Dremont, les Ramazds, le
Bortar et je ne parle pas des luttes internes, pendant des années.
Une femme qui aura servi et suivi son roi jusqu’aux portes de
l’enfer.
Prenant l’air grave, il sortit son épée et la planta au sol. Ge-
noux à terre, il prêta serment :
— Princesse du Gavor vous étiez, reine du Gavor vous
l’êtes. Je fais le serment de toujours vous servir et vous défen-
dre. Laissez-moi être votre bras armé.
Sur ces mots, Ceetany fut définitivement intronisée reine.
Un accord secret avait été passé entre la reine et son frère. Elle
s’occuperait du civil et lui du militaire. C’était une femme juste
et désireuse de paix.
* * *
S’il y eut quelque chose de très évident à ses yeux, c’est bien
la cupidité des hommes. De tout temps, ceux-ci s’étaient tou-
jours disputés, trahis ou fait la guerre juste pour un bout de
richesse. Frezac le savait. Son plan diabolique de porter le plus
grand coup jamais imaginé à l’empire des Hommes, désormais
seuls dominateurs du Galastan depuis la chute de Tengloth,
prenait forme. Le pire, c’est que des hommes allaient l’aider.
Mehonir Arthon au Dagantar, Amagden au Gavor. Ces deux
hommes avaient en commun la perfidie et l’ambition du pou-
voir. Il suffisait de leur promettre un peu de pouvoir pour en
faire des alliés.
Amagden était un des conseillers les plus influents de la
reine, tant ses conseils lui étaient précieux. En effet, il savait
faire usage d’un sens de la dissuasion sans pareil. Déjà à
l’époque de Seymol, il avait su se rendre indispensable en in-
formant le roi des manœuvres du Dremont.
Amagden connaissait bien l’impulsivité légendaire de Dur-
gan. Il fallait, conformément aux instructions de Frezac, faire
disparaître Durgan afin de porter le coup fatal à la reine. Le
Gavor, ainsi affaibli, se perdra dans une guerre civile dont seuls
les Hommes ont le secret et l’exclusivité.
68 Cette année, la dureté de l’hiver avait fortement affamé les
habitants du Nord du royaume. Aussi, ceux-ci dépendaient
énormément de la nourriture qui venait du Sud. Or, un groupe
d’individus malfaisants semait la terreur partout, attaquant les
convois de commerçants remplis de denrées de toutes sortes,
privant ainsi les populations isolées de pain, de blé, de pomme
de terre et même de viande séchée. Le mécontentement grandis-
sant de ces populations était sans-cesse attisé par des grands
orateurs à la solde d’Amagden qui n’arrêtaient pas de pousser la
foule à la révolte, et même à la scission d’avec le Gavor.
— Fils d’Ezmeos et de Sgavos vous n’avez de cesse de ser-
vir Markandor et ses princes alors qu’ils vous ignorent dans
votre misère. Quelle royauté serait digne de laisser son peuple
mourir de faim ? qui était là pour le Gavor quand il fallait atta-
quer le Dremont par le front du Nord ? Qui a donné le sang de
ses enfants quand il fallait réunifier le royaume sous la bannière
de Seymol ? Et enfin qui n’a jamais cessé de combattre les
troupes Ramazds et de repousser leurs assauts alors que le Ga-
vor était lâchement attaqué par surprise ? Mes amis c’est vous !
C’est vous qui êtes les braves défenseurs de ce royaume à
l’agonie. Il est temps que vous réclamiez votre part : la souve-
raineté de vos terres qui sont depuis trop longtemps sous le
commandement de cette famille royale est vouée à cette des-
cendance du Dagantar qui hier encore était votre pire ennemi.
— Vive le Norbihas libre !
La foule reprit derrière lui les vive le Norbihas.
Le Norbihas était une vaste terre glacée neuf mois sur douze
au Nord du Gavor que des paysans avaient occupées peu à peu
au cours du temps. Elle comptait deux principales villes : Ez-
meos et Sgavos. La première était une cité millénaire qui avait
été fondée dit-on par les Elfs, à l’époque où les Hommes
n’avaient pas encore foulé la Galastan. Pour preuve,
l’architecture de la cité témoignait du passage de ces créatures
exceptionnelles qui avaient su donner forme et vie à la pierre.
Les fines décorations arabesques et la végétation luxuriante
malgré le froid rappelaient beaucoup Fuilbindon. Certains habi-
tants de la cité pour se vanter disaient que les Elfs n’étaient
jamais partis d’Ezmeos, au contraire ils seraient restés et se
seraient mélangés aux Hommes. Ils prenaient pour preuve la
longévité extraordinaire de leurs vies. On pouvait vivre dans
69 cette cité deux à trois fois plus longtemps que partout ailleurs
dans le royaume. Mais cette théorie était farfelue, vu que les
deux seuls Homme-Elf à avoir jamais existé sont Edranzil et
Eraclède. Ainsi, les habitants d’Ezmeos se prenaient, à tort,
pour une race d’être humain à part, au-dessus des autres et réels
propriétaires des terres alentours. Sgavos par contre était une
cité plus récente qui avait été fondée par des habitants venus de
la plaine du Sud. Leurs habitants étaient moins blonds que ceux
d’Ezmeos et avaient la peau moins pâle. Ils ressemblaient plus
aux habitants du Gavor. Fuyant les guerres contre le Bortar, ils
s’étaient d’abord réfugiés dans la cité d’Ezmeos avant de se
faire expulser, jugés trop différents par les autres. Ils avaient
fini par fonder une cité fortifiée à la manière de Markandor, afin
de se protéger des invasions du Sud. Cultivateurs et armuriers
dans l’âme, ils avaient su venir à bout de la nature hostile qui
les entourait. Le sol glacé était labouré, des techniques de forges
avaient été transmises et la culture de certaines plantes résistan-
tes au froid s’était rependue. Leur civilisation de travailleur et
de bâtisseurs était venue à flatter ceux d’Ezmeos qui ne vivaient
que de pêche et de cueillette. A l’abri d’ennemis ils s’étaient
relâchés au cours des siècles, oubliant même les techniques de
forges si chères à leurs véritables ancêtres, les Gavoris. La cité
d’Ezmeos n’était pas fortifiée car ils se sentaient naturellement
en sécurité. C’est ainsi qu’à l’an 1003, lorsqu’ils furent attaqués
pour la première fois par les Ramazds, dont le pays s’étalait
juste au-delà de la montagne, ils ne purent malheureusement
pas se défendre car leur cité était à la merci des assaillants.
Ceux qui parvinrent à s’échapper allèrent se réfugier à Sgavos
qui était préparée à ce genre d’attaque. Le siège des Ramazds
dura près de trois semaines, tous décidés qu’ils étaient à affamer
les habitants de la cité. Ceux-ci résistèrent comme ils le purent
en repoussant chaque attaque. Les flèches enflammées
s’abattaient jour et nuit sur les murs des maisons. Heureusement
que le froid empêchait toute flamme de se propager.
Un jeune habitant de Sgavos, nommé Surivan, prit la déci-
sion courageuse d’aller prévenir les troupes du Sud d’une
invasion. Sa tentative était risquée car la cité était assiégée des
quatre côtés par les Ramazds. Il se fit catapulter hors du village
et descendit les sommets enneigés avec une planche en bois
dont il se servit comme une luge, les Ramazds à ses trousses.
70 Ces derniers, ne maîtrisant pas l’art de la glisse, se firent distan-
cer très rapidement, d’autant qu’ils avaient du mal à se déplacer
dans cette montagne. Ainsi, Surivan réapparut trois jours plu
tard aux côtés d’Estelyn, sixième roi du Gavor. Les Ramazds
furent décimés au prix d’un combat sanglant.
Il y eut deux conséquences immédiates à ces événements : la
ramification des terres du Nord au Gavor. Les Norbihans firent
allégeance au roi Estelyn en échange de sa protection, et le rap-
prochement des deux grandes cités du Nord. Les habitants
d’Ezmeos comprirent que leur attitude hautaine et dédaigneuse
les aurait conduits droit vers la catastrophe. Le monde change et
il fallait désormais s’ouvrir aux autres pour bénéficier de leurs
sciences. C’est ce jour-là qu’Ezmeos changea radicalement
d’aspect. Un fort de pierres fut construit autour de la ville, des
canalisations d’eau furent creusées un peu partout afin
d’apporter de l’eau à chaque domicile, plus question d’aller se
servir en dehors de la cité dans un ruisseau qui pouvait cacher
bien de dangers. Une nouvelle cité fut dressée en face de
l’ancienne pour permettre d’accueillir les nouveaux arrivants,
car en effet il était désormais autorisé à quiconque de l’une des
cités d’aller s’installer dans l’autre ville, comme l’auraient fait
les habitants d’un royaume en paix. Ce fut l’occasion pour
beaucoup d’habitants de Sgavos d’aller s’installer à Ezmeos,
même s’ils étaient considérés comme des citoyens de seconde
zone. Les habitants de Sgavos leur apprirent à forger le métal, à
dresser des chevaux, à cultiver sur un sol dur. En échange, ceux
d’Ezmeos leur apprirent à tisser, à soigner certaines maladies, à
comprendre l’astronomie. C’est à cette période que se firent les
premières unions mixtes qui donnèrent naissance à la race des
Norbihans : littéralement les Hommes du Nord. De taille assez
élancée, le torse large, les bras recouverts de poils et les che-
veux d’une teinte nullement semblable à aucune race d’Homme
connue sur la terre du Galastan : ni brun ni blond, mais d’une
couleur intermédiaire qui scintillait de mille éclats par un soir
de double lune. C’est pour ça qu’on disait que les Norbihans
détestaient la nuit car elle les dévoilait pleinement. Malgré cette
difficulté à se dissimuler, les Norbihans étaient des valeureux
guerriers qui avaient toujours été fidèles au roi, en hommage à
leur pacte passé quelques siècles plutôt. Le Norbihas connut
une situation assez particulière et unique pendant des siècles.
71 En effet, lors de la scission du Gavor en 3020, le Norbihas se
trouva complètement isolé de toute civilisation. En effet, ils
avaient refusé de s’associer au Dremont qui voulait mettre la
main sur le potentiel militaire du Norbihas. Les Norbihans
étaient réputés être de très bons guerriers. En outre, les Dremon-
tais voulaient également avoir un accès facile sur le pays
Ramazd qui s’étalait de l’autre coté de ces montagnes, les Ra-
mazds étant devenus leurs alliés. Les Norbihans durent donc
affronter les incessantes attaques du Dremont au Sud, et des
Ramazds au Nord. Mais heureusement pour eux, les difficiles
conditions climatiques dans ces montagnes rendaient vaines
toutes les offensives ennemies. C’est donc avec joie qu’ils ac-
cueillirent Artor qui les aida à reprendre la cité de Bargath.
Cependant, il demeurait encore des purs irréductibles qui ne
s’étaient pas mélangés et le clamaient tout haut à qui voulait
l’entendre. Pour ceux-là, il fallait à tout prix se séparer de Mar-
kandor, proclamer son indépendance et enfin supprimer tous ces
métisses qui étaient la honte de leur race. Mais pour l’instant on
avait encore besoin d’eux donc il ne fallait pas dévoiler tout le
plan. Morhine était un de ceux-là. Avec la bénédiction
d’Amagden, il avait entrepris de monter les Norbihans contre le
Gavor. Son discours avait été prononcé avec une telle passion
que toute la foule avait une foi immense en lui. On scandait de
plus en plus son nom dans les quatre coins de la province. Il
s’érigeait désormais en défenseur des Norbihans contre le pou-
voir centralisateur de Markandor mené d’une poignée de fer par
Durgan chef des armées. Ce dernier était lui-même descendant
de Nordiste, car le vaillant Surivan n’était autre qu’un de ses
ancêtres dont les nombreux récits étaient connus de tous.
* * *
Durgan avait eu vent de cette révolte dans le Norbihas et dé-
cida d’y mettre fin en s’y rendant en personne. De son vivant,
Seymol l’avait toujours mis en garde contre ces Nordistes qu’il
trouvait peu fiables. Durgan n’avait jamais compris ses inquié-
tudes, d’autant que plus de la moitié de l’armée était composée
de Norbihans et que lui-même avait des origines. Mais au-
jourd’hui, les choses devenaient claires. Les ennemis du Gavor
72 avaient décidé d’attaquer par le Nord et ils profitaient du carac-
tère difficile des Norbihans.
— Mon cher ami, je ne vois pas d’un bon œil votre dépla-
cement à Ezmeos avec une garde d’une dizaine d’hommes.
Elwyn venait de prononcer ces quelques mots d’un air grave.
Son regard vide plongeait dans le feu de la cheminée qui tentait
bien que mal de consumer le bois glacé qu’on avait coupé
l’après-midi même. Il appréciait beaucoup Durgan, le frère de
sa femme qui avait su protéger le Gavor jusque-là.
— Je ne saurais faire autrement mon ami, répondit Durgan.
Mon armée est majoritairement constituée de Norbihans, j’en
suis moi-même un. Ce serait vu comme une provocation que
d’essayer une démonstration de force. S’ils ont des choses à
nous reprocher, je souhaite qu’ils le fassent en face de moi au
lieu d’essayer de sauver les apparences. Et quelque soit le degré
de leur révolte, feraient-ils du mal à un des leurs ?
Ces derniers mots résonnèrent dans la tête de la reine qui
pressentait une tragédie. Mais connaissant son frère, elle savait
qu’il était inutile d’essayer de le dissuader. Il ne restait plus
qu’à espérer.
Durgan entreprit ainsi son périple vers Ezmeos, accompagné
de dix de ses hommes les plus fidèles, dont son neveu Andorian
qui lui vouait une admiration sans limite. Au soir du troisième
jour, il fit son entrée dans la cité millénaire. Les habitants stupé-
faits le reconnurent tout de suite. La foule s’ameuta sur la
grande cour, là où jadis on rendait les jugements des malfrats.

— Mais qui vois-je donc ici, Durgan de Markandor ? ironisa
Morhine qui visiblement cherchait à l’humilier.
— Garde tes paroles traîtresses pour toi, rétorqua Durgan
qui, connaissant le personnage en face de lui, ne voulait pas se
laisser faire. Je n’ai pas traversé la montagne ni affronté les
éléments pour venir échanger des paroles hypocrites avec une
charogne telle que toi Morhine.
Des murmures s’élevèrent de la foule, chacun allant de son
commentaire.
— Peuple du Gavor ! s’écria Durgan qui venait de lever les
deux bras en l’air. Montant sur l’estrade de la grande place il
s’adressa à tout le monde :
73 Peuple du Gavor je sais ce qui se passe et je comprends en-
tièrement vos interrogations. Les choses ne sont pas si simples à
Markandor. Je sais que vous ne mangez plus à votre faim de-
puis quelque temps. Je vous fais le serment que ça va changer.
Mon armée et moi-même traquons actuellement les brigands
qui volent votre pain. Ils seront mis hors d’état de nuire très
bientôt.
— L’heure est tardive où le prince de Markandor nous ap-
porte réconfort et illusions, reprit Morhine. Le peuple meurt de
faim et tout ce que vous avez à faire c’est une promesse ? Vous
ne pensez pas que l’heure n’est plus aux promesses ? Comment
nous avez-vous appelés ? peuple du Gavor ? je ne reconnais
nulle suzeraineté de la part du Gavor sur mes terres. Le pacte de
mes ancêtres, et des tiens aussi, envers votre roi est révolu.
Nous avons plus que remboursé notre dette. Nous sommes res-
tés loin de toute querelle pendant un millénaire. Maintenant
vous vous adressez au Norbihas libre !

La foule criait sans cesse libre, libre, libre. Durgan comprit
que cette fois-ci, la révolte dépassait le simple fait d’avoir faim.
Ses doutes étaient bien confirmés. Tous ces gens étaient mani-
pulés par Morhine. Mais dans quel but voulait-il cette scission ?
— Est-ce vraiment ce que le peuple veut ? ouvrez les yeux et
faites preuve de discernement. Combien de temps tiendrez-vous
tous seuls sur votre terre de glace que même le soleil abandonne
pendant neuf mois ? N’oubliez pas que si vos ancêtres ont tenu
un millénaire, c’est bien grâce aux denrées que nous vous ap-
portions par le passage secret des montagnes. Vous dites qu’à
Markandor on ne se soucie pas de vous ? si j’étais le tyran que
vous dépeignez, je serais venu avec mon armée et j’aurai vu qui
aurait ouvert la bouche. Croyez-vous vraiment que cette enclave
perdue au milieu des montagnes a vocation à se détacher du
Gavor ? écoutez ma réponse car je ne le répéterai pas deux fois :
toute rébellion, toute once de partition, toute idée de scission
sera matée avec la plus grande sévérité. La terre du Gavor ne
rétrécira pas de mon vivant.
Il venait de défier cette foule qui devenait de plus en plus
nombreuse. Etant la plus fine lame de tout le Gavor, Durgan
était un homme craint et respecté dans tous les coins du
royaume. Sa réputation d’homme intransigeant lui avait forgé
74 une image de rocher dur et indétrônable. S’il eut un roi au Ga-
vor en ces temps, ce fut bien Durgan. De voir Morhine, cet
incapable lui tenir ainsi tête devant son peuple lui prouvait à
juste titre l’ampleur gigantesque du complot.
L’imposteur se mit à applaudir à la fin du discours, comme
pour narguer le roi.
— Chers Norbihans s’il est une preuve de la tyrannie de cet
homme qui se dit être des nôtres vous venez de l’avoir. Nulle
rémission, ni pitié, ni dialogue. Cet homme est venu couper des
têtes et repartir. Est-ce ça que vous attendez de vos rois ?
— Non, répondit la foule qui tout à coup prenait son cou-
rage !
— Je propose, oh prince du Gavor que des pourparlers soient
engagés maintenant entre vous et le Norbihas car mon peuple
veut du pain, du respect et surtout pas une allégeance à une
lignée bâtarde du Dagantar, destinée au trône du Gavor par le
simple hasard.
— Pourparlers, pourparlers, pourparlers… se mit à scander
la foule qui devenait euphorique.
— Je vous ai compris peuple du Gavor, reprit Durgan. Je
n’aurai qu’une condition à imposer pour ces pourparlers : je ne
veux pas avoir à négocier quoique ce soit avec cet imposteur de
Morhine. Je veux les notables des deux grandes villes à ma
table.
Au même moment, Morhine voulut relever la dernière re-
marque du roi, ce dernier brandit son épée et la plaça à la gorge
de l’homme.
— Si tu veux savoir jusqu’où je suis un tyran alors vas-y, dis
un seul mot. Nous serions tous fixés en moins d’une seconde.
C’est le temps qu’il me faut pour trancher ta tête de traître de
part en part.
La foule resta hébétée face à ce spectacle effrayant. Il ne fal-
lait tout de même pas exagérer avec le roi Durgan.
Il fut convenu par la suite que les pourparlers se tiendraient
le lendemain à l’aube, au même endroit et de la même façon
que les Norbihans avaient prêté serment d’allégeance au Ga-
vor : Ark-Landon. C’était une ancienne bâtisse Elfique
construite au sommet du Mont Arak, à l’époque où ceux-ci
scrutaient les lointains horizons à la recherche de leurs sembla-
bles. Les conditions de ces pourparlers imposaient qu’aucune
75 arme ne fût admise au sein de la table afin de garantir la paix et
la sécurité pour tous. Les notables des deux grandes cités
avaient été conviés.
Andorian avait accompagné son oncle à cette expédition. Le
jeune prince avait toujours eu une admiration immense pour cet
homme qui avait renoncé à la royauté absolue par principe.
Ainsi, durant son enfance il passait plus de temps avec Durgan
qui ne manquait pas de le former à l’art du combat.
— Mon oncle, vous devriez prendre une arme avec vous, dit
le prince.
Il ne voyait pas d’un très bon œil le fait que son oncle se
trouve au milieu de cette horde de traîtres prêts à tout pour arri-
ver à leurs fins.
— Je suis un homme de parole mon neveu. J’ai dit pas
d’armes alors il n’y en aura pas.
Le jeune homme comprit tout à coup le désarroi que sa mère
avait dû ressentir quand celle-ci s’était résolue à le voir partir
avec son oncle vers un pays aussi hostile. Il ne pouvait rien
faire. Maintenant leur destin n’était plus entre leurs mains.
* * *
La bâtisse Elfique était une tour de trois étages construite au
sommet de la montagne. Le drapeau du Gavor flottait encore à
son sommet. Des gardes veillaient nuit et jour à son sommet
dans l’attente de l’allumage d’un brasier dans les contrées voi-
sines, en guise d’un appel à l’aide. Au rez-de-chaussée, il y
avait une vaste salle qui donnait au fond sur un escalier en bois
qui craquait à chaque pas. L’escalier donnait au premier sur un
couloir où se trouvaient des portes de part et d’autre de chaque
côté. L’une d’entre elles était ouverte, c’était la salle des pour-
parlers. Une grande table et des chaises venaient trôner au
milieu de la pièce. Des cornes d’animaux sauvages venaient
décorer la pièce, recouvrant le crépissage blanc des murs.
Durgan entra et prit place à la chaise centrale, comme pour
montrer que c’est lui qui dirigerait les débats. Il y avait les six
grandes familles des Norbihans : les Barthamian, maîtres en
astrologie, les Wheodred, grands cultivateurs, les Kramer, puis-
sante famille de forgerons, les Meolas, grande famille de
guerriers, les Akhartor, vieille famille de la noblesse et enfin les
76 Razdar, grande famille de magiciens. A ce propos Zortef le
grand était originaire de cette famille d’Ezmeos. Il avait appro-
fondi son savoir de magicien au contact d’Azkamon.
Milko Razdar en sa qualité de grand sage prit la parole :
— Nous sommes ici aujourd’hui pour gérer un problème qui
commence à nous dépasser : Morhine Tulak.
Toute l’assistance acquiesça la remarque de Milko. En effet,
il semblait clair que Morhine avait su monter la foule à l’insu
des notables du Norbihas. Ceux-ci avaient autant besoin de paix
que le prince Durgan.
— Je sais que le peuple meurt de faim et que la vie devient
de plus en plus dure, continua Milko. Et il est vrai que certaines
de nos revendications ne trouvent pas d’oreille attentive à Mar-
kandor. Mais de là à demander une scission nous ne sommes
pas d’accord.
— J’apprécie votre sagesse, seigneurs du Norbihas, répondit
Durgan. Je reconnais que je me suis un peu éloigné ces temps-ci
des préoccupations de mon peuple et j’avoue ne pas en être fier.
Je vous fais la promesse de réparer cette injustice aussitôt que je
serai rentré à Markandor. Mais avant ça, j’ai un règlement à
finir avec ce traître de Morhine.
— Maître Durgan, je vous demanderai de faire part cette
fois-ci d’un peu plus de retenue dans vos gestes. Que dira le
peuple s’il vous voyait exécuter de vos propres mains celui
qu’il considère comme un héros à ce jour ? Il sera pris pour
martyr et vous pour assassin. La flamme qu’il a fait naître en
chaque Norbihan existe depuis toujours, je ne vous le cache pas.
Le sentiment d’appartenir à un peuple beaucoup plus ancien que
le Gavor, l’impression d’être supérieur à toute espèce animale
vivant en Galastan ont conditionné le Norbihan en Homme fier,
belliqueux et hautain. S’ils n’ont pas encore tenté une révolte
armée, c’est parce qu’ils redoutent, comme leurs ancêtres avant
eux, une attaque venue du Nord. Une vieille prophétie annonce
que la chute du Norbihas viendra de là. En ce qui nous
concerne, seigneur Durgan, vous avez notre entière confiance et
notre soutien. Ce que nous attendons de vous c’est que vous
frappiez bien, juste et à la hauteur du crime commis. Moins
vous ferez du bruit dans cette affaire, mieux ce sera pour tous.
77 Durgan avait sagement écouté les paroles du vieil homme.
Ce dernier avait raison sur toute la ligne. Il ne fallait surtout pas
faire de Morhine un martyr.
* * *
Morhine Tulak était l’aîné d’une famille de quatorze enfants.
Pur descendant d’Ezmeosien, des deux côtés de ses parents, il
avait grandi dans la haine d’autrui tant ses parents n’arrêtaient
pas de mépriser et d’insulter tous ces Norbihans qu’ils trou-
vaient d’impurs du fait du métissage des deux cultures du
Norbihas. D’autant qu’ils rendaient tous les autres responsables
de leur misère, alors qu’ils feraient partie de la noblesse à ce
jour si métissage il n’y avait pas eu. Ainsi, Morhine avait quitté
la maison familiale à l’âge de dix-huit ans pour accompagner un
puissant marchant de Sgavos qui apportait de la marchandise à
Markandor et des denrées alimentaires rares au Norbihas. Il
avait été au contact de nombreuses civilisations en dehors du
Gavor. Ses voyages l’auront conduit à des contrées lointaines. Il
connaissait aussi parfaitement le Dagantar, le Bortar et le Li-
bendor. Cette connaissance de différentes cultures suscitait en
lui le mépris et l’admiration. Le mépris de lui-même et des
siens, car de voir que son peuple était réduit presque à un état
de servitude le chagrinait et le révoltait. De l’admiration pour
tout ce qu’il y avait à savoir et voir dans ce monde. Un jour,
alors qu’il faisait une halte à Bargath, ville commerçante située
dans la plaine du Gavor, alors qu’il buvait paisiblement sa
chope dans une auberge, il fut accosté curieusement par un in-
connu qui semblait tout savoir de lui :
— Quelle bande d’ignorants tous ces pauvres gens, dit
l’homme ! Si seulement ils savaient que les jours heureux sont
derrières eux maintenant. S’ils savaient que l’espoir n’est plus
qu’une illusion et que les ténèbres recouvriront peu à peu le
néant dans lequel ils seront tous portés.
L’homme marqua une pause, comme pour laisser à Morhine
le temps de bien comprendre tous les mots qu’il venait de pro-
noncer. Puis il repartit de plus belle :
— Mais vous seigneur Norbihan, vous comprenez tout ce
que je dis n’est-ce pas ? Vous savez de quoi je parle. Cette om-
bre à laquelle nul ne peut échapper. On ne vous a que trop
78 méprisé cette vie durant, vous, votre famille et tous vos sembla-
bles. Ces terres étaient vôtres avant l’existence du Gavor et du
Dagantar son allié. Mais voilà que vous faites chaque jour allé-
geance à cette couronne qui est le symbole de votre propre
mort. L’ombre viendra, soyez en sûr. La question qui doit vous
préoccuper est de savoir où est ce que vous voulez être quand
elle viendra ? au dessus ou en dessous ? à vous de voir. Je vous
contacterai très bientôt pour avoir votre réponse.
L’homme se leva et se dirigea vers la porte sans même se re-
tourner. Il s’agissait du maléfique Frezac en personne. Quelque
temps après, Morhine fut contacté par un de ses émissaires qui
le convia à une rencontre à Welchot. Ainsi fit-il la connaissance
de Frezac le maléfique, seigneur du mal et détenteur de la magie
de Tengloth. La vue de ces créatures étranges, Orcs, Humanorc
et même Trolls l’avaient effrayé quelque peu au début mais
maintenant il s’en accommodait presque.
— Que suis-je censé faire ici, demanda-t-il ?
— Seigneur Tulak, je vous ai fait venir ici aujourd’hui pour
entendre votre réponse, répondit Frezac.
Ce dernier était assis sur un trône surélevé comme pour
mieux dominer ses subordonnés. La salle était circulaire, sans
aucune fenêtre et à peine éclairée par quelques torches. Morbek
se trouvait à sa droite, sa hache en main.
— Qu’est-ce que vous attendez vraiment de moi, demanda le
Norbihan ?
— Que vous acceptiez de me servir tout en réalisant vos
propres ambitions. Je vous offre le pouvoir, la force, une très
longue vie pour profiter de vos biens à venir. Mais je vous offre
surtout l’occasion de vous venger de ces siècles de servitude
contre les descendants d’Estelyn. Vous êtes la race humaine la
plus proche des Elfs. Vous êtes les premiers habitants de ces
terres. Je vous offre une place à mes côtés pour diriger à jamais
la terre des Hommes. Joignez-vous à moi, vous ne le regretterez
pas.
Frezac savait être persuasif. Il avait posé le problème de ma-
nière directe. Il était question d’échanger une servitude contre
une autre en sachant qu’il gagnerait le pouvoir mais aussi et
surtout l’honneur des siens. Une telle proposition ne pouvait se
refuser, d’autant que lisant dans ses pensées, Frezac lui projeta
79 une image le montrant lui, Morhine Tulak, sur un trône, celui
du Gavor.
— Qui vous dit que je suis l’homme qu’il vous faut, bégaya
Morhine.
— La vraie question seigneur Tulak est de savoir si vous
voulez être l’homme qu’il nous faut. Car voyez-vous les choses
sont en marche depuis bien longtemps. Plus rien ne peut être
arrêté. Nous courons irréversiblement vers la chute du genre
humain. Une nouvelle ère va débuter et tous nos alliés seront
bien récompensés. J’attends de vous que vous semiez un désor-
dre fou au Gavor en revendiquant la scission du Norbihas. Le
moment venu, je vous enverrai une armée qui marchera sur
Markandor, sans compter tous ceux de l’armée du roi qui
s’allieront à votre cause du fait de leurs origines Norbihanes
aussi.
— Mais vous oubliez Durgan ! lui en vie, je doute qu’une
mutinerie au sein de son armée puisse avoir lieu.
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Durgan, je m’en charge.
Frezac venait de prononcer ces derniers mots avec l’air plus
cynique que jamais. Il avait jeté un bref regard à Morbek qui
comprit que c’était sa nouvelle mission.
— Comprenez, seigneur Tulak, que le Gavor est une étape
importante dans mon plan de domination. Je dois pouvoir m’y
imposer avant de regarder plus loin, plus fort : le Dagantar.
Sachez que si je sais être généreux, je peux être encore plus
cruel. Ne me décevez pas.
* * *
L’atmosphère, bien que tendue au départ, s’apaisait peu à
peu vu que toutes les parties autour de la table semblaient être
d’accord. Une sanction devra être prise contre Morhine Tulak le
plus tôt possible.
Au moment où Milko Razdar s’apprêtait à prendre la parole
une fois de plus, un cri ahurissant provint de l’extérieur. On
aurait dit un animal très grand. Durgan se précipita à la fenêtre
et il vit les gardes aux prises avec de drôles de cavaliers qui
étaient plutôt très grands. Il crut halluciner quand il vit dans le
ciel un animal volant avec un homme dessus. Il s’agissait
somme toute d’un dragon. Mais comment serait-ce possible vu
80 qu’il n’en existait plus depuis bien longtemps. L’animal volait à
une altitude assez basse, ce qui pouvait laisser redouter le pire.
Il planait dans le ciel comme pour s’accommoder à l’air frais de
la montagne. Il volait parallèlement à la bâtisse avant de charger
droit sur la fenêtre. Vu sa vitesse on avait l’impression qu’il
préparait une attaque. Il serait là dans quelques secondes. Dur-
gan ferma rapidement la fenêtre. Il comprit la manœuvre de la
bête.
— Sortez tous ! s’écria-t-il. Vite !
Sans savoir pourquoi, les vieux hommes se précipitèrent vers
la porte que Durgan tenait. Au moment où le dernier homme
traversa la porte, le dragon n’était plus qu’à quelques coudées
de la fenêtre. Durgan eu tout juste le temps de se précipiter dans
le couloir, prenant le vieux Barthamian par la main alors que
celui-ci était un peu à la traîne des autres, descendit les deux
premières marches et fut tout à coup propulsé par le souffle
d’une flamme qui provenait de la salle de réunion. Les sept
hommes et les gardes furent tous projetés dans les marches de la
bâtisse. Ce qui avait été la belle salle de réunion n’était plus
qu’un brasier qui consumait toute la boiserie, et même la pierre
humide. En quelques secondes, tout avait été balayé, symbole
de la terrifiante puissance de la bête dont on n’aurait même pas
soupçonné l’existence. Durgan se leva en bas de l’escalier avec
une odeur de chair humaine calcinée dans l’air, le vieux Bar-
thamian gisait à une coudée de lui, le corps à moitié brûlé. Les
autres avaient eu le temps de se réfugier dans le hall inférieur.
Durgan se précipita à l’extérieur et vit Andorian aux prises avec
un Humanorc. Il s’avança vers le corps sans vie d’un des gardes
et prit son épée. Au même moment, remarquant sa présence, un
Humanorc courut vers lui. Le combat était imminent.
L’Humanorc attaqua sans réfléchir et envoya de violents coups
d’épées à son adversaire, oubliant que celui-ci était la plus fine
lame du Gavor. Durgan n’eut qu’à se baisser pour éviter les
coups. L’Humanorc, entraîné par son élan, ne put pas s’arrêter
et le prince n’eut qu’à lui trancher la gorge d’un violent coup
d’épée. Au même moment, Andorian était en mauvaise posture
contre son adversaire. Ce dernier l’avait plaqué au sol et
s’apprêtait à lui transpercer l’abdomen de sa lame. Voyant la
scène à une bonne dizaine de pieds de là, Durgan prit son épée
de sa main droite et l’envoya comme une lance. Elle prit
81 l’Humanorc dans son œil droit. Ceci suffit à le déstabiliser assez
pour qu’il lâche sa lame, qu’Andorian se précipita de saisir pour
lui planter dans le ventre. Il s’affala sur le prince qui eut du mal
à respirer. Quand il arriva, Durgan trouva l’Humanorc mort,
couché sur son neveu. Il dégagea celui-ci de son étrange adver-
saire. Il n’avait jamais vu pareille créature. Il connaissait les
Elfs, les Orcs, les Trolls et bien d’autres monstruosités sorties
des profondeurs de la terre. Mais ce genre de créature lui était
entièrement méconnu.
— Il faut aller au pont d’Arak-Thun pour prévenir la tour de
garde d’Ezmeos de notre attaque, dit Durgan à son neveu.
Le pont d’Arak-Thun avait été construit par des Nains plu-
sieurs siècles auparavant alors que les habitants d’Ezmeos
voulaient accéder à l’autre rive de la montagne. Il était à près de
cinq cents pieds en contrebas de la bâtisse Elfique d’Arak. De là
où ils étaient, le pont était visible. Il fallait descendre l’allée et
virer à gauche. Les deux hommes se mirent à courir aussi vite
que leurs jambes le purent dans la neige. Quand ils arrivèrent en
face du pont, un Humanorc sur son cheval gardait l’accès. L’air
menaçant avec son épée. La hauteur du cheval lui donnait un
avantage conséquent. Il ne fallait donc pas l’affronter directe-
ment. Durgan s’avança vers l’Humanorc, son neveu à ses
talons.
— Nous nous rendons étranger, dit-il. Qui que tu sois, nous
sommes à ta merci.
L’Humanorc brandit encore plus son épée à l’approche des
deux hommes. Quand ceux-ci arrivèrent à une quinzaine de
pieds, il leur fit halte de s’arrêter.
— Vous êtes Durgan, véritable roi du Gavor, dit
l’Humanorc. Nous sommes ici aujourd’hui pour vous tuer.
C’est notre mission.
— Pour qui travaillez-vous et qui êtes-vous ? demanda Dur-
gan.
— Nous sommes des Humanorcs. A la fois Homme, Orc et
Troll. Nous sommes les serviteurs du puissant sorcier Frezac de
la forêt de Welchot.
En effet, Durgan avait eu vent de ce sorcier qui s’était instal-
lé à la frontière du Gavor et du Libendor. Il n’avait pas
considéré cet homme comme une menace vu que les vrais alliés
de Tengloth avaient tous été éliminés par lui et Artor lors de
82 nombreuses expéditions. Il comptait, le moment venu, rendre
une visite à ce sorcier que certains disaient aveugle, d’autres
sourd et handicapé. Certains de ses espions avaient prétendu
avoir vu des hordes d’Orcs se promener librement aux frontiè-
res du Gavor. Il n’avait pas cru une telle absurdité. Mais voilà
qu’aujourd’hui, les choses se déclinaient vraiment sur leur vrai
jour. Il fallait agir et très vite. Ainsi, Morhine Tulak agissait
pour le compte de Frezac. Vu les risques pris par ce dernier, la
chute du Gavor devait être un objectif primordial et les choses
devaient être à une étape très avancée. Quel intérêt avait-il à
s’approprier une terre si éloignée de tout ? A moins que tout
ceci ne soit qu’une machination pour attaquer Markandor.
En homme prudent qu’il était, Durgan avait toujours un peu
de poivre dans un sac qu’il portait en bandoulière. Le poivre
était utile pour chasser les mauvais esprits, conjurer les mauvais
sorts et désinfecter certaines blessures. Il avait réussi à avancer
de deux pas alors que l’Humanorc lui parlait. Il était désormais
à une distance suffisamment proche pour sentir le souffle du
cheval. Tout se passa très vite : saisissant dans son sac une poi-
gnée de poivre séché qu’il envoya vers le cheval, il profita que
ce dernier se cabre brusquement et fasse tomber son cavalier
pour le transpercer de plusieurs coups de lame. Ils montèrent
tous les deux sur le cheval et se lancèrent au galop sur le pont.
Au même moment, une ombre plana dans le ciel : c’était le
dragon qui descendait à toute vitesse sur eux. Il arriva avant eux
au milieu du pont et de son élan, abattit sa queue d’un geste
violent qui sépara l’armature en deux. Durgan stoppa net le
cheval et descendit. Le dragon venait de reprendre les airs, leur
donnant quelques secondes de répit, comme pour mieux les
achever ensuite.
— Que faites-vous mon oncle, demanda Andorian ?
— Il faut alléger la monture car elle ne pourra jamais sauter
ce trou.
En effet le dragon avait séparé le pont en deux par un trou de
plus de douze pieds, quasiment infranchissable par un homme.
Devinant ses pensées, Andorian protesta :
— Non mon oncle, dit-il ! je ne vous abandonnerai pas ici.
— Ecoute moi Andorian, tu es jeune, tu as ta vie devant toi.
Si quelqu’un doit tomber ici c’est bien moi.
— Mais mon oncle, le Gavor a besoin de vous.
83 — En ces jours sombres qui s’annoncent, mon seul regret est
de ne pas être avec vous alors que vous aurez encore besoin de
moi. Mais si par ma mort je pouvais aider à expulser une fois de
plus le mal du Gavor, alors c’est avec joie que je tomberai là.
— Sans attendre la réponse d’Andorian, il tapa le cheval qui
détala vers le trou, tandis que le dragon semblait charger de
nouveau.
— Préviens les garnisons de Bargath, dit-il à son neveu qui
s’éloignait malgré lui. Il faut que Bargath tienne et surtout pré-
venez le Dagantar.
Ce furent ses derniers mots à son neveu. Son cheval, d’un
geste majestueux traversa le trou d’un seul bond, on aurait pres-
que dit qu’il volait. Il fallait retarder le dragon et l’empêcher de
se saisir d’Andorian. Les Nains avaient construit ce pont en
plusieurs morceaux collés bout à bout. Afin de faciliter la ma-
nutention de ces blocs, ils avaient encastré des arceaux de
ferraille sur chaque rebord, ce qui leur permettait d’attacher des
cordes autour et de soulever les blocs avec des potences. Dur-
gan sortit donc son fouet et attira l’attention du dragon sur lui.
— Viens par ici sale bête immonde ! je vais te renvoyer dans
les abîmes d’où tu n’aurais jamais dû sortir.
Le dragon chargea sur lui, abandonnant le cavalier qui
s’enfuyait. Durgan resta concentré et ne bougea pas. On aurait
presque dit que son geste était suicidaire. Arrivé au-dessus de sa
tête, le dragon envoya ses serres vers l’avant comme pour le
saisir, mais c’est à ce moment qu’il plongea au sol. Ne pouvant
s’arrêter à cause de son élan, le dragon continua sa course, tra-
versant le pont. C’est là que Durgan lança son fouet qui alla
s’enrouler autour de la patte gauche de la bête. Très rapidement,
il alla attacher l’autre extrémité du fouet à un des arceaux, em-
prisonnant ainsi le dragon sur ce pont. Ce dernier se mit à
secouer dans tous les sens pour se libérer de l’emprise du fouet.
Au même moment, des Humanorcs, présents sur le pont, appro-
chaient, décidés de finir avec Durgan. Ce dernier sortit son épée
mais c’était inutile car les efforts de se libérer du dragon finirent
par briser ce qui restait du pont. Durgan et les quelques Huma-
norcs qui s’y trouvaient tombèrent dans les précipices, allant
probablement s’échouer sur les flancs de la montagne. Le dra-
gon reprit son envol de plus belle. De là où il était, Morbek ne
pouvait voir ce qu’il était advenu de Durgan car une vaste forêt
84 couvrant la neige s’étalait à perte de vue dans les précipices. Il
était, cependant, satisfait car sa mission était en partie accom-
plie. Aucun homme ne survivrait à une telle chute. Il ne lui
restait maintenant qu’à soumettre le Norbihas. En cela, il serait
aidé par Morhine si celui-ci avait fait son travail.
* * *
Andorian n’avait pas arrêté de cavaler sur sa monture depuis
un bon moment. Il fallait aller à Ezmeos prévenir de la situation
à Arak-Thun et se préparer à riposter. A l’entrée de la ville, une
patrouille d’Orc le captura et le fit prisonnier. Il fut conduit à
Ezmeos et enfermé comme tous les hommes de la ville dans la
prison de Sonrai. Que s’était-il passé ici ? Il était parti la veille
avec son oncle et quelques soldats qui les accompagnaient vers
Arak-Thun. Un des prisonniers qui était un garde de la ville le
reconnut et entreprit de tout lui raconter.
La veille, peu de temps après son départ, les cités de Sgavos
et d’Ezmeos furent attaquées par des Orcs aidés de quelques
hommes qui pourraient être des soldats du Gavor. En effet,
Morhine avait réussi à enrôler dans sa machination diabolique
des soldats du Gavor qui n’attendaient que la mort de Durgan
pour se révolter. Or, Morhine leur avait apporté la garantie de
son non-retour d’Arak-Thun. Leur supercherie avait bien mar-
ché car les deux cités furent attaquées de l’intérieur par des
hommes qui ouvrirent les portes de la ville aux Orcs. Ceux-ci
attendaient, dissimulés derrière des feuillages. Que pouvait-on
attendre de cette nouvelle invasion ? Morhine s’était présenté
jusque-là comme un nationaliste et un rassembleur des peuples
du Nord. Mais de là à faire une alliance avec les Orcs, nul ne
l’aurait imaginé.
L’homme se délectait de cette vision d’horreur dans le re-
gard des gens. Il avait réussi là où beaucoup avaient échoué. Le
Norbihas était à lui maintenant. Il s’était auto proclamé Mor-
hine le sec premier roi du Norbihas. Frezac avait tenu sa
promesse de le faire chef des Norbihans. Il avait fait sortir toute
la population pour s’adresser à eux pour la première fois en
temps que roi.
- Peuple du Nord, aujourd’hui commence une nouvelle
ère. Finis la soumission au Gavor, les humiliations, l’esclavage.
85 Je vous invite à partager ma nouvelle vision des choses. Beau-
coup sont choqués par la brutalité de ma prise du pouvoir. Il le
fallait car mes ennemis sont nombreux.
En trois semaines de règne Morhine le sec avait clairement
posé les jalons de son pouvoir despotique. A la tête il y avait
lui, le roi tout puissant. Puis venaient tous les Norbihans de pure
race comme lui. Ils avaient droit aux meilleurs postes, aux meil-
leures terres. Tous ceux qui s’étaient opposés à lui avaient été
réduits en esclaves. Ce fut le cas d’Andorian et des cinq nota-
bles restants. Son armée était constituée à la fois d’hommes,
d’Orcs, de Trolls, et d’Humanorcs. Ungbalak était son Général
en chef. C’était un Humanorc que Frezac lui avait confié pour
diriger les futures conquêtes du Norbihas. Morhine le sec le
savait par lui-même. Il fallait agrandir les frontières du Norbi-
has, les étaler vers le Sud à cause de la douceur du climat et la
fertilité du sol. Le Norbihas ne survivrait pas enclavé comme il
était car les montagnes limitaient son accès au Nord ainsi que
toute viabilité. Tout se déciderait finalement à la bataille de
Bargath. De plus, Frezac attendait de lui qu’il détruise à jamais
le Gavor. Pour l’heure, il faisait construire son palais par des
esclaves. Son armée comptait environ trois mille hommes. Pas
assez pour faire tomber le Gavor. Son plus grand atout était à la
fois la magie de Frezac et le facteur surprise dont il entendait
bien user. Ses espions à Bargath et à Markandor lui rendaient
comptes chaque jour des événements. Pour l’instant l’on ne
s’inquiétait pas de la disparition de Durgan. Tout le monde pen-
sait qu’il avait à faire au Norbihas. Et franchement, personne ne
pouvait imaginer qu’il existe un adversaire assez fort ou assez
fou capable de s’en prendre à Durgan dans tout le Gavor.
* * *
Frezac était somme toute satisfait de lui. Si ses plans au Da-
gantar avaient eu du mal à aboutir, les choses, jusque-là, se
passaient très bien au Gavor. Durgan était mort et le Norbihas
était tombé. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à commencer la
grande marche vers Bargath et Markandor. Une fois le Gavor
annexé, avec le Bortar et Welchot, il aurait un grand territoire à
lui. Le Dagantar ensuite ne résisterait pas à une puissante atta-
que menée de front, comme jadis. Sans son roi, c’était une terre
86 fragile. Il lui fallait maintenant former la plus grande armée de
tous les temps. Pour cela, il avait besoin de plus d’Hommes,
d’Orcs, d’Humanorcs et de Trolls. Comme Tengloth avant lui,
il fallait s’assurer les services des Ramazds. Ceux-ci ne
s’intéressaient qu’à une seule chose : la dernière pierre
d’Haman. Il savait cependant que Markandor était le plus grand
rempart du Gavor et que par le passé, les Gavoris avaient plu-
sieurs fois dû leur salut à cette bâtisse imprenable,
expressément construite en altitude. Mais cette fois-ci, il savait
que les choses étaient différentes car dans son armée il avait des
soldats qui connaissaient bien la citadelle.
* * *
Etre esclave n’était pas en soi la plus dure des punitions.
Andorian souffrait plus de son impuissance face aux événe-
ments qui se préparaient. Il avait failli à la mission que son
oncle lui avait confiée. Sa ration quotidienne de pain sec, d’eau
et de coups de fouet l’avait résigné à une mort qu’il voulait
rapide. A tout moment, il était tenté de se laisser tomber du haut
d’un échafaudage ou de tenter une évasion afin d’être pris et
tué. Au fond que risquait-il vraiment ? Une mort atroce mais
rapide ou la liberté retrouvée. Mais au fond de lui une voix inté-
rieure semblait le retenir. Quelque chose ou quelqu’un lui
redonnait espoir, comme si tout ceci n’était qu’un mauvais
moment à passer et que bientôt il se réveillerait du cauchemar.
Mais hélas, jusque-là, le cauchemar semblait être la seule et
vraie réalité.
Ce jour, on n’était pas venu les chercher travailler. Comme
si quelque chose de spécial se préparait dehors. De sa cellule, il
pouvait voir des soldats se mettre en rang, effectuer des man-
œuvres, tirer des chars, des catapultes, couper du bois. On se
préparait à aller en guerre. Quand ça lui parut enfin évident,
Andorian s’effondra en larmes.
— Que t’arrive-t-il mon jeune garçon ? lui demanda un vieil
homme.
— Tout ce qui arrive est de ma faute, répondit l’homme. Je
n’ai même pas pu alerter les garnisons de Bargath comme le
voulait mon oncle. Il est mort pour que j’aie une chance. Il est
mort pour rien.
87 La complainte du prince faisait peine à voir. Lui qui
d’ordinaire avait cette allure noble que lui avaient enseignée ses
éducateurs de la cour de Markandor était complètement abattu.
Il avait toujours cherché le respect du peuple pour être enfin
accepté dans cette famille royale, lui, l’orphelin du Gavor. Il
avait toujours fait partie des campagnes militaires lancées par
son oncle pour qui il avait la plus grande admiration.
Le vieil homme savait qui était Andorian. Il l’avait vu aux
côtés de Durgan.
— Cesse tes larmes Ô prince du Gavor. Ton destin ne sera
pas de casser de la pierre.
— Je ne suis pas digne de faire autre chose, répondit-il au
vieillard. Je ne suis qu’un faible.
— Écoute-moi fils, je vais te raconter une histoire. Crois-
moi ou non c’est une histoire vraie. Elle s’est passée il y a très
longtemps, à une époque où les Nains et les Hommes travail-
laient main dans la main. A une époque où les Elfs nous
rendaient encore visite sur nos terres et où il était fréquent de les
voir s’ingérer dans nos affaires. Dans la grande plaine du Sud
vivait un fermier qui avait deux fils : Galid et Feos. Galid était
l’aîné. C’était un homme généreux, travailleur et honnête. Il
avait foi en la valeur du travail. Il aidait son père aux tâches
quotidiennes. Tandis que Feos, le petit frère, était tout l’opposé.
Il détestait le travail de la terre car il le trouvait trop rabaissant
pour lui qui rêvait des richesses. Sentant sa fin proche, le père
fit venir ses enfants pour leur prodiguer ses dernières volontés :
« Mes fils, comme mon père avant moi et comme son père
avant lui, voila qu’aujourd’hui mon heure est arrivée de vous
léguer ma seule richesse : la terre. Vous aurez chacun la même
part de terre. » Galid ne put s’empêcher de froncer les sourcils,
chose qui n’échappa pas à son père. Au moment de sortir, ce
dernier rappela son fils aîné pour l’entretenir à l’écart de Feos :
« je sais ce qui te préoccupe mon fils. Pourquoi est ce que je
vous laisse la même part d’héritage alors que Feos n’est qu’un
paresseux ? parce que je te connais très bien mon fils. Quoi
qu’il fasse je t’en prie n’abandonne jamais ton frère. Continue
de prendre soin des terres comme tu l’as fait de mon vivant.
Rétribue le travail par le mérite, la patience par l’endurance et la
volonté par le courage. Tu comprendras un jour ma décision. »
trois jours plus tard le père mourut et il fut fait comme sa volon-
88 té. Galid hérita de la moitié Nord des terres, plus aride et diffi-
cile à cultiver, tandis que Feos obtint la moitié Sud, proche de la
rivière, plus fertile. Mais comme convenu, Feos ne s’occupa
guère de ses terres. Attiré par le luxe mondain des villes il quitta
la vie des champs. En homme averti qu’il était, Galid s’occupa
des terres avec courage. Il profita des bienfaits qu’elles lui ap-
portèrent et amassa des richesses. A son tour il se maria et eut
des enfants. Il prit soin de mettre de côté la part de son frère qui
réapparut quinze ans plus tard complètement changé. Il portait
des vêtements des habitués de la cour du roi. Il avait mené une
vie mondaine à la ville. Pour assumer ce train de vie il avait dû
escroquer plein de monde et donc sa tête avait été mise à prix.
Quand il vit que les choses avaient bien marché pour son frère,
il exigea sa part qui lui fut remise aussitôt puis il retourna en
ville, bardé de ses pièces d’or, pensant pouvoir rembourser ses
dettes. Six mois plus tard, alors qu’on était en pleine récolte de
haricots, par un petit matin frais de Novembre, Feos réapparu,
accompagné d’une poignée d’hommes qui, visiblement, le te-
naient captifs. C’est le fils aîné de Galid, Will, qui alla prévenir
son père, parti au champ, du retour de son oncle Feos. « Que
voulez-vous ? » demanda Galid à ces hommes sans même faire
attention à son frère. « Nous sommes les serviteurs de Mehonir
Arthon, dit un des hommes à cheval. Et nous sommes venus
récupérer son bien. » L’homme pointait du doigt la propriété.
« Cette terre appartient à ma famille depuis des siècles. Je ne
laisserai personne en disposer. » L’homme descendit de cheval
et sortit un document officiel portant le sceau du Dagantar et se
mit à le lire à voix haute : « Ceci est une reconnaissance de
dette signée de la main de votre frère. Il lègue tous ses biens à
mon seigneur en paiement de sa dette contractée suite à un em-
prunt. » Galid jeta un regard furieux à son frère : « Feos ne peut
promettre quelque chose qu’il n’a pas. Il n’est propriétaire de
ces terres qu’à moitié et personne ne touchera à une parcelle de
terrain. » les hommes se mirent tous à rire face à la détermina-
tion de ce paysan. Ainsi, ce qui devait arriver arriva : Galid fut
exécuté devant ses enfants par les hommes de Mehonir. Son
corps fut attaché à une potence et exposé à la place du village
en guise d’exemple pour tous les autres villageois qui seraient
pris d’un élan de révolte contre Mehonir Arthon qui, à cette
89 époque, commençait à se faire propriétaire de toutes les terres
cultivables.
Il se passa une bonne minute sans que les deux hommes
n’échangeassent un mot. Andorian avait écouté avec attention
cette histoire émouvante.
— Ensuite qu’est ce qui s’est passé pour la famille de Feos ?
demanda le jeune prince.
— A cette époque, il existait bien un moyen d’atténuer sa
dette avec le seigneur Arthon. Il fallait juste travailler pour lui
comme un de ses esclaves. Pour sauver la famille de son frère,
Feos proposa ses services à Mehonir afin que ce dernier lui cède
la moitié des terres. Ce qui fut fait.
Le vieillard avait des larmes dans ses yeux. Il resta silen-
cieux un long moment et tout à coup Andorian comprit :
— Feos, c’était vous ! dit le jeune homme.
Le vieillard acquiesça d’un lent mouvement de tête. Trop af-
fligé pour pouvoir articuler un mot.
— Qu’est ce qui s’est passé ensuite ?
— Je suis devenu un serviteur d’Arthon pendant 30 ans jus-
qu’à ce que ma dette fût un jour effacée par un homme que je ne
connaissais pas. Il m’emmena à travers les collines et les prai-
ries jusqu’à s’arrêter un jour devant une ferme que je n’avais
jamais vue de ma vie. L’homme était mon neveu Will qui avait
pu garder la moitié des terres familiales grâce à ma servitude
chez les Arthon. Il avait le même courage que son père. Il par-
vint à travailler la terre et à fructifier ses trésors en créant un
commerce de céréales entre le Dagantar et le Gavor. Par la suite
il vendit la ferme ancestrale pour acheter une nouvelle un peu
plus au Nord pour fuir l’autorité de Mehonir Arthon. Ce que
mon père avait voulu dire à mon frère c’est que j’étais un
homme faible et aisément corruptible. Le destin de mon frère
aura toujours été de réparer mes erreurs et à l’arrivée il l’a payé
de sa vie. Est-ce que tu comprends ce qu’il y a en jeu ? Il ne
s’agit pas de comprendre le fonctionnement des choses ni de
maîtriser son propre destin. Je te parle des liens de sang. Des
liens plus forts que toute entité régissant des rapports humains.
Je te parle d’une trace qui ne s’efface jamais malgré le temps. Il
existe de l’espoir dans ce monde car ni toi ni moi n’avons choisi
nos familles. On y est venu au monde et en cela c’est merveil-
leux d’avoir des gens aussi bienveillants à nos côtés. Tu n’as
90 rien à te reprocher mon fils. Ton destin, tu le vis et le subis
quelque peu. Ce qui t’a manqué ne t’était pas destiné et ce qui
t’a atteint ne pouvait te manquer. Sache que la victoire accom-
pagne l’endurance et que le soulagement arrive après l’affliction
comme la facilité après la difficulté.
— Que puis-je faire alors ?
— Tu ne poses pas la bonne question. Que dois-tu faire plu-
tôt ? au moment venu tu le sauras. L’instinct c’est ce qu’il y a
de mieux à notre discernement car il est dépourvu de toute ra-
tionalité.
— Que fais-tu ici dans le Norbihas vieil homme ?
— Je ne pouvais supporter tant de générosité de la part de
mon neveu alors que je ne méritais que la servitude chez les
Arthon. Je suis resté un an chez lui puis je me suis enfui un
matin en lui laissant un message. J’espère qu’il a compris ma
peine. Toute ma vie je n’ai apporté que malheur et souffrance à
tous ceux qui m’aimaient. J’ai donc décidé de m’isoler dans
cette terre glacée où personne ne me connaît pour finir mes
vieux jours.
— Je n’ai pas le droit de fuir mes responsabilités mais vous
vous pouvez fuir les vôtres.
— Je n’ai pas ta jeunesse justement. C’est pour éviter que tu
sois comme moi dans quelques années que je te donne mes
conseils. Ne passe pas à côté de l’essentiel.
91


Chapitre 4
L’évasion



Ce matin, on les avait finalement fait sortir après deux jours
d’arrêts de travaux pour cause de départ en guerre. Morhine le
sec voulait son palais achevé avant le début du printemps. Il
fallait donc activer cette bande de prisonniers. Andorian faisait
partie de l’équipe d’échafaudeurs. Du fait de son âge avancé,
Feos était chargé d’apporter les maigres rations de nourriture
aux prisonniers. Aussi bénéficiait-il d’une relative liberté de
mouvement au sein de la prison. Une fois par semaine, il était
chargé d’aller jeter les ordures de la prison dans la forêt. Les
gardes ne se souciaient pas de l’escorter vers la clairière étant
donné qu’il s’agissait d’une besogne répugnante. Les prison-
niers rassemblaient toutes les ordures dans une charrette que le
vieil homme se chargeait de conduire. Il se disait que finale-
ment, il avait bien de la chance de finir sa vie en transportant
des ordures car, toute sa vie, c’est ce qu’il avait lui-même été,
une belle ordure. La monotonie de son trajet faisait qu’il rêvas-
sait à chaque fois qu’il allait dans ces bois. Quand il arriva
devant le trou d’ordure il arrêta la charrette et entreprit de la
décharger avec sa pelle. Sorti d’un buisson, un homme se jeta
sur le vieillard, l’assommant par là même.
— Oh non, c’est un vieillard ! dit l’assaillant.
Au même moment, comme sorti de nulle part, un autre
homme apparut, visiblement tout aussi énervé.
— Je t’avais bien dit de faire attention. Mais comme à ton
habitude, Monsieur aime faire son intéressant.
— Mais on ne pouvait tout de même pas se risquer à une ap-
proche amicale. si ça avait été un Orc ? tu me vois lui dire
bonjour Monsieur l’Orc, comment allez-vous Monsieur l’Orc ?
nous sommes un peu perdus dans cette forêt. Pouvez-vous nous
indiquer notre chemin ?
— Tu as déjà vu un Orc porter une barbe ?
93 — Ça pouvait être une stratégie de diversion. Je me méfie de
tout. C’est normal pour le militaire que je suis.
— Toi militaire ! oh là là, qu’est ce qu’il ne faut pas enten-
dre dès fois.
— Oui je suis un très bon militaire mon cher neveu. D’après
Bastak, notre maître d’arme, je pourrai un jour être la plus fine
lame qui n’ait jamais foulé la terre du Gavor.
— Mais c’est normal qu’il te fasse ce genre de compliments.
Tu es l’héritier du trône. Il veut t’avoir en sympathie pour que
le jour où tu seras roi, il profite de tes largesses. Et je te rappelle
qu’en combat individuel tu n’as jamais pris le dessus sur moi.
— C’est parce que j’ai toujours tout fait pour ne pas
t’abîmer. Ta mère ne me l’aurait jamais pardonné.
Les deux hommes en étaient là de leur conversation quand le
vieil homme se mit à bouger la main droite, puis la main gauche
et enfin pesta un juron dans une langue qui, visiblement, était
étrangère à nos deux compagnons.
— Qui êtes-vous, demanda un des deux ?
— Je ne suis qu’un vieillard, pauvres idiots. Ça ne se voit
pas ?
— Attention vieil homme, rétorqua le même interlocuteur.
Nous avons des moyens de vous faire parler. Depuis quelque
temps il se passe des choses étranges dans votre pays. Nous
avons rencontré des créatures étranges qui n’ont pas leur place
dans ces bois.
Reprenant ses esprits, le vieillard se redressa, tenant la tête
entre ses deux mains et fronçant les sourcils comme pour cal-
mer la douleur à son crâne.
— Je suis Feos d’Alcali. Il y a quelques semaines déjà les ci-
tés d’Ezmeos et de Sgavos ont été l’objet d’une mutinerie
organisée par Morhine Tulak et aidé par une armée d’Orcs. Il se
revendique comme le seul roi du Norbihas et envisage dans
quelques jours attaquer la grande cité de Bargath puis descendre
à Markandor.
Les deux hommes l’avaient écouté sans l’interrompre. Si ce
qu’il disait était vrai, alors les choses étaient bien plus graves
que tout le monde pensait à Markandor. On pensait que Durgan
avait prolongé son séjour dans le Nord afin de retrouver un peu
de sa liberté dans les montagnes glacées.
— Et vous, qui êtes-vous ? demanda le vieillard.
94 — Je suis Rauyin du Gavor, fils d’Elwyn et lui, c’est mon
neveu Elburyn fils de Farinos.
Une semaine plus tôt, sous les multiples injonctions de
Rauyin qui avait une âme d’aventurier, les deux jeunes hommes
s’étaient discrètement enfuis de Markandor pour aller suivre les
traces de Durgan. Ils avaient toujours rêvé, un jour, faire partie
d’une de ces expéditions. Ils se trouvaient maintenant suffi-
samment grands pour y faire partie : « pense à l’immortalité de
nos noms » répétait sans cesse Rauyin à Elburyn. « Les deux
seigneurs du Gavor et leurs exploits ».
Ils falsifièrent un ordre de mission qui portait le sceau royal
et le présentaient à tous les points de contrôle de l’armée. Deux
jours plus tôt, ils étaient arrivés à Bargath où on leur avait bien
confirmé le passage de Durgan. Quand ils arrivèrent au Norbi-
has, ils comprirent aussitôt que quelque chose de pas normal se
tramait dans ce pays hostile. Aussi, décidèrent-ils de se dissimu-
ler dans la forêt, bravant le froid et les bêtes sauvages. Ils
tombèrent même une fois nez à nez avec une patrouille d’Orc
qui les prit pour les hommes de Morhine et les laissèrent passer.
Aussi, quand ils virent cet homme s’aventurer seul dans la forêt,
ils saisirent l’occasion de lui mettre la main dessus afin de le
faire parler.
— Qu’est-il advenu au seigneur Durgan ? demanda Elburyn,
un peu stressé, car craignant le pire.
— Il est mort ! répondit le vieillard, sans même manifester
de la compassion.
— Non c’est impossible, rétorqua Rauyin ! Durgan ne mour-
ra pas comme ça. Jamais. Cet homme a trop d’orgueil pour se
laisser abattre par un Orc mal nourri. Vous n’êtes qu’un sale
imposteur. Encore une ruse d’Orc pour nous mener à l’erreur.
Rauyin venait de prononcer ces derniers mots avec colère.
Tout à coup il sortit son épée, saisit le vieillard par le cou et
entreprit de lui trancher la gorge. C’est ainsi que le vieil homme
qui se débattait maintenant parvint à placer un mot :
— Si j’ai bien compris, Durgan est votre oncle. Il n’est pas
seul il y a avec lui son neveu, Andorian.
Sur ces mots la pression au cou se fit moins forte.
— Parle ! que sais-tu d’Andorian ?
— Il est vivant. Il a pu échapper à l’attaque des Orcs grâce à
Durgan son oncle qui s’est sacrifié pour lui. Mais il a ensuite été
95 capturé et enfermé comme moi en prison. Il travaille tous les
jours comme un esclave à la construction du palais de Morhine
le sec. Je n’ai aucun intérêt à te mentir. Je suis un vieillard et
ma vie est derrière moi aujourd’hui. Si tu veux me tuer, fais le
car je n’ai pas peur de mourir.
Il savait trop de choses pour qu’il s’agisse d’un subterfuge
destiné à les perdre. Même si les deux jeunes hommes avaient
tendance à beaucoup plaisanter, il n’en demeure pas moins
qu’ils savaient tout aussi se battre et être dissuasifs face à un
adversaire. Après quelques secondes d’hésitation, Rauyin lâcha
prise et s’effondra à terre. Ils vouaient tous les deux une admira-
tion sans limite à leur oncle. Ainsi, ils avaient eu un bon instinct
en venant ici. Séchant ses larmes il se redressa et reprit son aire
noble :
— On va aller sauver mon frère !
* * *
— Qui va là ? héla un Orc qui était posté de garde, ce soir-
là, à l’entrée de la cité.
— Ce n’est que moi, répondit Feos d’une voix fatiguée.
Il ramenait sa charrette des bois. Il avait profité de la charger
avec du bois qu’il avait ramassé un peu partout. Une fois le
poste de garde franchi, il pivota légèrement sur sa droite et chu-
chota :
— Mon seigneur, nous sommes passés !
Arrivé à Sonrai, il alla ranger la charrette à l’entrepôt réservé
à cet effet. Des qu’il ferma la porte il se hâta de décharger le
bois afin de libérer Rauyin.
— Il était temps ! lâcha le prince une fois debout. On étouffe
sous cet amas de bois glacé.
— Mon seigneur, il faudra vous cacher ici tant que je ne
vous aurai pas ramené des vêtements de prisonniers. Restez ici !
Rauyin avait dû insister pour venir seul :
— Non Elburyn, dit-il. C’est à moi et moi seul qu’il revient
de libérer mon frère. J’ai besoin de toi ici pour que tu prépares
notre retraite. Attends-nous à l’aube du troisième jour mais
surtout ne te fais pas prendre.
Tels avaient été les derniers mots de Rauyin à Elburyn.
Quand ils arrivèrent à Ezmeos, la nuit était déjà tombée. Le
96 vieillard se rendit, comme tous les soirs, à sa cellule qu’il parta-
geait avec Andorian et d’autres prisonniers.
— Viens fumer cette herbe avec moi, dit le vieillard à
l’attention d’Andorian.
Le jeune homme se leva de sa couche et suivit Feos jusqu’à
la fenêtre où des barreaux interdisaient la fuite. Avec des gestes
lents mais habitués, Feos remplit sa pipe d’herbe de calandrin et
l’alluma. Il tira deux bouffées et la tendit à Andorian. Le jeune
homme fit de même et ils s’échangèrent ainsi la pipe plusieurs
fois avant que le vieillard ne daigne engager la conversation.
Regardant à l’horizon il parla lentement et à voix basse :
— Aujourd’hui, j’ai fait la rencontre d’une personne qui
n’est pas indifférente à ton sort.
Andorian eu l’air surpris et alors le vieillard entreprit de lui
raconter sa rencontre avec les deux jeunes hommes et le plan
qu’ils s’étaient fixés. Pour la première fois depuis des semaines,
Andorian retrouva espoir. Savoir son frère à quelques pas de là
lui faisait chaud au cœur.
— Je te l’avais dit Andorian, l’espoir c’est la sève de nos
vies. Elle nourrit nos âmes et nous donne le droit de continuer.
Ton destin ne sera pas de casser de la pierre. Il suffit juste de
suivre notre plan à la lettre et tout va marcher.
Cette nuit, Andorian ne put s’endormir tant il était occupé à
se ressasser les paroles de Feos d’Alcali. S’ils arrivaient à
s’évader de cette prison, il faudrait néanmoins sortir de la ville.
Mais ça, ce n’était pas gagné car dehors il y avait une armée de
trois mille hommes qui les attendait. C’était de la pure folie !
* * *
Ce matin était glacial et sec. Il avait neigé toute la nuit et les
gardes étaient tendus et énervés à cause de ces conditions ex-
trêmes. D’autant que la veille Ungbalak, le Général en chef des
armées, avait exécuté de sa main un garde qui n’avait pas ré-
pondu présent à son poste. Le réveil avait donc été dur pour les
prisonniers qui n’avaient même pas eu droit à leur ration. Ils
avaient été roués de coups de fouets. Andorian avait, malgré
tout, pu réussir à s’éclipser lors du rassemblement dans la
grande cour. Quand il entra dans le local, Feos se tenait face à
Rauyin qui enfilait les vêtements qu’on venait de lui apporter.
97 Les deux frères s’embrassèrent. Andorian était fier de ce petit
frère qui avait grandi trop vite à son gout.
— Content de te voir Rauyin !
— Je vais te sortir de là mon frère. Ils vont regretter d’avoir
osé cette rébellion. Nous allons venger notre oncle !
— Calme tes ardeurs. Une chose à la fois. Déjà il faut qu’on
sorte de cette prison.
Comme pour montrer qu’il était là, Feos toussota poliment et
enchaîna :
— Il faut qu’on y aille !
En effet, un garde s’approchait du local. Il fallait se dépêcher
pour ne pas attirer l’attention sur eux. Ils avaient une journée
pour agir. Les trois hommes prirent des marteaux et des burins
et se dirigèrent vers la sortie. Ils croisèrent un garde qui leur
envoya un coup de fouet chacun en hélant après eux. Ils passè-
rent donc toute la journée à travailler la pierre, le mortier et le
bois. Les heures passèrent assez vite, vu l’enthousiasme et la
bonne humeur qui caractérisaient les deux frères. Le plan des
trois hommes consistait à les faire sortir par la charrette
d’ordures. La difficulté était que le passage d’ordure ne se fai-
sait qu’une fois par semaine. Or, la veille, Feos l’avait déjà fait.
Le vieil homme avait donc dû, en deux jours, emmener en pri-
son toutes les ordures qu’il avait trouvées dans la ville.
Le lendemain, il faisait un magnifique soleil d’hiver. Tout
devait se passer avant midi. Les équipes de travail étaient com-
posées de cinq ou six prisonniers qui étaient gardés par deux
gardes. Le chantier se trouvait à plus d’un mile de la prison.
Pour y accéder, il fallait emprunter un chemin entre les ruelles
de la cité. Des commerçants étalaient leurs marchandises à
même la rue. Ce qui ne manquait pas de causer des embrouilles
entre les gardes et les marchands qui, étrangement, constataient
la disparition de leurs étales après le passage d’une file de pri-
sonniers. Feos connaissait bien Amdun qui était un de ces
commerçants. Il avait sa boutique dans une ruelle fortement
fréquentée d’Ezmeos. Il n’approuvait pas la prise de pouvoir de
Morhine mais s’était bien gardé de manifester son mécontente-
ment. Cependant, il était prêt à apporter son aide à Feos et ses
amis, d’autant qu’Andorian et Rauyin savaient qu’il fallait bien-
tôt agir. Ils approchaient de la boutique qui, ce jour-là, avait
expressément ouvert très tôt. La boutique se trouvait au croise-
98 ment de deux ruelles sur lesquelles elle avait une porte chacune.
Au moment où Andorian et Rauyin arrivèrent à hauteur d’une
porte, Amdun sortit de son magasin et cria après le garde qui
menait la file.
— Qu’y a-t-il ? répondit le garde.
— A chaque fois que vous et vos prisonniers passez, il man-
que quelque chose dans mon étal. Vous n’êtes que des voleurs !
Amdun avait l’air tellement énervé qu’on n’aurait jamais pu
imaginer qu’il s’agissait simplement d’une tentative de diver-
sion. Il marcha en direction du garde.
— Attention à ces accusations vieillard ! si je fouille mes
prisonniers et qu’ils n’ont rien pris, ça va aller mal pour vous.
Se retournant vers ses prisonniers il lança à haute voix, d’un
air défiant :
— Mais si jamais c’est vrai que vous avez volé cet homme,
je vous promets la pire des souffrances que vous n’avez jamais
subie.
Arrivant à hauteur du garde, Amdun s’assura de continuer
un peu sa marche, comme pour pousser l’individu à se tourner
pour continuer de l’avoir dans son champ visuel. Ce qui poussa
le garde à tourner le dos à ses prisonniers.
— Comment osez vous douter de ma parole, continua Am-
dun qui, visiblement, jouait bien la comédie.
Puis, le commerçant se tourna vers ses compères qui étaient
sortis de leurs magasins, attirés par la voix grave de leur collè-
gue. Comme pour les prendre à témoins, Amdun lâcha à leur
intention :
— Voyez-vous mes amis, non seulement on se fait taxer plus
que d’habitude par le nouveau roi qui se soucie plus de voir son
château enfin sortir de terre, mais en plus on se fait traiter de
menteurs par ses gardes. Cette fois, c’en est trop.
Les autres commerçants approuvèrent les propos d’Amdun
en clamant « trop c’est trop ! »
— Reculez bande de vermines, cria le garde un peu dépassé.
En effet, la foule devenait un peu hostile et commençait à
s’approcher du soldat.
Profitant du désordre ambiant, Andorian et Rauyin
s’éclipsèrent discrètement et entrèrent dans la boutique par la
porte qui leur faisait face. Puis, ils traversèrent et sortirent par
l’autre porte, sur la ruelle perpendiculaire. Les deux hommes se
99 mirent à courir entre les ruelles, s’arrêtant de temps en temps
pour éviter de croiser un garde.
— Attends deux secondes, dit Andorian.
Il avait l’impression d’être suivi. Comme c’était étrange. Qui
pouvait bien les suivre comme ça ? S’il s’agissait d’un garde,
pourquoi est-ce qu’il ne les arrêtait pas. De toute manière, ils
allaient être fixés.
— Pourquoi doit-on s’arrêter ? demanda Rauyin qui n’avait
encore rien saisi.
— Nous sommes suivis, répondit son frère.
— Mais comment est ce possible ? personne d’autre que
Feos et Amdun ne sait ce qui se passe. En plus nous avons pris
les précautions qu’il fallait.
— Je ne sais pas plus que toi ce qui se passe mais nous al-
lons réagir, crois-moi. Dissimule-toi dans cette maison et guette
toute personne à l’attitude suspecte qui me suivrait.
Andorian se lança dans la ruelle et bifurqua brusquement à
gauche. De là où il était, Rauyin avait une vue détaillée de la
rue. Quelques secondes après Andorian, une silhouette mince
s’engouffra dans la même ruelle. Au même moment, Rauyin
décida de sortir de sa cachette et se lança derrière la silhouette.
Cette dernière avait bien l’air de suivre Andorian. Elle attendait
qu’il soit au bout d’une ruelle pour s’y engouffrer. Ce petit jeu
dura environ un certain temps. S’engouffrant dans une ruelle,
elle se retrouva, à sa grande surprise, nez à nez avec Andorian.
— Qui êtes-vous ? demanda le prince.
La silhouette était une personne de mince corpulence portant
un couvre-chef qui dissimulait bien son visage. L’homme fit un
pas en arrière quand Andorian avança. Il n’avait pas l’air mena-
çant. Il se retourna et entreprit de fuir mais à sa grande surprise,
Rauyin se trouvait juste derrière lui.
— Où comptez-vous aller comme ça, plaisanta le jeune
prince ? Vous n’envisagez tout de même pas nous fausser com-
pagnie ?
— Pris en étau entre les deux frères, l’homme se lança sur
Rauyin. Le prince eut le temps de voir venir le coup. Il esquiva,
d’un pas vers l’arrière, la tentative d’agression. Saisissant le
poing de son agresseur de ses deux mains, il le mit à terre par
une prise particulière. Au moment de tomber, l’individu ne
manqua pas de s’agripper au dos du jeune homme, ce qui eut
100 l’effet de faire basculer les deux adversaires. Le mystérieux
personnage usa de ses deux avant-bras qu’il passa autour du cou
de Rauyin. A ce moment, Andorian intervint et parvint à déga-
ger son frère. Il entreprit d’étrangler leur étrange agresseur.
Avec l’étranglement, le couvre-chef tomba, découvrant le vi-
sage de l’adversaire qui, en fait, était une femme. Surpris par sa
découverte, Andorian lâcha prise sans savoir quelle attitude
adopter. Il avait toujours été un homme galant, respectueux de
la gente féminine. Mais cette fois, il ne savait pas s’il s’agissait
d’une alliée ou d’une ennemie. De plus, elle se défendait bien
pour une fille. Rauyin avait encore les traces de ses avant-bras
sur le cou. Andorian se leva, le regard toujours fixé sur son
adversaire qui l’imita quelques secondes après. Les deux frères
la dévoraient du regard comme si elle était une bête féroce.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’avez jamais vu une femme
de votre vie ? vociféra la jeune femme en furie. Est-ce ainsi que
vous traitez les dames ? espèces de brutes.
— Chez nous les femmes n’essaient pas d’étrangler les in-
connus qui les interpellent poliment, rétorqua Rauyin.
— Je ne vous ai pas étranglé, repris la jeune femme. Je n’ai
fait que me défendre face à deux brutes.
— C’est nous les brutes ! tu vois Andorian, bientôt cette
femme va nous accuser de nous avoir suivis.
— Calmez-vous tous les deux, répondit Andorian. Qui êtes-
vous jeune femme ?
Avec ces vêtements, la jeune femme ressemblait presque à
un homme. Elle portait un pantalon en haillons qui lui tenait la
taille grâce à une corde et sa chemise semblait sortir du fond
d’une mine. Habilement dissimulée derrière son couvre-chef, on
n’aurait pas pu imaginer qu’il s’agissait d’une femme. Elle avait
volontairement choisi cet accoutrement pour qu’on croie à un
garçon. Pourtant, en y regardant de plus près, c’était une très
belle jeune fille. Elle avait de beaux sourcils, des fines lèvres et
un nez droit. Son regard bleu révélait l’éclat de ses yeux. Sa
longue chevelure brune s’était détachée durant la bagarre.
— Je ne me présenterai pas avant que vous ne l’ayez fait, ré-
pondit la jeune femme. Où sont donc vos manières.
Décidément, elle était certes belle, mais elle avait un mau-
vais caractère.
101 — Je suis Andorian, fils d’Elwyn. Et lui, c’est Rauyin du
Gavor, mon jeune frère.
La jeune femme s’attarda un instant sur le jeune prince jus-
qu’à ce que leurs regards se croisent et que chacun, s’en rendant
compte, décide de regarder ailleurs, trop orgueilleux chacun
pour reconnaître la beauté de l’autre.
Reprenant son air habituellement digne, la jeune femme en-
chaîna :
— Vous êtes les princes du Gavor à ce que je vois. Beau-
coup paieraient cher ici pour avoir cette information.
— Vous pensez qu’on vous laissera nous dénoncer ? répli-
qua Rauyin.
— Qui êtes-vous ? reprit Andorian.
— Je suis Melendil fille de Morten Gril. Ma famille est une
des plus anciennes du Norbihas. Mon père a été fait prisonnier
pour s’être ouvertement opposé à Morhine Tulak. Nous avons
toujours fait allégeance au Gavor et ça doit continuer.
— Que vous est-il arrivé ?
— Je n’ai que mon père au monde. Un matin, les hommes de
Morhine sont arrivés à la maison. Ils ont arrêté mon père et saisi
tous les biens de la propriété. Ce qui m’a sauvé ce jour-là c’est
parce que j’étais allée faire du cheval. Arrivée aux abords du
château, j’ai vu les domestiques qui m’ont tout expliqué. Ils
m’empêchèrent d’aller au château car les hommes de Morhine
m’y attendaient. J’ai donc décidé de sortir mon père de prison.
Pour cela, il fallait pouvoir y entrer. Je me suis alors déguisée
en prisonnier et je me suis inséré dans une file en partance pour
la prison. Je me suis arrangée à visiter la prison de fond en
comble mais mon père n’y était pas. J’ai su par la suite qu’il
avait été transféré chez Morhine, puis on l’avait emmené hors
du Norbihas. Je ne sais pas où. J’ai besoin de mon père. Il faut
que je le retrouve.
— Votre histoire est certes touchante, mais on ne prend pas
de femme avec nous, répondit Rauyin.
— Vous n’êtes qu’un personnage répugnant Rauyin. Quand
je pense que mon père est en prison pour avoir cru en votre
royauté.
— C’est ça ! ma royauté. En tant que vieille famille du Nor-
bihas vous n’êtes pas sans savoir que mon oncle a trouvé la
102 mort ici, pour une histoire de trahison. Votre père est encore
vivant mais moi je pleure mon oncle.
— Ce n’est pas de ma faute si ce monde est plein de traîtres
comme Morhine, mais ça ne justifie pas votre attitude.
— Calmez-vous tous les deux, trancha Andorian qui se sou-
vint tout à coup que Feos ne les attendrait pas indéfiniment.
Vous venez avec nous.
— Mais on ne peut pas. Elle va nous porter malheur.
La tentative de Rauyin était peine perdue. Andorian ne
changerait pas d’avis.
— Voilà un vrai homme, dit la jeune fille à l’égard
d’Andorian. Elle profita au passage de faire une grimace à
Rauyin qui était dépité.
Au même moment, deux gardes passèrent par là. Les trois
compagnons n’eurent malheureusement pas le temps de se ca-
cher.
— Qu’est-ce que vous faites là ? leur demanda un des sol-
dats.
A leur accoutrement, les gardes surent qu’Andorian Rauyin
et Melendil étaient des prisonniers. Aussi sortirent-ils leurs
épées.
— Vous n’avez rien à faire ici prisonniers !
Le garde leur lança des chaînes en leur faisant signe de se les
fixer. Rauyin se pencha lentement pour les ramasser. Il était
accroupi quand il saisit le bout de la chaîne. D’un geste brus-
que, il envoya l’autre extrémité de la chaîne à la jambe droite du
premier soldat, puis il tira fort dessus. Ce qui ne manqua pas de
faire tomber le soldat. Au même moment, le second garde en-
voya un coup d’épée sur Rauyin qui, du fait de sa position
basse, était vulnérable. Le coup serait mortel. Heureusement
pour Rauyin, le garde n’avait pas tenu compte de la jeune fille
qui envoya un violent coup de pied sur le bras armé. L’épée alla
s’échouer non loin. Melendil enchaîna en saisissant l’avant-bras
de l’homme à sa portée et d’un coup de coude le brisa en deux.
Elle prit ensuite le malheureux par le cou et lui brisa les cervica-
les. Ensuite elle assomma le deuxième homme qui tentait de se
relever. Les deux frères restèrent ébahis face à cette démonstra-
tion de force. Comment est ce qu’une fille supposée de bonne
famille maîtrisait autant l’art du combat ? Ils n’eurent hélas pas
le temps de lui poser la question car d’autres soldats appro-
103 chaient. Ils dissimulèrent rapidement les deux corps derrière
une charrette contenant du foin et s’éclipsèrent dans la première
rue à leur droite. Andorian courait en tête, suivi de Rauyin. Me-
lendil fermait la marche derrière eux. Ils traversèrent ainsi la
ville de part en part, sans savoir exactement où ils allaient. Au
bout d’un moment, Melendil s’arrêta net, visiblement épuisée
par cette course-poursuite.
— Mais qu’est-ce que vous faites ? demanda Rauyin.
— Je n’en peux plus de tourner en rond. Où est-ce que vous
nous emmenez ?
— Et maintenant il faut se justifier auprès de madame, reprit
Rauyin. Je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée de pren-
dre une fille avec nous. Elles ne savent que pleurer et retarder
les autres.
— Du calme Rauyin, coupa Andorian. On doit se rendre à la
fontaine bleue où Feos nous attend.
— Qui est ce Feos, demanda la jeune fille ?
— C’est trop long à raconter, répondit Andorian. J’aurai dû
y penser bien avant. Vous êtes d’ici, vous connaissez mieux la
ville que nous. Pouvez-vous nous conduire à la fontaine bleue ?
— Je ne sais pas ce qui nous attend à la fontaine bleue mais
je vous fais confiance. Je vous y emmènerai. Suivez-moi.
* * *
Feos les attendait depuis deux heures à la fontaine bleue.
C’était le lieu de rendez-vous de tous les poètes de la ville.
Cette fontaine était supposée apporter inspiration à tous ceux
qui la buvaient ou se trouvaient à sa portée. Feos savait aussi
qu’à cette époque de l’année, les poètes se faisaient rares à la
fontaine car l’hiver était la saison des grandes fêtes dans les
châteaux Norbihans où nobles et riches aimaient s’adonner à
l’écoute de louanges fièrement concoctés à leur intention par les
meilleurs poètes du pays. Les tragiques évènements du moment
n’avaient rien dérogé à la tradition. Ainsi, le vieil homme était
seul ce matin-là avec sa charrette. Les rares passants qui em-
pruntaient ce passage jetaient un regard assez étonné à ce
vieillard étrange. Ils étaient plus habitués à y voir affalés des
poètes en quête d’inspiration. Les choses ne s’étaient pas vrai-
ment déroulées comme prévu. Il n’avait pas eu l’autorisation de
104 sortir les déchets de prison ce jour-là, vu qu’il l’avait fait deux
jours plus tôt. Aussi, avait-il dû user de subterfuges pour déro-
ber une charrette à des gardes qui étaient occupés à réprimer
une révolte de commerçants. Ensuite, il avait dû trouver des
ordures un peu partout dans la cité. Cette interdiction de jet
d’ordure l’empêchait de sortir de la cité. Heureusement pour lui,
les gardes de la prison n’étaient pas les mêmes que ceux à la
porte de la ville. Il y avait donc un espoir que l’ordre ne fut pas
connu de tous les gardes. Mais le plus important à cet instant
était de retrouver les deux princes qui étaient en retard.
L’agitation dans la ville ajoutait sans cesse à son angoisse. Pour
la première fois, il fut pessimiste quant à l’issue des évène-
ments. Si leur coup échouait, les conséquences seraient
dramatiques pour le Gavor. Lui ne craignait personnellement
pas pour sa vie car la mort à son âge n’était plus une tragédie à
redouter, mais plutôt un aboutissement inéluctable. Ses inquié-
tudes allaient surtout pour la pérennité du Gavor et la vie des
deux princes qui, s’ils étaient pris par Morhine seraient simple-
ment exécutés. Il était là de ses pensées quand il fut attiré par un
sifflement. Quelqu’un voulait discrètement attirer son attention.
La fontaine bleue était située au croisement de trois allées. Sur
une d’elles se trouvait un abreuvoir pour cheval. Le sifflement
venait de là. Feos descendit de la charrette et s’avança prudem-
ment de l’abreuvoir.
— Qui est là ? demanda le vieil homme.
Personne ne répondit. Il avança encore et fut surpris par la
voix d’Andorian :
— Vous n’avez pas été suivi ?
— Non j’ai pris mes précautions.
A ces mots Andorian se montra, suivi de Rauyin et de Me-
lendil. Le vieil homme sursauta de joie.
— Enfin vous voilà. Vous êtes en retard.
— On a eu un empêchement, répondit ironiquement Rauyin
qui fit discrètement un geste de la tête vers la jeune fille.
— C’est qui elle ? demanda enfin le vieillard.
— Je vous expliquerai plus tard, répondit Andorian. Allons-
y !
— Il y a un problème.
Feos leur expliqua la situation. Il fallait agir sans attendre.
105 — On ne peut pas se risquer de se faire prendre. Il faut un
plan de rechange, conclut Rauyin.
— Qu’est ce qu’on peut faire ? demanda le vieil homme. Il y
a des gardes partout dans la ville. Toutes les entrées sont gar-
dées. Les rues abondent de soldats et les espions attendent la
moindre occasion pour dénoncer le moindre complot, la moin-
dre évasion. La situation est simple : c’est nous quatre contre
trois mille soldats.
— Si on ne peut pas les attaquer de front, prenons-les de cô-
té, répondit Andorian.
— Qu’est ce que ça veut dire ? demanda Feos.
— Une diversion ! répondit Melendil.
— Une diversion ! comment ça ?
Le vieil homme n’avait aucune expérience des stratégies mi-
litaires. La jeune fille présenta le problème. Elle se pencha et
saisit un bout de bois qui traînait par là et se mit à dessiner le
plan de la ville.
— Ezmeos est une très vieille cité construite par les Elfs des
sommets il y a plusieurs millénaires. Elle est limitée au Nord
par le flanc de la montagne qui est en train d’être grappillé par
le futur palais de Morhine Tulak. La cité est entourée d’un fort
qui la rend imprenable. La seule entrée est gardée jour et nuit
par des gardes.
— Il est physiquement impossible de s’échapper d’ici, pesta
le vieil homme.
Les trois hommes cédèrent au découragement et
s’effondrèrent à terre. Cette fois-ci, c’était la fin de tout.
D’autant que leur absence avait dû être remarquée.
— La seule entrée officielle et connue n’est pas la seule en-
trée de la cité.
Melendil avait prononcé ces mots importants avec le plus
grand calme.
— Qu’est-ce que vous venez de dire ? demanda Andorian, le
visage plein d’espoir retrouvé.
— Il y a une autre entrée à Ezmeos, répondit la jeune fille.
— Comment ça se fait que personne ne m’en ait jamais par-
lé ?
— Parce qu’elle n’est connue que par peu de gens. Vous
comprenez qu’il en va de la sécurité de la cité.
— Où est-elle située cette entrée secrète ? demanda Rauyin.
106 — A l’époque où les habitants d’Ezmeos et de Sgavos déci-
dèrent de faire la paix, suite à la grande attaque des Ramazds, la
cité fut fortifiée comme on la voit aujourd’hui. Seulement, il fut
construit deux entrées dans la ville. Celle du Sud, qu’on connaît
et qui donne directement accès aux routes de Bargath et de
Markandor, et celle à l’Est, qui était censée relier à Sgavos.
Seulement, cette entrée n’a jamais servi car les notables de la
cité craignaient une collaboration trop importante avec les Ga-
voris.
— Du coup il n’y a plus d’entrée à l’Est ? conclut Andorian.
— Si, justement, reprit la jeune fille. L’entrée existe toujours
mais seulement, elle a été dissimulée derrière un fort militaire.
— De mieux en mieux, s’écria Feos. Le seul passage suppo-
sé à l’abri des regards est un fort militaire dans lequel je
suppose qu’il y a plein de militaires.
— D’où la diversion ! conclut Rauyin.
— La diversion ? expliquez-moi, dit le vieillard.
— Oui la diversion, répondit Andorian.
Il prit le morceau de bois de la main de la jeune fille et se
pencha sur le dessin qu’elle avait commencé. Il traça deux croix
comme pour localiser deux positions :
— Nous avons ici l’entrée principale avec ses gardes. Là, le
fort militaire et la sortie. Il est plus facile de sortir les gardes de
leur camp que de les faire déserter de leur poste de garde. Le
tout est de trouver un moyen d’attirer toute l’armée de la cité à
un point suffisamment éloigné de la sortie Est pour nous per-
mettre de nous évader.
— On peut mettre le feu quelque part ! proposa Feos.
— Ce n’est pas assez pour mobiliser toute l’armée, répondit
Andorian. En plus on met en danger la vie de milliers
d’innocents.
— Et si on les attirait comme on fait à la chasse avec un liè-
vre ? proposa Rauyin.
— Je crains que ce ne soit la seule idée qui puisse marcher,
répondit Andorian.
— Pourquoi redoutez-vous cette idée ? demanda Feos.
— Parce que ça implique que l’un de nous doive se sacrifier,
répondit Melendil.
— Dans ce cas je me propose d’être le lièvre, enchaîna Feos.
Si quelqu’un doit se sacrifier je crois que c’est moi.
107 — Pas question ! répondit Andorian.
— C’est à moi d’y aller. Laissez-moi finir ma mission.
Le vieillard avait parlé avec conviction. Il avait tant à se
faire pardonner de sa vie qu’il était prêt à tout pour racheter sa
conscience. Et c’est justement ça qui effrayait Andorian.
— J’ai vu une catapulte à l’entrée de la ville, affirma
Rauyin. Elle me donne une idée.
— Je vois ce que tu veux dire petit frère. Et c’est une très
belle idée.
— Qu’est ce qui vous passe par la tête ? demanda Melendil
qui, pour une fois, n’avait pas saisi les pensées du jeune prince.
— Tu as bien entendu parlé de notre ancêtre Surivan et de
ses exploits passés ? demanda Rauyin.
— Oui, répondit la jeune femme. Il s’est fait catapulter hors
de Sgavos pour aller avertir les troupes du Gavor.
Le plan de Rauyin était clair. Il fallait semer la diversion en
se catapultant hors de la ville afin d’être poursuivi par l’armée.
Ce qui aura l’effet de vider le fort militaire à l’Est de la ville où
les autres pourront s’engouffrer. Andorian se tourna vers Feos :
— Vous comprenez pourquoi on ne peut pas vous laisser
faire ça. C’est trop dur pour vous.
— C’est pourquoi c’est à moi d’y aller, enchaîna Melendil.
Il vous faut quelqu’un de rapide et de léger. Quelqu’un qui
connaisse bien ces bois.
— Non, protesta Rauyin. Ce n’est pas une mission pour une
femme. Je vais y aller.
— Vous et vos idées dépassées sur les hommes et les fem-
mes. Je crois vous avoir prouvé que j’avais ma place parmi
vous.
En fait, ce qui dérangeait Rauyin, ce n’était pas tant que la
jeune fille ne soit pas à la hauteur de mener cette diversion jus-
qu’au bout. C’était plus tôt le fait qu’elle coure le risque de se
faire prendre, voire même de mourir. Il ne pouvait se permettre
de laisser cette fille aller droit vers la mort.
— Pour une fois, Rauyin a raison, trancha calmement Ando-
rian. Cette mission n’est pas pour vous Melendil Gril. De plus
j’aurai besoin de vous ailleurs.
En effet, la jeune fille s’était montrée bien utile en les gui-
dant dans cette ville qu’elle connaissait bien. Il fallait qu’elle
reste avec le groupe pour les mener jusqu’au fort.
108 — Ce que vous oubliez c’est que Surivan n’était qu’un en-
fant au moment des faits. Il était bien plus léger que vous.
En effet, la remarque de la jeune fille était bien fondée. S’il
voulait avoir une chance, le catapulté devait être suffisamment
léger pour pouvoir être éjecté le plus loin possible et mettre le
plus de distance entre lui et l’armée.
— J’ai la solution à ce problème, lança fièrement Rauyin en
tapotant son sac qu’il n’avait pas quitté un instant durant son
incarcération.
Le jeune homme ouvrit son sac et en sortit une poudre noirâ-
tre que ses compagnons semblaient ne pas connaître.
— Qu’est ce que c’est ? Demanda Andorian.
— Tu me promets que tu ne feras pas une crise ?
— Je te le promets !
— Cette poudre provient des Ramazds des terres du Sud.
— Comment ça des Ramazds ? je croyais qu’il n’y en avait
plus.
— C’est exact ! Mais lors de la dernière bataille à la baie de
Dolloy, j’avais réussi à m’immiscer avec Elburyn dans nos ba-
taillelons et on a combattu à vos côtés.
— Mais tu étais trop jeune à cette époque. Tu devais à peine
avoir quinze ans. Comment as-tu fait ?
— On s’est déguisé en soldats, comme notre oncle Durgan
l’a fait à notre âge.
— Et ensuite ?
— Ensuite on est tombé par hasard sur un tonneau qui
contenait cette poudre étrange. Nous l’avons simplement em-
mené avec nous.
— Et qu’est-ce qu’elle fait cette poudre ? Demanda Melen-
dil, comme pour interrompre le dialogue entre les deux frères.
— Elle a la propriété d’émettre un souffle propulseur si on
l’approche d’une source de chaleur ou si on l’écrase brusque-
ment. C’est grâce à cette poudre que les Ramazds ont pu
reconquérir, si souvent, Vildenbar.
— Je vois, dit Andorian qui venait de comprendre l’idée de
son frère. Donne-moi la poudre.
— Cet ordre signifiait qu’Andorian entendait être le catapul-
teur. Rauyin eu un long moment d’hésitation.
— C’est à moi d’y aller, dit le prince à son jeune frère. Tu as
pris assez de risques en venant me chercher jusqu’ici. Tout ce
109 que tu as fait n’est que pure folie mais je t’avoue que j’admire
ton courage. Je suis fier que tu sois mon frère. Je serais fier que
tu sois un jour mon roi. Pour cela je ferai tout ce qui est en mon
pouvoir pour que tu survives à ce pays.
Andorian avait gardé la main tendue vers son frère tout au
long de son discours. D’un geste lent, Rauyin détacha son sac et
le posa sur la paume de son frère aîné. Melendil s’avança vers
Andorian et lança à son intention :
— Essayez de vous catapulter en direction du Sud-est. Il
faudra brouiller vos traces car vous aurez moins d’une heure
d’avance sur eux. Sans cheval et sans chaussure de neige il vous
est impossible de les distancer. Evitez de fuir.
Elle se pencha sur les ordures de la charrette et commença à
enduire Andorian.
— Que faites-vous, demanda-t-il ?
— Je camoufle votre odeur.
— Surivan a réussi à leur échapper et pourtant, pesta
Rauyin.
— Surivan était habitué à ces montagnes.
Andorian prit son frère dans ses mains et le serra très fort.
— Emmène-les jusqu’à Bargath et surtout ne fais confiance
à personne tant que tu n’es pas à Markandor. L’ennemi a ses
espions partout.
— Je te fais la promesse de réussir ma mission.
Se tournant vers Melendil il lâcha :
— Mon frère est un peu fou mais ne faites pas attention à ses
réflexions, c’est un brave homme plein de cœur. Je vous charge
de les sortir de cette ville.
La jeune fille acquiesça d’un mouvement de la tête. Puis, il
posa la main sur l’épaule de Feos, d’un geste amical, comme
pour montrer la grande estime qu’il portait au vieil homme.
— Sans vous, je crois que nos efforts auraient été vains.
Vous m’avez redonné l’espoir alors que je doutais. S’il demeure
encore une chance de sauver le Gavor, c’est grâce à vous. En ce
sens vous avez remboursé dix fois vos erreurs passées. Permet-
tez-moi de vous donner un conseil à mon tour : ce qui compte
dans la vie, ce n’est pas ce qu’on a été, c’est plutôt ce qu’on
devient. Chacun suit le chemin qui lui a été tracé. Le vôtre a été
certes moins louable, mais il vous a permis de devenir un
110 homme de bien. Je vous promets mon ami qu’un jour proche
nous nous reverrons.
Sur ces mots, il prit le vieil homme en larme dans ces bras.
— Au revoir mes amis ! gardez espoir.
Ainsi, le prince s’en alla sans même se retourner. Il savait
que toute la réussite de leur plan d’évasion résidait en sa capaci-
té de diversion. Grâce aux indications de Melendil, il savait
exactement où aller. La fontaine bleue était à trois miles de la
sortie Sud de la ville. Avec ses vêtements et son odeur de dé-
chets, Andorian avait du mal à passer inaperçu. Aussi, dût-il
emprunter les ruelles les moins fréquentées, ce qui eut l’effet
d’allonger un peu plus son trajet. De temps en temps, il devait
se cacher car il tombait sur des gardes. Une heure plus tard, il
arriva en vue de la sortie Sud. Des gardes veillaient à l’entrée.
La fortification de la cité était constituée d’une barrière
haute de quinze pieds sur les trois faces de la ville. La qua-
trième face étant protégée par le flanc de la montagne. Il y avait
environ une centaine de pieds entre l’entrée Sud et les premières
maisons. Cet espace avait été réservé pour les grandes cérémo-
nies. C’est là que quelques semaines auparavant Durgan avait
tenu son discours face au peuple. L’entrée Sud était constituée
d’une immense porte en bois, devant laquelle étaient postés
deux gardes. Sur chaque bord de la porte il y avait une petite
tour levée à hauteur de la barrière, et qui servait de poste de
garde pour les sentinelles. Ainsi, celles-ci pouvaient voir venir
de très loin des éventuels assaillants. Andorian était arrivé par le
côté Ouest de la ville. Les manœuvres militaires de ces derniers
jours avaient emmené les soldats à rassembler les catapultes
dans la grande cour. Cela n’arrangeait pas le prince car, pour
utiliser une catapulte, il fallait qu’elle ait suffisamment d’espace
pour permettre la manœuvre de lancement. A l’autre bout de la
cour, sur la façade Est, une catapulte, par chance, traînait toute
seule. Andorian comprit que sa seule opportunité était là-bas.
Pour éviter d’être vu par les gardes sentinelles, il longea la der-
nière rue parallèlement à la grande cour. Ezmeos était
constituée de nombreuses ruelles perpendiculaires qui
s’entrecoupaient en damier. L’avenue principale était une vaste
allée deux fois plus grande que les rues ordinaires. Elle partait
de l’entrée Sud de la ville et arrivait au flanc de la montagne.
Elle séparait la ville en deux, avec d’une part la vieille cité Elfi-
111 que à l’Ouest où se trouvaient encore les anciens symboles du
Norbihas tels que la fontaine bleue, et d’autre part la cité mixte
à l’Est où se côtoyaient Norbihans et Gavoris. Le prince savait
qu’il courait le plus grand risque d’être vu en traversant cette
avenue. Et pourtant, il n’avait pas le choix car il devait aller de
l’autre côté.
Il était arrivé au milieu de l’avenue quand un garde cria vers
lui :
— Que fais-tu ici prisonnier ?
Décidément, il était trop reconnaissable avec ses vêtements.
Les choses se passèrent très vite dans sa tête. En un temps infi-
niment bref, il prit la décision de fuir car s’il était pris, il serait
aussitôt reconduit en prison. Par contre, sa décision fut tout
aussi lourde de conséquence car elle eut l’effet d’attirer
l’attention des gardes qui se trouvaient aux alentours. Ces der-
niers, comprenant ce qui se passait, se mirent aussitôt à la
poursuite d’Andorian. Le prince s’était mis à courir dans la
même direction qu’il avait auparavant, parallèlement à la
grande place. Malheureusement, il était en train de se faire rat-
traper par un garde à cheval. Voyant son avance peu à peu
fondre à l’avantage du cavalier, il eut une idée géniale. Des
commerçants de tissus avaient leurs étalages à portée des mains
des passants. Il saisit un ruban de tissus et l’entraîna dans sa
course. Ce qui déroula le ruban derrière lui. Profitant de ce que
le cavalier ne soit plus qu’à quelques pieds derrière, il bifurqua
brusquement sur la gauche en prenant soin de passer le ruban
autour d’une poutre qui soutenait la terrasse d’un commerce. Le
cavalier, pris par surprise, ne put que constater les dégâts. Le
ruban de tissus avait été dressé comme un obstacle que le che-
val n’eut pas le temps de sauter, d’autant qu’Andorian s’était
appliqué à tenir le ruban de façon assez solide. Le cheval se
renversa à terre. Ce qui fit chuter son cavalier. Le prince fut
également entraîné par l’élan du cheval car il avait gardé le
ruban dans ses mains. Il roula à terre quelques secondes et se
releva très vite. Il alla vers le cavalier qui ne s’était toujours pas
remis de sa chute et l’assomma d’un violent coup de pied. Puis,
il récupéra la dague, le bouclier et les bottes de ce dernier. S’il
devait affronter la neige il lui fallait l’équipement adéquat. En-
suite, il tira vers lui autant de ruban qu’il put et trancha de sa
nouvelle dague l’excédent dont il n’aurait pas besoin. Enfin, il
112 monta sur le cheval qui, choqué par la chute, eut du mal quel-
ques secondes à se laisser dompter. Il continua à longer la
grande cour par la ruelle d’où il aperçut que des cavaliers, tous
à cheval, l’attendaient au bout. Derrière, des Orcs lui lançaient
des flèches. Il était fait s’il restait sur la ruelle, d’autant que la
seule autre issue se trouvait sur sa gauche, une rue qui remontait
dans la ville. Une seule possibilité s’offrait dès lors à lui : ren-
trer dans la ville. Mais cette décision serait un suicide car il
n’avait quasiment aucune chance d’échapper à ses poursuivants
en prenant ce chemin. Il serait retardé par le flot des nombreux
passants. Sur sa droite, des poteaux, portant le drapeau du Nor-
bihas, étaient plantés tous les soixante pieds. Il fit un nœud avec
le bout de ruban qu’il avait dérobé et se mit à l’agiter sur sa tête
comme un lasso. Les gardes en face ne comprenaient pas trop
ce qu’il faisait. A quelques pas du poteau, il lança le ruban qui
vint s’enrouler autour d’un bout de bois perpendiculaire et le
nœud se sera. Le cheval continuait sa course. Quant à lui, il
lâcha complètement les reines pour saisir le ruban des deux
mains. Ils passèrent au galop devant le poteau et le ruban se
raidit brusquement. Ce qui retint le cavalier qui, entraîné par
l’élan du cheval, fit une double voltige autour du bois perpendi-
culaire et retomba sur le toit du magasin. Sans perdre de temps,
il détacha le nœud du ruban et sauta à terre, du côté de la cour.
La catapulte était à cent cinquante pieds de lui et il se mit à
courir vers elle. Cependant, il était tout de même handicapé car
il n’avait plus de cheval. Les cavaliers qui lui faisaient face,
quelques minutes auparavant, étaient désormais entrain de cou-
rir après lui. Il n’aurait pas le temps de manœuvrer la catapulte
comme il le voudrait qu’il serait rattrapé par les cavaliers. Ces
derniers arrivaient trop vite. Il fallait les arrêter à tout prix. Tout
à coup il se souvint des paroles de son jeune frère : « Cette pou-
dre a la propriété d’émettre un souffle propulseur si on
l’approche d’une source de chaleur. » En une fraction de se-
conde, une idée avait germé dans sa tête. Le prince ouvrit son
sac et prit plusieurs poignées de poudre qu’il versa en cercle sur
un rayon de trente pieds autour de la catapulte. Puis, il déchira
un bout de ruban à l’aide de sa dague et l’imbiba d’une huile
qu’il conservait bien cachée dans une fiole. Il posa le ruban sur
la poudre. Il sortit ensuite deux pierres en silex qu’il frotta l’une
contre l’autre, ce qui produit une étincelle qui alluma une
113 flamme sur le ruban imbibé. Alors que ce dernier se consumait,
le prince couru vers la tour mobile. Les cavaliers venaient cette
fois-ci de tous les côtés. Il était fait si son plan ne marchait pas.
Les premiers cavaliers avaient traversé le cercle de poudre
quand une explosion d’une rare violence se fit entendre. Ando-
rian, bien qu’assez éloigné, fut quand même projeté à même le
sol. Des cadavres d’Orcs, de chevaux et d’humains complète-
ment déchiquetés étaient tombés à deux pas de lui. Autour,
c’était un carnage. Il ne restait pas grand-chose des soldats qui
le menaçaient quelques minutes auparavant. Décidément cette
arme était d’une efficacité impressionnante. En un instant, ils
étaient presque tous morts. Une flamme assez haute et d’un
rouge flamboyant s’était élevée là où il avait placé la poudre. Ce
qui dissuadait tous ses ennemis d’approcher. Il se retrouva ainsi
seul dans ce cercle de feu pour agir en toute quiétude. Cepen-
dant, il fallait faire vite. A quelques coudées de la catapulte il y
avait une tour mobile. Andorian devait s’en servir pour aider à
son envol. Il poussa la tour mobile jusqu’à la catapulte. Cette
dernière n’était pas orientée dans la bonne direction. S’il se
faisait catapulter il tomberait dans la prison qui était juste en
face. Il avait remarqué ce problème à son premier coup d’œil
sur la grande cour. C’est pourquoi il avait pris soin d’emmener
le ruban avec lui, afin de l’attacher autour de la catapulte et de
tirer comme faisaient les esclaves. Il essaya mais ce fut peine
perdue, il n’avait pas assez de force tout seul. Comme c’était
bête d’échouer ci près. Les hautes flammes produisaient une
chaleur insupportable, ce qui l’empêchait de réfléchir. Au même
moment, un Troll réussit à braver le feu et pénétra dans le cercle
incandescent. Il menaça le prince d’une épée. Ce dernier se mit
à rire. Tout à coup l’espoir revint en lui. Sans le savoir, ce Troll
allait l’aider à s’échapper. Son ennemi l’attaqua d’un violent
coup d’épée. Andorian évita l’épée qui se planta dans le bois de
la catapulte. Il la retira rapidement et se plaça derrière la cata-
pulte. Puis il lança le bout de ruban au Troll qui, sans réfléchir,
le saisit. Ce dernier se mit à tirer dessus. Ne pouvant rivaliser de
force avec le Troll, Andorian se mit à courir autour de la cata-
pulte avec son adversaire derrière lui. Ce jeu de course-
poursuite eut l’effet d’enrouler le ruban autour de la catapulte et
donc de la faire tourner car le Troll avait gardé le ruban dans sa
main. Le prince eut bien entendu la présence d’esprit de faire
114 courir le Troll dans la direction qui mettrait la catapulte dans le
sens souhaité : droit face à la barrière Sud. Quand il jugea celle-
ci atteinte, il sectionna le bout de ruban qui se trouvait encore
sur la main du Troll. Ce dernier s’en était complètement enrou-
lé. Il sortit de son sac la poudre de son frère et en disposa à
terre, juste là où il voulait que la cuillère d’éjection vienne frap-
per le sol. Il tira ensuite sur le câble de suspension de manière à
rapprocher le plus possible la cuillère du sol. Celle-ci n’était
plus qu’un pied au-dessus du point d’impact. Impuissants, les
quelques cavaliers qui avaient survécu à l’explosion se mirent à
envoyer des flèches à travers les flammes. Ce manque de visibi-
lité fit que la plupart des flèches tuèrent les soldats qui se
trouvaient du côté opposé du cercle. Les autres flèches percè-
rent l’abdomen du Troll qui avait du mal à se pencher,
handicapé par sa grande taille. Andorian eut le bon réflexe de se
jeter à terre. Quand la rafale passa, il se leva d’un seul bond et
monta sur la tour mobile. Celle-ci faisait bien vingt-cinq pieds
de haut, ce qui faisait de lui une parfaite cible pour les archers.
Avec cette hauteur, il pouvait voir l’autre côté de la barrière. La
vue de cette belle campagne enneigée, de ce calme naturelle et
de cette liberté toute proche lui donna du courage. Il se jeta dans
le vide et tomba droit sur la cuillère d’éjection. La force de sa
chute eut l’effet de faire fléchir la cuillère jusqu’au sol, au point
d’impact sur lequel Andorian avait répandu la poudre. Avant
que cette dernière ne frappe le point d’impact, Andorian sec-
tionna la corde qui avait fléchi, libérant ainsi la cuillère de son
mouvement de catapulte. L’explosion se fit entendre. Tout le
monde vit le prince se faire éjecter dans les airs. C’était impres-
sionnant car en temps normal ces catapultes pouvaient envoyer
à plus d’un mile des pierres de quatre cents livres, or le prince
ne faisait que la moitié et de plus il s’était aidé de l’explosion. Il
vola ainsi quelques secondes à plus de soixante pieds de haut, à
une vitesse impressionnante. Il passa au-dessus de la grande
barrière, survola la cime des arbres sur deux bons miles avant
de s’échouer dans une clairière assez dégagée et enneigée. Sa
chute ne manqua pas d’effrayer les quelques animaux qui profi-
taient paisiblement du calme de la forêt en cette saison. Son
entraînement militaire l’aida à amortir sa chute. Il roula quel-
ques pieds dans la neige avant de s’arrêter au pied d’un arbre. Il
se leva avec une douleur épouvantable à l’épaule gauche. Visi-
115 blement, elle était déplacée. Il ne devait pas traîner dans les
lieux car, au même moment, un cor de rassemblement se fit
entendre de la grande cour. Ils se préparaient à sa traque. Il ne
fallait pas perdre de temps par ici. De sa seule main valide, il
récupéra ses effets qui s’étaient éparpillés lors de la chute. Puis,
il se souvint des conseils de la jeune fille : « Sans cheval et sans
chaussure de neige il vous est impossible de les distancer. Evi-
tez de fuir. »
* * *
— Au revoir mes amis ! gardez espoir.
Rauyin regarda son frère s’éloigner non sans mélancolie. Il
avait fait tous ces efforts pour, au final, le laisser partir à
l’abattoir. Quelle ironie des choses, lui qui venait sauver la vie
d’Andorian voyait ce dernier sacrifier la sienne pour le garder
en vie. Il eut tout à coup une pensée pour leur mère. Perdre ses
deux fils en même temps serait une tragédie à laquelle même la
femme la plus forte au monde ne viendrait à bout. Il fallait pour
cela qu’il vive, qu’il s’en sorte pour apaiser la peine avenir de
cette femme dont la bravoure était encore contée dans les chan-
sons du Gavor et du Dagantar. On dit que même les Nains,
d’ordinaire indifférents aux exploits des autres, s’étaient pris
d’admiration pour elle. Ils l’appelaient Mezaine la reine au
grand cœur. Si toute son adolescence durant il s’était secrète-
ment invité dans les batailles de son armée, c’était surtout pour
ressembler à dame Ceetany. Il se souvint qu’une fois, alors
qu’ils n’avaient que quatorze ans lui et Elburyn, ils s’étaient fait
prendre dans une embuscade par une poignée d’Orcs. N’eut été
la clairvoyance d’un Capitaine de leur armée qui avait eu la
présence d’esprit de contourner le lac de Ruin, à la frontière de
la plaine maudite et du Bortar, et qui de ses flèches décima la
troupe qui avait fait prisonniers les deux princes, ils seraient
probablement morts ou prisonniers des Orcs à l’heure actuelle.
De retour à Markandor, très peu de personnes furent mises au
courant de cette affaire. Quand la reine l’entendit enfin, elle lui
lança un regard à la fois apeuré, énervé et admiratif envers son
fils. Puis elle ne dit mot. Cette aventure avait été pour beaucoup
dans le caractère insouciant de Rauyin qui trouva dans ce regard
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