Les Chroniques de Dianaelle - tome 2

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108 pages
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En 2164, membre à part entière de l’équipage de la bibliothécaire pirate Dianaelle, un jeune idéaliste, recruté pour sa passion des livres et de la lecture, se retrouve confronté aux réalités de l’univers de la piraterie et des stratagèmes immoraux de ceux qui vivent dans l’illégalité...


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Nombre de lectures 2
EAN13 9791095840084
Langue Français

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Morgane Marolleau
Les Chroniques de Dianaelle
Tome 2 : Journal intime d’un membre d’équipagesuper motivé
Copyright © 2018 Les éditions Ganou Tous droits de traduction, de reproduction et d’ada ptation réservés pour tous pays. ISBN: 979-10-95840-08-4
JOUR 47 : SAMEDI 27 OCTOBRE 2164
Cher journal, après une semaine d’aventure à passer mes nuits à scruter tes pages noires d’encre à la recherche d’espaces à com bler, j’allais écrire entre les lignes avec une nouvelle couleur afin de pouvoir doubler l es pages, quand une femme pour le moins étrange m’a donné un nouveau cahier pour cont inuer mon récit. Contrairement à tes lisses feuilles parcheminées, ma plume s’accroc he dans les aspérités de ces nouvelles pages végétales fibreuses, mais je suis h eureux de pouvoir à nouveau t’écrire. Ainsi, après une semaine de silence, je te propose de reprendre mon récit là où je l’ai interrompu, en te reprécisant jour après jo ur ce qui nous est arrivé. Je suppose que le suspens t’était insoutenable mais n’aie aucu ne crainte, cher journal, ta curiosité va être comblée.
VENDREDI 19 OCTOBRE 2164
Samedi 20 Octobre, je t’écrivis pour la dernière fo is. Mon récit s’interrompit le jeudi 18 Octobre, quand j’ai demandé au père du cap itaine, dans un élan de spontanéité regrettable, la main de Dianaelle. Le v ieil homme éclata de rire, m’accorda sa bénédiction, même si le plus dur restait à venir puisqu’il fallait encore la convaincre, elle, ce qui, à lui comme à moi, nous semblait loin d’être gagné. Suite à quoi, il m’offrit tellement de verres d’alcool que je ne me souviens de rien et que mon test sanguin du lendemain me disqualifia pour toutes les assurances santé dont je disposais d’ordinaire. Mon réveil, vendredi 19 Octobre, fut très difficile et je te fais grâce des détails mais sache que je vomis à plusieurs reprises, ce qu i m’empêcha de marquer des points auprès de ma promise. Ce voyage sur la planète de citrine fut une véritab le révélation pour moi puisque le capitaine, que j’avais déifiée autant que faire ce peu, reprit à mes yeux figure humaine. En effet, je crois que, même si je savais que le capitaine avait eu une enfance, une partie de moi n’arrivait ni à l’admett re ni à s’en convaincre. Le capitaine est une femme fière, intelligente, belle et détermi née, rivalisant de ruse et de force pour réaliser son rêve, autant dire que l’image d’elle e n couche-culotte et suçant son pouce ne m’était jamais venue à l’esprit et jamais je ne l’ai prise en défaut non plus. Elle semble toujours tout savoir et réussir à tout prévo ir, même les plus petits événements tout à fait imprévisibles et inattendus. Mais ici, sur la planète de citrine, dans la maison de son enfance, avec ses parents, je lui découvris des sentiments. Alors que dans la vidéo de son tour olympique du système, tout ce que j’avais vu c’était du courage et de la détermination, et que même son rêve aux allures humanistes ne repose en réalité que sur des automates serviles, le capitaine détest ant à ce point les gens qu’il lui avait fallu concevoir un automate aimable pour la remplac er, ici, j’eus accès à des
hologrammes touchants d’une petite fille aux tresse s brunes qui riait tout le temps et courait partout. Elle s’amusait d’un rien et s’émer veillait de tout. Fascinée par l’eau et attirée par les reflets scintillants que le soleil dessinait sur les écailles des poissons, elle se passionna pour la navigation. À l’adolescen ce, rebelle et indépendante, ses relations avec ses parents, inquiets pour sa sécuri té, s’envenimèrent. Sa passion pour la maîtrise des mers l’avait conduite à se renseign er sur l’histoire de la navigation et les civilisations qui l’avaient vue naître. Plus elle s e renseignait, plus elle apprenait et plus elle se sentait libre. Ne comprenant pas pourquoi l ’idiot fait fi de la culture, elle se donna pour mission de rendre le savoir plaisant et de libérer l’humain en l’instruisant à son insu. Prenant son rêve pour une passade idéalis te, ses parents, loin de la soutenir, lui avaient fait obstacle, et Dianaelle renforça sa détermination à leur contact tout en se créant une carapace. Mais la jeune fille avait su g arder un côté adorable, dont je pris connaissance en rendant visite, avec le reste de l’ équipage, au vieil armateur du port de Liberté. Cet homme, encore musclé et fort malgré son âge, était celui qui avait formé la jeune Dianaelle à la navigation. L’armateur est celui qui arme un navire, c’est-à-dire, qui le dote en armes pour se protéger mais lui attr ibut aussi un équipage, une cargaison, le ravitaillement etc. Aujourd’hui, tout ceci est un peu différent car c’e st le gérant d’un ensemble de composants élémentaires assemblés sous forme de nav ire qui en assure les frais, quitte à déléguer à un capitaine, et l’armateur ne gère plus que l’armement défensif du vaisseau, armement plus traditionnel qu’usuel. Nefmarine, l’ami de Dianaelle, était un armateur à l’ancienne et un marin expérimenté qui avait appris au capitaine à navigue r en se servant du vent, du courant et des étoiles, et l’avait aidée à construire sa ca ravelle filante, Lunargentée. Il existait entre ces deux amis de longue date, une complicité qui me rendit jaloux. Je détestais voir ma promise attentionnée et souriante envers ce t homme qui a presque deux fois mon âge ! Encore une fois, je me suis emballé trop vite, le capitaine n’est même pas au courant de ce que j’ai dit à son père et, pour ma p art, j’ai promis à Baiedhiver de la rejoindre… c’est impressionnant à quel point il est facile de me mettre une idée dans la tête… Oui, je sais, je suis mal embarqué… je vais d evoir choisir entre ma promesse à Baiedhiver et ma demande au capitaine, du moins à s on père, ce qui signifie subir les larmes d’une femme ou la colère d’un père ; autant dire que le plus simple serait de ne plus voir la serveuse ou de quitter les Plumes Céle stes, ce qui m’ennuie quelque peu du coup je réserve ma décision pour plus tard… Comm ent ça, je suis lâche ? Même pas vrai d’abord… Les restes d’alcool dans mon sang m’empêchèrent de mettre de l’ordre dans mes idées avant le lendemain. En attendant, je pris sur moi pour conserver une attitude digne pendant que Nefmarine nous décrivait les mome nts de complicité qu’il avait vécu avec le capitaine. Enfin, je pensais avoir conservé une attitude digne mais les autres m’avouèrent qu’en réalité, je grognais comme un chi en et je gonflais même le dos, de façon assez ridicule, en face du vieil armateur, de ux fois plus large d’épaule que moi et plus en forme que je ne le serai jamais malgré son âge avancé. Dianaelle leur ayant expliqué que son père m’avait fait tellement boire qu’ils avaient dû me porter jusqu’à mon lit, personne ne releva même si des rires discr ets les avaient parfois saisis. Toujours est-il que Nefmarine nous raconta que Dian aelle avait été une adolescente charmante, serviable, souriante, travailleuse, inte lligente et ingénieuse. Son logis regorgeait de photographies du capitaine que son so urire insouciant rendait méconnaissable.
SAMEDI 20 OCTOBRE 2164
Samedi nous surprit ainsi, plongés dans les souveni rs communs de Dianaelle et de Nefmarine. Le vieil armateur accepta de gérer la caravelle des Plumes Célestes sur la planète de citrine et promit de trouver quelqu’u n pour s’en occuper pendant ses nombreux voyages. Après quoi, nous remerciâmes les parents du capitaine pour leur accueil, fîmes notre paquetage et sortîmes nos cart es de la bibliothèque, la caravelle devant rester sur place, le retour se ferait par té léportation. À la grande surprise du capitaine, ses parents suivirent mon conseil et nou s accompagnèrent aux Plumes Célestes. Quoique réticente, Dianaelle leur fit vis iter les lieux, s’animant au fur et à mesure de leur émerveillement. Chaque pièce les éto nnait et tous les coins regorgeaient d’une magie dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence, mais ce qui les épata le plus, ce fut la cuisine. Dianaelle, pe u partisane des pilules nutritives, tient à proposer les fruits de la nature et les plats décri ts dans les livres d’histoire, les Plumes Célestes ont donc leurs propres potagers et vergers . Quand les fleurs s’ouvrent au petit matin, les jolies fées automates en sortent, baigné es de rosée et une partie s’attelle au ménage des rayonnages et à l’époussetage des livres , tandis que les autres s’en vont cueillir les fruits mûrs et les déposent dans des v asques de céramique colorée sur les buffets en libre-service. Le potager est un petit l opin de terre, cerclé de toutes petites barrières de bois blanc. Les jardiniers qui veillen t sur les légumes, les entretiennent, les récoltent et les portent aux cuisines sont, comme t u peux t’y attendre, des automates. Il s’agit de petits lapins blancs, vêtus d’une redingo te et d’une montre à gousset dorée pour les mâles et d’une robe à corset pour les feme lles, qui apportent aux lutins cuisiniers leurs paniers d’osier tressé remplis du produit de leur récolte. Devant les grands fourneaux, dont le feu est alimenté en perma nence par un grand dragon automate aux écailles en acier rouge dont le mécani sme m’échappe, de petits lutins robotisés, vêtus de couleurs vives, manipulent des ustensiles bien trop grands pour eux, parfois montés sur les épaules des uns des aut res, ou suspendus en hauteur grâce à d’ingénieux systèmes de poids et de poulies . Je ne sais pas comment t’expliquer, cher journal, c e qui se passa en ces murs ce jour-là tellement il me semble que la situation tint plus du miracle que de la réalité. Alors qu’ils avaient dénigré le rêve de leur fille pendant près de trente ans, qu’ils avaient vécu comme une humiliation chacune de ses r éussites et qu’ils avaient tenu des propos si durs envers elle, la veille au soir, les parents du capitaine étaient émerveillés et résolus, si ce n’est à soutenir tous les choix de leur fille, du moins à ne plus s’y opposer. Ce revirement est bien trop rapid e me semble-t-il pour être pleinement sincère mais je pense que, depuis longtemps déjà, u ne partie d’eux s’en voulait de la harceler ainsi et, comme me l’avait avoué son père, ils regrettaient de ne pas l’avoir soutenue ni regarder grandir. Ils étaient passés à côté de tant de choses tous ensembles ! Je suis intimement convaincu que les de rniers conflits entre eux n’étaient plus des querelles de conviction mais un maintient de position par simple fierté personnelle, aucun ne souhaitant avouer ses torts. Je ne sais pas non plus exactement quel fut l’impac t de mon discours sur eux mais il semblerait que mes propos aient trouvé un é cho favorable dans un coin de leurs esprits et que mon adhésion sans restriction au rêv e de leur fille ait aiguisé leur curiosité. Toujours est-il que ce couple étrange, a près des années de résistance, d’opposition et de diffamation, accepta, contre tou te attente, de suivre mon conseil, ce qui prouve qu’en réalité l’envie était déjà présent e en eux, et la magie des lieux opéra. En même temps, je ne connais personne qui puisse ré sister à la magie des automates délirants du capitaine, des décors colorés, de l’am biance festive et enfantine ou des sourires de nos clients épanouis. C’est comme un pr incipe élémentaire des Plumes
Célestes, quiconque en franchit l’entrée sourit d’a mblée. Et les parents du capitaine ne firent pas exception. Quand arriva le soir, nous étions le Samedi 20 Octo bre et, avant que les parents du capitaine ne se retirent, nous leur offrîmes un dîner avec, sur scène, la belle Jasmine. Au cours d’une pirouette débouchant sur un grand écart près du public, la gracieuse danseuse chuchota quelques mots à nos inv ités. Nul ne sait ce qu’elle leur dit mais je pense qu’il y a un lien avec la surpren ante envie de la mère du capitaine d’aider Nefmarine à tenir la caravelle des Plumes C élestes dans le port de Liberté. C’est à ce moment-là, après leur départ, que je t’é crivis pour la dernière fois, sur l’ultime feuille volante que j’avais réussie à glan er. J’étais pour le moins frustré, tu t’en doutes, de ne pouvoir continuer le récit de mes ave ntures mais ce nouveau cahier, qui ressemble davantage à une serviette en crotte d’élé phant, s’est trouvé sur ma route suite à une rencontre des plus déconcertantes. Je t’assure, cher journal, Irisrune sont assurément l’hermaphrodite psychique la plus fascinante que je n’ai jamais rencontrée. J’ai choisi le féminin car cette entité double réside dans un corps de femme. Mais avant tout, il faut que je t’explique comment cette rencontre eut lieu.
DIMANCHE 21 OCTOBRE 2164
Le Dimanche 21, nous eûmes droit à un jour de repos avant de reprendre nos livraisons de caravelle battant le pavillon de la l iberté par la lecture couleur de l’espoir. Alors que je réfléchissais, assis sur le bord d’une fontaine, regardant sans les voir les oiseaux qui secouaient leurs plumages humides et le s poissons colorés qui nageaient dans le bassin, bercé par le bruit du vent dans les allées étroites et tortueuses du labyrinthe végétal, je ne vis pas Dianaelle s’appro cher de moi. Surpris par une présence à mes côtés, je me demandai à laquelle des deux jumelles j’avais affaire, avant de me sentir bête. C’était la bibliothécaire. C’était forcément la bibliothécaire. Le capitaine ne sortait pas des quartiers réservés au personnel en dehors des soirs de fête dont les gens gardent peu de souvenirs le lendemain , de peur d’éventer son stratagème. Et pourtant… mais ça ne pouvait pas êtr e le capitaine, là, en plein jour, devant tous les clients ! Cette idée ne parvenait pas à se faire accepter mêm e si, au fond de moi, je le savais. Depuis tout ce temps, j’avais appris à reco nnaître l’idéaliste de la gérante, la rêveuse de la commerciale, la cyborg de l’automate. Nous restâmes un moment silencieux, côte à côte sur le marbre froid, le vis age baigné des faibles rayons du soleil automnal. Puis notre capitaine me remercia pour mes idées, ma contribution pour la pérennité de son rêve et mon élan enthousiaste pour la défendre face à ses parents. Son discours élogieux à mon égard m’émut au plus ha ut point et restera à jamais gravé dans ma mémoire : « Merci pour tout ce que tu as fa it pour moi. » C’est bon, c’est décidé ! Ce sera ça mon épitaphe ! Quoi ? … Tu te m oques encore de moi ? … Si je dis que c’est un discours, alors c’est un discours ! Et puis, tu n’y étais pas, toi, d’abord. Moi, j’ai vu toute la reconnaissance dans ses yeux, son regard ému et doux qui en disaient tellement plus que ses lèvres !
Enfin, passons, tu ne comprends rien aux émotions e t au langage du corps, après tout, tu n’es qu’un journal, un ensemble de p ages vierges que je noircis à la plume tous les soirs ! C’est pourquoi je ne peux t’ en vouloir… Alors reprenons. Après un moment de silence, nous a vons commencé à parler projets, avenir, de notre duo, de ce qu’il était et de ce qu’il pouvait devenir… et c’est ainsi que je fus promu. Dans une société sans salai re, la promotion n’est plus un avancement avec avantage financier, juste un change ment de rôle. Dans mon cas, je recevais le droit d’assurer encore plus de tâches b énévoles puisque je restai conseiller ès lectures aux Plumes Célestes mais j’en devenais aussi le stratège en décisions de légalisation et en conquête du marché. Et en plus, j’eus droit à une troisième casquette : celle de capitaine. Mais bon, je m’en s erai bien passé de celle-là. En effet, Dianaelle avait trouvé que mon idée de sillonner le système dans un vaisseau de cauchemar en me faisant passer pour le fameux rebel le, Daniel, le dernier pirate, était excellente. Le Grand Conseil voulait Daniel, on all ait le lui donner. Je dessinai donc, de retour dans la salle du personnel avec Dianaelle, l es croquis d’un brick pirate avec un dragon de proue, selon les avis que j’avais récolté s auprès des lecteurs. Puis nous envoyâmes Hommedarme chez un ami armateur, discret et fiable, à savoir Nefmarine, pour construire notre navire pirate. Ensuite, nous schématisâmes les membres de mon équi page, enfin… Dianaelle schématisait et je me contentai bien gentiment d’ac quiescer. Elle projeta de me construire différents automates pour me tenir compa gnie. Mon commandant de bord serait une sirène de la famille des crocodiles : pe au bleue, quatre membres aux doigts palmés et une puissante queue écaillée. D’après Dia naelle, les grands pirates sont toujours accompagnés d’une femme sexy. Du coup, mal gré sa peau bleue, ses yeux gris et sa chevelure blanche, elle serait sexy. Mai s ils sont aussi toujours accompagnés par un fidèle animal, un perroquet ou un singe, … m anquant cruellement d’idées, nous décidâmes d’y revenir plus tard. Comme tout bon cap itaine pirate, elle décida de me constituer une armée de Roberts, … je veux dire une armée de squelettes muets pour tenir le navire et acquiescer à tous mes ordres, mê me les plus stupides, mais n’en suivre aucun, restant concentrés sur les tâches pou r lesquelles ils seraient programmés. Elle s’offrit de me créer un musicien f antôme pour dynamiser les troupes et un cuisinier zombi qui ferait une soupe de sa tê te, juste pour le fun… elle a un drôle de sens de l’humour quand même… Puis nous revînmes à mon animal de compagnie. Il ne fallait pas quelque chose de mignon comme un papillon ou un chat, ni de gentil comme un chien ou un agneau, mais quelque chose d’e ffrayant comme un ours, un lion ou un loup, somme toute assez peu adaptés et diffic ilement gérables sur un navire. Finalement, après moult palabres, nous arrivâmes à la conclusion que l’animal pénible, méchant, fourbe, agaçant et terrifiant à la charge, qui devait accompagner tous les capitaines pirates dignes de ce nom était un âne ou une chèvre. Je commençai à m’emballer transformant l’âne en cheval de feu carn ivore telles les juments de Diomède, mais Dianaelle me fit remarquer que réussi r à embarquer une tête de mule, habituée au plancher des vaches, serait quasiment i mpossible. Ce à quoi je répondis que, s’il n’y avait que la tête, je ne voyais pas o ù serait le problème. Après un regard noir, nous reprîmes l’idée de la chèvre, que d’un m ême élan enthousiaste, je transformai en bélier de charge à la toison d’or, m ais je dus me contenter d’une chèvre de métal… enfin, ce sera toujours plus utile au pir ate que je serai qu’un chien ou un cochon en bois, ou que le dragon de terre cuite que j’utiliserai comme presse-papier. Un peu déçu, je laissai le capitaine s’atteler à la conception de mon équipage et je rentrai chez moi dessiner mon pavillon qui oscillerait fièrement dans le vent. Pour rester le plus crédible possible, je refis le même que cel ui que j’avais glissé dans la poche des bandits sur la planète d’obsidienne. Et, afin d e protéger son stratagème et les automates humanoïdes des Plumes Célestes, le capita ine précisa qu’ils ne ressembleraient en rien à des humains, qu’ils ne se raient pas détectables par le
système, qu’ils auraient de grossiers défauts et de s pièces estampillées « usine de Daniel », histoire que personne ne puisse faire le lien avec les Plumes Célestes, seul endroit où l’on trouve autant d’automates et d’auss i réussis. Notre plan soigneusement mis au point, je mourais d ’impatience tellement j’avais hâte d’écumer l’espace en tant que capitaine pirate ! Mais la construction d’un navire et d’automates robotisés au programme complexe auto-ad aptatif, même avec les machines, prend du temps, et, agacée que je vinsse voir toutes les dix minutes par-dessus son épaule comment elle avançait, le capitai ne m’envoya en mission sur la planète aux mille joyaux. Je retournai donc chez mo i faire mon paquetage et tourner en rond encore et encore de ne pouvoir t’écrire ces hi stoires passionnantes.
LUNDI 22 OCTOBRE 2164
Lundi 22, je dus me rendre sur notre belle planète natale où je vérifiai auprès de Fleurdeau si tout se passait bien. J’attendis alors dans nos locaux l’arrivée de mon contact. J’attendis longtemps et j’attendis encore. J’allais retourner aux Plumes Célestes, passablement de mauvaise humeur, quand un e femme nue entra dans nos bureaux sans frapper. Elle s’arrêta, jambes écartée s, bras croisés, tirant de sa main droite sur un vieux modèle de cigarette électroniqu e au bout faussement incandescent et fit le tour des lieux du regard, à travers ses r onds de vapeur d’eau. La femme ne portait qu’un brassard noir auquel était suspendu u n PIEM, pistolet à impulsion électrique mortelle. De toute évidence, cette jeune femme devait être un assassin. Elle portait son arme au bras et non à la taille afin de nuire au minimum à la splendeur de son tatouage. Celui-ci représente un immense dragon noir dont la queue touffue encercle sa cheville droite et remonte en tournant le long de sa jambe. Le corps de l’animal repose sur son ventre et chacune de ses re spirations semble l’animer. Il a une patte sur sa hanche droite, une sur le socle noir d e ses poils pubiens, une autre comprime son sein droit et la dernière lui griffe l e flanc gauche. La tête du monstre s’étire sur son dos par-dessus son épaule gauche, e t ses moustaches, son bouc et sa fourrure forment des volutes stylisés autour de son naseau cracheur de feu. En voyant cet animal, je pensai au capitaine, elle aurait eu tellement la classe avec une bête pareille ! Mais c’était vain, le capi taine nous a clairement fait comprendre que jamais nous ne la verrions maquillée, tatouée o u arborant un piercing, y compris des boucles d’oreilles car, je cite, « [elle] n’ [e st] ni une passoire ni un mur d’expression ». Oui, désolé pour la transformation de la phrase parce que, dans sa bouche, ça donne : « je ne suis ni une passoire ni un mur d’expression », mais dans ma phrase, ça n’allait pas… Et c’est ainsi que j’ai rencontré Irisrune, mais ça , je ne le savais pas encore. Ceux que je considérais alors comme une femme, me t oisèrent et demandèrent : « C’est toi qui gêne Dianaelle dans son travail ? » Gêné par cette présentation peu flatteuse, je n’osai acquiescer mais, de toute faço n, ils ne m’en laissèrent pas le temps et m’invitèrent froidement à les suivre. Ce n’était pas la première fois que je me rendais dans la capitale, mais c’était la première fois que je prêtais attention à ce qui m’entourait. Les rues de la ville flottante suivaie nt les canaux irrigués, qu’enjambaient
parfois de jolis petits ponts blancs, aux rambardes fleuries. Les reflets de l’eau éblouissaient parfois et jetaient leurs feux coloré s sur les immenses tours blanches qui les surplombaient. Ces couleurs ont pour origine le s reflets de l’éclat du soleil sur les volutes de diamant de la planète aux mille joyaux e t les nombreux faisceaux des trajectoires prévisionnelles des MDP3D sillonnant l a ville. Ici, les fileurs sont légions mais la complexité et l’altitude des trajectoires l ocales ont transformé ce moyen de déplacement en sport à haut risque. Malgré tout, de nombreux fileurs voltigeaient au-dessus de nos têtes. Je dois bien t’avouer, cher jo urnal, qu’en voyant les trajectoires s’entremêler étroitement, les fileurs sauter d’un m odule à un autre, se croisant, se frôlant, je craignis qu’Irisrune ne me demandassent de faire pareil. Mais non, après tout, leur corps nu ne pouvait dissimuler l’équipem ent adéquat pour une telle pratique. Légèrement réconforté par cette observation, je rep ris ma route à la suite d’Irisrune. Ce faisant, les yeux toujours braqués vers les VVI, je remarquai les sphères volantes, qui voletaient dans la cité, diffusant une musique d’am biance agréable et surveillant l’activité humaine pour la protection des habitants . Ces sphères peuvent aussi projeter des hologrammes pour les vœux de fin d’année ou les annonces urgentes. Alors que je m’émerveillais devant les immenses gra tte-ciels scintillants, Irisrune me dirent : « Arrête de fantasmer et ramène tes fes ses ». Sortant de ma torpeur, je remarquai que la femme m’attendait, non pas, comme je l’espérais, près d’un MDP3D, mais près d’un cyclevolant. Tu imagines aisément ma surprise et mon angoisse, cher journal, moi qui n’étais encore jamais monté sur un tel appareil de mort… Je crois que je blêmis, préférant encore tenter le filage sur ce s trajectoires de fou. Irisrune me prirent le bras et me placèrent sur le siège passager. Sans perdre de temps, ils prirent place à l’avant et mirent l’engin en route. Dès le décollag e, la peur me saisit et je m’agrippai aussi fort que possible aux conducteurs. Je détesta is la sensation que mes pieds pendaient dans le vide ainsi que la vitesse halluci nante à laquelle les rues, les bâtiments et les autres VVI défilaient sous mes yeu x. Mais le pire, ce fut les retournements, quand l’appareil se met sur le côté ou se retourne, tête-en-bas, pour éviter les obstacles. Ces pivots me donnèrent telle ment mal au cœur qu’à peine arrivé, je vomis sur le dos du pilote. Comme tu peux t’en d outer, Irisrune étaient ravis et partirent se laver, laissant des robots nettoyer le ur cyclevolant et mes vêtements. Tandis que mon contact se préparait, je sentis un c hoc douloureux à l’arrière de mon crâne et vis un caillou rouler sur le sol. Je me re tournai brusquement et me retrouvai face à un chat blanc mécanique, qui me regardait av ec de grands yeux innocents. Puis il se remit à lécher ses coussinets du même rose qu e le tour de ses yeux. Je me retournai alors, intrigué, attendant le retour de m on guide, quand un nouveau choc me blessa à la tête. Je fis volteface, passablement én ervé, et fusillai le chat du regard. Apeuré, celui-ci me dit : « C’est pas moi, c’est Lu i ! » Le seul problème avec cette excuse, c’est que son doigt de chat désignait sa pr opre tête. Sur ces entrefaites, Irisrune revinrent et dirent, finissant de sécher l eurs cheveux : « Ah, tu as rencontré Didi ! » Le chat bondit au sol et se frotta en ronr onnant contre les jambes d’Irisrune. Mon étrange contact caressa alors son animal de com pagnie et ils ajoutèrent quelques mots qui me plongèrent dans une grande perplexité e t un intense cauchemar où tout le monde est fou : « Excuse Rune pour les grossièretés qu’il t’a dites tout à l’heure. » En quoi est-ce bizarre ? Eh bien, cher journal, c’est très simple : un hermaphrodite psychique n’est pas censé être un schizophrène, il s’agit simplement d’une entité à la fois masculine et féminine. Chez Irisrune, cette en tité, normalement unique quoique sexuellement double, avait renommé ses affinités, d ivisées entre la féminine Iris et le masculin Rune. Ainsi, étant toujours la même person ne, ils donnaient à voir l’une ou l’autre de leurs facettes selon le moment, la calme Iris essayant de réfréner l’impulsif Rune. Là où je commençai réellement à avoir la migr aine, c’est quand ils me présentèrent leur chat, Didi. Didi est un robot et, normalement, les robots ont une personnalité simple, voire pas de personnalité du t out. Mais Didi est un automate conçu
par Dianaelle spécifiquement pour son amie de jeune sse, Irisrune, ou plutôt ses amis de jeunesse, Iris et Rune. Didi est un chat au doux pelage blanc, ses grands yeux noirs cerclés de rose fonctionnant comme des écrans sur l esquels apparaissent des petits points lumineux roses, donnant l’image de ses yeux de dessin animé selon ses émotions. Le bout de ses pattes est rose aussi, com me ses coussinets et son museau, ou encore l’intérieur de ses oreilles. Id a une personnalité de chat adorable, ronronnant, se frottant contre nos jambes, mais, venant de Dian aelle, ça ne pouvait pas s’arrêter là. Didi a des voix dans sa tête qu’id présente comme L ui, Elle et Moi. Moi contrôle le corps le plus souvent, Lui et Elle restant des voix dans sa tête, mais, parfois, ils prennent brièvement le contrôle ; comme par exemple tout à l’heure pour me jeter des cailloux… du moins c’est ce qu’id prétend. Malgré t out, Didi se considère comme un triple neutre, pour le coup carrément schizophrène puisqu’id a clairement trois entités dans sa tête… Mais comment peut-on considérer comme neutres des entités qui se définissent comme Lui et Elle ? Hein ? Comment ? Du coup, ids m’ont donné très mal à la tête… Laissant Didi ronronner sur les coussins, Irisrune m’emmenèrent dans un bar louche, glauque et secret, donc plus que probableme nt illégal. Les lumières, volontairement faibles et mauvaises pour une questi on d’ambiance, créaient des ombres étranges dans la chevelure écarlate de mon c ontact, qui allait peut-être enfin m’expliquer ce que Dianaelle attendait que nous fis sions. Le regard braqué sur son verre de vin rouge, que mon imagination transformai t en verre de sang, Irisrune commencèrent un monologue qui n’arrangea d’aucune m anière mon mal de tête : « Jouons cartes sur table, me dirent-ils. Dianaelle m’a demandé de te faire découvrir le monde derrière le monde, et, très franchement, je n ’en ai pas la moindre envie, mais je ne peux rien refuser à Dianaelle, alors… » Oui, oui , je sais… tu es perdu puisque je parle d’Irisrune au pluriel alors que je retranscri s leur discours à la première personne du singulier et au féminin… Dans le langage univers el, les verbes n’étant pas conjugués et les accords en genre et en nombre obli gatoires seulement si le sens de la phrase en dépend, Irisrune n’ont aucun besoin de sp écifier de pronom. Quant à moi, je ne peux pas me résoudre à les faire parler à la pre mière personne du pluriel en français… ça donne bien trop l’impression qu’ils so nt fous !... Même si je ne suis pas totalement sûr que cette observation soit fausse… E t j’ai choisi de retranscrire un discours accordé au féminin pour être en adéquation avec leur identité sexuelle à défaut de leur identité psychique… Cela étant dit, reprenons le fil de leur monologue : « Il faut d’abord que tu saches quel est ce monde d errière le monde. Il se trouve que le système nous offre un cadre protectionniste, subven ant à tous nos besoins, nous laissant libre d’assouvir nos désirs, libre de vivre dans l’oisiveté ou de travailler, libre de choisir et d’utiliser comme bon nous semble ce que nous procure le système, et pourtant nous n’avons pas le droit de faire autre c hose que brasser du vent, ne pouvant sous aucun prétexte laisser notre empreinte dans ce monde. De fait, notre liberté individuelle s’arrête là où commence le monde réel. Et, dans ce carcan virtuel, où la liberté est illusoire, beaucoup vivent en paix, pré férant être heureux à être libres. Heureux de se croire libre et soulagés de ne pas l’ être réellement, car ils ne pourraient en assumer les choix difficiles et les responsabili tés. L’humain de notre temps joue à gouverner sa vie dans sa prison dorée car être libr e implique de faire des choix, parfois vitaux et difficiles, et de les assumer jusqu’à la fin de ses jours, quelles qu’en soient les conséquences, prévues ou inattendues. Si quelqu’un ou quelque chose veille à ce que vous soyez heureux alors vous en devenez dépendants et vous perdez votre liberté. La liberté implique la responsabilité alors qu’un état protectionniste vous protège de tout, y compris de vous-même, vous maintenant dans un état d’infantilisation irresponsable, incompatible avec la liberté. C’est comme un enfant qui joue dans sa chambre : il peut choisir entre les voitures et les poupées, mais il n’est pas libre de faire ce qu’il veut comme sauter par la fenêtre ou allumer le four, par tir seul en forêt ou autre, car vous