Les clés du paradis (Chroniques célestes - Livre I)
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Français

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Les clés du paradis (Chroniques célestes - Livre I)

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Description

Eleanor menait une vie paisible jusqu’à ce qu’une mystérieuse missive fasse tout voler en éclats. La jeune fille se trouve alors projetée dans un monde qui lui est inconnu.
Le paradis, les enfers, les anges et les démons ébranlent ses croyances. Le roi des cieux lui fait une terrible demande : « Deviens le plus puissant guerrier que ce monde ait porté et combats à nos côtés ». Ce choix changera sa vie à jamais.
Loin au nord, au cœur des Plaines sauvages, les grands maîtres de l’Édénie demeurent, n’attendant que de lui enseigner ce qu’elle devra maîtriser. Le voyage serait aisé, si le conseil des archanges ne lui imposait le pire compagnon qui soit : Abrahel. Un angelot aussi détestable qu’habile au combat. Mais pour la protéger, Eleanor ne peut compter que sur lui.
Plongée au cœur d’une bataille ancestrale, où s’affrontent les deux plus grandes puissances de ce monde, Eleanor devra transcender ses faiblesses. Et devenir celle que tous attendent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 juillet 2015
Nombre de lectures 983
EAN13 9782370113429
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les clés du paradis
Chroniques célestes – Livre I

Marie-Sophie Kesteman



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-342-9
Aux anges d’ici et d’en haut qui m’ont aidée à écrire ce récit en déposant des plumes tout le long de mon chemin.
« Combien de corps célestes se meuvent en secret sans jamais se montrer aux yeux des hommes : Dieu n’a pas fait toutes les choses pour l’homme. »
Sénèque
Prologue


La fin était proche et Gabriel exultait.
En cette fraîche nuit d’été, la pluie tombait dru sur le petit village de Lostmar’ch. Et à cette heure tardive, le hameau surplombant la côte du littoral était désert. Tout semblait indiquer qu’il s’agissait d’un dimanche comme les autres. Tout, si ce n’étaient ces cris qui strièrent soudain la nuit. Aucun individu humain n’aurait été capable de distinguer cette voix des hurlements du vent. Mais humain, il ne l’était pas.
Il se dirigea sans bruit vers la source des lamentations, tendant l’oreille au-dessus des bourrasques. Les plaintes provenaient des ruines d’une maisonnette accrochée au bord d’une falaise au pied martelé par la mer en furie.
Il n’y a aucune raison pour que ça se passe mal, murmura un homme d’âge mûr.
Protégée du vent par l’abri précaire, une jeune femme gisait sur une couverture, les mains crispées sur son ventre arrondi.
Je n’en peux plus… Fais en sorte que ça cesse !
Gabriel sauta avec légèreté sur un pan de mur en partie effondré pour s’octroyer une vue dégagée de la scène.
Le visage de la jeune femme était couvert de sueur et la douleur déformait ses traits. L’homme remonta la jupe qui couvrait les jambes de la future mère et inspecta d’un œil expert le périnée.
Il n’y en a plus pour très longtemps.
Si jamais ta femme apprend quoi que ce soit…
Elle fut interrompue par une violente contraction. Il chassa ses propos d’un geste fébrile de la main et étendit des linges humides entre les jambes de la jeune femme. À cet instant, la malheureuse étouffa un cri en mordant dans un chiffon roulé.
Gabriel retint son souffle alors qu’il regardait, le cœur palpitant, ce couple mettre au monde celui qu’il avait tant cherché. Celui qu’il attendait depuis si longtemps.
Depuis quelques jours, de vigoureuses vibrations émanaient des environs, mais leur source n’avait jamais été claire, jusqu’à aujourd’hui. Au crépuscule, les ondes avaient gagné en vitalité et leur point d’émergence s’était peu à peu défini. En cet instant, les vagues d’énergie semblaient au paroxysme de leur puissance et émanaient du ventre fécond de la jeune femme.
Et à en juger par la force des ondes qu’émettait cet enfant, il serait un guerrier puissant, il n’y avait aucun doute. Il incarnait tout ce dont ils avaient besoin.
Gabriel observa attentivement les deux créatures qui s’agitaient devant lui, se demandant une nouvelle fois ce qui avait poussé son père à leur donner vie. Cette race était un échec. « Les humains ont été créés à l’image des anges » lui avait un jour opposé son géniteur, mais l’archange avait eu beau leur prêter la plus grande attention, il ne leur avait jamais trouvé la moindre ressemblance avec les anges. Leur fragilité si perceptible était désespérante et leur acuité intellectuelle, précaire. Gabriel secoua la tête de dépit. Il ne comprendrait jamais l’intérêt et l’amour que son père nourrissait à l’égard de cette sous-espèce.
Le voilà, souffla l’humain dont le pantalon s’élimait sur le sol rocailleux.
Des pleurs retentirent enfin, emportés par les embruns nocturnes. Si l’archange avait encore su pleurer, il n’aurait pas tenté de tarir ses larmes. Pas aujourd’hui. Sa quête aboutissait enfin. Cent longues années à errer entre les trois mondes, en vain… Mais il était là, sous ses yeux, à s’agiter dans les bras de son père qui tentait de couper le cordon ombilical de sa main libre.
Toujours perché sur le muret, Gabriel se pencha de façon vertigineuse pour observer, par-dessus l’épaule de l’humain, le petit tas de couvertures dans lequel il emmitouflait l’enfant.
C’est une fille ! s’exclama l’homme, un sourire aux lèvres.
L’archange se figea. Une fille ? Le nourrisson hurlait contre l’air marin qui lui embrasait les poumons. Mais le vent criait bien plus fort que lui.
Gabriel se laissa choir sur la maçonnerie. Une fille. Et pourtant, les ondes qu’émettait la petite gagnaient encore en puissance.
Pour un ange, une année paraissait s’écouler en quelques jours, mais cette nuit-là, le temps durant lequel les humains demeurèrent terrés dans leur abri en ruine parut durer une éternité. Assis en tailleur, l’archange expira bruyamment.
On se presse, marmonna-t-il, de mauvaise humeur, en martelant la pierre de ses doigts fins.
Comme s’il l’avait entendu, l’homme se redressa enfin et empaqueta leurs maigres effets. Sa compagne se releva avec peine et, avec une grimace, elle s’appuya lourdement contre lui.
Tu es certaine d’y arriver ? Tu ne devrais pas te lever si tôt…
Gabriel haussa les yeux vers le ciel sinistre. Il n’était pas question qu’il attende un instant de plus.
Après, le jour sera levé, opposa la jeune femme à son compagnon.
L’archange soupira d’aise. Si elle avait pu le voir, il l’aurait certainement embrassée. Cependant, l’humaine était encore faible et elle fit un premier pas hésitant. À cette allure, ils allaient y passer la prochaine éternité.
Sa limite de patience depuis longtemps outrepassée, Gabriel sauta en bas du mur et s’avança vers le couple. Il approcha la main du ventre de la jeune femme et propulsa une infime quantité d’essence vitale au travers de sa paume. Presque instantanément, la mortelle se redressa et, s’appuyant prudemment au bras de son compagnon, elle pointa le sentier du doigt.
Je vais pouvoir le faire. Vas-y !
Ils remontèrent lentement le chemin côtier qui progressait le long des falaises escarpées. Peu à peu, la pluie cessa de molester le sol et le ciel s’apaisa. L’archange suivit les humains d’un air distrait. Il ne se souciait pas des violentes bourrasques qui obligeaient le couple à se courber sous leurs assauts. Cette bise n’avait aucune prise sur lui. Aux alentours, les bruyères s’agitaient avec fureur, tel un sombre parterre où louvoieraient d’ignobles serpents.
Un instant encore, geignit la jeune femme, pour la troisième fois.
Bien sûr, la rassura son compagnon. Prends le temps qu’il te faudra.
Sa peau était moite et son teint pâle sembla inquiéter l’homme. À nouveau, Gabriel céda à l’humaine une infime parcelle de son énergie. Dans les bras de son père, le nourrisson continuait de pleurer, ses cris irritant les tympans trop sensibles de l’archange.
Si seulement ce n’était pas cette enfant ! Il pourrait abandonner ces créatures là où elles étaient et rallier le confort de ses appartements. Cependant, il ne le pouvait pas. Trouver cette petite était sa mission depuis bien trop longtemps et, tant qu’il ne la tiendrait pas dans ses bras, sa tâche ne serait pas accomplie.
Ça va, lâcha l’humaine.
Ne te dépêche pas tant ! Nous avons le…
Nous n’avons plus de temps, Alex ! Regarde : l’obscurité faiblit déjà.
Après une marche pénible, les humains atteignirent une modeste chapelle de campagne érigée au cœur de la lande.
Vite, souffla la jeune femme en poussant son compagnon à l’intérieur.
Elle jeta un regard aux alentours pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été suivis et s’infiltra par la porte entrouverte. Ils ne pouvaient se douter que leurs moindres faits et gestes étaient épiés par un être qu’ils n’étaient pas en mesure de discerner. Aucun humain ne le pouvait.
Une fille. Un frisson parcourut l’échine de Gabriel. Qui avait-il offensé pour qu’un tel coup soit à nouveau porté à leur royaume en cette ère déjà si sombre ? Comment allait-il annoncer pareille nouvelle à son père ?
Dépêche-toi ! s’impatienta la jeune femme. Que je puisse rentrer chez moi…
Elle ne cessait de jeter des coups d’œil affolés par la fenêtre alors que l’homme lavait l’enfant dans le bénitier. Le nourrisson protestait contre la morsure de l’eau glacée autant que contre la brusquerie de son père. Il l’emmitoufla dans d’épais draps de laine et déposa l’enfant avec précaution sur l’autel. La fillette continuait de hurler à pleins poumons et Gabriel hésita un instant à lancer un sort de mutisme.
L’homme jeta un regard indécis à la boule de tissu au creux de laquelle l’enfant se débattait avec force.
Peut-être que nous pourrions…
Non ! le coupa la jeune femme, les yeux emplis de panique. Tu es vraiment prêt à en assumer les conséquences ?
Son compagnon soupira, ramassa ses affaires et sortit de la chapelle sans un regard en arrière. Les épaules courbées sous les assauts du vent, il s’éloigna, l’humaine sur les talons.
Enfin ! s’exclama Gabriel en s’approchant des couvertures.
En leur sein, un petit être aux traits grossiers et au visage violacé s’agitait tel un poisson, projetant ses poings minuscules contre un ennemi invisible. L’ange sourit malgré lui devant l’inanité de cette crise de colère.
Quel terrible guerrier voilà !…
Le nouveau-né ouvrit ses immenses yeux bleus, des larmes prisonnières de ses cils. Son monde n’était encore formé que d’ombres aux couleurs fades, mais ses iris se fixèrent néanmoins sur Gabriel.
L’archange agita doucement les doigts devant le regard de la fillette et, à sa grande surprise, deux petites mains les saisirent. Une forte chaleur se propagea alors dans ses veines et le picota jusqu’au bout des orteils. L’enfant prit l’index de Gabriel dans sa bouche et le suçota avec délice, avant de s’endormir.
Une profonde colère le gagna et il souhaita un instant que les parents soient à jamais hantés par ces yeux clairs. Le nourrisson se mit à pleurer à grand renfort de cris.
Chut, souffla Gabriel. Je suis là.
Le son de sa voix apaisa la petite qui, après avoir repris l’index dans sa bouche, s’endormit dans le creux de ses bras. L’archange berça la jeune humaine durant un long moment, dévorant son visage rond du regard. Il y avait dans l’imperfection de ses traits une grâce presque insoutenable.
Mais il était à présent de son devoir de contacter Urielle, leur prophétesse et juge. Elle saurait que faire de la fillette. Presque à contrecœur, il ferma les yeux et transmit un message télépathique à son amie.
Quelques instants plus tard, une magnifique angeline apparut à ses côtés. Le claquement sec de sa matérialisation réveilla l’enfant.
Ce n’est rien, dors, murmura Gabriel à l’oreille du nourrisson.
Sa compagne se pencha gracieusement au-dessus du tas de couvertures et la petite suivit de ses yeux intéressés l’épaisse mèche blonde qui se balançait au-dessus d’elle.
Urielle, la salua Gabriel. C’est une fille.
L’angeline eut un sourire entendu et haussa les épaules.
Tu le savais ! Tu le savais et tu ne m’as rien dit ?
Urielle posa sur son ami un regard dur.
Si je t’avais fait part de ce détail, tu n’aurais pas mis autant de cœur à l’ouvrage.
Gabriel soupira.
Sans doute pas…
De quel péché est-elle issue ?
Une enfant illégitime et abandonnée, grogna l’archange, contrarié.
Nous savions de quoi il retournerait.
L’acte n’en est pas moins odieux.
Urielle prit l’enfant dans ses bras avec une infime délicatesse.
Où vas-tu l’emmener ?
Cette enfant a besoin de soins et…
Un éclair de stupeur traversa les yeux de la jeune femme.
Tu l’as touchée !
Techniquement parlant, c’est elle qui m’a…
L’archange s’interrompit, le visage livide.
Tu ne penses tout de même pas que nous ayons… ! Ce ne sont que des légendes, Urielle !
La jeune femme secoua la tête d’un air hébété.
Cette petite est, elle aussi, une légende. Je peux sentir ton odeur émaner d’elle, Gabriel… La mère de cette enfant l’a touchée avant toi ?
Non, rétorqua-t-il en passant une main lasse dans ses cheveux blonds.
En ce cas, bien des tracas t’attendent, mon cher prince.
Elle adressa à son compagnon un sourire moqueur avant de se volatiliser.
Gabriel jeta un coup d’œil par la fenêtre crasseuse. Le soleil pointait déjà à l’horizon et rosissait le ciel, là où il caressait la mer avec sensualité. L’archange sut qu’il était l’heure de partir et de laisser l’astre diurne déverser son tapis de lumière sur cette triste nuit. Il disparut dans un claquement sec.
La chapelle était vide.
Chapitre 1 – Missive


Depuis qu’elle était entrée dans le bar, ce bougre ne l’avait pas quittée des yeux. Et il lui restait encore une bonne demi-heure à patienter avant que son père ne quitte son agence de voyages.
Le Take-Off avait toujours été le point de chute préféré d’Eleanor et son ambiance tamisée était devenue sa résidence secondaire. Nicolas, le barman, essuyait distraitement une corne à bière, le regard rivé sur la télévision qui diffusait un match de football. Il grommela un instant contre les piètres performances de l’attaquant et servit un café à celui que l’on surnommait « Le Sioux », pilier de bar attitré de l’établissement.
Les murs garnis de lattes de bois renvoyaient les basses du vieux rock qui crépitait dans les haut-parleurs. Eleanor jeta un coup d’œil à une autre table où un groupe d’amis jouait aux cartes.
La musique criarde du flipper s’éleva soudain dans les airs. L’homme assis à côté de l’entrée continuait de la lorgner d’un air intéressé. D’une main tremblante, elle saisit son verre de mojito et en avala une généreuse gorgée. La boisson lui glaça la gorge.
Vingt minutes . Si seulement cet effroyable gaillard pouvait partir avant ce laps de temps ! Un mauvais pressentiment la tenaillait. Et dans les yeux du client brûlait une lueur presque avide qui fit frémir la jeune fille.
Salut, Nico. La même chose que d’habitude.
Subito presto.
Salut, le Sioux.
D’un geste peu assuré, l’Indien leva une main au-dessus de sa tête. Le nouvel arrivant lui tapa amicalement dans le dos. Accoudé au comptoir avec nonchalance, se tenait celui qui était sans doute la plus grande célébrité du Take-Off : Arch.
Son nom avait toujours intrigué les clients. Nicolas avait un jour dit à la jeune fille qu’il s’agissait d’un pseudonyme. Mais il s’était toujours présenté comme tel et personne ici ne connaissait son véritable nom.
En échange de son étrange cocktail, il tendit au barman un billet bleu foncé.
Garde la monnaie, petit.
Nicolas le remercia avec une déférence cérémoniale avant de s’enfoncer dans son arrière-boutique, sans doute pour jubiler. Arch passa devant la table d’Eleanor sans lui jeter le moindre regard et prit place dans le coin sombre qui avait toujours été le sien.
Il devait avoir la trentaine, tout au plus, mais son visage était empreint d’une sagesse bien plus ancienne. Ses habits étaient toujours de couleur noire, contrastant de façon étrange avec ses cheveux clairs relevés en queue-de-cheval et ses yeux azur. Il était beau. Sans doute le plus bel homme qu’Eleanor ait rencontré. Il ne parlait que très peu et se contentait de siroter son verre en analysant une immense pile de documents qu’il avait toujours sur lui.
Arch leva les yeux vers l’entrée du café. Là, l’homme avait toujours son regard fiévreux braqué sur Eleanor.
Dix minutes.
Pars, marmonna-t-elle. Pars.
Comme s’il l’avait entendue, l’individu se redressa et quitta le café. La jeune fille se laissa aller contre le dossier de bois de la banquette. Juste à temps.
Un drôle de type, celui-là, lâcha Nicolas alors qu’elle le payait. Fais attention à toi ; il ne t’a pas lâchée des yeux.
À mercredi, Nico, acquiesça Eleanor.
Dehors, le ciel était menaçant et l’air semblait lourd. Les rares passants se hâtaient de rentrer chez eux.
Alors qu’elle tournait à l’angle de la rue Pont d’Avroy, la jeune fille dut se rendre à l’évidence : quelqu’un la suivait. Les vitrines ternies par la pollution renvoyaient l’écho d’un pas qui se voulait discret, mais qui s’adaptait de façon étrange au rythme de ses propres foulées.
Feignant d’admirer la devanture de la maroquinerie, Eleanor jeta un coup d’œil furtif dans son dos et tressaillit. Marchant à petits pas sur les pavés humides, le sinistre bonhomme du Take-Off s’avançait dans sa direction. Elle déglutit et reprit sa route en pressant le pas.
Le boulevard était en vue. Cette fois plus que toute autre, elle pria pour que son père ne soit pas en retard. Cependant, lorsqu’elle déboula à l’intersection, la voiture ébène n’était pas là.
Merde !
Elle sortit maladroitement son téléphone portable de sa poche. La rue était presque déserte et seuls quelques passants circulaient encore sur les trottoirs.
Mademoiselle ! la héla une voix rauque.
Eleanor fit mine de ne pas l’avoir entendue.
Eh ! Mademoiselle ! Toi, là-bas, je te parle !
Une main rendue noueuse par l’abus d’alcool se posa avec rudesse sur son épaule et elle fit volte-face. Quelqu’un, s’il vous plaît ! Mais aucun des citadins ne semblait lui prêter attention.
Je vais t’offrir un verre. Fais pas ta timide ! Je t’ai vue au bar, tu n’as pas arrêté de me regarder !
Je dois y aller, bafouilla-t-elle en se dégageant de son étreinte.
Non, pas déjà, grogna-t-il.
Son haleine empestait la bière et la cigarette. Mais, alors qu’il l’attirait à lui, une main ferme s’abattit sur son avant-bras. Surpris, l’homme lâcha la jeune fille qui recula derechef.
Te voilà, Bill ! Je t’attendais, mon ami ! s’écria son sauveur.
Sa queue-de-cheval tressautait derrière son crâne tandis que l’ivrogne se débattait entre ses bras. Son regard d’un bleu surprenant croisa celui d’Eleanor.
Mademoiselle, nous vous souhaitons une bonne fin de journée. Mon ami et moi devons aller discuter un peu plus loin.
Sans se retourner, Arch tira l’homme titubant en direction des ruelles insalubres de la ville qui, à cette heure, étaient encore désertes. La jeune fille s’autorisa à respirer. Sous sa paume, son cœur palpitait. Ça avait été juste.
* * *
Eleanor martelait le sol de la pointe du pied. Son empathie était dépassée, alors que son père était une nouvelle fois en retard de plus d’une heure. Et si Arch n’était pas intervenu, qui sait ce qui aurait pu lui arriver ? Ses yeux bleu ciel hantaient sa conscience.
Les nuages bas présageaient encore une de ces trop nombreuses averses et l’idée de rester dehors ne plaisait pas à la jeune fille. L’air de la ville embaumait les gaz d’échappement et lui irritait la gorge.
Si dans cinq minutes, il…
Un bruit sourd fit vibrer l’air, de plus en plus fort, de plus en plus proche et une Audi noire surgit à l’angle de la rue.
Il était temps.
Elle fit mine de ne pas l’apercevoir et fixa sa montre avec insistance. Mais dès que les pneus crissèrent sur le revêtement humide de la chaussée, elle monta sans un mot et claqua la portière avec ferveur.
Le travail ? maugréa-t-elle en jetant son sac sur la plage arrière.
Son père sourit d’un air désolé.
Le travail.
Eleanor ne prononça pas le moindre mot de tout le trajet. Mais elle prit soin de frotter ses pieds boueux sur le tapis de sol du rutilant et détestable coupé. Elle n’en pouvait plus de ce travail. Si cette agence de voyages était la fierté de la famille, elle la haïssait plus que tout.
Au-dessus de leurs têtes, le ciel s’assombrissait. La grille de la maison s’ouvrit sur une allée de pavés qui serpentait jusqu’à une imposante villa plantée au sommet d’une butte.
La voiture s’immobilisa devant le porche et la jeune fille sauta à bas du siège.
Je vais faire des courses pour le dîner.
Eleanor rattrapa de justesse les clés que son père lui lança et regarda la grille se refermer derrière lui, sur le jardin silencieux. Elle soupira. Tout était trop paisible ici. Il n’y avait pas l’ombre d’un bruit la renseignant sur la présence possible d’homo sapiens sapiens à proximité. En réalité, il y en avait bien un, de bruit : le bourdonnement sourd de la ligne de fil barbelé du pré d’à côté. Un pré lui-même désert.
Le mois de juillet commençait à peine. La température aurait dû être caniculaire, mais c’était sans compter sur les latitudes belges. La brise trop fraîche était saturée d’humidité et de relents d’humus. Frissonnante, Eleanor se pressa de glisser la clé dans la serrure.
Elle abandonna son sac et sa veste sur le fauteuil de l’entrée et s’étira. Son regard s’arrêta un instant sur la photo d’une petite fille assise sur les genoux de sa maman : une magnifique femme aux yeux bleus et au visage encadré d’un rideau de cheveux roux et lisses. Eleanor avait l’impression d’être bien fade à ses côtés, avec ses longs cheveux bruns qui encadraient un visage aux pommettes toujours trop roses. Aujourd’hui, sa mère n’était plus là pour éclairer la maison de son sourire désarmant. Un accident la lui avait prise des années auparavant.
Tandis qu’Eleanor préparait une collation sur la table de la cuisine, un coup franc fut frappé à la porte. Elle releva la tête, surprise. Ce ne pouvait pas déjà être son père. Après s’être essuyé les mains en hâte, elle se dirigea vers l’entrée. Le grondement sourd du tonnerre agitait l’atmosphère.
Oui ?
Elle n’obtint aucune réponse. Eleanor réitéra son appel, mais à nouveau, seul le silence lui répondit. Curieuse, elle entrouvrit les stores qui masquaient les vitres latérales. Il n’y avait personne sous le ciel sombre, mais sur la première marche du perron trônait une enveloppe de parchemin.
La jeune fille se glissa avec précaution par l’entrebâillement de la porte et ramassa la missive. Au-dehors, l’électricité était presque palpable et les feuillages s’étaient figés dans l’attente de l’orage.
Tracé d’une belle écriture calligraphiée, le prénom d’Eleanor était couché sur le papier. Elle soupesa la lettre, surprise. Personne ne lui écrivait jamais. Et pour cause : sa vie sociale était un véritable désert. La jeune fille regagna la cuisine, tournant et retournant l’enveloppe entre ses mains. Le papier était précieux et l’écriture lui rappelait étrangement les courbes manuscrites des anciennes abbayes.
Elle hésita quelques instants avant d’ouvrir le pli. Cependant, il dégageait une fragrance florale si entêtante que, sans y penser, Eleanor la décacheta. À l’intérieur s’étirait la même écriture élégante.
Chapelle Maranhata
Bois du chevreuil, Stinval
Ce dimanche à 10 h 07
Ne sois pas en retard et sois prudente.
Et en guise de signature, il n’y avait qu’une seule lettre majuscule : G. Eleanor lut à nouveau la missive, perplexe. Qui pouvait bien être ce G qui lui fixait rendez-vous à la chapelle du bois ? Et pourquoi à 10 h 07 ? N’était-ce pas une heure étrange pour se rencontrer ?
La porte d’entrée claqua, faisant sursauter la jeune fille. Elle fourra la lettre dans la poche arrière de son pantalon et fit volte-face. Deux sacs déversèrent leur contenu sur la table et un homme de bonne stature se laissa tomber sur le tabouret. Il portait les cheveux courts, blonds comme le soleil du Sud, et était vêtu d’un complet noir corbeau.
Papa, je t’ai déjà dit de mettre une cravate de couleur avec ce costume ! Tu ressembles à un croque-mort.
Gilles sourit et entreprit de ranger ses achats.
Comment s’est passée ta journée ?
Peu constructive.
Eleanor aida son père à trier leurs nouvelles denrées et, après avoir paressé quelque temps devant la télévision, elle se mit aux fourneaux. Gilles déplia son journal dans la cuisine et en feuilleta distraitement les pages.
Ce sera prêt dans une minute, le prévint Eleanor alors qu’une délicieuse odeur de viande rôtie se répandait dans la pièce.
Son père ne répondit pas. Elle expira avec humeur et se retourna.
Papa !
Affalé sur la table, il avait les yeux écarquillés et ses bras pendaient mollement dans le vide. La jeune fille courut vers lui, affolée. Un rictus étira la bouche de Gilles, disparut et revint, avant de s’effacer à nouveau. Eleanor grogna, irritée.
Imbécile.
Il se releva, hilare.
J’ai fait deux attaques cardiaques et je suis mort une fois de cause naturelle pendant que tu bavais au-dessus de tes plaques de cuisson.
Le repas se passa dans le calme. Ils n’avaient aucune anecdote digne d’intérêt à échanger, mais le silence leur suffisait. Pour certains, les mots sont superflus.
Je monte, bâilla Eleanor quand ils eurent rangé la vaisselle.
Tu as déjà fait tous tes devoirs ?
Papa, j’ai fini les cours depuis deux semaines… J’allais chercher mon bulletin aujourd’hui.
Et ?
À moi l’université ! cria-t-elle depuis la cage d’escalier.
Elle ouvrit la porte de sa chambre à la volée et se jeta sur le lit, attrapant son portable sur la table de nuit. L’ordinateur s’alluma trop lentement à son goût. Elle était impatiente de pouvoir replonger dans l’univers fantastique de son roman électronique.
La jeune fille grimaça de frustration. Internet ne fonctionnait pas, encore une fois. Eleanor se laissa aller sur le dos ; la dose d’adrénaline de ce soir tombait à l’eau. Ses quatre murs blancs l’étouffaient, comme si chaque jour son espace s’étrécissait un peu plus.
Eleanor s’arrêta devant la fenêtre qui pointait hors du toit et donnait une vue magnifique sur le jardin arrière. Le réveil affichait 21 heures. Ce n’était pas une heure décente pour se coucher. La jeune fille soupira, une nouvelle fois. Elle prit place à son bureau, s’arma d’une feuille et d’un stylo et s’apprêta à écrire, mais, au lieu de noircir le papier de phrases intarissables, elle se contenta de fixer la page blanche. Que pouvait-elle bien rédiger ? Des mots qui la déchargeraient de toutes ces choses qui lui arrivaient ? Ou plutôt de toutes ces choses qu’elle aurait voulu qu’il lui arrive ?
Le calme et la solitude de son hameau l’anéantissaient au fur et à mesure des saisons. Ce silence qui vous bourdonnait dans les oreilles, même les oiseaux avaient fini par s’en lasser. Et ils étaient partis. Mais Stinval était tout ce qu’elle connaissait. C’était chez elle et, ce village, elle l’aimait autant qu’elle le haïssait.
* * *
Eleanor se trouvait dans une forêt verdoyante où gambadaient des troupeaux de biches que quelques cerfs surveillaient d’un œil attentif. Sa présence ne semblait pas les effrayer et pourtant, ils étaient si proches ! Si elle avait tendu la main sur sa droite, elle aurait pu caresser le pelage tacheté du faon qui broutait à ses côtés. Il leva la tête vers elle et fit mine de s’approcher, mais lorsqu’elle voulut poser la main sur son museau, son corps tressaillit et se mit à onduler. Un grondement sourd ronfla dans son poitrail et il se métamorphosa soudain en un inquiétant puma.
Si ses babines n’avaient pas été retroussées sur ses longs crocs luisants, il lui aurait sans doute paru beau et majestueux. La jeune fille voulut crier, mais sa gorge était sèche comme un désert et elle n’émit qu’un couinement étouffé. Les muscles du fauve roulaient sous la peau de ses épaules tandis qu’il lacérait la terre mousseuse de ses griffes.
Ses iris ombrés par la haine et ses oreilles plaquées contre son crâne firent frémir Eleanor.
Pitié ! implora-t-elle en se recroquevillant sur elle-même.
L’animal ne lui prêta pas le moindre intérêt et bondit soudain par-dessus sa tête, avec une grâce inégalable. Il retomba sur le dos d’une créature qui se tenait dans l’ombre, à l’abri des regards.
Eleanor s’efforça de voir de quoi il s’agissait, mais une force colossale la tira par le bras et l’image devint floue. Le puma tourna la tête dans sa direction et elle plongea une dernière fois son regard dans les prunelles du fauve, avant de se réveiller en sursaut.
Lorsque la jeune fille descendit l’escalier, elle se sentait encore fiévreuse. Un étrange malaise l’habitait alors qu’elle se rappelait le regard trop vif de l’animal. Ses souvenirs épars furent cependant vite dissipés lorsqu’elle découvrit qu’elle était seule dans la grande demeure. Eleanor s’approcha du frigo sur lequel son père avait accroché un mot.
Je suis allé faire une course,
Papa.
Génial, marmonna-t-elle en froissant le mémo avec humeur. Je préférerais vivre aux Enfers… Là, au moins, il y a du monde.
Elle tressaillit. Était-ce de la fureur qui grondait soudain dans son cœur ? Eleanor secoua la tête pour évacuer cette sensation incompréhensible et engloutit ses céréales. Elle était décidée à éclaircir l’affaire de la lettre anonyme au plus vite.
Ce matin, le temps était brumeux et la visibilité, chiche. Eleanor sortit néanmoins son vélo : il ne servait à rien de tergiverser encore. Elle enfourcha l’engin et roula avec prudence le long de l’allée sinueuse.
Ses yeux ne distinguaient rien au-delà de sa roue avant. Il lui semblait être seule au monde alors qu’elle voyageait dans cet espace cotonneux. Promptement, le froid et l’humidité transpercèrent sa veste et la glacèrent jusqu’à la moelle. Tous les sons s’asphyxiaient dans le brouillard et un épais silence enveloppait son chemin.
Lorsque Eleanor parvint à l’orée du Bois du chevreuil, elle marqua quelques instants d’hésitation avant de s’y enfoncer. Au-dessus de sa tête, les feuillages étaient épais et renforçaient les ténèbres de la forêt qui se présentait bien plus sombre que dans ses souvenirs. Là, dans les profondeurs de la futaie, se trouvait une chapelle à l’abandon. L’endroit était lugubre, mais la jeune fille n’en avait cure.
Elle lâcha son vélo et s’avança d’un pas décidé vers la plaque en métal gravée de l’inscription « Maranhata ». Eleanor enjamba la grille noire arrachée de ses gonds qui fermait jadis l’entrée.
L’intérieur était obscur et le lieu exhalait une infâme odeur de moisissure. La jeune fille caressa l’autel de pierre d’une main distraite. D’anciennes chandelles aux mèches rongées par l’humidité restaient courageusement dressées dans leurs bougeoirs. Les aiguilles phosphorescentes de sa montre indiquaient 10 h 05. Le mystérieux G prévoyait-il de ne pas honorer cet étrange rendez-vous qu’il avait lui-même fixé ?
Prince, la zone est sécurisée, lança soudain une voix. Vous pouvez commencer.
La jeune fille écarquilla les yeux de surprise. Prince ? À l’extérieur, il lui sembla que plusieurs silhouettes s’agitaient. Elle plissa les yeux pour discerner l’homme qui venait de parler, mais elle ne vit que les volutes de brume qui rampaient tels des tentacules sur le linceul de feuilles.
Il est l’heure, commençons, répondit une voix masculine.
La jeune fille frémit. Cette voix ne lui était pas inconnue.
Nous partons devant, Prince.
Je me dématérialiserai dès que j’en aurai terminé avec elle.
Un mauvais pressentiment assaillit la jeune fille. Elle n’aurait jamais dû venir ici ! Avec discrétion, elle se dissimula derrière l’imposant autel. La pierre était d’un froid mortel contre son dos et Eleanor se mit à claquer des dents. Le lourd parfum de la forêt s’insinuait dans la chapelle en friche et lui donnait la nausée. Mais si elle restait muette, personne ne saurait qu’elle était là.
Plusieurs claquements secs retentirent, telles de petites déflagrations qui détonèrent dans le silence du bois. La respiration d’Eleanor s’accéléra et son cœur s’affola dans sa poitrine. Aux alentours de son abri, tout semblait immobile. La forêt retenait son souffle. Un nuage de vapeur frémissait entre ses lèvres bleutées par la peur. Ils sont partis.
Puis soudain, l’air se mit à vibrer. Prise de panique, la jeune fille se redressa et se précipita vers la sortie. Ses coudes se cognèrent contre les parois glacées et son pull s’accrocha à un bougeoir dentelé. La porte n’était plus qu’à un pas, mais lorsqu’elle voulut s’extraire de l’atmosphère étouffante de la chapelle, Eleanor se heurta à un mur invisible.
Elle tambourina de toutes ses forces contre la paroi transparente, mais elle ne céda pas. Elle était prisonnière.
Alors qu’elle s’apprêtait à appeler au secours, une étrange sensation la saisit et lui retourna l’estomac. Son corps sembla perdre toute consistance et seule son âme parut subsister dans la chapelle. Eleanor s’affola de plus belle et frappa fiévreusement ses mains sans substance contre le mur d’air. Elle ne ressentait plus rien : ni la fraîcheur de la brise ni la dureté de la pierre sous ses doigts. La gorge serrée, elle considéra avec effroi ses mains dont les contours s’effaçaient de plus en plus. Elle était en train de mourir.
Alors, au cœur de la brume, apparut une silhouette qui s’avança d’un pas assuré dans sa direction. Elle voulut crier, pour que l’individu lui vienne en aide, mais aucun son ne jaillit de ses lèvres. Avec ses cheveux blonds qui ondulaient sur ses épaules et ses iris aux couleurs du ciel, il ressemblait à un prince. Eleanor déglutit : elle l’aurait reconnu entre mille. Arch ouvrit la bouche, mais elle ne pouvait pas l’entendre.
Et soudain, la chapelle disparut.
Chapitre 2 – Jardin d’Éden


Eleanor tomba le nez au cœur d’une pelouse d’herbe fine d’un vert enivrant. Après les ténèbres du bois, le soleil qui brillait haut dans le ciel était insupportable. Le souffle court, elle promena son regard sur l’orée forestière qui se déployait devant elle. Où avait-elle atterri ? Rien ici ne lui était familier. Elle considéra le ciel azur avec crainte. Tout ceci ne pouvait être que le fruit de la magie. Mais la magie n’existait pas. N’est-ce pas ? Une angoisse sourde lui étreignit la gorge alors que des larmes d’effroi perlaient au coin de ses paupières. Dans quel enfer s’était-elle encore embarquée ?
Eleanor ?
La jeune fille ne put retenir un cri. Une vieille femme était penchée sur elle, son visage à quelques pouces à peine du sien. L’aïeule afficha un sourire malicieux et brandit une lanterne dont la mèche était éteinte.
Pardonne-moi de t’avoir fait peur, ce n’était nullement mon intention.
Quelque chose dans son attitude laissait pourtant penser le contraire. La respiration d’Eleanor se fit soudain laborieuse. Tout cela ne pouvait pas exister. Tout cela ne devait pas exister.
Elle dévisagea l’étrangère avec terreur avant de promener un énième regard affolé autour d’elle. Où diable se trouvait-elle ? Elle n’avait aucune envie d’être là ! Elle voulait être dans ce bois si nébuleux, si humide, si froid, si familier, pas assise sur cette pelouse verdoyante sous ce superbe soleil. Eleanor ne put dominer bien longtemps le sanglot qui couvait dans sa poitrine.
Ne cède pas maintenant ! s’irrita la vieille femme.
Elle devait rêver. Elle allait bientôt se réveiller dans son lit duveteux. Pourtant, la finesse de l’herbe sous ses doigts et le velours de la brise qui caressait son visage semblaient on ne peut plus réels. Eleanor désirait briser la monotonie de sa vie, certes, mais c’en était trop pour elle. Bien trop. Elle se mit tout à coup à crier, comme si sa compagne était responsable de ce qui lui arrivait.
Je ne saisis rien à ce qui se passe ! Il y a eu cette lettre, cet homme et je me suis fait… volatiliser ! Et…
L’inconnue ne lui laissa pas le temps de finir son monologue et écrasa sa lanterne sur la tête de la jeune fille. Sa respiration se bloqua sous la violence du coup. Une douleur sourde déflagra à l’intérieur de son crâne et des paillettes virevoltèrent devant ses yeux.
Qu’est-ce qu’il vous prend ?
Tu avais besoin que je te ramène à la réalité.
Eleanor larmoya davantage, se frottant le cuir chevelu, et esquiva de justesse un second coup de lampion. Une masse douloureuse enflait au sommet de son crâne. Elle grogna.
Ça suffit, j’ai compris ! Ça a juste été si…
Son interlocutrice sourit, triomphante.
Assurément. Et ça ne risque pas de s’améliorer.
Elle aida Eleanor à se redresser, sans une once de délicatesse. La jeune fille ne réussit pas à cacher les larmes qui roulaient toujours sur ses joues et ses jambes chancelantes menaçaient à tout moment de céder sous son poids.
Derrière la vieille dame se dressait un gigantesque éboulis. L’étrangère sauta sur un bloc de pierre et lui tendit la main, l’invitant à la suivre. Eleanor demeura coite, se demandant comment quelqu’un de son âge pouvait être doué d’une telle agilité. Elle plissa les paupières, soudain méfiante.
Pourquoi devrais-je vous suivre ?
Parce que si tu restes là, tu ne réintégreras jamais ton monde.
La jeune fille écarquilla les yeux. Ton monde ? Elle n’y était donc plus ! Sa respiration se heurta à nouveau. Peut-être était-ce une farce après tout, à l’occasion de ses 18 ans ? Cependant, la seule explication plausible, si tant est qu’elle puisse être ainsi qualifiée, résidait dans la maîtrise de la magie. Ne venait-elle pas d’être transportée ici ? Mais pour l’instant, la seule chose qui la tracassait était de trouver un moyen de rentrer chez elle.
Eleanor finit par grimacer. Elle détestait par-dessus tout se voir forcer la main, or elle n’avait plus le choix : il lui fallait suivre la vieille dame. Peu importait dans quelle région, quel pays ou quel monde elle avait échoué, elle devait retourner d’où elle venait. De mauvaise grâce, elle se hissa sur les premiers rochers et, à court de souffle, rejoignit sa guide qui lui adressa un sourire moqueur.
Je suis plus âgée que j’en ai l’air, mais moins infirme que ce que je peux laisser paraître.
C’est ce que je constate, maugréa Eleanor.
Elle refréna toutes les questions qui jaillissaient dans son esprit. Avec une aisance déconcertante, sa compagne monta de cinq coudées supplémentaires. Et lorsque Eleanor arriva tant bien que mal à sa hauteur, la vieille femme était assise en tailleur, la tête appuyée sur son bras. Elle laissa échapper son souffle de façon brutale, consternée.
Gabriel disait toujours que tu n’étais pas des plus adroites… Il avait raison. Il t’a fallu un lustre pour monter ces six coudées !
Eleanor serra la mâchoire, irritée. Sa guide s’attendait-elle à la voir voler jusqu’au sommet ? La vieille femme reprit l’ascension en ricanant.
Ta grand-mère maternelle monte plus rapidement que toi.
Elle est décédée il y a bien longtemps, la contra Eleanor, jubilant à l’avance du malaise de sa compagne.
Bien évidemment. Comment connaîtrais-je la façon dont elle monte cette muraille si elle était encore en vie, selon toi ? (Elle marqua une pause et lui glissa un regard) Tu manques cruellement de discernement, pas vrai ?
Je vous demande pardon ?
La vieille dame soupira, discourant avec elle-même.
Comment a-t-il pu attendre dix-huit années au cœur de telles contrariétés ?
La jeune fille s’immobilisa. Elle ne le supporterait pas plus longtemps. Elle ne la supporterait pas plus longtemps.
Déjà fatiguée ? Nous venons à peine de reprendre et…
Ça suffit !
La petite femme la dévisagea, surprise. Était-ce donc totalement dérisoire de se demander où elle avait atterri ? Et qui était ce Gabriel qui se permettait de l’insulter ? Elle avait peur, tout se résumait à ça. Une profonde angoisse l’étouffait. Et pour l’apaiser, elle attendait des réponses.
Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Qui est Gabriel ? Et surtout, qu’est-ce que je fais ici ?
Son interlocutrice sourit avec satisfaction.
Je pensais que tu n’allais jamais me le demander. Je suis la dame brune et je conduis les âmes des défunts au grand conseil. Par ailleurs, ce n’est pas à moi que tu devrais poser toutes ces questions…
Eleanor ne comprenait pas. Les âmes des défunts ? Ses pupilles se dilatèrent d’effroi et le sang fuit soudain son visage. Les larmes affleurèrent à nouveau dans sa voix.
Je suis morte. Où suis-je exactement ? Au paradis, en enfer, au purgatoire ?
Oui, à la première partie de ta troisième question : tu es bien dans ce que vous appelez « le Paradis ». Et non à ta première question : tu es toujours en vie. Heureusement d’ailleurs, marmonna-t-elle.
Eleanor soupira d’aise.
Et votre véritable nom est…
An…
Un craquement sec interrompit leur discussion et un homme se matérialisa à leur côté. La jeune fille le reconnut immédiatement. Arch, le visage serein, qui l’avait trouvée dans la chapelle et l’avait laissée disparaître.
Elle s’appelle Ane, l’ange passeur.
Furieuse, Eleanor s’avança vers le nouvel arrivant et, avec tout ce qui lui restait de force, le gifla. La mâchoire de l’homme se contracta avec férocité, mais il demeura silencieux. Ane écarquilla les yeux avant de croiser les bras sur sa poitrine flétrie.
Un sacré caractère, ta gamine ! J’apprécie. C’était pour quel motif, cette superbe droite ?
De ne pas l’avoir aidée lors de la dématérialisation, j’imagine…
Vous saviez ce qui allait arriver ! Et vous n’avez rien fait !
Bien entendu, tempêta-t-il, puisque j’étais à l’origine du phénomène !
L’ange passeur haussa les épaules et désigna l’homme d’un doigt noueux.
Lui, c’est ton Gabriel.
L’intéressé lança un regard consterné à l’aïeule tout en se massant la mâchoire. Sur sa joue était encore visible la trace écarlate des doigts de la jeune fille. Arch . Mais qui était-il au juste ? Il lui semblait que l’individu qui se tenait devant elle était quelqu’un de tout à fait différent. L’homme avait abandonné ses atours ténébreux pour un pantalon pourpre et une tunique blanche au col lacé.
Je suis l’archange Gabriel et je suis…
Étais, le corrigea Ane.
Il se rembrunit, puis ouvrit et referma la bouche dans une grimace de douleur.
Étais, oui. Joyeux anniversaire.
Eleanor regarda tour à tour les deux êtres campés devant elle. Cette conversation n’avait aucun sens. Toutes ces péripéties étaient-elles vraiment concevables ? Était-elle folle, schizophrène, ou pire encore… ?
Je suis ravi que tu aies pu traverser aussi facilement, déclara Gabriel. Nous pensions que des démons attaqueraient, mais…
Eleanor tourna les talons, soudain persuadée d’avoir perdu la raison. De quoi parlaient-ils ? D’anges, d’archanges, de démons, de son anniversaire ? Pour toutes ces raisons, elle fit volte-face et entreprit de descendre l’éboulis. Ses jambes tremblaient et elle s’écorcha douloureusement les mains sur la roche. Peu lui importait la brûlure cuisante de la pierraille qui s’incrustait dans sa chair à vif, elle voulait rentrer chez elle et mettre le plus de distance possible entre elle et ces énergumènes. Des anges ? Quelle serait la prochaine étape de cette folie ?
Où t’en vas-tu comme ça ? la stoppa Gabriel en se matérialisant tout à coup devant elle.
Je rentre chez moi.
Elle tenta de le contourner, mais se retrouva à nouveau face à lui. Il s’était déplacé si vite qu’il paraissait ne pas avoir cillé. Eleanor soupira. Que lui voulaient-ils ? Elle en avait assez.
Vous pourriez, Ane, m’accorder un second coup de lanterne ? J’en ai grand besoin.
L’intéressée leva joyeusement son lampion, mais son geste fut tout de suite arrêté par Gabriel.
Dix-huit années à m’arracher les plumes pour prendre soin d’elle, alors garde ça pour les suivants.
Le bras de la dame brune retomba le long de son corps et, après avoir adressé un clin d’œil à la jeune fille, l’angeline disparut dans un claquement aussi sec que la morsure d’un fouet. Gabriel s’accroupit et lui tourna le dos, invitant Eleanor à y grimper.
Je ne pense pas que ce soit nécessaire…
Et moi, j’apprécierais d’arriver là où nous devons être avant la nuit.
Je ne veux pas te suivre.
La voix de la jeune fille était dure, mais une grande appréhension couvait derrière chaque syllabe. L’archange laissa échapper une longue expiration.
Je n’ai pas l’intention de te forcer. Mais tant que nous ne nous serons pas occupés de cette tâche, tu ne pourras pas rentrer chez toi.
Eleanor se renfrogna. Une nouvelle fois, elle se voyait forcer la main. Cependant, Gabriel tint parole et attendit qu’elle prenne sa décision. N’était-ce pas là une promesse de paix ?
Non sans hésitation, elle agrippa les épaules de l’archange. Son dos était musculeux et, pour la première fois depuis son arrivée, les craintes de la jeune fille flanchèrent. Gabriel gravit la muraille en un rien de temps tandis que sa passagère était secouée tel un baluchon à chaque bond qu’il faisait.
Du haut de l’éboulis, le paysage était magnifique. À leurs pieds s’étendait une colossale forêt qui s’interrompait brusquement devant une chaîne montagneuse aux sommets neigeux et à l’allure sinistre.
Les Metendors, sourit Gabriel.
Dans leur dos, une gigantesque prairie se déployait. L’herbe d’un vert brillant était constellée de fleurs de toutes les couleurs, qui dansaient avec grâce au gré de la brise. Quelques arbres dressaient leurs branches vers le ciel et autour de leurs troncs dansaient gaiement de petits globes lumineux.
Ce sont des feux follets, expliqua Gabriel. D’adorables créatures, tant que tu ne menaces pas les arbres dont ils s’occupent. Ils les protègent, les nourrissent, les taillent et cueillent leurs fruits lors de la grande récolte.
Une des sphères étincelantes délaissa quelques instants son poste et vint danser autour d’eux. Elle émettait une douce chaleur qui couvrit de chair de poule les bras de la jeune fille. Une gaie mélodie, semblable à un rire, s’échappa de la boule scintillante avant qu’elle ne rejoigne son tronc.
Après la forêt ajourée où virevoltaient les feux follets, ils firent halte dans une clairière étriquée. Les deux compagnons se servirent des rochers qui s’y détachaient comme sièges.
Quelques explications s’imposent, commença l’archange, contrarié.
Eleanor eut un léger hochement de menton. Des millions de questions louvoyaient dans son esprit et lui donnaient presque la migraine.
Tout d’abord, le coupa-t-elle alors qu’il ouvrait la bouche, je veux savoir qui tu es. Tu es toujours au Take-Off et, l’autre jour, tu as éloigné l’homme qui me suivait…
Les épaules de l’archange furent agitées de tremblements et il rit, la tête renversée en arrière.
J’avoue que ce jeu de rôle m’a beaucoup amusé. Arch était un personnage sympathique, non ? Mais la vérité est que je te suis depuis de longues années.
De « longues années » ? s’écria presque Eleanor.
Elle lança un regard suspicieux à son interlocuteur. Il n’était après tout peut-être pas si amical. Quel être bien-pensant ferait une chose pareille ?
Ne te méprends pas sur mes intentions. Tout être humain est escorté par un ange gardien jusqu’à sa majorité.
La jeune fille écarquilla les yeux de surprise. Ces légendes seraient vraies, selon lui ? Elle eut un rire sarcastique et haussa les sourcils.
Et donc tu es…
Oui, oui, je suis le tien, acquiesça-t-il d’un air distrait. Du moins, je l’étais jusqu’à ton anniversaire.
Eleanor prit un air suspicieux.
Ce n’est que demain.
L’archange se figea soudain sur son siège de granit, telle une statue de sel. Il la dévisageait avec perplexité. Sa voix grimpa tout à coup dans les aigus.
Ah oui, vraiment ? Quel imbécile je fais.
Un silence pesant s’installa entre eux. Sa réplique sonnait faux aux oreilles de la jeune fille, mais elle s’abstint de le lui faire remarquer.
Très bien, souffla-t-elle. Tu es mon ange gardien et tu n’as aucune idée de la date de mon anniversaire… Passons.
L’archange posa sur sa compagne un regard consterné.
Tu ne me crois toujours pas, n’est-ce pas ?
Eleanor engloba l’espace de ses bras.
Comment veux-tu que je croie en tout ça ?
Gabriel agita les mains de façon stérile, comme pour chasser ses propos inutiles, et se massa les tempes un instant. Ses dents grincèrent.
Très bien. Que te faut-il de plus ? La morsure de la brise n’est pas suffisamment fraîche ? Le chant des oiseaux, pas assez réel ? Où est-ce la couleur de l’herbe qui te semble inadéquate ?
La jeune fille se laissa aller en arrière. Un doute coupable s’insinuait dans son cœur. Son compagnon s’accrochait à ces légendes avec trop de force. Et par-dessus tout, ce monde semblait on ne peut plus vrai. Même le regard de son interlocuteur ne laissait transparaître aucun doute. Si ces histoires étaient inventées, il y croyait aussi fort qu’au lever du soleil qui suit la nuit.
Pourquoi m’as-tu amenée ici ?
Les épaules de Gabriel s’affaissèrent et il changea de position, manifestement mal à l’aise.
Tu es spéciale. Pour moi et pour notre maison.
Comment ça ?
Le malaise de l’archange parut s’approfondir et il changea une énième fois de position sur son assise.
Je n’ai pas le droit de t’en parler.
Eleanor leva les bras au ciel avec exaspération.
Tu rigoles ? Je serais spéciale à un point tel que je me retrouverais emmenée de force au cœur du paradis, et tu refuserais de me dire pourquoi ?
Gabriel posa un doigt sur ses lèvres, une expression torturée déformant ses traits princiers.
J’ai compris l’idée, la tempéra-t-il alors qu’elle épiloguait sur l’incohérence de la situation. Tu sauras tout ce qui est à savoir avant de rentrer chez toi, mais ce n’est pas à moi de te l’apprendre. D’accord ?
Eleanor se renfrogna. Tant qu’il ne lui aurait pas dit de quoi il retournait, elle ne bougerait pas d’un pouce. Et Gabriel le savait pertinemment. Il finit par lever les yeux au ciel.
Très bien !
Alors, qu’est-ce que vous attendez de moi, exactement ?
L’archange l’observa un instant, indécis, mais finit par céder sous l’intensité de son regard.
Que tu te battes.
Gabriel attendit une réaction qui ne vint pas. Sa protégée demeura figée sur son rocher, le visage impassible. Mais au fond d’elle, Eleanor réfléchissait à toute vitesse. Qu’elle se batte ? Mais pourquoi les anges voudraient-ils se battre ? Et pourquoi venir chercher comme guerrier une simple humaine ?
Nous sommes nombreux à nous voir proposer d’intégrer vos rangs ? demanda-t-elle soudain.
L’archange secoua faiblement la tête.
Non, tu es la seule.
Pourquoi ?
Gabriel soupira à nouveau, exaspéré, et se pinça l’arête du nez.
Je n’ai pas le droit de t’en parler moi-même, d’accord ? Il te faudra attendre encore un peu. Pas longtemps, si nous repartons vite.
Je veux juste savoir, rétorqua la jeune fille.
La patience de l’archange semblait avoir atteint sa limite et il paraissait être sur le point de perdre pied. À quoi pouvait bien ressembler un être céleste en colère ? Elle n’avait aucune envie de le savoir.
Très bien, allons-y.
Eleanor fut soulagée de voir la mâchoire de son compagnon se relâcher. Elle avait un jour imaginé qu’Arch était un riche directeur d’entreprise à la recherche de tranquillité, mais si ce qu’il disait était vrai, la réalité était infiniment plus excitante. Il se redressa et lui présenta une nouvelle fois son dos. Cette fois, elle s’y cala sans protester.
À vrai dire, nous avons une armée entière de guerriers bien plus puissants que toi. Je suis plus puissant que toi. Cependant, certains événements du passé nous ont forcés à faire appel à toi.
Il se mit alors à courir à vive allure, si bien que le paysage devint flou. La peau de l’archange dégageait une discrète fragrance d’herbe coupée relevée d’une touche florale. Cette odeur avait quelque chose de familier et de rassurant au milieu de ce chaos.
Une drôle de nostalgie pesait sur le cœur d’Eleanor. Au fond, il lui semblait connaître Gabriel depuis la nuit des temps. Et ces contrées, ces paysages ne lui paraissaient tout à coup plus si étrangers. N’était-elle pas déjà venue ici autrefois ? Il y avait fort longtemps ?
Où va-t-on ? demanda-t-elle alors que la forêt se faisait plus dense.
Voir mon père.
Ton père ?
Eleanor regretta tout de suite d’avoir posé la question. Gabriel hocha la tête d’un air grave.
Celui que vous appelez Dieu.
Chapitre 3 – Le Grand Palais


Avait-elle envie d’y croire ? Telle était la véritable question.
Gabriel poussa une colossale grille d’argent sur laquelle les rais de lumière chatoyaient.
Le Grand Palais, déclara l’archange alors que la jeune fille passait devant lui.
Eleanor déglutit avec appréhension. C’était à peine croyable. Cette cour au sol mousseux et cette forêt de bouleaux, elle les connaissait par cœur. Elle en avait rêvé de nombreuses fois lorsqu’elle était enfant. Même le banc aux planches pourrissantes grignoté par un buisson de lierre. Tout était là. Un puissant étau de nostalgie lui serra le cœur.
Je suis déjà venue ici, n’est-ce pas ?
Gabriel haussa les sourcils avec lenteur.
Non.
Je m’en souviens pourtant…
Ça ne se pouvait pas. Le bruit de ses pas était étouffé par l’épaisse mousse qui recouvrait le sol. La brise charriait des fragrances de fleur de lys.
Tout est vrai ? se sentit-elle obligée de demander, comme si un doute subsistait encore.
Elle avait besoin de l’entendre l’affirmer.
Oui, tout.
Les bras de la jeune fille se couvrirent de chair de poule.
Mais nous n’avons plus le temps pour de plus amples explications, s’excusa Gabriel. Mon père nous attend.
Une boule de stress lui oppressait la gorge. Elle allait rencontrer Dieu. Eleanor était aussi curieuse qu’effrayée. Conscient de la tension de sa protégée, l’archange passa un bras protecteur autour de ses épaules et lui sourit.
Il n’est pas aussi impressionnant que ce que les humains imaginent.
Eleanor lança à Gabriel un regard scandalisé.
C’est Dieu ! Comment veux-tu qu’il en soit autrement ?
L’archange sembla réfléchir un instant et finit par sourire d’un air triomphant, comme s’il venait de mettre le doigt sur une idée essentielle.
Sais-tu quel est son plus grand passe-temps ?
La jeune fille secoua la tête. Comment aurait-elle pu le savoir ? Une puissante angoisse gonflait sa poitrine.
Cuisiner.
Eleanor leva le regard vers l’archange qui grimaçait comiquement.
Il cuisine ?
Gabriel hocha la tête, un grand sourire aux lèvres.
Essentiellement des pâtisseries : il adore ça. Moi pas.
La jeune fille gloussa et la tension accumulée dans ses épaules sembla s’évanouir. Ils se remirent en chemin. Le bruissement des feuillages était doux aux oreilles d’Eleanor. Son cœur paraissait s’en souvenir.
Ils se tenaient dans la cour d’un château tiré d’un livre d’images, perdu au cœur des bois. Eleanor fit un pas hésitant. Il lui semblait revenir des siècles en arrière. Une allée en gravier blanc serpentait de la grille d’entrée vers les marches d’un large escalier de marbre.
La jeune humaine se retourna une dernière fois pour jeter un regard à cette cour si familière. Des enfants couraient parmi les arbres, pourchassant des écureuils qui filaient se cacher dans les feuillages. Elle se sentait sereine sous ces frondaisons. Eleanor soupira. Au cœur du palais se trouvait le Seigneur et, malgré les propos distrayants de l’archange, elle doutait parvenir à demeurer calme face à lui.
La galerie dans laquelle ils s’engagèrent était aussi fabuleuse que le jardin. Le corridor, intégralement vitré, était bordé de bouleaux et de chênes. Les chatoiements nacrés de leurs feuilles semblaient emplir l’air de paillettes d’argent. Les rayons du soleil tamisés par l’abondante ramure des arbres renforçaient encore l’atmosphère presque sacrée du lieu.
Gabriel longea la verrière jusqu’à une haute salle ovoïde dont la coupole translucide était soutenue par de massifs piliers de marbre blanc. Ils n’étaient plus seuls. Quatre anges les attendaient devant une porte titanesque. Deux d’entre eux arboraient un uniforme bleu nuit et brandissaient de magnifiques sceptres sculptés. Des gardes, sans aucun doute. Le troisième était un individu plus âgé, qui prenait appui sur une canne de bois torsadée. Sa barbe peignée avec soin reposait sur son bras, dévoilant les clés en or nouées autour de son cou.
Son compagnon était bien plus jeune, à peine plus âgé qu’Eleanor. Ses cheveux noirs et sauvages dissimulaient légèrement ses yeux outremer. Ses pupilles s’étrécirent lorsque Gabriel approcha. Son regard se riva un temps sur la jeune fille qui courait derrière l’archange pour ne pas être distancée. Elle baissa instinctivement les yeux.
Saint Pierre, Abrahel, les salua Gabriel.
Abrahel. Eleanor sourit maladroitement à saint Pierre, sans oser croiser le regard de son ami. Les deux anges saluèrent l’archange d’un franc signe de tête.
Entrons, Gabriel. Il nous attend, dit le vieux saint en regardant Eleanor.
Cette dernière jeta un coup d’œil maladroit au jeune ange, mais détourna aussi vite les yeux face à l’intensité de son regard. Il la dévisageait d’une manière fort déplaisante.
Les gardes ouvrirent les lourds battants de la porte, le visage impassible. Une clarté aveuglante jaillit de la salle voisine et empêcha la jeune fille de discerner ce qu’elle abritait. Eleanor dut plisser les yeux afin de distinguer les trois silhouettes qui s’avançaient dans l’embrasure. Elle lança un regard inquiet aux deux anges qui encadraient l’entrée avant de se précipiter à la suite de Gabriel.
À mesure qu’elle avançait, l’éclat du soleil s’estompa et laissa s’étaler devant ses yeux un spectacle fabuleux. Reflétant la lumière issue de grandes baies vitrées, les murs blancs étaient couverts de bas-reliefs. Ils représentaient des hommes et des femmes ailés combattant d’effroyables créatures ou volant d’un air triomphant au-dessus de champs de bataille. Sur les gravures argentées dansaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel diffractées par les vitres.
Eleanor doutait qu’il existât plus beau cadre pour établir une bibliothèque. Car c’était ce que protégeait cette vaste salle : une bibliothèque des plus inconcevables. Les rayons se déployaient à perte de vue et, au centre de la pièce, se dressaient trois pupitres soutenant de lourds ouvrages à la couverture dorée. Une angeline était accoudée devant l’un des livres, l’air déconfit.
Qu’est-ce que c’est ? glissa la jeune fille à l’oreille de Gabriel.
Le grand registre d’Édénie. Un répertoire exhaustif des œuvres de la bibliothèque. Si tu regardes au nom « Gabriel », tu trouveras tous les ouvrages qui font mention de ma modeste personne.
Il lui décocha un clin d’œil et lui expliqua alors que les baies vitrées étaient orientées au sud pour permettre une meilleure exposition solaire. Au plafond étaient suspendues d’immenses boules blanches qu’il décrivit comme des « éponges à soleil ». Durant la journée, elles absorbaient la lumière, et la restituaient petit à petit dès que la nuit tombait.
Eleanor était si subjuguée par tous ces rayons de livres qu’elle faillit heurter saint Pierre et Abrahel, qui s’étaient brusquement arrêtés. Ils se tenaient devant une porte en bois blanc sur laquelle sinuait un fin serpent de diamant. Le vieux saint logea délicatement son doigt dans la gueule entrouverte de la sculpture et le retira quelques instants plus tard en l’essuyant sur un mouchoir de soie qui se macula de rouge.
Une enivrante odeur de vanille envahit l’espace et le serpent coula avec paresse sur les portes tandis que se dévoilait un élégant ascenseur. L’entrée se referma sur eux et l’appareil s’ébranla pour s’ouvrir presque aussitôt sur une petite cellule rectangulaire dont les murs écrus ne supportaient aucun ornement. Ni tableau ni fresque ; rien mise à part une porte d’argent ouvragée de façon somptueuse.
Saint Pierre pressa un interrupteur mural. Le battant se mit à scintiller et devint translucide. Derrière, on devinait des ombres mouvantes qui se rassemblaient pour mieux se disperser.
Eleanor faillit crier lorsque Abrahel, tout en discutant avec ses deux compagnons, s’avança d’un pas résolu vers le panneau fermé. Mais lorsqu’elle ouvrit la bouche, aucun son n’en sortit. L’angelot venait de s’évaporer, avalé par la porte close.
Épouvantée, la jeune fille se rapprocha de Gabriel jusqu’à ce que leurs épidermes s’effleurent. Le contact avec sa peau fraîche la détendit un instant. Mais cet apaisement fut de courte durée. Dès qu’ils franchirent la porte à leur tour, Eleanor se raidit de nouveau ; la pièce dans laquelle ils venaient de pénétrer était bondée.
Un imposant balcon se détachait du décor, dominant les silhouettes attroupées. En marbre blanc, il lui sembla trop massif pour surplomber ainsi quelques centaines de personnes. Eleanor se figea. Il lui sembla que la pièce de marbre venait distinctement de descendre et de monter.
Qu’est-ce que c’est que cette chose, là-haut ?
Gabriel leva la tête.
Tu parles du balcon, je suppose.
Il vole ? hasarda la jeune fille, persuadée que l’archange la traiterait de démente.
Il hocha la tête d’un air grave.
Autrefois, ce balcon était celui d’une villa qui surplombait la vallée des Deux Frères. Mon père s’y installait souvent à la période de la grande récolte et cette maison avait une place très importante dans son cœur. Le jour où (il avala difficilement sa salive) Lucifel…
C’est qui, Lucifel ? l’interrompit Eleanor.
L’archange soupira.
Le nom céleste de mon frère. Toi, tu le connais sous le nom de Lucifer. Lorsqu’il est parti en exil, la déflagration qui a creusé son « tunnel de sortie » a démembré la villa dont je te parlais. Et lorsque mon père est arrivé sur place, il a découvert son bien le plus précieux en ruine. Il a pleuré une nuit entière assis sur la seule pièce encore intacte. On colporte que ses larmes auraient pénétré la pierre et lui aurait donné un pouvoir unique.
Celui de voler, termina Eleanor.
Gabriel secoua la tête.
Pas tout à fait. Le balcon reflète les pensées de mon père : plus le marbre s’élève vers les cieux, plus le Seigneur est heureux, et plus le marbre descend vers le sol, plus il est triste.
Les premiers curieux pivotèrent dans leur direction. Les angelines portaient des robes aux couleurs douces resserrées sous la poitrine par de fines ceintures ornées de perles aux reflets irisés. On apercevait leur peau soyeuse sous les manches fendues ainsi que leurs chevilles autour desquelles des cordelettes de cuir s’entrelaçaient tendrement. Les anges, eux, arboraient des pantalons de lin aux couleurs variées et des chemises au col lacé.
À présent, tous les visages étaient tournés vers les nouveaux arrivants. Ils parvinrent devant trois humbles marches aménagées sous le balcon ; trois petites marches en marbre qui ne menaient a priori nulle part. Les conversations se tarirent lorsque de la plate-forme, alors suspendue à six ou sept coudées au-dessus de leurs têtes, une voix grave mais joyeuse s’éleva.
Bon matin ! Qui me fait l’honneur de sa visite ?
Saint Pierre, Votre Majesté. J’aimerais vous présenter Eleanor, si vous le permettez.
Un vrombissement sourd emplit la pièce. Le balcon vibrait. Il tremblait si fort et si bien que la jeune fille s’attendait à le voir se fendre au-dessus de sa tête. Elle demeura pétrifiée d’effroi, incapable de se soustraire à la contemplation de ce monstrueux morceau de marbre qui risquait à tout moment de s’abattre en lourdes pièces sur l’assistance. Eleanor voulut reculer, mais la main ferme de Gabriel se posa sur son épaule, lui intimant de rester immobile.
Le balcon s’arrêta alors de vibrer, plongeant la pièce dans un silence absolu. Il s’envola soudain jusqu’au plafond. Eleanor se retourna vers l’archange qui lui tenait toujours l’épaule et l’interrogea du regard.
Il est excité.
Elle déglutit avec difficulté sous le regard pesant d’Abrahel. Le balcon commença à descendre doucement et vint se positionner devant les trois marches.
Saint Pierre s’y engagea sans tergiverser, tout de suite imité par son acolyte. Avec une force inhumaine, Gabriel poussa la jeune fille dans le dos, tant et si bien qu’il l’envoya chanceler sur le tablier de marbre blanc. Le balcon s’éleva d’une dizaine de coudées dès que l’archange se retrouva à ses côtés et Eleanor sentit ses oreilles bourdonner sous la force de l’accélération.
À présent, ils étaient si haut qu’ils semblaient seuls au monde. La foule, en contrebas, paraissait minuscule. Sur un somptueux trône de marbre dressé au centre du balcon se tenait un homme au visage buriné. Il se redressa gracieusement et tendit la main au vieux saint. Ils s’empoignèrent les avant-bras.
Heureux de te voir, mon vieil ami.
Saint Pierre inclina la tête avec respect. La voix du Seigneur transporta Eleanor au cœur d’un champ de blé, par une chaude après-midi d’été, avec les épis qui craquent sous les pieds et un ciel bleu roi sans nuages.
Moi de même, Votre Majesté.
Le Seigneur sourit avec chaleur. Il semblait avoir la cinquantaine alors que, selon toute vraisemblance, il était âgé de quelques milliards d’années, peut-être plus. Gabriel avait raison : il n’était pas aussi impressionnant qu’elle le pensait. À vrai dire, elle était presque déçue.
Le roi des cieux se tourna vers Abrahel et ils échangèrent une franche poignée de main. À sa grande surprise, il serra Gabriel dans ses bras et lui tapa dans le dos. L’estomac d’Eleanor se tordit. Elle attendait avec appréhension l’instant inéluctable où les grands yeux bleus du maître des cieux se poseraient sur elle.
Elle demeura interdite pendant que son ange gardien et le Seigneur conversaient dans une langue qui ne lui était guère familière ; du latin, à ce qu’elle en connaissait. Gabriel semblait nerveux. Son interlocuteur finit par secouer la tête en signe de refus et se désintéressa de lui. Le visage de l’archange s’assombrit et il se tut.
Le Seigneur tourna soudain ses prunelles azur vers Eleanor et elle sentit un long frisson descendre le long de sa colonne vertébrale. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle devait dire ou faire et Gabriel, plongé dans sa torpeur, ne lui était d’aucun secours. Elle se contenta de sourire devant le visage bienveillant que lui offrait son interlocuteur.
La profondeur du regard du maître des cieux saisit la jeune fille. Si son visage ne souffrait pas du temps, ses yeux semblaient ternis par les interminables éternités qui s’étaient étirées autour de lui avec langueur.
Bonjour, jeune demoiselle.
Bon… Bonjour.
Il la dévisagea durant un long moment avant de poursuivre. Eleanor se sentait mise à nu sous ce regard trop vif, trop attentif, trop intelligent. Mais, malgré son sourire resplendissant, une ombre de souffrance planait au fond des pupilles du Seigneur.
Mon fils t’a-t-il dit pourquoi nous t’avons convoquée en ce lieu ?
La jeune fille cligna des yeux, reprenant ses esprits, et jeta un regard à Gabriel. Elle secoua la tête en signe de dénégation.
Vous vous attendez à ce que je me batte, souffla-t-elle, mais…
Le Seigneur leva la main avec tendresse et coupa court à ses protestations.
Eleanor, je comprends fort bien que tout ceci doit paraître fort surréaliste à une jeune humaine. Tu dois avoir l’impression que tu es en plein rêve ou pire, rit-il, que nous sommes tous fous. Ce qui, pour certains d’entre nous, je te l’accorde, n’est pas loin de la vérité. Mais sache qu’ici, ton destin est une légende.
La tête lui tournait. Elle, Eleanor Leduc, serait une légende ? Son interlocuteur avait raison : elle était en plein cauchemar, ou au fin fond d’un asile.
Nous sommes bien conscients que tu n’as jamais appris à te battre et qu’il est de notre responsabilité de te former, si d’aventure tu acceptais cette quête. Les mœurs qui ont cours sur Terre sont, ma foi, bien différentes et nous pallierons aussi vite que possible tes lacunes.
Eleanor ferma les yeux, le cœur au bord des lèvres. Peut-être que lorsqu’elle les ouvrirait à nouveau, elle se retrouverait couchée dans son lit. Mais lorsqu’elle releva ses paupières, elle se tenait encore sur le balcon, droite comme un i.
Crois-moi, continua le roi des cieux, si nous avions une seule autre solution pour sauver nos deux mondes, nous éviterions de t’impliquer… Tu es notre seul espoir. Acceptes-tu de mener cette quête ?
Les yeux bleu ciel du Seigneur rendirent à Eleanor toute sa lucidité.
Je vais vous paraître très grossière. (Les sourcils de son interlocuteur tressaillirent) Qu’est-ce que vous ne voulez pas me dire ? (Elle posa sur le maître des cieux un regard mécontent) Je ne sais rien de cette prétendue quête !
Elle haussa les yeux au ciel et leva les bras en un geste exaspéré tandis que, sur le balcon, tous étaient médusés.
Oh, si ! Vous voulez que je me batte ! Mais contre qui ? Qu’est-ce que ça va m’apporter, à moi, d’accepter ? Ce sont des histoires d’anges tout ça, non ? Alors qu’est-ce que je viens faire au milieu de toute cette histoire ?
Pourquoi elle, parmi tous ? Ça n’avait aucun sens. Le Seigneur la regarda avec douceur.
Il y a très longtemps, à une époque où les humains n’étaient pas encore nés, une prophétie a été récitée et a annoncé pour cette ère une période très sombre. À l’issue de cette déchéance, une grande guerre s’engagera entre l’Édénie et les Enfers et, lors de cette bataille, seule la puissance d’un héros pourra nous apporter la victoire.
Le Seigneur posa une main affectueuse sur les cheveux d’Eleanor et eut un sourire las. Au fond de ses prunelles brûlait une infinie douleur, qui ne cessait de la faire frémir.
Je ne suis pas ce héros !
La jeune fille sentait l’énervement la gagner. Pourquoi ne voulaient-ils pas comprendre ?
Et je ne veux rien avoir à faire dans vos histoires !
Le maître des cieux lui adressa un sourire d’excuse.
Je ne te forcerai pas la main… Mais si d’aventure tu devais refuser, sache que le monde que tu connais serait détruit.
Il n’en restera rien, insista saint Pierre.
Le Seigneur fit signe à son ami de se taire.
Ce que tu risques en acceptant ? La mort.
Eleanor sentit un vent de panique traverser son âme, comme une vague déferlante. Mais on aurait dit qu’il s’agissait de l’angoisse de quelqu’un d’autre.
Ce que tu risques en refusant ? La mort. Et celle de milliers de personnes.
La jeune fille grinça des dents.
C’est un ultimatum ?
Aucunement.
Quoi qu’il en soit, vous vous trompez. Je ne suis pas votre héros.
Gabriel se pinça l’arête du nez, fermant les yeux, alors que saint Pierre et le Seigneur échangeaient un regard stupéfait. Abrahel haussa un sourcil circonspect et le grand dirigeant de l’Édénie secoua la tête.
Durant près d’un siècle, Gabriel a erré parmi les trois mondes, attentif aux ondes dont parlait la prophétie. Lorsqu’il est revenu à moi, sa mission achevée, il est resté alité trois jours durant… Devines-tu pourquoi ?
Eleanor n’en avait pas la moindre idée. Gabriel eut un rictus moqueur.
Parce que les ondes que tu émettais étaient si fortes que j’en ai attrapé la migraine.
Chose plutôt rare pour un ange, ricana saint Pierre.
Gabriel sourit au vieux saint d’un air irrité et se pencha vers Eleanor.
De mémoire d’archange, tu es la première à émettre l’éventualité que mon père puisse s’être trompé.
Abrahel continuait de la fixer, la mettant de plus en plus mal à l’aise. Il avait des yeux d’un bleu surprenant, tel un piège qui se referme alors même que son attraction est si intense. Eleanor commençait à se perdre au cœur de ses pupilles noires, un îlot délabré égaré au cœur d’un océan infini, mais quelqu’un toussota.
Si elle n’avait pas été rappelée à l’ordre, elle aurait pu errer indéfiniment au bord de cet îlot de charbon et sans aucun doute sombrer dans cette eau limpide et délicieuse. Un glaçon sembla descendre lentement le long de ses vertèbres et les yeux du jeune ange lui semblèrent subitement froids et hostiles.
Tout le monde attendait patiemment qu’elle se ressaisisse. Revenant peu à peu à la réalité, elle prit conscience que le Seigneur avait posé les mains sur ses épaules.
Eleanor, tu es bel et bien celle qu’il nous faut. Je me fie au jugement de mon fils et il se fourvoie rarement, dit-il avec un étrange sourire.
Son visage se rembrunit soudain et le balcon chuta.
La survie de tout ce que tu connais, de tout ce que nous connaissons dépend de toi.
La voix du Seigneur se fit impérieuse, presque pressante et l’étincelle de souffrance s’embrasa plus encore au fond de son regard.
Eleanor, tu dois prendre une décision ! Acceptes-tu de nous aider ?
Son ton semblait l’implorer d’accepter, mais la lueur, au fond de ses yeux, paraissait hurler le contraire. Que voulait-il qu’elle fasse ?
Comment voulez-vous que je prenne une telle décision, comme ça ?
Gabriel s’interposa soudain entre les deux protagonistes et se planta devant son père. Ils devisèrent en latin, si bien qu’Eleanor ne comprit pas ce qu’ils disaient. L’archange était nerveux. Il haussa le ton et le balcon tomba encore un peu plus bas. Saint Pierre et Abrahel discutaient de futilités à propos de la bibliothèque, comme si la conversation de leurs compagnons avait pris une tournure trop personnelle.
Les deux orateurs finirent par hocher gravement la tête, mais le Seigneur semblait soucieux.
Je te propose ceci, dit-il d’une voix radoucie. Rentre chez toi, repose-toi et réfléchis de façon posée à ce que je te demande. Je ne peux cependant t’accorder que sept jours. Ce délai écoulé, il te faudra partir ou te préparer au pire.
La tête lui tournait. Elle l’avait désirée avec ardeur, elle l’avait recherchée dans nombre de livres, mais maintenant que l’aventure – la véritable aventure – se présentait à elle, la jeune fille se pressentait incapable de s’y lancer. En définitive, elle ne se sentait pas l’étoffe d’une héroïne ; elle n’avait pas l’étoffe d’une héroïne. Et elle ne disposait que de sept jours pour le leur démontrer. Alors, elle s’effondra dans le néant.
* * *
Lorsqu’elle reprit connaissance, Eleanor se trouvait bien au chaud sous son édredon. Elle lança un regard circulaire autour de son lit et soupira de soulagement. Ce n’était qu’un rêve, rien de plus.
Une part d’elle s’en trouvait désolée. Pour un court instant, elle avait été ce qu’il y avait de plus important aux yeux d’une autre personne que son père. Ce n’aurait pas été si mal après tout, si Gabriel avait existé.
Il était déjà tard lorsqu’elle rejoignit Gilles dans la cuisine. Il était accoudé à la table, une tasse de café posée devant lui. Le nez plongé dans son journal ouvert à une page intitulée « Économie et finances », il ne leva pas les yeux vers elle. La jeune fille haussa les sourcils en avisant le café qui ne fumait plus et l’intitulé de cette rubrique qu’il ne lisait jamais.
Papa ?
Gilles sursauta et regarda autour de lui de manière désemparée.
Papa ? insista Eleanor.
Il se tourna vers sa fille et la dévisagea comme une parfaite inconnue.
Qu’est-ce qu’il se passe ? s’enquit-elle, suspicieuse.
Un éclair de colère traversa soudain les yeux de son père et elle recula, surprise.
Qu’est que c’est… Qu’est-ce que c’est que toute cette mascarade ? lâcha-t-il, hors de lui.
Qu’est-ce que c’est que quoi ?
Eleanor resta interdite ; elle n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait. Un claquement sonore retentit tout à coup derrière la table et le prince blond de ses rêves se matérialisa dans la pièce. La jeune fille se figea, la bouche bée.
Ça ! s’étrangla Gilles en désignant leur invité d’un doigt accusateur. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Eleanor n’avait d’yeux que pour Gabriel qui se tenait avec dignité dans leur cuisine. Le cœur de la jeune fille battait à tout rompre. Il émanait de l’archange une aura surnaturelle presque suffocante. Une vague d’effroi la saisit : Gabriel n’était pas un simple songe. Rien ne l’était. Son ange gardien inclina la tête en direction de Gilles.
Mes salutations.
Le père de la jeune fille marmonna quelques mots incompréhensibles et se déporta sur sa droite, hors d’atteinte. Une fois à bonne distance des bras puissants de l’archange, il appuya sa tête sur son bras et le dévisagea d’un air courroucé.
Je vois que vous êtes toujours de mauvaise humeur suite à notre discussion de tout à l’heure, soupira l’archange. Je suis navré du caractère si subit de la chose, Gilles, mais comprenez que je n’ai pas eu d’autres choix.
L’impolitesse sordide de son père ne remua pas Eleanor, pas plus que cette discussion privée à laquelle elle n’avait pu assister. Le regard de la jeune fille demeurait fixé sur Gabriel.
Salut, murmura-t-elle.
Il sourit tristement.
Salut. Le délai de sept jours a commencé hier à minuit. Le Seigneur (Gilles retint un hoquet), le conseil et moi-même t’avons assigné un nouveau protecteur pour ce laps de temps.
Les épaules de l’archange s’affaissèrent alors que le cœur d’Eleanor s’alourdissait. Elle serra ses bras sur sa poitrine.
Quelqu’un d’autre que toi ?
Gabriel soupira et passa une main lasse dans ses cheveux blonds.
Je dois m’entretenir avec mon père et présider au grand conseil des archanges.
Tout chez l’ange lui semblait familier : sa voix, son toucher, son odeur et même sa présence. Elle ne désirait pas partager son quotidien avec un autre être céleste que lui. Ne serait-ce que pour une petite semaine.
Gabriel s’avança lentement vers elle et voulut la prendre dans ses bras. Il se retint cependant et recula en avisant l’air affolé de Gilles. Eleanor grimaça. Après un dernier signe de la main, l’archange se volatilisa.
Elle resta figée devant le plan de travail. Tout était vrai : elle avait sept jours. Sept jours pour prendre une décision à propos d’une quête dont elle ne savait presque rien et qui pourrait bien métamorphoser sa vie ainsi que l’équilibre même des mondes. Eleanor déglutit. Elle ne put s’empêcher de se demander si, malgré tout, Gabriel et le Seigneur ne s’étaient pas trompés. Comment pourrait-elle seulement égaler les meilleurs guerriers du peuple céleste ?
La sonnette de la porte d’entrée retentit, interrompant ses réflexions. Gilles fixait son café froid d’un air statufié.
Tu attendais quelqu’un ?
Il ne répondit pas. Elle haussa les sourcils. La jeune fille longea le couloir menant au perron. Son cœur battait la chamade lorsqu’elle abaissa la poignée et tira le battant de la porte. Ce pouvait être n’importe qui.
Chapitre 4 – Sept jours


Un mauvais pressentiment oppressait la poitrine d’Eleanor et son cœur s’arrêta net lorsqu’elle découvrit qui se tenait sur le seuil. Ses cheveux noirs tombant en mèches folles devant ses prunelles outremer, il s’appuyait avec nonchalance sur un énorme sac de randonnée.
Bonjour, lança l’ange d’un ton revêche.
Eleanor prit un air faussement détaché.
Tu es le garçon d’hier, Abel.
Une drôle de lueur traversa le regard du jeune ange. Il secoua la tête et lui décocha un sourire narquois.
Certainement pas Abel. Abrahel.
La jeune fille rougit ; il ne croyait pas à sa froide indifférence. La présence du garçon la mettait mal à l’aise.
C’est toi qui as été assigné à ma garde ?
Le garçon ne répondit pas et lança son sac sur son épaule, lui désignant la porte. Irritée, elle lui fit signe de la suivre à l’intérieur. Abrahel lui emboîta le pas alors qu’elle pénétrait dans le couloir menant à la cuisine. Le regard de l’ange pesait sur son dos tel un poids de plomb. Elle ferma un instant les yeux et s’astreignit au calme. Cette situation se terminerait aussi vite qu’elle avait commencé, dès la fin de la semaine.
Lorsqu’ils débouchèrent dans la cuisine, Gilles était plongé dans la contemplation du contenu du frigidaire. Il fit mine de ne pas les avoir entendus et ne se retourna que lorsque sa fille toussa.