Les Enfants du passé

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Djaël Aldrin traine son exceptionnelle longévité comme une malédiction à travers toute la galaxie. Alors qu'il chine des pièces détachées, un acte compulsif vient bouleverser sa routine. Mais qu'est-ce qui lui a pris, pourquoi avoir acheté cet homme ?

Oshi est né esclave. Remettre en question sa condition lui est inconcevable. Lorsque son nouveau maître l'exige, il doit pourtant s'y efforcer. Mais pourquoi est-ce si difficile ?

Qui est donc cet adolescent allongé sur la table d'un légiste de Nouvelle-France ? Son ADN le désigne comme étant Djaël Scott Aldrin, un pilote d'arche d'exode, né sur Terre, vingt-deux siècles plus tôt, ce qui est bien sûr impossible.

Et si ces trois énigmes n'en formaient qu'une ?

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EAN13 9782364753471
Langue Français

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LES ENFANTS DU PASSÉ

   Luce Basseterre

 

 

Djaël Aldrin traîne son exceptionnelle longévité comme une malédiction à travers toute la galaxie. Alors qu’il chine sur un marché, un achat compulsif vient bouleverser sa routine. Mais qu’est-ce qui lui a pris, pourquoi avoir acheté cet homme ?

Oshi est né esclave. Remettre en question sa condition lui est inconcevable. Lorsque son nouveau maître l’exige, il doit pourtant s’y efforcer. Mais pourquoi est-ce si difficile ?

Qui est donc cet adolescent allongé sur la table d’un légiste de Nouvelle-France ? Son ADN le désigne comme étant Djaël Scott Aldrin, un pilote d’arche d’exode, né sur Terre, vingt-deux siècles plus tôt, ce qui est bien sûr impossible.

Et si ces trois énigmes n’en formaient qu’une ?

 

 

© Editions Voy’el, 2016.

 

 

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UNACHATIMPROMPTU, PARDJAËL

 

Tout autour de moi, l’espace avec au premier plan Bêtagemadouz et ses deux satellites artificiels. La réputation des marchés libres de cette colonie pluriespèces attire un nombre considérable de commerçants interstellaires, quelques trafiquants et beaucoup d’aventuriers. Le trafic est dense. Du moins autant qu’il peut l’être en approche planétaire. L’holopanoramique de la passerelle recrée l’environnement extérieur de mon cargo et me donne l’impression d’être assis dans le vide. La vue est imprenable, à quelques détails près : seuls les contours de mes instruments de bord la troublent, sans plus. Le défileur, écran archaïque, affiche des informations brutes, elles concernent les navires à portée de mes senseurs. Leurs identifiants et origines, les raisons officielles de leur présence, leurs éventuelles cargaisons. Des indications précieuses pour qui est capable de les interpréter, de les recouper.

Les uns arrivent, les autres repartent. Rien d’anormal. La capitainerie du spatioport tente d’organiser ce ballet incessant et surtout de collecter les nombreuses taxes en vigueur. À bord de l’Ombre – un cargo antédiluvien dont la véritable origine me reste inconnue et qui porte bien son nom – j’échappe à cette agitation comme aux tracasseries portuaires. Il faut dire qu’il bénéficie d’un filtre de perception couplé à un bouclier répulsif d’une rare efficacité. Le premier déjoue tout repérage – et cela, quelle que soit la sensibilité de la technologie utilisée – et le second dévie les trajectoires de projectiles ou d’objets baladeurs, prévenant ainsi tout risque de collision accidentelle ou volontaire. Invisible et silencieux, ce navire n’existe pour personne hormis son maigre équipage et quelques privilégiés. Ses anciens propriétaires, des pirates, ne se préoccupaient guère de procédures administratives. Je partage avec eux ce travers ainsi qu’un goût certain pour la discrétion.

— Qu’est-ce que tu cherches encore ? s’enquiert Tahé.

— Rien ! Je cogite.

En fait j’appréhende, comme souvent après une longue absence. Mes amis Lotha et Khann ont sûrement vieilli, le temps file si vite. Avant eux, Kadoc, et encore avant Gritt et Swan ont quitté ce monde beaucoup trop tôt, me laissant seul avec mes regrets et le sentiment d’être un éternel étranger vivant au milieu d’éphémères.

— Que devrais-je dire ?

— Arrête de lire dans ma tête, ça m’agace.

— Et toi, pense moins fort. À ruminer ainsi, tu m’empêches de rêver.

— On fait une jolie paire tous les deux.

Moi, le pilote au métabolisme ralenti et lui/elle, l’entité cosmique, née avec les premières étoiles. Son amitié et sa présence aussi intangible soit-elle, me rassurent de leur permanence.

— Arrête, je serai encore là à ton retour. Va donc plutôt t’aérer les neurones, ils en ont bien besoin.

Différer ne changera rien à l’affaire, je l’admets. D’une petite poussée, mes pieds propulsent le siège glisseur à travers la passerelle, jusqu’à la console principale. Je vérifie la position exacte de l’Ombre et enregistre les coordonnées dans mon terminal bracelet.

— Je te laisse les commandes, n’en profite pas pour refaire la déco.

 

Dix minutes plus tard – le temps de me rendre présentable et de passer une veste de toile – je me téléporte en toute illégalité au cœur d’une ruelle déserte de Gon, une des quatre capitales sectoriales de Bêtagemadouz. Du point de vue architectural, cette ville est une variante exotique d’Amsterdam revue et corrigée par Gaudi : de nombreux canaux, souvent encombrés de boutiques flottantes plus ou moins stables, traversent la cité. Ici, la courbe se déploie partout. Elle gonfle ou creuse les façades qu’elle habille d’arabesques, galbe les fenêtres et leurs balcons. Pas un seul mur n’est droit ou plat. Tout juste la chaussée, et encore.

Cette colonie fondée sur les vestiges d’une civilisation moribonde n’évolue que très peu. Les autochtones, qu’ils soient indigènes ou colons, se satisfont du statut de carrefour marchand de leur planète et des retombés économiques qui en découlent. Tout se vend, s’achète, se troque. Les étals débordent des emplacements alloués et squattent le moindre espace disponible. Par certains côtés – l’ambiance, les senteurs – cet endroit me rappelle les marchés indiens ou les souks d’Afrique du nord. Sauf qu’ici, les gens s’interpellent en usant du commun ou encore du galactan, deux des huit plus courants espérantos galactiques. Il me suffit de tourner au coin de la rue pour apercevoir les premiers vendeurs à la sauvette, des gamins pour la plupart ou encore de nouveaux venus. Reptiliens aux faciès de bouledogue ou échalas cornus à poil ras : des réfugiés, ces éternels indésirables. Les autochtones sont des insectoïdes – du moins c’est ainsi que nous, Humains, désignons les espèces à l’épiderme cartilagineux, que le nombre de leurs membres soit de six ou pas – d’un beau bleu cobalt. Ils ont un faux air de mante religieuse avec leur grosse tête triangulaire et sont aussi pacifiques que les Kr’ttts s’avèrent belliqueux.

Je ne suis pas là pour le boulot, mais pour faire des emplettes. Ma liste rivalise dans sa diversité incongrue avec l’Inventaire de Prévert, depuis l’improbable boulon de douze au convertisseur thermique, en passant par des épices spécifiques. À la manière d’un touriste curieux, je prends la direction de la place des Échanges Libres. Lieu où se regroupent entre autres les marchands d’esclaves. Bêtagemadouz se situe en bordure de la Frange de Garp, secteur cosmique où prospère la Canda’al. Cette organisation de type mafieux se spécialise dans le commerce d’êtres vivants. L’esclavage n’est cependant pas la pire chose qui menace les malheureux tombés entre ses griffes. En effet, ces salopards issus d’horizons divers s’accaparent la plus grande part de la traite cosmique et quelle qu’en soit la finalité : consommation alimentaire, expérimentations à visées scientifiques ou autres. Sur Bêtagemadouz, l’esclavage n’est que toléré, mais tenter de s’y opposer serait aussi bienvenu qu’en une époque révolue, à la Nouvelle Orléans. Toléré, mais pas bien vu. Avec le temps, cet usage disparaîtra sans doute de lui-même.

Rien ne me presse. Je flâne et me laisse porter par les multiples courants de la foule bigarrée des bien trop nombreux chalands. J’hume à pleins poumons cet air empli de senteurs riches et épicées. À la requête d’un vendeur, je goûte un fruit aux couleurs moirées, en soupèse un autre, caresse des étoffes soyeuses et retourne à l’occasion quelques sourires enjôleurs. Le bagout d’un marchand à l’encan m’interpelle. En connaisseur, je m’arrête un instant afin de l’écouter et m’en amuse : le Makoch a intérêt à ne pas trop traîner dans le coin une fois sa vente empochée ou il risque de découvrir quel sort on réserve aux escrocs sur cette planète. Bien sûr ce n’est pas mon problème, juste l’avis d’un expert de l’arnaque de haut vol.

Je reprends mon chemin, savourant les rires, les cris, la musique, ce va-et-vient continuel et multicolore en rupture totale avec le calme ronron de mon vieux cargo. Si les stands des professionnels tendent à se spécialiser, la majorité n’est que déballages où les objets les plus divers se côtoient dans un total désordre. J’aime fouiller dans les stocks de pièces de récupération. Un sac de dés à jouer miléviens, une boule de billard jaune et un lot de feuilles métalliques finissent dans ma besace. Je marchande pour le plaisir et parce que c’est l’usage.

À ce jeu, les heures s’écoulent vite, encore plus vite que dans la solitude de mon navire. Le soir tombe, les vendeurs commencent à remballer ou à couvrir leurs étals. Mes pas prennent la direction du Tarreff Bleu, l’auberge de mes amis. Lotha et Khann ne m’attendent pas. Jamais je n’annonce ma venue, toujours ils m’accueillent à bras ouverts.

Des clients pressés me grillent la politesse et s’engouffrent devant moi dans une salle grouillante de convives, m’ouvrant le passage. Un hôte leur désigne une table et les accompagne. Resté seul à l’entrée, j’embrasse l’assistance du regard, des négociants, des chalands, des locaux et aussi quelques aventuriers cosmiques.

— Djaël, mon toudou !

Deux pinces puissantes me soulèvent comme une vulgaire lanterne de papier et m’emportent dans un tourbillon joyeux. Je ne lutte pas et rends à Lotha chacune de ses manifestations de tendresse. Son compagnon, lui aussi insectoïde, surgit de sa cuisine, cliquetant de ses longues mandibules vertes.

— Lâche donc ce fieffé voyou que je l’étripe.

— Du calme, il y en aura pour tout le monde.

Khann me soumet aux mêmes démonstrations rituelles avant de m’installer au comptoir, sur lequel il s’empresse de me servir à boire et à manger. Des murmures parcourent la salle, des regards s’échangent. On me désigne en chuchotant. Les habitués du lieu me reconnaissent, me signalent à leurs amis. Ici, pour eux, je suis le conteur, le raconteur d’histoires invraisemblables et merveilleuses. La tension monte et je savoure ma petite notoriété tout en dégustant mon plat de nouilles noires sautées à la mode locale, accompagné d’une bière d’ombiéleuse resservie avec générosité.

Des clients trop pressés quittent la salle, les autres prennent leurs aises et s’installent pour la veillée. Depuis mon tabouret, sans hausser la voix et sur un ton de confidence, je raconte une courte anecdote ne m’adressant qu’à mes hôtes. Les conversations s’interrompent. Autour de nous, on tend l’oreille. Ce silence s’étend bien vite de nos proches voisins aux recoins les plus éloignés de la salle. Alors, enfin, je me retourne et fais face à l’assistance. Rien n’est planifié, je ne suis aucun programme, sinon mon humeur du moment et mes souvenirs. Plus de mille ans à courir le cosmos, j’ai vécu tant d’aventures et vu beaucoup de choses. Bien sûr, j’ai aussi entendu mon lot de récits que je n’hésite pas à réinventer à ma sauce afin de contenter mon public. Des yeux pétillent, des vibrisses s’agitent, des spores s’élèvent, des rires et des cliquetis fusent, je suis aux anges.

Au petit matin, Khann chasse les derniers clients puis, tandis qu’avec Lotha ils ramassent les ultimes chopes, je leur conte une coquinade de ma façon et comme à chacune de mes visites, ils m’invitent dans leur couche. En d’autres temps et d’autres lieux, me livrer à des jeux sensuels avec des êtres aussi différents m’aurait paru choquant, impensable. La solitude autant que les multiples épreuves de ma trop longue vie ont ébranlé pas mal de mes anciennes certitudes. L’amitié, la tendresse, la connivence sont des trésors précieux, que je me défends désormais d’ignorer quand ils me sont accordés. Cette poignée d’heures délicieuses s’épuise trop vite. Mes hôtes ne peuvent se permettre de se prélasser jusqu’à point d’heure. Quant à moi, je ne dors que très peu, la faute aux améliorations que la Fondation m’a fait subir. Khann refuse de me laisser partir le ventre vide, mais me jette dehors dès mon casse-croûte englouti. Non sans m’avoir fait promettre de revenir pour le souper.

Sur les indications de Lotha, je visite une par une les boutiques de la corniche montant au spatioport local et trouve enfin le convertisseur thermique tant désiré ainsi qu’un thermostat pour la centrifugeuse. Si ce dernier tient sans mal dans une des poches de ma veste, le premier pèse bon poids et ne manque pas de volume.

— Je vous fais livrer le tout à la douane ? me propose le commerçant, un reptilien aux écailles mordorées.

N’étant pas même supposé être là, je me dois de refuser.

— Non merci, c’est à consommer sur place, plaisanté-je.

Mon interlocuteur patibulaire me gratifie d’une grimace – je n’ai pas une tête à être du quartier et ma boutade ne prétendait pas être convaincante – il n’insiste pas et se contente de vérifier mon paiement. Mon encombrante acquisition chargée sur le dos, il m’aide à la sangler.

— Pas trop lourd ?

— Je ne vais pas loin.

Nouvelle grimace de désapprobation, me signalera-t-il ? Quand bien même, ce ne serait pas un problème. Sorti de la boutique, je me noie dans le flot des passants, me laissant guider vers les arcades sombres qui soutiennent la rocade d’accès. Je profite de leur couvert pour me téléporter à bord de l’Ombre où je me déleste de mes achats avant de redescendre au sol – non pas sous les arcades, mais dans la ruelle de la veille. Ma liste d’emplettes commence à se réduire.

En fin de journée, nombre des articles surlignés ont rejoint mes premiers achats. Quelques indispensables et une partie des optionnels manquent encore, dont le fameux boulon. Je retourne comme convenu à l’auberge, où une surprise m’attend : des catannes grillées à la sauce au bleu. Rien à voir avec le fromage.

Le lendemain, je repars en chasse. Toujours ce satané boulon. Bien sûr je pourrais effectuer une soudure, mais je n’aime pas trop le côté permanent qu’elle implique et redoute les dégâts qu’il en découlera immanquablement si je dois un jour re-démonter le système. D’autres pièces détachées manquent encore pour réparer le recycleur d’eau. En soi, rien de dramatique. Juste que depuis trois semaines, je dois me contenter de douches soniques et le petit réfugié thaï qui sommeille encore en moi préfère le ruissèlement de l’eau sur sa peau.

Après quelques heures de recherches infructueuses, je débusque enfin un paquet de dix boulons en acier galvanisé. Tout ou rien, comme bien souvent.

Le plein de denrées alimentaires effectué, je glane au hasard quelques composants électroniques indispensables, d’improbables livres en véritable simili papier, un jeu vidéo datant de Mathusalem ainsi qu’une deuxième boule de billard. Avec un peu de chance, je finirai bien par avoir un set complet.

Ma chine m’amène sur la place des Échanges Libres. On y trouve des viandes séchées dont certaines sont un régal. Alors que je négocie le prix d’un assortiment sélectionné avec gourmandise, une bousculade détourne mon intérêt. Des protestations parcourent la foule. Mon regard en cherche l’origine et s’arrête sur un étal voisin. Une douzaine d’individus – d’espèces variées, mais tous dans un état pitoyable – s’alignent, enchaînés les uns aux autres. Des esclaves. Le marchand, un Bétahide hargneux, tente de mater l’un d'eux. Un Gadon qui le fait deux fois en hauteur et largeur, une sorte de grosse brute sans cervelle ni véritable malice et très probablement affamée. Bref, une scène ordinaire qui m’écœure. Je préfère l’ignorer, quitte à délaisser mes achats en cours. Pourtant, je n’y arrive pas. Quelque chose me retient. Mon regard reste rivé sur l’esclave enchaîné à la gauche du Gadon. Pauvre gosse. Un humanoïde décharné, au trois quarts Humain, je dirais. Sans doute un Sangmêlé vu la pâleur de sa peau. La grosse brute, dans ses efforts pour se libérer, le secoue comme une poupée de chiffon. Il va finir par le tuer à ce rythme. Je n’ai rien à faire ici, aucune légitimité, mais mes jambes refusent de bouger. Impossible de détacher mes yeux de ce malheureux. À croire que c’est la première fois que j’assiste malgré moi à ce type de scène. Que m’arrive-t-il ?

Excédé, le Bétahide arme son taser, le coup part, manque sa cible et atteint l’humanoïde.

— Combien, pour le garçon ?

Ma voix a fusé, me surprenant moi-même. Les quelques badauds intéressés par l’incident me dévisagent, d’autres s’attroupent, attirés par mon intervention. Bravo ! Très futé ! Comme si acheter un esclave malmené allait résoudre le problème de la traite d’êtres sapiens. Dans le genre ça manque même sérieusement d’efficacité. Trop tard pour reculer.

Le marchand déstabilisé ne répond pas, il me laisse l’initiative :

— J’en donne cinquante floppis.

Ses antennes de Bétahide s’agitent. Je n’ai aucune idée des prix, mais vu l’état du garçon, je suis sans doute bien au-dessus du cours.

— C’est à prendre ou à laisser, bluffé-je. Au poids de viande, il ne les vaut sûrement pas.

Le marchand proteste par principe, mais s’empresse de valider la vente. Cet odieux rapace craint sans doute que je me ravise. Il me remet un bordereau pour la douane et libère l’homme. À ce tarif, il ne fournit pas la chaîne, un cordage à la rigueur. Je décline l’offre.

— Je doute qu’il soit en état de courir.

— C’est toi qui vois, Patron, se moque le salopard.

Il devine mon malaise, mon inexpérience derrière le masque que je tente tant bien que mal de lui imposer. Entre honte et colère, je n’ose même plus poser les yeux sur mon achat.

Des badauds désapprouvent, d’autres s’amusent, mais tous se dispersent. Me voilà bien avancé. Que faire maintenant ? Impossible de m’éterniser, d’attirer encore plus l’attention sur moi et mon misérable coup de tête. Pas question de retourner à l’auberge, non plus. Lotha et Khann ne comprendraient pas, non pas que je comprenne quelle lubie m’a traversé, mais mes amis s’indigneraient et à raison.

Dans un premier temps, j’entraîne mon acquisition à l’écart, dans une ruelle moins passante, afin de l’observer de plus près. L’odeur caractéristique des phéromones kr’ttts me frappe par son absence, ce n’est donc pas un Sangmêlé. Les Humains aussi pâles de peau sont rares de nos jours, mais il s’en croise parfois et d’autres hybridations sont tout à fait possibles. De même, difficile d’évaluer son âge, vu son état – on dirait un rescapé de la grande famine – mais ce n’est plus un enfant, de cela au moins je peux être certain.

Il affecte la posture humble de l’esclave docile, tête et regard baissés, ramassé sur lui-même. Il tremble de peur ou de faiblesse, voire les deux. Je me fais l’effet d’être l’ordure de service à le détailler ainsi. Mes questions peuvent attendre.

Gentiment, je lui soulève le menton sans rencontrer le moindre début de résistance. Ses yeux se révèlent d’un bleu très clair, presque gris. Vifs et intelligents, ils se rivent aux miens – un trop bref instant – et s’abaissent aussitôt en signe de soumission. Je m’empresse de renouveler mon invitation. Il soutient alors mon regard comme à regret. Je réalise que je ne me suis pas inquiété de savoir quelles langues il parle. Je tente la plus usitée dans ce secteur de la galaxie, à savoir le commun.

— Tu n’as aucune raison d’avoir peur de moi, je t’assure. As-tu un nom ?

— Celui qui vous plaira, Maître.

— Ne m’appelle pas ainsi ! m’empressé-je.

Sans doute un peu trop fort, si j’en crois son air apeuré.

— S’il te plaît, réitéré-je avec plus de douceur, ne m’appelle pas Maître.

Ma requête le plonge dans une perplexité qui lui fait oublier un instant l’humilité seyant à son statut. Il ravale cependant la question suspendue à ses lèvres béantes.

— Mon nom est Djaël. Et toi, comment t’appelle-t-on ?

— Je ne sais pas. Dix-sept maîtres, dix-sept noms différents.

— Alors, choisis-en un qui soit à ton goût.

Il fronce les sourcils, dubitatif, méfiant même.

— Ce n’est pas grave, il n’y a pas d’urgence, tenté-je de le rassurer. D’ailleurs rien ne t’oblige à le garder si tu changes d’idée par la suite. Il sera toujours temps de t’en choisir un autre.

Mon verbiage semble le dérouter. La peur affole son regard. Je me sens impuissant, maladroit, au bord de la panique.

— Oshi.

— Oshi ?

Il acquiesce, indécis, toujours aussi craintif.

— C’est un chouette nom, Oshi. Ravi de faire ta connaissance, Oshi.

J’appuie ma tirade d’un large sourire, le genre qui se veut chaleureux. Le résultat est pour le moins mitigé. Mon improbable acquisition ne s’en ratatine qu’un peu plus sur lui-même. Mais que vais-je bien pouvoir faire de lui !

UNMAÎTREORIGINAL, PAROSHI

 

L’appeler par son nom comme un égal, un ami peut-être ? En voilà une lubie indécente ! Sur quel genre d’original suis-je encore tombé, que me veut-il avec sa prétendue gentillesse ? Pour qui ou quoi me prend-il ? Croit-il pouvoir me leurrer avec sa voix mielleuse et ses sourires trompeurs, à mon âge ? Ne voit-il pas que je ne suis plus un enfant ? Il n’a pas l’air d’avoir tout dans l’ordre.

Obéissant, j’acquiesce, mais à contrecœur. Je trouverai bien un moyen de contourner cette exigence aussi ridicule qu’inconvenante. Ces surprenantes présentations expédiées, le Maître m’enserre dans ses bras musclés. Nous nous dématérialisons presque aussitôt pour nous rematérialiser au centre d’une aire dégagée, mais entourée d’un incroyable capharnaüm. Je n’ai jamais rien vu de tel. Des meubles, des objets de provenances diverses s’éparpillent de tous côtés.

— Mon navire ! Mi casa es tu casa and all that sort of things !

Ça un navire ? J’ai du mal à le croire. Cependant, mes pieds nus enregistrent bien l’infime vibration qui confirme ses dires. Mon nouveau maître – contrebandier ou pirate si j’en crois l’usage de ce téléporteur illégal – affiche un large sourire et, les bras écartés, m’invite à embrasser son antre.

— La pièce-à-vivre avec ses douze portes.

En effet, au-delà d’un fourbi de fauteuils, chaises, tabourets, poufs, commodes, armoires, coffres, tables de toutes formes ou dimensions et de la multitude d’objets plus légers, plus fragiles – dont certains que je serais bien incapable d’identifier – douze portes identiques scandent le pourtour de cette vaste salle circulaire. J’évalue son diamètre à cent huit pieds point deux cent soixante-treize – soit : seize virgule cinq homs, ou encore trente-trois mètres ou quatre-vingt-deux comas cinq silfures. Seule la zone centrale – où nous nous tenons – échappe à cette accumulation désordonnée, sans doute parce qu’elle s’avère être un sas à ouverture hélicoïdale.

— Par ici, m’indique mon nouveau maître.

Tandis qu’il me pilote entre la multitude d’obstacles, je cartographie mentalement l’ensemble : des sièges souvent disparates se regroupent autour de tables de hauteurs ou largeurs variables, des armoires massives surgissent par endroits comme d’inamovibles rochers au milieu d’une tempête. Quel genre d’homme peut vivre ainsi ? Un original, pas forcément méchant, mais un original. Je déteste les originaux, ils sont imprévisibles et toujours plus difficiles à satisfaire. Devancer leurs désirs demande souvent d’élaborer des extrapolations compliquées à partir d’éléments fugaces et hétéroclites. J’aime relever les défis, d’accord, mais j’exècre me tromper. Dans ma position, il en résulte souvent une punition – rien de plus normal – mais décevoir mon maître aussi bizarre soit-il m’est plus que tout inconcevable, inacceptable.

Distrait par ce décor incongru, ce n’est qu’arrivé devant l’ascenseur que je réalise que personne n’est venu accueillir le maître des lieux et prendre ses ordres. Il ne semble pas s’en étonner, ni même en être contrarié. Un navire doté d’une telle surface gaspillable doit pourtant disposer d’un équipage conséquent. Où se cache-t-il ?

La porte de l’ascenseur refermée, le Maître me gratifie d’un autre sourire appuyé. Qu’a-t-il donc à être si nerveux ? Que me réserve-t-il encore celui-là ? Les épaules larges, la mâchoire volontaire, les pommettes hautes, un regard chaud et ambré, malgré ses tempes grisonnantes, c’est un bel homme d’âge intermédiaire qui respire force et santé. Il ne doit guère manquer d’opportunités sans même avoir à recourir à l’attrait de l’exotisme. Alors pourquoi un esclave, pourquoi m’avoir acheté ? Surtout dans l’état où je suis ?

La porte se rouvre sur un corridor circulaire lui aussi encombré de mobilier. Jouant l’hôte affable, le Maître m’invite à passer devant lui. J’ignore si je dois entrer dans son jeu ou rester soigneusement à ma place, en retrait. Dans le doute, j’opte pour la prudence et la seconde solution. Il me guide ainsi jusqu’à une chambre sobre comparée à sa pièce-à-vivre. Un grand et confortable lit s’octroie un bon quart de la surface au sol, des rayonnages habillent la cloison du fond, des boîtiers de formats et de couleurs variables s’alignent sur les étagères – des livres papier ! – il doit y en avoir pour une fortune. Un large bureau équipé d’un siège confortable occupe le côté droit. Un tapis épais couvre le sol.

— Pour commencer, une bonne douche s’impose.

Je ne peux qu’approuver, je me sens aussi sale que desséché. Il m’indique une porte escamotable dissimulée dans la cloison entre le lit et la bibliothèque. Elle donne sur une petite salle tout entière dévolue à l’hygiène corporelle. Il pénètre à ma suite et me montre comment fonctionnent les facilités.

— Ici, bouton d’ouverture de la cabine d’hygiène, là, celui de fermeture. Le circuit à eau ne fonctionne pas. Il faudra te contenter d’une douche sonique. Cet interrupteur pour mettre en route et arrêter. La sécurité est réglée sur cinq minutes.

À nouveau, il me semble anormalement nerveux.

— Prend ton temps, je vais te chercher des vêtements.

Sur ces derniers mots, il s’éclipse, me laissant seul. Craindrait-il les espaces réduits ? En attendant, je meurs de soif et le circuit d’eau ne fonctionne pas. Pourquoi cela ne m’étonne-t-il pas ? Soit. Au moins, je mourrai propre. Me déshabiller ne prend gère de temps. Ne sachant que faire de mes frusques, je les plie dans un coin. À peine entré dans la douche quelqu’un frappe à la cloison. Le Maître, bien sûr. Évaporées, les cinq minutes de répit promises !

— Ce n’est que moi, les vêtements sont sur le lit. Prends ton temps, je vais préparer le repas. Tu dois être mort de faim.

En effet. Au point même que mon esprit me joue des tours : depuis quand un maître se préoccupe-t-il de ce genre de détails ? Pourtant, il est bien là, derrière la vitre semi-transparente, je ne rêve pas.

— La cuisine est… s’interrompt-il avant de reprendre, tu retournes dans la salle-à-vivre, tu la traverses en droite ligne et vises la porte juste en face, celle derrière le billard… euh… derrière la drôle de table. Ensuite, c’est à droite au fond du couloir. Tu t’en souviendras ?

Toujours abasourdi, je réalise que je retiens mon souffle.

— Ça va ? demande-t-il, d’une voix inquiète.

J’avoue ne savoir que faire, que dire, il faut pourtant que je lui réponde.

— Oui, Maî… oui, Cacapitaine, me rattrapé-je.

J’aurais peut-être dû choisir un grade plus flatteur. Aïe-aïe-aïe. Il me semble que le temps s’étire beaucoup trop. Que cogite-t-il donc ?

— Okay, pour Capitaine.

Ouf.

— Merci, Capitaine, m’empressé-je, trop content d’avoir trouvé un titre qui lui convient.

— N’en abuse pas pour autant.

Enfin, libéré de sa délirante lubie, je respire.