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Les Fantômes

De
298 pages
Une étrange association a pour vocation de rejeter les fantômes hors de notre monde. Un homme âgé et taciturne, surnommé le Commissaire, en raison de son passé de policier, la dirige d’une main de fer. Mais le Commissaire est amoureux. C’est au moment où il voudrait jeter le gant qu’il est confronté à l’affaire la plus difficile de sa carrière. Lors d’un hiver sinistre, deux revenantes, une femme et son enfant, l’utilisent pour se venger de ceux qui les ont assassinées pendant la guerre d’Algérie. Lors de sa quête pour la vérité, le Commissaire sera assisté par deux jeunes auxiliaires, qui tentent eux-mêmes d'échapper à un passé qui les hante.
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LES FANTÔMES
Philippe Ortola
LES FANTÔMES





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com © manuscrit.com, 2004
ISB N 2-7481-3445-1 (pour le fichier numérique)
ISB N 2-7481-3444-3 ( pour le livre i mprimé)



























Éditions Le Manuscrit
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com


Philippe Ortola












A Hélène, avec mes remerciements pour son écoute,
ses conseils, et l’aide qu’elle m’a apportée pendant la
rédaction de ce manuscrit…
A Alex également pour son enthousiasme qui m’a
donné confiance…



















7 LES FANTÔMES



































8 Philippe Ortola













Ils existent depuis que nous sommes sur terre. Nous
ne les voyons pas, nous refusons de croire à leur présence
parmi nous. Leur monde nous fait peur, parce que nous
n’en connaissons rien. Pourtant, nous serons contraints, un
jour, de nous y rendre.
Tous les morts ne hantent pas les vivants ; la plupart
se dissolvent probablement dans une inimaginable
dimension. Mais certains demeurent. Et parmi ceux-là, il
en est qui ne se maintiennent que dans l’unique but de se
venger…













9 LES FANTÔMES






























10 Philippe Ortola

20 décembre…16h38…


L’halluciné observait le spectacle depuis l’un des
bancs publics du square. Au-delà de la grille, la rue,
bordée d’immeubles, descendait jusqu'au fleuve gris, sale
et froid. Sur la berge, des rangées d’arbres, dénudés par
l’hiver, offraient en guise de supplique leurs ramures
segmentées, pareilles à des tronçons de squelettes noircis.
En ce décembre pourri, le ciel déclinait toute une
gamme de gris parfaitement déprimante. En dehors de lui,
personne ne s’attardait dehors. Pas de logement, pas
d’argent, plus de famille. Cet homme ne se résumait plus
qu’à ses hardes puantes et à sa fonction, aussi étrange que
lui-même.


La lumière déclinait. Le vent prenait de l’aigreur.
Une péniche noire glissait sans bruit sur le fleuve, traçant
un sillage blême. L’halluciné se leva et battit de la
semelle. S’il était plus imperméable au froid que la
moyenne, cela ne signifiait aucunement qu’il n’y fût point
sensible. Étirant son corps engourdi – avec l’âge, lui
venaient toutes sortes de petites douleurs diffuses -, il
sortit du square en direction de l’immeuble que le
Commissaire lui avait indiqué. C’était un bâtiment vétuste,
datant du début du siècle dernier, en instance de
classement monument historique, ce qui lui avait valu
jusqu’ici d’échapper à l’âpreté des promoteurs. Ce quartier
changeait si vite d’apparence qu’il faudrait bientôt user de
substituts photographiques pour évoquer son aspect
d’antan…
L’halluciné franchit le porche entrouvert et pénétra
dans la cour pavée. L’immeuble aurait besoin d’une
11 LES FANTÔMES
sérieuse rénovation. La nuit naissante lui restituait tout son
mystère. Les appartements s’éclairaient. Il grimpa les
quatre marches du perron, s’arrêta devant une double porte
vitrée, au bois jaune et patiné par le temps qui défendait
l’accès aux escaliers et à l’ascenseur, et munie d’un
digicode dont la combinaison était écrite au stylo sur la
paume de sa main gauche.
Le hall, majestueux et ambré, étalait ses
richesses surannées, vieux marbres, glaces piquées et
boiseries d’époque. Un tapis de velours cramoisi
recouvrait partiellement l’escalier, et des barres dorées le
maintenaient en place. L’halluciné ignora l’ascenseur
enclos dans sa cage grillagée. Le tapis absorbait le bruit de
ses pas. La concierge ne l’avait pas entendu, scotchée
devant un réality show dont les échos parvenaient jusqu’au
hall.
Au fur et à mesure qu’il grimpait l’escalier,
déchiffrant les plaques dorées – l’immeuble abritait
nombre de professions libérales – son cœur battait
davantage. Comme toujours, le Commissaire était bien
renseigné. Ils étaient là.

Et ils ne tarderaient pas à s’enhardir. D’ici peu il
sentirait leurs frôlements, plus froids que la glace. Il les
entendrait bruisser. Ils ne parlaient pas, mais ne cessaient
de communiquer entre eux, de se livrer leurs impressions,
Et percevoir, ressentir ces échanges représentait une
expérience traumatisante. L’Halluciné entendit une sorte
de chuintement, d’abord, prés de son oreille gauche, puis,
comme par un de ces effets de stéréophonie, vers son
oreille droite. Ils étaient dans l’escalier, dans les murs.
Certains flottaient au plafond. Ils n’agissaient pas ainsi
pour faire leurs intéressants. Pas plus qu’ils ne se
présentaient sous un aspect singulier afin de provoquer
une peur délibérée.
12 Philippe Ortola

Ils s’offraient simplement tels qu’au moment de la
mort ; ou après qu’on avait découvert leur corps ; ou bien
encore après quelques jours ou quelques semaines de
décomposition. Et ils avaient un penchant pour les âmes
sensibles.
Comme toujours, l’Halluciné sentit les poils de ses
avant-bras se hérisser, puis ses cheveux se dresser sur son
crâne ; tandis qu’un courant glacé coulait soudain sous sa
peau. Il montait lentement mais il était essoufflé comme
s’il venait de gravir les degrés quatre à quatre.
Ils jaillissaient de partout, tels des cafards, jeunes,
vieux, adolescents ou enfants ; tous à des degrés plus ou
moins importants de dégradation, de défiguration ou de
mutilation. Et ce petit monde chuchotait, riait sous cape ou
se disputait d’une façon qu’un être vivant ne pouvait
endurer.
Les fantômes grouillaient à présent dans l’escalier,
conscients de sa présence, mais sans lui accorder d’intérêt
apparent… Parvenu sur un palier l’halluciné s’arrêta ;
l’étage ne comportait que trois entrées d’appartements
réunis en un seul pour les besoins d’un cabinet d’expertise
comptable. La minuterie s’éteignit. L’Halluciné se plaqua
au mur. Sa frayeur était normale. On se serait subitement
cru dans un frigo. C’était comme ça le plus souvent. Il
savait comment faire. Il les laissait venir. Sa chaleur les
attirait, comme les insectes volants le sont par les lampes
extérieures, les nuits d’été. Quelque chose en eux se
souvenait. Quelque chose regrettait. Refusait de céder la
place…


Dominique a tout perdu. Il pleure à présent à l’idée
que les siens font peut-être partie de ce cortège d’ombres.
En une après-midi. Il est resté tout seul sur terre. Et son
esprit est parti à la dérive, ne pouvant supporter davantage
13 LES FANTÔMES
cette douleur qui ne lui accordait aucun répit. Il est resté
vivant, mais il est aussi froid que la mort. C’est ainsi qu’il
s’est approché d’eux.
Inconsolable de ne jamais distinguer dans cette foule
blafarde ceux qu’il aimait et dont il ne se pardonne pas la
disparition, il les rejette à chaque fois au-delà de la
frontière. Mais aujourd’hui toutes ses tentatives
avortent…
Dans la cage d’escalier, les chuchotements se
turent ; les fantômes refluèrent. Pour autant, le froid
sépulcral ne disparut pas, comme cela se produisait quasi
instantanément d’ordinaire.
Elle était différente, une présence démesurée, plus
sombre que l’obscurité des lieux, qui avançait à sa
rencontre, souple comme une murène et insidieuse comme
du poison ; l’Halluciné commença à grelotter. L’air
devenait irrespirable, comme alourdi de milliards de
particules de glace, tandis que son propre cœur était
enserré dans une gangue de froid.
Elle atteignit le palier.
La Grande Femme Blême le regardait ; tout, dans
son attitude, démontrait qu’elle connaissait la raison de sa
présence, et que sa pitoyable tentative prêtait à sourire.
« Pourquoi veux-tu nous anéantir ? Notre malheur
n’effacera pas le tien, Dominique… Tu as détruit ta
famille. C’est entièrement de ta faute. Je discute souvent
avec eux. Ils te haïssent pour ce que tu leur as fait, tu sais.
Rien ne pourra effacer. Rien »
L’halluciné lève le bras, comme si cette femme allait
le frapper ; il pleure, de la morve lui coule sur les lèvres.
Inlassablement, inlassable resucée d’un film qui se rejoue
éternellement dans sa tête, la voiture bleue, sa voiture
ricoche sur la route, comme si un enfant capricieux s’était
amusé à la jeter, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus en
imaginer la forme initiale ; la voiture rebondit à la
14 Philippe Ortola

rencontre du poids lourd ; dés lors, tout est consommé,
comme on dit…
La femme blême lui prend la main ; il halète, tant de
peine, tant de remords, il plonge dans un puits noir où
l’enfonce davantage cette main qui le comprime comme si
elle voulait le faire exploser…



Le même jour, 18 heures cinquante …

Plus loin…
Assis sur le lit, Denis contemple la vue que lui offre
la fenêtre. Le ciel est gris ici aussi. Dehors, le vent de
tempête qui souffle sur la mer du Nord gèle tout sur place.
Il soulève la poussière sale des rues. Les gens s’abritent.
La ville est un désert avec quelques rares oasis qui
prennent la forme de bars ou de supermarchés.

Denis a tout quitté pour elle. Femme, enfants,
travail… Il l’a suivie jusqu’au nord de l’Europe, baignant
quotidiennement dans une langue et des coutumes qui lui
sont en tout point étrangères. Il est devenu un renégat dans
sa propre famille. S’il tente de téléphoner à ses parents,
ceux-ci lui raccrochent au nez. Il vit dans ce meublé
depuis une semaine, avec comme seule musique le
mugissement des bateaux et les pleurs des mouettes.
Un ciel obstinément bouché, un froid de canard, et
une pluie constante ; et le vent en prime ! Cette toile de
fond constitue le contrepoint de sa condition présente. Il a
supplié cette femme de ne pas l’abandonner, il a tenté de
la joindre chez elle, à son travail, et Dieu sait où encore.
Mais il n’a trouvé que porte close.
Denis a cette femme dans la peau, elle habite tout
son être ; le moindre de ses souffles, c’est à son intention
15 LES FANTÔMES
qu’il l’exhale. Il ne vit plus que pour elle. Et elle ne l’aime
plus. A quoi ça servirait de continuer dans ces conditions ?
Son meublé comporte une grande porte-fenêtre
ouvrant sur les eaux grises du port. Après la porte-fenêtre,
une avancée de cinquante centimètres - trop étroite pour
qu’on puisse lui donner le nom de balcon – prolonge
l’appartement qui est au dernier étage de l’immeuble.
Il sautera la tête la première. Il aura juste le temps
d’avoir un peu peur, à cause de ce fichu instinct de
conservation. Mais cela ne durera pas. Il ne manquera pas
à ses enfants. Catherine, il le sait, n’a pas refait sa vie,
mais ce n’est qu’une question de temps. Peut-être l’a-t-il
dégoûtée des hommes et des engagements pour
longtemps ! Mais elle et les gamins sont très entourés par
leurs familles respectives. Sa disparition passera
inaperçue.
Catherine ne répète-t-elle pas à l’envi aux gosses
qu’ils n’ont plus de père ? Leur père a négligé tous ses
devoirs pour devenir l’amant d’une femme délétère. En
tombant, il emportera avec lui l’amour que lui ont porté
ses enfants, et celui, terrible, effrayant, mais tellement
beau, qu’il voue à Loretta…
Malheureusement, pour elle le plaisir d’avoir séduit
un beau jouet constituait une parenthèse, une distraction
qu’elle s’est offerte. Quand elle lui a proposé de le suivre,
par jeu semble-t-il, elle n’a pas vraiment envisagé qu’il le
ferait. Mais chez elle, la présence de Denis ne s’impose
pas, il est devenu une charge. Elle n’a pas pu supporter
qu’il s’accroche à elle.
Denis fait glisser la porte-fenêtre sur son rail. Les
nuages bas dissimulent la mer du Nord. Le cri des
mouettes, par moments ravi par le vent, ricoche sur les
gros bâtiments en brique rouge sombre et les entrepôts
près de la jetée… A part les oiseaux de mer, aucune vie
n’est décelable. Tous les bateaux, ainsi que de grosses
16 Philippe Ortola

barges, sont à quai. La rue devant l’immeuble est déserte,
détrempée de pluie.
Denis se souvient d’un vieux western. Un Indien
disait que c’était un beau jour pour mourir. Pas cette fois
en tout cas. Il enjambe le parapet. Ses couilles sont posées
sur la rambarde glissante, une jambe dedans, une jambe
dehors. La pluie le cingle. Une simple oscillation du corps
et il bascule. Trente mètres. Il ne reste plus qu’à lever
l’autre jambe et plonger la tête la première. Sauter les
pieds devant comporte des risques. Il ne tient pas à rester
paralysé.


Vingt décembre, 19 heures…

Le téléphone de bord sonne.
« Oui Colette ? »
« Je vous dérange, Monsieur ? Vous conduisez ? »
« Je suis en main-libre, Colette. »
Le Commissaire soupire. Devant lui, à perte de vue,
le long serpent rouge électrique de bagnoles qui avancent
au pas.
Et, pour accentuer sa morosité, la pluie, cinglée par
de violentes bourrasques de vent, trahie par la lumière
orange des grands réverbères bordant les voies, se déverse
en longues cataractes obliques.
« De toute façon, je suis dans un bouchon. Quel est
le problème ? »
« Je suis inquiète, Monsieur. Dominique n’est pas
rentré. Cela ne lui arrive jamais. »
« Ce serait quand même plus commode s’il avait un
bipper ! »
« Il ne saurait pas s’en servir. »
Cela le contrariait d’entendre parler de Dominique
comme d’un simple d’esprit, étant donné son passé
17 LES FANTÔMES
professionnel.
« C’est juste. Vous avez quelqu’un sous la main ? »
« Je peux appeler Eric, l’Antillais. Et Moustache
doit traîner dans le quartier. »
« Voyez ce que vous pouvez faire. J’oubliais. Les
flics vont nous amener une recrue potentielle ces
prochaines heures. Une jeune femme. Vous
l’accueillerez. »
« Mais enfin, pourquoi vous me prévenez toujours
au dernier… »
« Je vous laisse. On dirait que ça roule un peu. A
plus tard, Colette ! »


Vingt décembre, 19 heures…


GARE DU NORD

Eléonore est brune et blême, elle aussi.
Mais elle est bien vivante, elle ! D’une maigreur et
d’une tristesse à faire peur, mais aussi vivace qu’il est
possible de l’être. Avec une faim qui lui taraude l’estomac
de puis deux jours, une vraie faim de pauvre – du genre
qui n’existe théoriquement plus à notre époque, du moins
sous nos cieux épargnés. Elle s’est droguée pas mal, un
peu moins ces temps-ci parce que l’argent se tarit ; à vingt
et un ans, elle s’est fait défoncer de toutes les façons
possibles ; elle ne sait même plus combien de queues elle
a sucé pour arriver à se pourvoir. On peut accepter bien
des choses dans la vie ; coups, insultes, mépris ; il vient
pourtant un moment où le fait d’être résumée à trois trous ;
bouche, chatte, anus, vous révolte. Bien sûr pour Eléonore,
la façon la plus simple d’exprimer son refus serait de
mettre un terme à cette putain de vie. Mais elle ne s’y
18 Philippe Ortola

résout pas, même si ce monde devient froid.
Froid et glissant comme cet hiver innommable pour
ceux qui sont du mauvais côté des murs.
Y a plein de gens qui passent devant elle sans lui
prêter attention. Les boutiques sont illuminées,
enguirlandées, c’est bientôt Noël pour ceux qui ont un
avenir.
Ou du moins qui veulent y croire.
Mais personne ne lui tend la main ; et elle ne la tend
pas non plus la main ; trop fière. Elle préfère encore se
faire baiser que de dire merci. Elle gagne sa vie. Elle n’a
pas mendié depuis qu’elle est partie de chez elle, mettant
brutalement un terme à une vie de petite fille bien sage.

Aujourd’hui, son seul confident est un gros rat gris,
Prosper, un animal atrabilaire, qui l’accompagne toujours,
planqué sous les amples vêtements d’Eléonore.
Autour d’elle on a prétendu qu’elle disjonctait
complètement ; sa famille voulait lui faire suivre une
thérapie. Mais elle est partie avant, emportant le
minimum, submergée par l’urgence, envahie de tourments,
qui l’auraient menée à la folie si elle était restée, et dont
elle ne pouvait parler à ses proches.

Elle va bientôt se faire embarquer par les flics. C’est
dans l’immédiat la meilleure chose qui puisse lui arriver.
Ils ont reçu des consignes de la Mairie à cause du froid.
Quand ils la ramassent, ils ne sont pas spécialement
aimables, mais pas agressifs non plus. Ils ne vont pas la
violer sur la banquette ou lui foutre une raclée. Ils vont la
déposer dans un foyer où elle sera prise en charge pour
quelques jours. Elle a plutôt de la chance, elle ne le sait
pas mais une vague de froid intense va laminer le pays, ces
prochaines heures. Avec suffisamment de violence pour la
tuer, elle, et ses congénères, les locataires des rues…
19 LES FANTÔMES
Elle l’ignore, bien sûr, mais sa vie va bientôt
changer. Elle va rencontrer le Commissaire. Il lui fera
prendre conscience d’un tas de choses, de ces facteurs
invisibles qui conditionnent son existence, sans qu’elle
imagine une seule seconde leur matérialité. Elle l’ignore,
mais le hasard a rarement sa place dans l’existence ; on
attribue un tas de choses au hasard tout simplement parce
qu’il existe tant de blanc, comme dans un puzzle entamé,
qu’on ne voit pas ce qui lie, ce qui cimente devrais-je dire
– les éléments de la vie les uns aux autres.


19 heures treize…

C’est comme pour Denis, tiens ! On l’a laissé,
souvenez-vous, à califourchon sur le parapet d’un
balconnet, dans un immeuble qui fait face au Port, dans
une ville froide et totalement insensible à son sort. Des
types qui se flinguent, on en voit tous les jours. Quand
vient le moment où tu dis «Ça suffit ! » « J’arrête »…
Mais son heure n’est pas venue. Il l’ignore en cet instant,
mais il ne mourra que dans une quarantaine d’années, et il
aura encore vécu beaucoup de choses. »
En tout cas, pour l’heure, personne ne parierait un
centime sur sa pérennité. Denis est déjà en train de lever sa
deuxième jambe, comme s’il descendait de cheval. Un
cheval de trente mètres de haut ! Et puis la sonnette de
l’entrée retentit ; et il reste là avec sa jambe en l’air,
suspendu, c’est le cas de le dire, entre deux mouvements.
Cet instant d’indécision manque lui coûter la vie.
Car la bruine qui ne cesse de tomber depuis deux jours
rend la rambarde du balcon extrêmement glissante ! On
sonne encore. Denis sursaute. Son pied perd son appui. En
un mouvement réflexe, sa main gauche se referme sur la
rampe.
20 Philippe Ortola

Le paysage oscille devant ses yeux ; et quelque
chose monte en lui. Une peur terrible, incoercible. Et aussi
l’absolue certitude que cela ne peut s’arrêter comme ça…
Au fond de l’abîme, le trottoir désert, brillant de
pluie, l’appelle. Pour seul accompagnement funèbre, la
complainte du vent. Denis sait bien que ses doigts glacés
lâcheront bientôt prise s’il ne réagit pas très vite. Il tire sur
ses bras de toutes ses forces, malgré la douleur qui lui
cisaille les épaules, cale son pied droit sur le rebord du
balcon, puis l’autre. Il voudrait souffler un instant. Mais
les muscles de ses bras le brûlent. Une dernière et terrible
traction ; en même temps il pousse sur ses jambes qui se
déplient lentement, tremblant comme une feuille. Et il
pousse sur ses jambes, avec l’impression que ses cuisses
vont se déchirer. Il se plie enfin sur la rampe et se laisse
choir de l’autre côté, Son dos, bras et jambes en feu.
Prostré sur le balcon, lentement détrempé par la
pluie, il tente de reprendre son souffle ; il a envie de vomir
et il est le jouet d’éblouissements lumineux persistants. Il
se dit qu’il devrait aller voir qui a sonné. Mais il n’a pas la
force de bouger. Il sait bien que ce n’est pas Loretta. Elle
aurait insisté, tambouriné à la porte, si vraiment elle avait
voulu le voir. Il s’agit probablement d’une erreur, mais
d’une erreur qui lui a indirectement prouvé à quel point il
ne voulait pas mourir.

Denis referme la porte-fenêtre ; le silence oppressant
de l’appartement s’impose. Il respire difficilement. Il se
prépare un chaudron de café ; c’est à peu près tout ce qui
subsiste de ses dernières courses ; il se le boit lentement,
gorgée après gorgée, tasse après tasse ; tentant de
rassembler un peu ses idées.
Le fait est là, patent.
Il doit rentrer chez lui. Loretta ne reviendra pas sur
sa décision.
21 LES FANTÔMES



Vingt décembre, aux alentours de minuit…

« Tu es sûr que tu ne pourras pas te libérer, demain
soir ? »
« Ce n’est pas la question, mon cœur, mais tu sais,
moi, les mondanités… Et puis, j’imagine qu’il y aura ton
copain Paul ? »
« Tu ne vas pas encore me faire une crise de
jalousie ! Il a plus de soixante dix ans, chéri ! »
Sans compter qu’en ce moment, on a un boulot
fou ! A croire que les fantômes apprécient tout
particulièrement les fêtes ! »
Au-dessus de lui, Marguerite secoue sa crinière avec
un rire de gorge.
« Les fantômes »
Ferdinand grimace ; il sait bien qu’il s’est taillé une
solide réputation d’illuminé, ces dernières années.
« C’est l’une des choses qui me séduisent en toi ! On
ne peut pas dire que tu sois banal ! »
Il la regarde ; elle est nue, un peu forte, les mamelles
lourdes, et sa longue chevelure grise, en totale liberté pour
la circonstance, cascade autour de son doux visage…
Ferdinand ferme les yeux, savoure l’odeur qui émane
d’elle, agréable, grisante, et qu’il reconnaîtrait entre mille
fragrances, car c’est pour lui l’odeur de l’amour. Il l’a
rencontrée il y a plus de vingt ans ; elle était mariée et lui
jeune commissaire ; depuis tout ce temps, le moindre de
ses regards, de ses sourires, de ses rires, le chavirent. Ils
sont devenus amants il y a peu, longtemps après le décès
de l’époux. Et depuis, Ferdinand mesure la clémence dont
la vie fait preuve à son égard.
A l’âge où la plupart des hommes se résignent avec
22 Philippe Ortola

plus ou moins de bonheur à l’idée de la vieillesse,
renonçant du même coup à pas mal d’espoirs et de projets,
lui accède à l’Amour sentimental et charnel. Il n’en revient
toujours pas d’avoir découvert le plaisir à ce point à prés
de soixante six ans… Il se redresse, promène son nez sur
le cou de Marguerite et la hume. Une onde de bonheur et
de tendresse le submerge, et son sexe reprend de la
vigueur. Ses fortes mains de paysan empoignent
Marguerite par la taille, et elle descend doucement sur lui,
il la pénètre totalement, elle ferme les yeux. Ses seins
effleurent la poitrine grasse de Ferdinand dont l’érection
s’affermit encore. Elle va et elle vient doucement au-
dessus de lui, dans la chambre cela sent le sexe, Ferdinand
remonte un peu la tête, se noie dans la masse de cheveux
de Marguerite, avec la sensation de s’aventurer dans une
forêt sombre, profonde et impénétrable, mais rassurante
pourtant. Il l’embrasse, elle lui rend son baiser, leur langue
s’entremêle, Marguerite gémit doucement, il sent que son
corps se tend et tremble contre le sien, et il s’épanche en
elle, une brûlure délicieuse la comble. Sans qu’il puisse les
retenir, ses larmes coulent tandis qu’elle s’allonge contre
lui, qu’ils ne font plus qu’un… Toute une vie, il l’a
attendue. Il lui semble qu’elle était déjà là en sa petite
enfance… Des femmes il en a connu. Il s’est marié aussi.
Ferdinand aimait son épouse. Mais cela ne ressemblait pas
à ce qu’il ressent aujourd’hui. Et, sans qu’ils se soient
concertés, Marguerite lui a avoué qu’elle éprouvait la
même chose que lui…
Ils ne vivent pourtant pas ensemble. Rien ne les en
empêcherait plus maintenant. La famille de Marguerite
peut-être… Mais ce n’est pas cela qui les retient. Peut-être
la peur que le quotidien ne rompe l’unicité de leur
relation… Peut-être parce qu’ils ont enfin atteint l’âge ou
passion et une certaine raison ne sont plus tout à fait
antinomiques…
23 LES FANTÔMES
Et aussi parce que Marguerite a une certaine vie
mondaine, qu’elle effectue de fréquents séjours aux Etats
Unis, le seul point de leur relation, d’ailleurs, sur lequel
elle se montre particulièrement évasive.

Elle lui embrasse la poitrine, lui pince la peau du
ventre…
« C’est bien nourri tout ça ! Tu es mon gros bébé.
Ah je t’aime !… Tu es vraiment sûr que pour demain… »
En lui-même il sourit ; cette manie qu’elle a de
constamment passer du vouvoiement au tutoiement
l’irriterait prodigieusement chez n’importe qui d’autre ;
une afféterie hors d’âge, un anachronisme… Mais chez
Marguerite, cette pratique l’éblouit. Cette femme sublime
est intemporelle. Elle existe avec lui, en lui. Elle est une
part de lui, tout comme il est une part d’elle. Il a bien plus
de soixante ans, et jamais il ne s’est senti aussi jeune…
« Oui, ma chérie, je suis absolument sûr, mais… »
« Mais vous avez d’autres engagements. Tant pis je
n’insiste pas. Tu m’appelleras ? »
« Si souvent que tu finiras par te lasser d’entendre
sonner le téléphone. »

Ils discutent encore un peu dans la pénombre de la
chambre, se chamaillent comme des amants comblés, puis
Marguerite lui propose un café. Une demi-heure plus tard,
elle l’accompagne à la porte ; ils passent par le jardin
d’hiver que Marguerite entretient à grand frais. Ils
s’embrassent une dernière fois, puis la porte du pavillon se
referme. Le Commissaire est dans une rue anonyme de
banlieue. Le froid humide de la nuit le saisit
désagréablement après la touffeur de chez Marguerite. Il
monte dans sa voiture, prend le portable dans la boîte à
gants – Marguerite abomine ces engins modernes qu’elle
proscrit en son domicile – il écoute les messages, au
24 Philippe Ortola

nombre de trois, et il estime qu’il est grand temps de
regagner le foyer… Il sait qu’il vient de perdre une
bataille. Mais il sait également que la Providence lui
envoie de nouvelles recrues. Et c’est cela qui importe.
Toujours assurer la relève. Certaines portes sont éternelles.
De toute éternité elles ont été surveillées. Et il n’ose même
pas envisager ce qui se produirait si cette surveillance se
relâchait.


21 décembre, vers midi et demie…

Le fourgon s’arrête sur un petit parking rempli
d’immondices et délimité par une haie grisâtre où
s’accrochent des trucs invraisemblables. Un flic la prend
par le bras et lui indique l’entrée d’un immeuble de
banlieue plus large que haut et plus triste qu’une chanson
de Léo Ferré.
On aide Eléonore à descendre et à franchir un petit
passage délimité par des rangées d’arbustes. Elle et les
deux policiers se retrouvent au pied d’une des barres les
moins hautes de la cité. Ils longent une rampe de béton en
pente aboutissant à quelques marches. Eléonore se
demande où ils veulent en venir. L’emmènent-ils dans une
cave ? Vont-ils la livrer à la racaille du coin pour une
tournante ou quoi ? Ils arrivent au pied d’un couloir
sombre et Eléonore subodore le mauvais coup. On lui
lâche l’avant-bras qu’on lui tenait de façon prévenante.
« Attendez ici. On va venir vous chercher. »
« Au-revoir mademoiselle. » dit l’autre flic. »
Ils s’éloignent sans autre forme de procès.
« Attendez ! » commence Eléonore. Elle entend le
moteur du fourgon, dehors. Et elle comprend de moins en
moins. Qu’est-ce que cela signifie ? Doit-elle ressortir et
tenter sa chance dans cet endroit dont elle ignore tout. Et
25 LES FANTÔMES
puis elle n’a pas un sou sur elle. Pourquoi l’avoir conduite
ici, bon sang ? Les larmes montent toutes seules, tant elle
se sent fragile, démunie, abandonnée… Et puis soudain,
au fond du couloir une lumière s’allume. Eléonore
sursaute. Une dame entre deux âges, aux cheveux
vaguement blondasses et frisottés, portant des lunettes
cerclées de métal s’approche d’elle en souriant. Elle vient
de sortir d’un petit local vitré, logé au fond du couloir.
-« Pardon de ce retard. Mais j’ai été retenue. » Elle
tend une petite main blanche qu’Eléonore saisit
machinalement. « Vous voulez bien me suivre ? »




Un peu plus tard, les deux femmes sont installées
dans le réduit jouxtant le local, réduit pourvu d’une arrivée
d’eau, d’un lavabo en métal et d’un petit frigo. Une
minuscule fenêtre au verre dépoli, protégée de barreaux
métalliques, et ouvrant sur une cour interne cernée de
hauts murs noirâtres, leur dispense une lumière blafarde à
pleurer. L’hôtesse a préparé du thé et disposé du pain de
mie, de la margarine et de la confiture sur un plateau orné
de motifs à chier.
Compte tenu de l’heure, Eléonore aurait préféré
manger chaud et salé, mais il faut savoir saisir les
opportunités ; aussi, fait-elle un sort à une tartine de pain
beurré. Ses longs cheveux noirs lui pendent devant les
yeux. Elle les replace d’un geste élégant, presque sensuel,
auquel la petite femme ne reste pas insensible. Elle devine
une beauté certaine sous la crasse, la pâleur et l’anorexie.
Elle tend la main.
« Je m’appelle Colette. Je tiens lieu de secrétaire au
sein de l’association. »
Eléonore la regarde avec des yeux ronds.
26 Philippe Ortola

L’association ? Puis elle se renfrogne. C’est quoi ce plan ?
Une truc de désintoxication, genre Bruno Bettelheim, ou
pire, on te trafique, on te fait avaler des médicaments
sensés te remettre sur pied, et tu te retrouves à marner pour
une secte quelconque ou dans une écurie de putes, au
choix.
Eléonore est brusquement sur la défensive, et son
regard le trahit.
« Ne t’affole pas ! Personne ne t’a tendu de piège.
Simplement ton dossier a atterri ici, et le Commissaire a
souhaité te rencontrer. C’est tout. Tout ce que je te
demande, c’est de l’attendre en ma compagnie »
Colette consulte sa montre.
« Il ne devrait plus tarder, d’ailleurs. Voilà, tu
manges, tu te détends, si tu veux, je te fais un autre thé, un
café – quoiqu’un café… Tu me parais un peu tendue…-,
tu discutes avec le Commissaire. Et si après tu veux t’en
aller, je t’assure que personne ne te retiendra. Ça marche
comme ça ? »
Eléonore se décrispe à peine.
« Le Commissaire ? Vous voulez me faire croire
qu’on est dans un commissariat ici ? Vous me prenez pour
une demeurée ou quoi ? »
Colette rit franchement, découvrant des dents si
blanches et si régulières que cette perfection trahit le
dentier.
« Effectivement, nous ne nous trouvons pas dans un
Commissariat ! C’est d’un Commissaire à la retraite que je
te parle. Tu te rappelles, j’ai mentionné une Association à
l’instant. C’est lui qui la préside, voilà tout ! Et on
l’appelle Commissaire par habitude. Mais tout cela, il te le
dira lui-même. Il lui tarde de te rencontrer. Il a tant de
choses à te dire ! »
« Tu m’excuses une seconde »
ajoute-t-elle en entendant la sonnerie du téléphone.
27 LES FANTÔMES
Colette passe dans l’autre pièce. Eléonore se tortille
sur sa chaise. Elle craint le piège. Dans tous les foyers où
elle a séjourné peu ou prou, on lui a toujours apporté
quelque chose. Un service, un repas, on lui a lavé ses
vêtements, on lui a indiqué des centres de désintoxication,
Enfin bref, partout où elle a rencontré sur des
bénévoles, on a voulu l’aider sans jamais rien lui
demander en retour. Les propos de Colette laissaient
vaguement entendre qu’ici on pourrait avoir besoin d’elle.
L’accueil, si on peut parler d’accueil en l’occurrence, ne
ressemble en rien aux centres d’accueil habituels…
« Non, il n’est pas toujours pas revenu » dit la voix
de Colette, de l’autre côté du mur. « Et je n’ai pas de
nouvelles, ni de José, ni de Moustache. J’ai essayé des les
joindre sur leurs portables, mais à chaque fois je tombe sur
leur messagerie. Bien sûr, j’essaie encore. Je vous
rappelle ? … Ah ! Vous êtes ici dans une demi-heure…
OK… Oui, elle est là, oui je la fais patienter…A
bientôt…. »
Le silence s’installe. Dans la pénombre de la petite
pièce, Eléonore sent son appréhension augmenter. A côté,
Colette presse les touches du téléphone. Elle parle
rapidement.



21 décembre, à peu près treize heures trente cinq…

Denis vient d’acquérir son billet de train. Il lui reste
juste de quoi subsister quelques jours. Après quoi, il risque
de virer SDF s’il ne réagit pas très vite. Le train ne part
qu’en fin d’après-midi. Il lui reste à peu près quatre heures
à patienter. Mais il a décidé de ne pas bouger des alentours
de la gare. Si Loretta n’est pas en déplacement, sa boîte est
à moins d’une heure à pied. Mais entre eux, la distance ne
28 Philippe Ortola

s’exprime pas en kilomètres.
Denis sait que s’il s’éloigne d’ici, rien ne pourra
l’empêcher d’aller se faire massacrer une dernière fois.
Pourtant l’idée trottine dans sa tête. Et s’il lui montrait les
billets ? S’il lui prouvait qu’il était sérieux en affirmant
qu’il quitterait le pays ? Peut-être cela la toucherait-elle
enfin ! Peut-être le rattraperait-elle au dernier moment,
comme dans ces films à l’eau de rose, sur fond de
musiquette sirupeuse. Et puis l’inanité d’une telle
démarche lui apparaît. Loretta ne changera jamais d’avis.
Sans quoi il n’aurait jamais envisagé de se balancer par la
fenêtre… Il se l’est déjà dit, tout à l’heure dans le studio. Il
faut qu’il se le répète encore et encore, ad nauseam.
Quand elle a décidé quelque chose, elle demeure
inflexible, quoiqu’il advienne… Alors Denis empoigne la
valise constituant à ce jour la somme de ses biens. Il se
lève et va se chercher un café, dans cette gare encore
assoupie de ce début d’après-midi. Il jette un coup d’œil
par la verrière, juste pour voir un bref et pâle rayon de
soleil se frayer un accès difficile au travers de l’épaisse
nuée. Faut-il y voir un signe ? Il ramène son café et
regarde sa montre. 13H45. Ça va être long et difficile,
surtout avec ce désir qui le taraude de revoir au moins une
dernière fois son éphémère compagne.


Ce même jour, au même moment…


Déjà à la bourre, Le Commissaire est obligé de se
garer à plus de cent mètres du foyer, dans l’un des
parkings de la Cité que jonchent des carcasses de
bagnoles. Plus ça va, plus l’endroit évoque Beyrouth,
époque guerre civile moins le soleil. Les immeubles se
désagrègent tranquillement, mais aucune société n’a signé
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