Les Messagers de Gaïa 9 - Ermenaggon
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Français

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Les Messagers de Gaïa 9 - Ermenaggon

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Description

Sphère de Gaïa, an 3301 après Torance
Dominée en secret par les Spiraliens, l’humanité court à sa perte. Un génocide programmé à l’échelle mondiale est en marche. Pour le contrecarrer, les messagers de Gaïa de la première heure sont maintenant éveillés et prêts à agir. Entre les deux, s’entre-déchirent les populations inconscientes, obnubilées par leur survie et leur course effrénée pour acquérir encore plus de biens matériels.
Mais, heureusement, tout espoir n’est pas perdu. Torance et Shanandra aussi sont de retour. Guidés comme autrefois par Mérinock, le Mage errant, et aidés par Phramir, le redoutable éphron d’or, ils doivent maintenant vaincre les Spiraliens tout en permettant à chaque homme de retrouver sa lumière intérieure.
Car Ermenaggon, l’heure du grand nettoyage, est arrivé, et Gaïa s’apprête à déverser sa fureur sur les hommes…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 octobre 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782894359044
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


PREMIÈRE ÉPOQUE
TOME 1 : LA PIERRE DU DESTIN
TOME 2 : LES TABLETTES DE MITRINOS
TOME 3 : L’AUTEL DES SACRIFIÉS
TOME 4 : LES BRUMES DE SHANDARÉE

DEUXIÈME ÉPOQUE
TOME 5 : LA DERNIÈRE CRISTALOMANCIENNE
TOME 6 : LE TESTAMENT DES ROIS
TOME 7 : LE CHEVALIER DE CRISTAL

TROISIÈME ÉPOQUE
TOME 8 : LE RÈGNE DES SPIRALIENS
TOME 9 : ERMENAGGON
FREDRICK D’ANTERNY
Révision linguistique : Guy Permingeat
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Illustration de la couverture : Boris Stoilov
Illustration des cartes : William Hamiau
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts
du Canada et de la SODEC.

De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du
Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres –
Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction
d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la
microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-904-4 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-672-2 (version imprimée)

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2013
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2013

© Copyright 2013

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca

Note de l’éditeur : Un index de tous les personnages ainsi qu’un tableau indiquant le
cheminement de leurs âmes au fil des siècles se trouvent à la fin de ce volume.

Cryptorum

« Ouvrons les yeux. Le monde n’est pas seulement ce que nous en voyons. Il n’est pas
non plus ce que l’on veut nous faire croire. Il est plus vaste, comme nous-mêmes. La
lumière ne réside pas seulement dans le soleil. Elle est en nous et partout. Le
reconnaître, c’est redécouvrir notre pouvoir créateur. La vie est comme nous la rêvons
ou comme nous craignons qu’elle ne devienne. Le temps est arrivé de trouver le
Monde en nous, et non plus de le chercher au-dehors comme des aveugles. Gaïa
change. Si nous voulons la suivre dans les sphères de lumière, nous devons changer
aussi. Sans cela, elle se défera de nous comme un homme se défait de ses vieux
vêtements. »

Discours du Prince messager Torance devant les foules effrayées, dans les ruines
sacrées d’Orma-Doria.
SPHÈRE DE GAÏARÉSUMÉ DES TOMES PRÉCÉDENTS

orance et Shanandra sont venus autrefois apporter aux peuples de la grande
sphère de Gaïa les Préceptes de vie. Hélas, cette philosophie de lumière a étéT récupérée par les prêtres et transformée en une religion d’État destinée à
contrôler les masses.
Des empires ont été érigés sur cette nouvelle foi. Après cinq cents ans de guerres
et de luttes incessantes, agacé par la prétention des monarques et la bêtise des
hommes, Mérinock, le Mage errant, a réintroduit ses fidèles messagers dans le monde
physique.
Torance et Shanandra œuvrèrent sous les identités respectives d’Abralh et de
Solena. Ceux-ci furent chargés de sauver ce qui restait des véritables enseignements.
Ensemble, ils tentèrent de faire entendre raison aux rois et aux pontifes du
Torancisme. Mais l’Âge d’or qu’ils ont instauré, vite renversé par l’humanité cupide
manipulée par un groupe de mystiques appelés les Spiraliens, retombe rapidement
dans l’obscurantisme. Au point que l’existence même d’Abralh, de Solena, des
Fervents, du Grand Œuvre et de la noble quête d’Évernia sombre dans l’oubli et
devient, au fil des siècles, un simple mythe.
eÀ l’aube du XXIV siècle après Torance, leur souvenir, présent dans la mémoire
collective de l’humanité, ressurgit sous la forme de romans populaires et de films à
grands budgets. Traqués par l’armée secrète des Spiraliens, les messagers, mais
également le Prince messager Torance lui-même, préparent la grande offensive
destinée à contrer l’instauration d’une suprématie mondiale nouvelle hautement
militarisée, informatisée et biotechnologique.
Iloë Mildon, la fille d’une des richissimes familles de Spiraliens, se rend compte du
danger et rompt avec les siens. Pourchassée, mais également conseillée dans ses
rêves par Mérinock, elle rejoint le camp des messagers.
Ayant pris conscience de son ancienne identité, elle redevient Shanandra et
retrouve le Prince messager Torance. Tous deux sont maintenant prêts à affronter la
tempête des mondes et des âmes appelée Ermenaggon…P R O L O G U E

Bloc Central de Médo, monastère de Gaumanche, an 2301 après Torance.

uspendu entre ciel et terre, le monastère de Gaumanche était la principale
destination touristique de la région. Depuis des siècles, l’endroit abritait uneS petite confrérie de moines farouchement indépendants ainsi qu’une des
fresques les plus célèbres au monde. La fin de l’après-midi annonçait l’interruption des
visites. Un à un, les groupes de touristes regagnaient la terrasse où les attendaient les
lignes de téléférique.
Les cabines en acier regagnaient la terre ferme et la petite ville de Gaumanchaya,
ses immeubles, ses hôtels et ses casinos. La descente durait une vingtaine de
minutes. Le temps, pour chacun, de bien profiter des magnifiques paysages : pics
dénudés, abîmes effrayants et désert infernal de rochers coupants barrés au sud par
les majestueuses montagnes enneigées d’Évernia.
Les moines accueillaient toujours cette heure avec soulagement. Enfin, ils
redevenaient les propriétaires de leur minuscule cité juchée au sommet d’une
éminence rocheuse culminant à plus de cinq cents mètres du sol. Enfin, le silence
revenait dans les petites cours, le long des sentiers, dans les jardins et les potagers.
Avec le départ des hordes d’étrangers, l’air lui-même redevenait plus léger et
respirable. Les miasmes issus de leurs sombres pensées seraient promptement
dissipés par les prières et les méditations des moines. Dire qu’en plus de leur travail
quotidien, ces derniers devaient aussi nettoyer leur espace vital! Tout cela parce que la
salle servant autrefois de réfectoire aux frères contenait la fresque dite de
l’Ermenaggon, une murale peinte par un fresquier génial autant que mystérieux : un
eartiste itinérant du nom de Noemus Patrogle ayant vécu au VI siècle.
Chaque année, près de quatre millions de visiteurs envahissaient le rocher et
arpentaient les salles, les corridors, les cellules, les chemins de ronde et les jardins. Le
supérieur de la congrégation avait bien prévenu les moines. L’argent manquait. Et
Gaumanche possédait un trop fort potentiel d’intérêt touristique, culturel, mystique et
scientifique pour demeurer éternellement en retrait du monde.
Après le départ du dernier funiculaire, les moines procédèrent selon leur habitude
à un ultime recomptage pour arriver à cette bienheureuse conclusion : il ne restait plus
qu’eux sur le rocher et dans cette énergie de paix et de joie sereine qu’ils tissaient
patiemment jour après jour depuis des siècles; ce maillage de pensées lumineusesdont les millions de touristes venaient se repaître sans toujours le savoir ou le ressentir
consciemment.
Ce soir-là, pourtant, les moines oublièrent deux individus cachés derrière un
groupe de statues…
Le premier était de race noire. L’autre avait le teint clair d’un homme du nord et
arborait des joues rouges et des yeux bleu vif. Ils attendirent que les frères moines se
retirent dans la vaste salle de méditation, puis ils s’engouffrèrent dans les pièces du
musée proprement dit.
Nul ne put savoir, par la suite, comment ils désactivèrent les systèmes de sécurité
ultra-perfectionnés. Aucune des images captées par les caméras ne les montra à
l’œuvre.
Parvenus dans l’ancien réfectoire, les inconnus installèrent deux petits modules de
plastique noir devant la fresque murale. S’ils ne prirent pas la peine de la contempler,
c’est qu’ils la connaissaient déjà pour l’avoir vue et étudiée depuis des années, et
même davantage.
Les flux d’ions invisibles produits par les modules créèrent une sorte de voûte
d’énergie pure qui engloba dans son halo à la fois les deux hommes et l’œuvre d’art.
L’Ermenaggon était une fresque comme nul n’en avait jamais peint. Sans sujet,
sans repère précis, sans forme réellement distincte, elle était constituée de lignes, de
taches, de formes et de silhouettes aussi indistinctes que floues. Ce style bien
particulier pour l’époque – elle datait des années 580 après Torance – avait donné
naissance à plusieurs écoles de peinture pour lesquelles cette fresque était en quelque
sorte l’œuvre fondatrice.
Au long des siècles, des centaines d’artistes devenus célèbres, mais aussi des
Premius, des Grands légides, des rois, des empereurs, des chevaliers – et plus
récemment des présidents et des premiers ministres de tous les pays, issus de toutes
les cultures – étaient venus la contempler. Des savants s’illustrant dans tous les
domaines, de la physique à la biologie, avaient tenté de la sonder, de la comprendre
ou de l’intellectualiser. Des millions de novices espérant trouver l’illumination avaient
espéré, eux, la saisir avec le cœur.
En vain.
Ou plutôt, chacun avait tiré ses propres conclusions. Ce qui s’était traduit, au fil
des ans, par un nombre incalculable de livres, de traités, d’essais et même de
reportages et de documentaires sur cette fresque annonciatrice de grands malheurs,
pour la plupart, et qui demeurait aujourd’hui encore une énigme.
Les deux hommes s’installèrent en position de méditation. Pour appréhender la
fresque, c’était l’approche qu’ils avaient choisie.
En vérité, l’un des deux se sentait particulièrement en phase avec l’Ermenaggon.
Comme s’il la connaissait plus intimement que tous les pseudo-chercheurs qui
passaient la moitié de leur vie à l’étudier.
Les yeux clos, aussi recueilli que les moines séculiers qui vivaient à Gaumanche,
l’homme de race noire entra en communication avec la fresque.Peu à peu les formes, les lignes et les flammèches ocre et jaune orange se mirent
à bouger. Il reçut ce mouvement comme une révélation. Ses traits se tendirent, son
souffle s’accéléra, son cœur battit plus vite.
Pendant ce temps, son complice réglait l’intensité des modules et préparait la
caméra cérébroscopique qu’il entendait utiliser pour, véritablement – et sans doute
pour la première fois dans l’époque moderne – capter l’essence de la fresque dans
toutes ses nuances et ses niveaux vibratoires.
L’homme noir vit des symboles se détacher de la paroi, puis se mettre à danser. Il
entendit des mots prononcés dans une langue âpre, ancienne, morte depuis des
siècles : « Ank, Evran, Strados, Iner… »
Il ouvrait l’intégralité de son âme pour recevoir la suite de la séquence codée
quand son complice le prévint d’un danger.
— On vient!
Le silence monacal du rocher fut brutalement troublé par des appels brefs, des cris
et des coups de feu…
Des mercenaires, debout sur les patins d’un hélicoptère de combat, se laissèrent
glisser comme des araignées le long de filins en acier.
Au sol, l’homme aux yeux bleus retint un juron.
— Heureusement, souffla-t-il, j’ai presque terminé.
Il débrancha ses appareils. Aussitôt, la bulle d’énergie s’effondra sur elle-même.
L’homme de race noire se releva, lutta contre un étourdissement, pesta :
— Je n’ai pas tout capté!
L’autre avisa les ouvertures en forme d’ogive au-dessus de leur tête. À l’aide d’un
câble rétractable fixé autour de son poignet droit, il se hissa sur les premières poutres,
tendit la main vers son complice.
Les portes du musée volèrent en éclat. L’explosion fit trembler les murs, pourtant
aussi épais que ceux d’une forteresse. Quand le début d’incendie fut maîtrisé, un
homme de haute taille entra. Ses traits étaient dissimulés sous une ample capuche et
un masque de lin noir.
Sans un regard pour la célèbre fresque, il fixa les poutres et braqua son fusil
mitrailleur équipé d’une lunette infrarouge.
— Là! s’écria-t-il.
S’ensuivit une canonnade en règle.
Les deux fugitifs se hissèrent sur le toit. Autour d’eux, les tuiles volaient en éclat.
Ils coururent à l’aveuglette, gagnèrent une tourelle, à l’extrémité du bâtiment.
— Ils se moquent de nous prendre vivants, haleta l’homme noir.
L’autre lança ses appareils dans le vide et ne garda sur lui qu’une mince clé
informatique en plastique rouge.— Il faut savoir voyager léger, dit-il.
— Tu es fou.
— Je sais.
Il s’approcha du bord, tira de la poche ventrale de sa combinaison une poignée de
poudre étincelante.
Les mercenaires se rapprochaient. L’hélicoptère braquait ses projecteurs. Des
plaintes montaient des bâtiments; les frères moines étaient violemment tirés de leurs
prières.
L’homme masqué se jucha sur le toit. Il sautait d’une tuile à l’autre quand les
fugitifs se jetèrent brusquement dans le vide. Leur chute fut accompagnée par le
crépitement de centaines de balles. Leur écho se répercuta longtemps entre les gorges
et les pics environnants.
Un mercenaire gloussa méchamment. À son avis, les cadavres des fugitifs
nourriraient les corbeaux et les aigles. Son chef le saisit par le cou et lui brisa les
vertèbres. Étonné, un autre recueillit dans sa main quelques fines particules de
lumière.
Le chef des mercenaires se renfrogna. Puis il redescendit dans la salle de
l’Ermenaggon et s’agenouilla devant la fresque. L’œuvre était protégée par une mince
vitre blindée, sans teint, réputée impénétrable.
Mulgor était bien embêté. Qu’est-ce que les deux messagers étaient venus
chercher?
L’abbé fut traîné devant lui. L’homme était chauve, blême, et il tremblait de tous
ses membres.
Mulgor se pencha sur lui.
— Vous avez été victime d’un attentat terroriste, déclara-t-il. Ceux qui ont fait le
coup sont membres de la cellule secrète appelée les Scorp’s Noirs. Ce sont eux qui ont
dévasté votre monastère et répandu la désolation et la stupeur dans le monde.
L’abbé écarquillait les yeux sans comprendre.
Alors, Mulgor adressa un signe à un complice. Celui-ci lui tendit un canon portatif.
Mulgor le chargea par la gueule, le cala sur son épaule, puis visa la fresque.
— Non! supplia l’abbé, épouvanté.
Le projectile traversa la vitre. L’explosion détruisit l’œuvre millénaire. Son souffle
les frappa de plein fouet. Mais Mulgor riait à gorge déployée.
Son problème, pourtant, n’était pas résolu pour autant. Les fugitifs lui avaient une
fois de plus échappé.
Il regagna la terrasse et ordonna d’un ton bref :
— Détruisez tout. Tuez tout le monde. N’épargnez que l’abbé.Première partie
Opération vague d’enferL’HOMME PRESSÉ
a nuit était tombée. Le véhicule utilitaire sport progressait difficilement le long
de la route sinueuse bordée de ravins. Il venait de dépasser le dernier village etL pénétrait maintenant dans la montagne proprement dite – soit trois cents
kilomètres de nature sauvage, de cols enneigés, de virages en lacets. À bord se
trouvaient un couple et deux enfants en bas âge.
Un crachin mêlé de glace collait au pare-brise. La nuque raidie à force de conduire
en de si périlleuses conditions, le conducteur avait les nerfs à fleur de peau.
Sa femme le considérait avec effroi.
— Je ne comprends pas, lâcha-t-elle dans un souffle.
— Il le fallait. Crois-moi.
Quand son mari prenait ce ton presque éteint, c’est qu’il était stressé et même
terrorisé. Le voir dans cet état ne pouvait qu’insécuriser davantage la jeune mère.
Ils avaient bouclé leurs valises en une heure à peine après que le mari, un
médecin spécialisé en virologie, soit rentré à la maison en coup de vent. D’après lui, il
fallait tout abandonner derrière eux et partir au plus vite. Sa femme était allée chercher
les enfants à la garderie. Ils avaient empilé leurs effets personnels ainsi que des
couvertures dans le coffre de leur fourgonnette familiale.
La femme observait toujours son mari à la dérobée. Que s’était-il passé de si
effrayant au laboratoire?
— Où allons-nous?
— Dans un petit village près d’Ormédonia.
— Mais c’est de l’autre côté des montagnes!
La femme n’en revenait pas. Leur faire traverser en pleine nuit les dangereux cols
d’Évernia. Mais pour fuir quoi?
— Cela concerne ton travail, n’est-ce pas?
Il secoua la tête. Il ne pouvait rien révéler sous peine de mettre leurs vies en
danger.
Sa femme se tourna vers les enfants – une fillette et un bébé d’à peine quelques
mois – et les rassura. Tout allait bien. Ils étaient partis faire une randonnée surprise,
c’est tout.
Alors que son mari commençait à se détendre, les phares d’un véhicule venant parl’arrière les éblouirent. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’un poids lourd. Des
centaines de camions de transport de marchandises traversaient en effet chaque nuit
les montagnes. L’ordinateur de bord afficha cependant le profil du véhicule par trop
insistant : une grosse berline noire.
— Laisse-les nous dépasser, supplia la femme. La route est assez dangereuse
comme ça.
Son mari était blême.
— Ils ne veulent pas nous dépasser…
Quelques secondes plus tard, le pare-chocs de la berline les heurta avec violence.
Le choc les projeta sur la voie de gauche. Un virage s’amorçait en contrebas. Le
virologue lutta pour garder son véhicule dans les ornières de sécurité. Un second choc
sur son aile arrière gauche froissa sa carrosserie et les projeta contre la rambarde
métallique.
— Accrochez-vous!
Le VUS défonça le parapet de ciment et plongea dans le ravin. En un hurlement, la
vie de la femme passa en accéléré devant ses yeux. Son cœur remonta dans sa
gorge.
Mais, contre toute attente, leur véhicule ne s’écrasa pas. Une force inconnue le
maintenait en plein ciel. Il fut doucement ramené dans l’axe de la route où il se posa
sans encombre.
— Tout va bien, les enfants? demanda l’homme.
Il dévisagea sa femme, aussi ahurie que lui. Puis il ouvrit sa portière et fit quelques
pas à l’extérieur. L’air était vif. Le vent ébouriffait la cime des grands arbres. Des
phares les aveuglèrent. La berline avait fait demi-tour. Trois hommes en descendirent,
armés de lourds fusils mitrailleurs.
— Tous dans la voiture! s’écria le virologue en se jetant sur ses enfants pour les
couvrir de son corps.
L’air s’emplit du crépitement des balles. Les mercenaires vidèrent leurs chargeurs
tout en demeurant eux-mêmes frappés de stupeur.
Car aucun de leurs projectiles n’atteignit leur cible!
Les balles avaient été détournées par une énergie mystérieuse. Ils rechargèrent,
avancèrent de quatre pas. À l’intérieur du véhicule, c’était la panique totale. Les
hommes visèrent de nouveau…
Deux d’entre eux furent brusquement happés dans les airs par une créature de
cauchemar. Le troisième leva les yeux et fut décapité net par une mâchoire de saurien
gigantesque.
Le virologue osa à son tour contempler le monstre qui se tenait en vol stationnaire
à une dizaine de mètres au-dessus de son véhicule. L’éphron d’or rejeta les cadavres
démembrés des tueurs. La femme osa sortir et braqua, toute tremblante, une torche
électrique sur le monstre ailé.
Sa gueule de crocodile, ses écailles resplendissantes, ses pattes de lion
semblaient tout droit sorties de ces anciens mythes destinés à effrayer les enfants.L’effroi vira à la stupeur, car une silhouette se laissait glisser des flancs de la créature
et tombait vers eux au ralenti.
Un jeune homme atterrit devant eux. Il avait de longs cheveux noirs et des yeux de
braise. Vêtu d’un pantalon et d’une veste en cuir sombre, il les salua.
— Elromir Fitch, de Véronia? demanda-t-il.
Le virologue acquiesça. Ce jeune homme d’environ dix-huit ans ne lui était pas
inconnu. En vérité, il l’avait déjà vu à maintes reprises… dans ses rêves!
Frappé d’effroi, il tomba à genoux. Sa femme, une Torancienne convaincue, l’imita.
— Prince messager…! murmurèrent-ils.
Torance les releva et les rassura. Ils figuraient sur la liste des personnes
indésirables recherchées par les Spiraliens, mais ils n’avaient plus besoin de
s’alarmer. Dorénavant, ils seraient protégés.
Le prince remit au virologue un petit sachet de poudre de vélocité. Il savait que
l’homme avait assez de cœur et d’esprit pour s’en servir si le besoin s’en faisait de
nouveau sentir.
L’éphron d’or souleva la berline des mercenaires dans ses griffes avant de la
rejeter dans le ravin.
Torance posa sa main sur l’épaule du virologue.
— Continuez votre œuvre sans crainte pour vous ou pour les membres de votre
famille. Nous comptons sur vous comme vous pouvez maintenant compter sur la
protection d’Évernia.
La femme n’en revenait pas. Ce jeune homme était-il réellement celui qu’elle priait
depuis son enfance?
Torance s’enveloppa le corps de ses serpents invisibles et regagna le ciel. Lui et la
créature qu’il chevauchait disparurent dans les bourrasques et la froidure de l’hiver.
Danish Browil était un habitué des phénomènes paranormaux. Mieux encore, il
était lui-même considéré comme un des meilleurs spécialistes contemporains. Écrivain
multimillionnaire de la célèbre trilogie du Cycle des quêtes d’Évernia, récemment
transposée à l’écran sous forme de films à grand budget, il était également l’auteur de
nombreux essais historiques à saveur ésotérique.
Les périples nocturnes de l’âme ne l’énervaient pas. Il avait depuis l’enfance la
faculté de sortir de son corps et de voyager dans ce qu’il appelait le substrat Gaïal; un
plan vibratoire distinct de celui du monde tridimensionnel. Autrement dit, l’univers des
énergies subtiles.
Après s’être couché, il s’était laissé guider par le mystérieux rayon d’or qui lui
servait de fil d’Ariane dans le substrat. Il éprouva une brève sensation de flottement,
puis se retrouva dans une vaste salle à l’aspect médiéval, assis autour d’une
impressionnante table ronde en cristal. Un symbole qu’il connaissait bien était incrustéen relief sur le dessus de cette table. Il sourit, car il s’agissait du symbole du
cyclamèdre : l’œil de Gaïa (ou celui de Gaïos si l’on se référait à l’interprétation
traditionnelle du Torancisme), le labyrinthe figurant l’errance des âmes et le serpent
ouroboros qui mangeait sa queue, représentation de l’infini.
D’autres Êtres se trouvaient également attablés. Il en connaissait certains, comme
son ami et complice de longue date, Isandore Ben Abel, le très célèbre artiste et
écologiste controversé de race noire. D’autres, par contre, lui étaient inconnus. Toutes
les personnes réunies à cette table étaient en effet des messagers éveillés à part
entière, convoqués pendant leurs rêves par nul autre que le Prince messager Torance.
Le prince se tenait d’ailleurs au milieu d’eux, et il était accompagné par la
messagère Shanandra enfin revenue, comme aimait le dire Browil, de ses ténèbres et
noirceurs personnelles.
Quel était l’ordre du jour?
Il compta les participants et parvint à douze, nombre qui ne le surprit guère, car il
était de surcroît un éminent numérologue.
Isandore lui adressa un petit signe de tête. Il était temps de faire leur rapport. Ben
Abel se leva et posa sa paume gauche sur la plaque de cristal. Les autres agirent de
même. Une vibration sourde monta du sol. Des images tridimensionnelles prirent forme
devant leurs yeux.
Chacun des messagers présents put absorber l’essence de ce que Browil et
Isandore avaient récemment vécu au monastère de Gaumanche. Ils avaient pu
sauvegarder dans le substrat Gaïal la fresque de l’Ermenaggon avant qu’elle ne soit
irrémédiablement détruite par les Spiraliens. Et ils avaient tenté, une fois encore, de la
décoder.
Browil « parla » à son tour. Chacun put voir comment il avait pu retrouver et
acheter le fameux Codex Cortiga, ce carnet composé d’un code secret qu’Isandore
Ben Abel avait lui-même rédigé au cours d’une ancienne vie, sous la dictée de
plusieurs Vénérables, dont Mérinock en personne.
Ce Codex n’avait cessé de fasciner les rois et les Premius au long des âges.
Certains prétendaient avec raison qu’il contenait des prédictions concernant le temps
d’Ermenaggon.
— Je n’ai hélas pas encore pu reconquérir la totalité de ma lumière intérieure, fit
Isandore en baissant les yeux.
Tous comprirent que leur ami ne s’était en fait pas encore pleinement reconnecté
avec son Âme supérieure. Lorsque cela serait accompli, Isandore pourrait facilement
retrouver le souvenir de tous les codes, ainsi que la signification précise de chacune
des anciennes prédictions.
Pour Torance, le décryptage de la fresque, comme celui du Codex, n’était plus une
priorité. Ce qu’il appelait la guerre finale avait déjà commencé. Si signe il devait y avoir,
celui-ci venait d’arriver. Shanandra avait bel et bien réintégré le groupe des messagers
éveillés. Le fait de retrouver son âme sœur était pour le prince le signe le plus évident
du commencement de la fin des temps.Le groupe était composé de plusieurs autres messagers connus. Radah, Vriss et
Chavra Homack, entre autres, tous trois soupçonnés d’être les cerveaux de ce
mouvement dit terroriste, les Scorp’s Noirs, tant décriés de par le monde par les
médias de masse au service des Spiraliens.
La conversation dériva sur ces sauvetages de messagers qui s’opéraient un peu
partout à l’échelle de la planète. Nombre d’entre eux étaient pourchassés par des
mercenaires à la solde du Spiralien Mulgor.
— Sa mission est d’éliminer le plus de messagers éveillés ou en passe de le
devenir, annonça Torance. La nôtre est de les protéger.
Le scientifique Drevish Plavelh était également présent. Il aborda un autre sujet de
discussion, à son avis plus d’actualité et encore plus essentiel à leur cause.
— L’opération Vague d’enfer a débuté, déclara-t-il.
Plavelh regrettait d’avoir à son insu participé aux plans morphiques des Spiraliens.
Torance le rassura d’emblée. Si l’on en croyait Mérinock, malgré les apparences
souvent trompeuses, tout était toujours pour le mieux.
— On parle d’une bactérie potentiellement dévastatrice, indiqua Radah.
— Un virus, corrigea Plavelh. Un virus recréé de toutes pièces dans les
laboratoires de la famille Mildon pour servir un but précis.
— Nous connaissons l’existence de cette opération, approuva Torance. Ce sera la
première grande offensive visible des Spiraliens. Mérinock suit ces préparatifs. Nous
ne sommes et ne serons pas seuls.
La réunion tirait à sa fin. Chacun se maintenait en ce lieu de hautes vibrations au
moyen de ses propres forces, et la fatigue se lisait sur plusieurs visages – notamment
sur celui de la messagère Shanandra que tous contemplaient à la fois avec respect et
curiosité.
Torance leva une main. Le voir de nouveau semblable à lui-même était un réel
bonheur pour les Messagers. Leurs efforts pour l’accomplissement du Grand Œuvre au
long des deux derniers millénaires avaient été souvent tenus secrets. Ils avaient,
chacun, vécu de nombreuses existences dans l’ombre, subissant la persécution des
rois et des religieux de chaque époque. Mais tous ces efforts trouvaient aujourd’hui
leur récompense. Ermenaggon frappait à la porte de chaque être vivant sur la planète.
C’était un grand moment, effrayant certes, mais cependant beau et grandiose.
Torance donna le signal de la fin de la conférence onirique. Chacun se laissa alors
tiré en arrière par ce corps physique qui le rappelait à lui. Ce qui les différenciait des
nombreux autres êtres humains – qui pourraient, en se réveillant, avoir vaguement
conscience de revenir du monde des rêves avec des bribes de conversation – c’était
qu’eux se souviendraient parfaitement de chaque détail, de chaque parole.
Shanandra prit la main de Torance. Elle était épuisée. Il lui sourit. La salle, les
poutres, les dalles de pierre, les drapeaux et les symboles médiévaux, la table même
de cristal devinrent pluie d’étoiles, bulles de savon et nuée d’ailes de papillons.PETIT-DÉJEUNER À NIVÈNE
hanandra demeura quelques secondes immobile pour bien profiter de ce
bonheur, tout nouveau pour elle, de se réveiller auprès de Torance. ElleS suspendit sa pensée… nouveau? N’avait-elle pas déjà vécu cette situation
des siècles plus tôt, quand le monde était encore jeune et que les gens savaient ce
qu’était vivre?
Depuis qu’elle avait retrouvé son corps originel, Torance et elle étaient apparus
dans tellement d’endroits et avaient vu tant de visages que la jeune femme avait du
mal à prendre la mesure de cette chambre blanche et parfumée dans laquelle ils se
trouvaient ce matin.
La main de Torance reposait sur son ventre nu. Le prince se dressa sur un coude
et l’embrassa.
— Bien voyagé?
Il souriait. Dieu que ce sourire était bon!
— Était-ce un rêve ou bien une réunion formelle?
— Un peu des deux.
Shanandra avait aussi de la difficulté à départager les souvenirs de sa vie passée
de ceux de sa dernière incarnation sous l’identité d’Iloë Mildon. Les deux êtres, leurs
intellects et champs de compétences se confondaient, se superposaient, se
télescopaient parfois, ce qui lui causait d’affreuses migraines.
— Ne t’en fais pas, la rassura le prince en se levant, ces désagréments passeront
vite.
Shanandra sentait la douceur des draps sous ses doigts. La chambre était propre
et meublée avec goût. Un papier peint fleuri sur les murs, des commodes en bois
scintillantes, une odeur de cire fraîche, des tapis aux motifs frappés d’armoiries
médiévales, des rideaux qui voletaient sous le vent léger et, dehors, le brouhaha ténu
d’une foule de gens matinaux.
Elle frissonna et dit :
— Cette pièce ressemble à une chambre d’hôtel.
— Mais c’est une chambre d’hôtel!
Torance se dirigea vers la salle de bains.
Shanandra se souvint de leurs voyages sur l’encolure de Phramir, leurs escales endivers endroits de la planète, ces réunions qu’ils avaient avec des messagers
disséminés sur tous les continents. Une expression perplexe sur le visage, elle tendit
la main vers une chemise de nuit en satin blanc transparent. Le prince la rejoignit, frais
lavé et rasé, peigné et habillé. Une envie familière la força à se lever et à se rendre à
son tour aux toilettes.
Voilà bien une chose, se dit-elle, qui n’a pas changé!
Elle s’étonna tout de même :
— D’où viennent tous ces produits, savons et nécessaire de toilette?
En ressortant, elle laissa échapper un cri de stupeur. Une silhouette informe et
floue entrait dans la chambre, y faisait quelques pas, entrait dans la salle de bains,
regardait à droite, puis à gauche et finalement ressortait.
Torance s’étirait sur la terrasse. Il rentra et trouva Shanandra en état de choc.
— On dirait que tu as vu un fantôme, plaisanta-t-il.
La jeune femme avait posé une main sur sa gorge, son souffle était court.
Le prince écouta son étrange histoire et approuva.
— C’est précisément ce que tu viens de voir.
— Un fantôme?
Il hocha la tête.
— C’est plutôt le contraire.
Il s’assit à côté d’elle et lui prit les mains.
— Écoute, nous occupons l’espace subtil d’une chambre vide qui existe réellement
dans un hôtel de Nivène. Le rythme vibratoire de nos corps physiques a été élevé. Je
l’ai élevé.
Il se releva, marcha en rond dans la pièce.
— Rien de ce que l’on croit réel et solide ne l’est, en réalité. Les objets qui nous
entourent ne sont que des amas d’atomes qui vibrent ensemble sur une même
fréquence. Si notre main vibre également à la même fréquence, nous aurons
l’impression de toucher quelque chose de solide et nous nous exclamerons : « Ceci est
réel, tangible! » Élève maintenant la fréquence vibratoire de ta main et elle passera
sans problème au travers de cette table, de ce lit, de ce mur.
Shanandra restait muette de stupeur.
— Pourtant, balbutia-t-elle, nous avons dormi sur un lit « solide ». Ces draps ont
recouvert nos corps. (Elle tâta le tissu de sa chemise de nuit.) Et ce vêtement est réel!
Torance se retenait de rire. Il avait le visage d’un adolescent qui se fait une joie de
tout expliquer à celle qu’il aime. Sentant par contre qu’il allait devoir lui parler d’un sujet
un peu plus complexe, il inspira profondément.
— Les savants du monde d’aujourd’hui ont découvert bien des lois de la physique.
La gravité qui nous maintient au sol, les lois régissant la vitesse, le passage du temps,
l’atome et le monde de l’infiniment petit.
Il allait et venait dans la chambre, ce qui aggravait le mal de tête de la jeune
femme.
— Il est une chose sur laquelle ils n’ont pas encore mis le doigt. Il se trouve que levide qu’ils croient voir partout entre les atomes n’existe tout simplement pas.
La jeune femme répéta comme un robot :
— Le vide n’existe pas.
Torance reprit :
— Entre les planètes, vois-tu, entre les étoiles et les galaxies, il n’y a pas de vide.
L’univers au complet tient en fait dans une toile gigantesque. Chaque tradition lui
donne un nom différent. Nous l’appelons simplement le maillage céleste.
— Maillage?
Shanandra n’était pas certaine de le suivre. Elle avait au contraire envie de quitter
cette chambre ou bien son double, elle ne savait plus.
— Dire que je te croyais simplement prof d’histoire, railla-t-elle en se levant. En
clair, nous occupons cet endroit illégalement et la silhouette de tout à l’heure est une
femme de ménage.
— Rassure-toi, elle ne nous a pas vus. Si elle est sensitive, elle aura simplement
perçu une présence.
Il posa ses lèvres sur les siennes, puis proposa gaiement :
— Je t’invite à déjeuner?
Nivène était construite sur un vaste plateau entouré des hautes montagnes
enneigées d’Évernia. Depuis toujours un carrefour entre les peuples, elle était cité
marchande et fière de l’être. Aujourd’hui, Nivène comptait plus de deux cent mille
habitants, Goréens de cœur, mais venus en vérité de tous les coins du grand bloc
continental de Médo, et même d’ailleurs.
Comme toutes les villes historiques, Nivène possédait une longue histoire faite de
conquêtes, de drames, de batailles et d’épidémies. Elle était autrefois assujettie aux
Confréries montagnardes et guerrières dont Shanandra était une des princesses. Les
siècles passants, elle était devenue une Cité-État farouchement indépendante
gouvernée par des patriarches-marchands élus, secondés par une assemblée de
notables.
Résolument moderne, la ville possédait à présent ses rames de métro, son
aéroport et deux gares qui la reliaient par trains à grande vitesse aux autres
métropoles du continent. L’esprit de ses habitants gardait cependant l’empreinte
ancestrale de leur ascendance montagnarde : une âme farouche et calculatrice portée
autant sur le service – Nivène était fondamentalement une cité touristique – que sur le
négoce. Depuis deux siècles et demi, elle était également devenue un important centre
de prêts et de haute finance.
Torance et Shanandra prirent le bus jusqu’à la vieille ville. Quelques murs
d’enceinte subsistaient çà et là : ils étaient essentiellement d’intérêts touristiques et
historiques. Les maisons n’y étaient plus depuis longtemps faites de briques et detorchis, mais d’une bonne pierre, réputée inusable, extraite des montagnes. Les
carrières nivénoises l’exportaient encore aujourd’hui dans le monde entier.
L’été revenait. Nivène étant érigée en altitude, la température y était rarement
caniculaire. Une fraîcheur salutaire descendue des sommets tempérait les journées.
Les vents presque constants étaient cependant tièdes et caressants, alors qu’ils
griffaient le visage durant la saison hivernale.
Le prince et sa compagne déambulèrent bras dessus bras dessous dans les
petites rues où se dressaient autrefois les étals du célèbre marché de Nivène.
— Imagine, fit Torance, la première fois que nous sommes venus ici, c’était il y a
plus de deux mille trois cents ans!
Il sourit.
— Nous venions à Nivène pour y trouver le moyen de m’enlever la pierre du destin
que Mérinock m’avait incrusté dans la poitrine.
Ses souvenirs affluaient.
— Tu te rappelles les odeurs de viande d’évrok grillé? Les pythies du temple qui
disaient vouloir lire notre avenir. Et les évroks eux-mêmes?
Il s’arrêta devant une bouquinerie. Pressés de se rendre à leur travail, les passants
le bousculaient sans vergogne. Le prince inspirait à pleins poumons.
— Un évrok avait échappé au contrôle de son waari et détruisait tout sur son
passage. Un de nos compagnons avait marché dans une de ses déjections. Ou bien
était-ce moi? Cette partie est assez floue. Nous nous sommes ensuite arrêtés devant
une vendeuse de colifichets. Je me rappelle avoir pensé qu’un de ses colliers aurait
bien fait ton bonheur.
Ils atteignirent une place encadrée de vieux bâtiments aux façades noircies. Des
pigeons voletaient en essaim turbulent et se posaient sur la tête des statues, sur les
gargouilles de pierre.
— Et ici… Oui, c’était bien ici! s’élevait le temple avec l’énorme tête de…
— … la Dame de Nivène, termina Shanandra.
— Cette tête était impressionnante. On racontait qu’il s’agissait de celle de la
déesse Gaïa en personne. Nous nous sommes introduits dans le temple, nous avons
trouvé la salle…
Shanandra avait les larmes aux yeux. Elle posa une main sur la poitrine du prince.
— J’ai arraché la pierre…
Torance sortit un objet de sa poche.
— Cette pierre-ci.
— Et en face, là!
Ils contemplèrent avec un pincement au cœur l’ancienne église du Torancisme
transformée depuis en unités d’appartements de luxe.
— Des vestiges de la salle dite « du Morphoss » existent toujours, je le sais, fit
Torance.
Il ajouta, plus guilleret :
— Il y a un petit café sous les arcades. Viens!Un serveur les installa dans la salle à manger, car la terrasse, bien qu’ombragée
par les toits alentour, était déjà noire de monde. Des odeurs de sauces et de viandes
mêlées de sucre les enveloppèrent. Ils consultèrent le menu.
— Une question, dit Shanandra. Comment comptes-tu régler l’addition?
Ni l’un ni l’autre n’avait de puce incrustée dans la chair. Torance sourit.
— Comme pour le bus.
— En claquant des doigts?
— Non, en faisant de l’œil à la machine.
Shanandra se choisit des Stadles, sorte de crêpes farcies aux légumes, le tout
braisé à la bière – un plat traditionnel qui ne datait en fait que de cinq siècles.
— Je prendrai une part de riz à la sauce d’évrok fumé, commanda Torance.
Shanandra se moqua. Elle croyait que le prince était un maître. Les maîtres
n’étaient-ils pas censés ne manger que très parcimonieusement; du genre une ou deux
noisettes avec un peu d’eau, et surtout aucune viande!
— Je ne suis ni un maître ni un Shrifu, mais un messager, répondit simplement le
jeune homme. Ce sont les prêtres qui ont fait de moi un dieu. Et puis, j’aime bien les
desserts.
Sa compagne haussa les épaules.
— Je croyais que pour manipuler les énergies subtiles, il fallait être nous-mêmes
subtils.
— Oh! Pour ça, nous le sommes. Toi-même, à une époque, tu ne mangeais
d’ailleurs presque plus. Mais pas aujourd’hui…
Les autres clients les dévisageaient. Ils parlaient bas, pourtant.
— Ils sentent notre énergie, murmura Torance.
Le prince ressemblait trait pour trait à un vieil adolescent plein de charme. Il était
vêtu d’un pantalon en coton naturel un peu trop large, d’un chandail pâle à capuche et
manches longues évasées sur les poignets avec un design (version moderne d’un
symbole) peint sur le thorax; une veste de cuir et des sandales en cordes qui étaient
les répliques presque exactes des anciennes galvas. Shanandra arborait quant à elle
une paire de jeans serrés et délavés, un maillot de corps en flanelle blanche et un pull
en coton léger. Sa lourde chevelure bouffante tombait librement dans son dos et sur
ses épaules. Pour conserver un semblant d’anonymat, le prince portait des lunettes
aux verres fumés. Ses mèches bleues et son tatouage sur l’avant-bras n’avaient rien
de très original, car se teindre les cheveux et se tatouer était à la mode.
Les plats arrivèrent. Les deux jeunes gens partagèrent la même chope de bière.
Autour d’eux, une personne sur deux était en grande conversation avec sa tablette
numérique ou son ordinateur portable. De grands écrans plasma diffusaient en boucle
les nouvelles mondiales tandis que d’autres écrans, disposés sous la plaque
transparente des tables, faisaient jouer des chaînes entièrement consacrées aux
publicités et aux messages politiques.
Torance et Shanandra parlaient de la difficulté de vivre pleinement le moment
présent quand des cris de désespoir s’élevèrent soudain dans le café. Les écransrelayaient en effet le terrifiant attentat de Gaumanche. À en croire les animateurs, le
désarroi et la stupeur paralysaient les communautés artistiques du monde entier, ainsi
que le grand public lui-même. Les membres de la cellule terroriste les Scorp’s Noirs
avaient osé détruire la célèbre fresque et assassiner des dizaines de moines!
Une retransmission de l’entrevue du supérieur du monastère était particulièrement
émouvante. L’homme pleurait à chaudes larmes. Les gouvernements annonçaient que
des représailles draconiennes seraient engagées contre les terroristes. Les États
souverains ne toléreraient pas que des voyous aux idées radicales s’en prennent à des
œuvres du patrimoine artistique mondial.
Déjà, certains états proposaient des lois devant restreindre les libertés
individuelles, notamment aux aéroports.
— Foutaises! laissa tomber Torance. On sait qui sont les vrais responsables.
Shanandra grimaça.
— Parle moins fort, on nous regarde.
Torance poursuivit, en murmurant presque :
— Voilà comment on manipule les masses. D’abord, il faut créer un événement
révoltant et terrifiant. Ensuite, on fait porter le chapeau à ceux qui dérangent le
système. On créé ainsi des ennemis virtuels. L’ensemble de la population ne pense
plus par elle-même, mais se fie aux opinions de quelques-uns. Un seul courant
médiatique porte une nouvelle uniforme et unilatérale. Les plateformes de discussion
libres sont de facto censurées par l’opinion publique elle-même. Les Spiraliens
travaillent de cette manière sur les émotions humaines. Les haines et la peur
augmentent. Effrayés, nous demandons aux gouvernements de nous protéger contre
les affreux méchants. Les États acquiescent et peuvent ainsi en toute quiétude mettre
en place des mesures qui n’auraient autrement jamais été acceptées par les
populations. Ce procédé n’est pas nouveau. Il est simplement encore plus efficace
aujourd’hui.
Il montra du menton l’ensemble des gens attablés autour d’eux.
— Je suis désolé de le dire, mais ils ne vivent pas vraiment. La technologie et les
médias façonnent une réalité qu’ils acceptent aveuglément. Ils sont nourris d’illusions
et abdiquent leur liberté de créer leur propre réalité. Leur envie de comprendre est
dirigée, tout comme leur besoin de posséder. Ils sont enfermés dans une boîte qui n’a
que l’apparence du Monde.
Ils terminaient leur plat et se questionnaient maintenant sur le dessert qu’ils
allaient prendre quand des policiers en civils firent irruption dans la salle.
— Contrôle d’identité.
Torance soupira. Personne ne réagissait. Personne ne s’étonnait. La peur étant
partout, il était naturel de se faire vérifier, soupçonner, suivre à la trace par les milliers
de caméras installées partout.
Un jeune officier se présenta à leur table. Torance lui tendit spontanément le
revers de son poignet. Un bip retentit dans le senseur en forme de revolver quebrandissait le policier. Shanandra agit de même en se demandant quelle sorte
d’information apparaîtrait sur le terminal de la préfecture de police de Nivène.
Le policier passa à la table suivante.
— Pour lui, souffla Torance, tant que son voyant est vert plutôt que rouge, c’est la
routine.
— Mais nous n’avons pas de puce? murmura la jeune femme.
— Tout à l’heure, je t’ai décrit ma façon de parler aux machines…
— Tu leur fais de l’œil, oui!
Torance sourit :
— Le pouvoir de la pensée sur les objets, ma chère.
Puis, s’adressant cette fois au serveur :
— J’opte pour votre Scrofucel aux fraises et à la crème.
Et, plus bas, pour sa compagne :
— Même si le nom de ce truc ressemble plus à une maladie de peau qu’à un
célèbre dessert…
— J’en prendrai un moi aussi, merci, bafouilla Shanandra.
Lorsque le serveur eut tourné les talons, elle ajouta :
— Et pour l’addition?
— On peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres. Ne t’inquiète pas, il ne manquera
rien dans leur caisse.
Elle avisa un homme qui parlait avec entrain à son microtéléphone mobile.
— Je sais, dit le prince, tu aimerais contacter ta famille et tes amis.
— Cérill et Éless, approuva Shanandra.
— Je comprends. Et justement, en parlant d’ami!
Il se leva et accueillit un vieil homme bien bâti qui ressemblait à un sage. Mérinock
ne s’embarrassait pas de vêtements modernes. Il était, comme autrefois, vêtu d’une
tunique en coton brut, de sandales, d’un épais kaftang de peau et il s’appuyait sans
vergogne sur son habituel kaïbo.
— Je peux prendre votre parapluie? s’enquit le serveur en avisant l’arme à double
lame en or.
— Merci, je le garde, répondit poliment Mérinock.
— Et personne ne remarque rien? s’étonna Shanandra.
— Personne, répondirent le prince et le mage en riant.
Mérinock s’assit lourdement et commanda le même dessert aux fraises.
— Je crois, déclara-t-il, que c’est bien la première fois en près de trois mille ans
que nous nous asseyons tous les trois autour d’une bonne table pour déguster une
pâtisserie. Ça se fête.
Puis se tournant vers le serveur :
— Garçon! Trois autres chopes de bière, s’il vous plaît!UN CLIENT TRÈS PARTICULIER
endrick Fross entra dans le vestibule de l’immeuble privé et se présenta au
guichet.K — J’ai un rendez-vous avec mademoiselle Éless Carmolh et Cérill Opal, son
fiancé.
Monsieur Jorke appela non pas l’appartement de ses deux clients, mais leur garde
du corps. Un homme aux allures de catcheur descendit et détailla le journaliste.
— Je n’ai pas été mis au courant, dit-il.
En même temps il accédait, via la Morph-toile et son microémetteur fixé sur
l’oreille, au dossier de cet inconnu.
— Je suis journaliste. J’ai des informations importantes à leur révéler sur la
disparition de leur amie, Iloë Mildon.
Éless observait la scène sur son écran de télévision en circuit fermé. Elle consulta
son fiancé du regard. Tous deux étaient occupés à rénover leur appartement, ravagé
lors de l’attentat commando qui avait enlevé Iloë.
— J’insiste, renchérit Fross en fixant non pas le garde du corps, mais l’œil de la
caméra braquée sur lui.
— C’est au sujet d’Iloë!
Cérill donna son accord. Fross fut escorté jusqu’au dernier étage du gratte-ciel.
Les marques de l’opulence, marbres et dorures, mettaient d’ordinaire le journaliste
mal à l’aise. Il avait conscience de s’introduire dans un univers esthétiquement beau,
mais aussi sournois. Un monde où tout pouvait arriver : surtout le pire.
L’appartement du couple était sens dessus dessous. Fross aurait pu penser que
ces jeunes gens étaient des oisifs inutiles alors que de par le monde des millions de
personnes vivaient dans la misère. Il savait cependant ce qui s’était passé lors de
l’attentat. Le jeune homme et sa fiancée avaient été malmenés et blessés. Éless portait
d’ailleurs encore un col thérapeutique en métal autour du cou, ce qui l’empêchait de
bouger la tête; Cérill ne se déplaçait qu’au moyen de béquilles. Tous deux étaient sous
médication et souffraient physiquement de leur mésaventure.
Cérill demanda poliment à leur garde du corps de se retirer dans l’entrée.
— Je suis désolé, fit-il, nos nouveaux meubles n’ont pas encore été livrés.
Ils franchirent un lourd rideau en plastique transparent, passèrent au salon,s’assirent sur des caisses en bois. En parfaite hôtesse, la jeune femme offrit des
infusions.
Leur personnalité correspondait en tout point à ce que Kendrick Fross avait appris
en fouillant illégalement dans leurs dossiers. Ces jeunes gens étaient de braves
citoyens respectueux des lois. Issus de riches familles, ils n’avaient pas vraiment
besoin de travailler pour vivre. Et cependant, Fross le savait, ils étaient bien plus que
ça. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il avait tenu à les rencontrer.
— Vous vouliez nous parler d’Iloë? s’enquit Éless.
Sa voix tremblait légèrement.
Fross opina et leur montra des clichés sur lesquels on voyait la jeune Iloë Mildon
en compagnie d’un homme chauve d’une quarantaine d’années.
— Vous le reconnaissez?
— Rosv Karrigno, notre prof d’histoire, répondit Éless.
— Ces photos ont fait le tour du monde, monsieur Fross, fit Cérill en tournant sa
cuillère dans sa tasse brûlante. Est-ce tout ce que vous avez?
Le journaliste sortit d’autres clichés.
— Cette créature s’appelle Phramir, déclara-t-il en montrant l’éphron d’or. Elle est
leur amie.
Cérill et Éless échangèrent un coup d’œil.
— Ce nom-là vous dit quelque chose, n’est-ce pas? reprit Fross. Et pourtant,
aucun média n’en a parlé.
Cérill tenta de s’asseoir malgré sa jambe raide. Fross l’aida.
— Où voulez-vous en venir, monsieur? s’impatienta Éless, toujours aussi polie.
Kendrick Fross n’en menait pas large. D’entrée de jeu, Cérill lui avait déclaré « qu’il
savait qui il était »; c’est-à-dire un homme de la presse underground; un journaliste
d’enquête à la réputation sulfureuse dont aucun groupe reconnu ne voulait.
Fross renifla et se lança :
— Sa propre famille a déclaré qu’Iloë était décédée, assassinée par les membres
de la cellule terroriste les Scorp’s Noirs, et ce, malgré les vingt millions versés par
Lowel Mildon en personne.
Les deux jeunes hochèrent la tête.
— Foutaises! ajouta Fross. Ce qu’ils n’ont révélé à personne, c’est qu’ils ont
euxmêmes tenté de l’assassiner parce qu’ils se sont rendu compte qu’Iloë n’était pas des
leurs. Qu’elle était en fait une Messagère de Gaïa.
Cérill et Éless ne firent aucun commentaire.
— Iloë Mildon n’est pas morte, insista le journaliste. Elle a tout simplement changé
de corps.
De tout autre qu’eux, il se serait attendu à des cris, à des pleurs et même à se faire
jeter dehors. Mais il espérait d’Éless et de Cérill une réaction différente. Il leur montra
deux autres clichés. Sur le premier figuraient le Prince messager Torance et sa
ecompagne officieuse, Shanandra – des documents tirés de peintures datant du XI
siècle.