Les mondes d

Les mondes d'Honor

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Livres
528 pages

Description

Autour d’Honor : le titre du premier recueil devient aussi celui de la série complémentaire où David Weber invite plusieurs de ses confrères à écrire dans l’univers qu’il a élaboré au fil de ses romans. Les mondes d’Honor présente cinq nouvelles dont deux de Weber lui-même, et l’une met en scène Honor Harrington en personne. À l'exception de Pilonnage d'artillerie, elles s’inscrivent historiquement avant le cycle qui commence avec Mission Basilic, et les chats sylvestres de Sphinx y ont encore la part belle.

Ces textes enrichissent la série principale, développent certains personnages et certains épisodes qui n’y sont qu’évoqués, ils nournissent enfin un surcroît de chair à ce qui est aujourd’hui la somme la plus ambitieuse de la s.-f. politico-militaire.


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Date de parution 23 juin 2014
Nombre de lectures 9
EAN13 9782367933191
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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David Weber,
Linda Evans, Jane Lindskold & Roland J. Green
LES MONDES D’HONOR
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR MICHEL PAGEL
L’ATALANTE Nantes
LINDA EVANS
LE CHAT PERDU
Quand le chat perdu arriva à la ferme des Zivonik, le docteur Scott MacDallan s’évertuait, avec force suées et jurons, à retourner un enfant qui se présentait par le siège, petit démon frétillant et ingrat, pour le faire naître la tête la première. Madame Zivonik n’avait jusqu’ici connu que des accouchements faciles, sans complications, faute de quoi le médecin aurait procédé à une césarienne. Retourner un enfant n’était toutefois pas compliqué et ses écrans lui montraient que ni le bébé ni la mère ne souffraient. Au lieu de pratiquer une incision qui interdirait à sa patiente de se lever pendant plusieurs jours, il recourut donc à la méthode traditionnelle : passer la main à la recherche du bébé, s’en saisir et le faire pivoter pour le mettre dans le bon sens. Madame Zivonik réagissait bien et lançait même de très mauvaises blagues, malgré la transpiration qui la couvrait et les grondements, soupirs ou gémissements qui lui échappaient quand la saisissaient les convulsions. Scott venait de toucher les orteils du bébé et se demandait comment il avait pu croire que la tâche serait facile – tout en tentant d’ignorer les exclamations douloureuses aiguës d’Évelina Zivonik – quand une vague d’angoisse assez forte pour l’étourdir roula sur lui tel un cuirassé. Son grognement involontaire et son sursaut tirèrent un cri de surprise à sa patiente. « Docteur ? » Il cligna des yeux, combattant son affolement, et parvint à répondre : « Euh… pardon. Aucun problème. Tout va bien pour vous et pour le bébé. »Pour l’amour de Dieu, Scott, remets-toi ! Avant que ta patiente te croie aussi cinglé que tes regrettables ancêtres.Certains avaient été brûlés sur le bûcher… Il cilla encore quand Évelina Zivonik se pencha pour voir par-dessus son ventre distendu. « C’est parfait. Mais, vous, vous n’avez pas l’air bien. » Juste derrière la porte de la chambre, Pêcheur – qui avait le droit de se promener à sa guise dans la maison et le cabinet de Scott mais pas chez ses patients – lança un longblicScott n’avait jamais entendu le chat sylvestre émettre une telle angoissé. plainte, et la cascade émotionnelle qui se déversait sur lui le secouait assez pour qu’il balbutie la vérité. « Je ne vais pas bien. Ou plutôt : mon chat sylvestre ne va pas bien. — Votre chat sylvestre ? » répéta la parturiente. Un peu de crainte vibrait dans ces mots. Les petits êtres arboricoles impressionnaient autant qu’ils inquiétaient leurs voisins humains, lesquels savaient rarement comment réagir à leur présence. « Oui. Il est bouleversé. Vraiment. Je ne sais pas trop pourquoi. »Attention, Scott… tu marches sur des œufs, là.« Je ne l’ai jamais entendu pousser un cri pareil, ajouta-t-il en jetant un regard soucieux à la porte close de la chambre. — Ma foi, je n’ai pas encore vraiment commencé le travail, dit Évelina, incertaine, encore plus inquiète. Si ce chat sylvestre a un problème, vous devriez vous informer. S’il est blessé ou malade… Je ne vais pas bouger d’ici, moi, alors allez donc voir ce qui se passe. » La conscience professionnelle du médecin ne l’autorisait bien sûr pas à planter là une patiente au milieu d’une intervention pour aller réconforter son compagnon. Toutefois, la détresse de Pêcheur était indéniable. Le chat savait ouvrir les portes, celle de la chambre était fermée mais non verrouillée, aussi Scott hésita-t-il, déchiré entre l’envie de s’assurer qu’un ami très cher n’était pas en péril et la nécessité de mettre le bébé au monde. « Pourquoi ne le faites-vous pas entrer ? suggéra Évelina. Irina nous a beaucoup parlé de Pêcheur et nous a montré ses photos, mais je n’ai jamais vu de chat sylvestre en chair et en os. » Le soupçon de curiosité qui marquait sa voix décida le médecin. Il adressa un large sourire à la jeune femme. « Merci. Pêcheur ! Entre, Pêcheur, ce
n’est pas fermé. » La porte pivota et un éclair velu crème et gris s’engouffra dans la chambre pour bondir sur l’épaule de Scott. Le médecin grogna sous l’impact, une main toujours enfoncée dans la matrice d’Évelina Zivonik, sentant le bébé remuer et lui donner des coups de pied dans les doigts. « Blic ! »Le chat lui posa les deux mains sur la joue puis désigna emphatiquement la fenêtre. « Quoi ? Il y a du danger dehors ? » Ce n’était pas l’impression qu’inspirait à Scott l’être qui partageait sa vie depuis à présent douze mois terrestres. Il déchiffrait de mieux en mieux les messages émotionnels de Pêcheur, grâce à la capacité empathique qu’abritaient ses gènes très celtiques d’Écossais des Highlands. Ce talent le terrorisait toujours d’un point de vue rationnel scientifique. La première fois qu’il en avait usé sans le vouloir avec son chat sylvestre, il s’était cru victime d’hallucinations. La vérité ne lui était apparue que plus tard – et ç’avait été presque pire. Sur Sphinx, son héritage d’une longue lignée de charlatans, d’escrocs et de cinglés divers suscitait scepticisme et ridicule. Mais il existait des mondes où revendiquer un pouvoir ne fût-ce que vaguement similaire à celui de ses parents les plus… flamboyants (tous du côté de sa mère, Dieu merci, si bien que le nom de MacDallan n’en souffrait pas) était passible d’incarcération pour fraude – ou démence. Ce que Pêcheur lui transmettait alors n’était pas l’impression qu’il y avait du danger dehors mais celle que quelqu’un y était en danger. Ou peut-être souffrait. À l’évidence, le chat aurait voulu le voir sortir lui-même de toute urgence. « Je ne peux pas m’éloigner dans l’immédiat. Je mets un bébé au monde. » Les yeux de Pêcheur, du même vert que l’herbe, brillaient de détresse, tandis que de sa gorge sortaient des gémissements pitoyables. À cet instant, un chœur de voix enfantines s’éleva dans la maison. « Papa ! Viens vite ! — C’est un chat sylvestre, papa ! — Tante Irina ! Vite ! Il y a un chat sylvestre dehors. — Il est blessé ou malade, ou quelque chose comme ça. Vite, papa ! Vite, tante Irina ! » Scott et Évelina Zivonik échangèrent des regards surpris. « Allez-y, dit fermement la jeune femme. J’ai déjà eu six bébés. Celui-ci naîtra sans souci, que vous restiez là à transpirer d’inquiétude ou que vous preniez cinq minutes pour sortir et, peut-être, sauver une vie. Vous êtes le seul docteur à cent kilomètres à la ronde. S’il y a un chat sylvestre blessé dehors, il a plus besoin de vous que moi. Par ailleurs… (un sourire malicieux s’épanouit sur son visage en sueur) ça ne me fera pas de mal que vous arrêtiez un peu de me malaxer. » Scott rougit : il avait continué son travail sur le bébé alors même qu’il cherchait à comprendre ce qu’avait Pêcheur ; « malaxer » était sans doute ce que cela évoquait pour la pauvre Évelina. Pêcheur lui toucha à nouveau la joue. Sonblic ?lui alla droit au cœur. « Merci. Je ne l’ai jamais vu aussi bouleversé. Je reviens tout de suite. » Il retira sa main de madame Zivonik et s’empara d’une serviette. Qu’il n’eût jamais vu le chat sylvestre aussi bouleversé n’était pas tout à fait vrai, mais Scott n’aimait pas parler des blessures reçues le jour mémorable où son compagnon et lui avaient fait connaissance. Pêcheur avait sauvé la vie de Scott MacDallan. Le moins que pût faire le médecin, c’était rendre la pareille à un de ses congénères en danger. Il s’essuya donc à la hâte, sortit en courant et découvrit les enfants Zivonik en train de sautiller autour de leur père, Aleksandr, et de sa sœur cadette, Irina Kisaevna.
Tous les deux, à vingt bons mètres de la maison, observaient les branches basses d’un arbre-piquet. Scott avait à peine franchi le seuil que l’exclamation la plus angoissée qu’il eût jamais entendue le frappa droit à travers les os du crâne. Le cri montait et redescendait, toujours suraigu, tel celui d’unebanshee aliénée à la voix déchirée par une douleur insupportable. Pêcheur, pelotonné sur l’épaule du médecin, frissonnant, lui enroula la queue autour de la gorge.« Blic ! » Scott se mit à courir tout en levant la main pour apaiser son compagnon. « Où est-il ? » Aleksandr tendit le bras vers le grand arbre le plus proche de la maison, désignant une des longues branches horizontales qui faisaient la spécificité de l’arbre-piquet. « Perché là-haut. » Scott dut chercher avec attention mais il repéra le chat sylvestre près du tronc, assis sur son derrière comme un furet de la Vieille Terre – quoique plus long et mince qu’un de ces carnivores, avec une tête et une allure générale plus félines. Quant à ses six membres, il ne partageait ce trait qu’avec l’énorme et redoutable hexapuma de Sphinx, dont il se distinguait surtout par la taille. Le chat qui hurlait dans la cour des Zivonik, plus grand que Pêcheur – environ soixante-dix centimètres, sans compter une queue préhensile de même longueur –, était trop maigre pour sa taille. Il semblait bel et bien malade – ou blessé. Même à distance, Scott voyait que de la terre et des taches plus sombres évoquant du sang maculaient son pelage tacheté crème et gris. « Pêcheur ? murmura-t-il en s’efforçant d’apaiser les tremblements de son ami. Il est malade ? Si je pouvais l’approcher, le soigner… » Les cris à faire dresser les cheveux sur la tête cessèrent. Le mystérieux chat sylvestre émit une plainte pitoyable, que la distance affaiblissait encore, puis il entreprit péniblement de descendre de l’arbre. Scott sentit son pouls s’accélérer, partagé entre l’envie de courir vers le blessé et la crainte de l’effrayer. « Aleksandr, dit-il à voix basse, je crois qu’Irina et vous devriez faire rentrer les enfants. Si on l’effraie, on n’aura peut-être jamais la possibilité de lui venir en aide, et il m’a l’air d’en avoir bien besoin. » Aleksandr hocha la tête. Sa bouche avait un pli grave. « Venez, les enfants. Et pas de discussion ! » Irina Kisaevna jeta un regard involontaire à Scott, ses yeux bleus très vifs assombris par l’inquiétude. Parmi tous les gens que connaissait le médecin avant d’être adopté par Pêcheur, seule Irina semblait comprendre la profondeur du lien qui l’unissait à la remarquable créature entrée dans sa vie. Devenue veuve quand son mari avait succombé à l’épidémie qui avait dévasté la population humaine de Sphinx, Irina était son amie intime depuis deux ans. Il en appréciait la présence, l’esprit vif, incisif, et la manière dont elle savait le mettre à l’aise, lui ôter sa fatigue même au sortir d’une journée difficile. Quand la grossesse d’Évelina s’était révélée délicate, toutefois, elle avait emménagé dans la ferme de son frère – privant Scott de sa charmante compagnie et de ses occasionnelles intuitions quant à ses rapports avec son chat sylvestre. « Irina, dit-il très vite, j’aurai besoin de ton aide. » Un éclat chaleureux brilla dans les yeux magnifiques de la jeune femme. « Bien sûr, Scott, avec joie. » Elle aussi fixait le chat sylvestre qui descendait lentement du grand arbre-piquet. Le médecin attendit qu’Aleksandr ait rassemblé ses enfants pour les faire rentrer. Le chat gémissant avait atteint la branche la plus basse de l’arbre-piquet. Il s’y arrêta, poussant desblicsfendre le cœur. Pêcheur lui répondit puis le désigna d’un doigt. à Scott espéra comprendre ce que cela signifiait. « Je peux m’approcher de lui ? Blic ! »
Son compagnon ne pouvait rien transmettre d’explicite mais la réaction émotionnelle était sans équivoque. Scott marcha jusqu’à l’arbre et leva des yeux anxieux. Le chat inconnu frissonnait, prostré sur sa branche. Les taches sombres qui maculaient son pelage superbe, le changeant en un patchwork lépreux, étaient bien du sang séché. Décidément bien trop maigre, il paraissait à demi mort de faim. Était-ce donc un proscrit, qu’aucune communauté de ses congénères ne voulût l’aider ? Les chats sylvestres avaient-ils des proscrits ? Quoi qu’il en fût, Pêcheur encourageait sans aucun doute Scott à secourir celui-ci, aussi était-il difficile de répondre à cette question. « Bonjour, dit doucement le médecin, s’adressant directement au chat qui le surplombait. Est-ce que je peux t’aider ? » Il projetait toute la chaleur et la bienveillance dont il était capable. La réaction le stupéfia. Le blessé poussa un gémissement douloureux puis sauta à terre, courut droit sur lui et lui étreignit la jambe de ses quatre membres supérieurs, s’y accrochant comme si sa vie en dépendait. Pêcheur descendit à sa hauteur, approcha le visage du sien et émit le roucoulement délicat que Scott se rappelait avoir entendu lors de ses propres moments de détresse. Scott s’accroupit, la main tendue. Le chat ensanglanté y frotta la tête, cherchant le contact au point qu’on pouvait se demander s’il avait déjà fréquenté des humains. Le médecin le caressa doucement, cherchant à évaluer la gravité de ses blessures par cet attouchement prudent. Il s’en trouva aucune qui pût expliquer le sang, pas même une enflure ou une inflammation. Le petit être, cependant, s’accrochait à lui en frissonnant et en poussant des couinements qui horrifiaient Scott presque autant que Pêcheur, dont l’aura émotionnelle ne trompait pas. Ce chat sylvestre avait vécu une expérience terrible et, sans savoir de quoi il s’agissait, le médecin eut la forte prémonition que cela présageait de graves problèmes pour lui et son compagnon. Lorsqu’on voulut le soulever, ce patient inattendu, sale et couvert de sang, poussa un cri effrayé. Comme son congénère lui posait les deux mains sur les épaules pour l’apaiser, cependant, il se laissa aller dans les bras accueillants de l’humain, se pelotonna contre lui. Pêcheur, sans cesser de roucouler en sourdine, bondit sur son perchoir habituel – l’épaule de son compagnon. À quelque distance de là, une Irina indécise se mordait la lèvre inférieure. Scott, de la tête, lui fit signe d’approcher. Elle s’exécuta lentement tandis que le médecin rassurait par ses caresses le chat inconnu. Ce dernier, quand la jeune femme arriva près de lui, la fixa de ses yeux verts, aussi profonds et douloureux que ceux d’un bébé meurtri, et lâcha un petit miaulement. « Pauvre petit », murmura-t-elle, levant une main prudente. Tremblant, il lui permit de le toucher, arrondit même un peu le dos quand elle lui effleura l’épine dorsale, mais c’était à Scott qu’il s’accrochait, serrant sa chemise de ses mains et de ses pieds-mains. « J’espère que tu vas me laisser te porter dans la maison, dit son nouveau protecteur en s’y dirigeant lentement. Tu n’as que la peau sur les os. Tu as besoin de manger, de boire et de Dieu sait quoi d’autre. » La cage thoracique saillante sous ses mains dénonçait de longues privations ; la peau craquelée, desséchée, autour de la bouche, des yeux et sur les mains délicates, indiquait en outre la déshydratation. Scott caressa encore le chat désemparé, tout en lui chuchotant de douces paroles, tandis qu’ils s’avançaient entre les murs de pierre de la maison des Zivonik, épais d’un mètre. Un examen superficiel lui apprit que c’était un mâle et – Dieu merci – qu’il était indemne en dépit du sang séché qui tachait sa fourrure. « Alek, lança Irina, ce pauvre petit est à moitié mort de faim. Trouve-lui des bouts de viande, un bol d’eau fraîche, tout ce qui peut rester du dîner d’hier soir !
— Karl, sors les restes de dinde, ordonna Aleksandr en faisant entrer les enfants avec autorité. Non, Larisa, tu regarderas le chat plus tard, quand il sera hors de danger. Nadia, va voir comment va ta mère. Stasya, apporte à boire au chat. Grégor, fais couler de l’eau chaude, mets-y du savon et sors des serviettes propres. — Oui, papa. » Les enfants s’égaillèrent. « La cuisine est par ici », reprit Aleksandr en escortant le médecin. Scott avançait prudemment à l’intérieur, son patient entre les bras, tandis qu’Irina, anxieuse, le suivait. Il entra dans une cuisine bien éclairée, juste à temps pour voir Karl, le fils aîné, poser un plat chargé d’une grosse carcasse de dinde sur une longue et large table en bois, celle d’une famille nombreuse. « Vas-y, dit timidement le garçon, les joues rouges d’exaltation, au visiteur émacié. Sers-toi. » Stasya, la deuxième fille des Zivonik, les yeux ronds d’émerveillement, apporta quant à elle une bassine d’eau sur la table où Scott déposa le chat. Ce dernier n’hésita qu’un instant, comme pour s’assurer que l’offre était réelle, puis il se jeta sur la carcasse avec un appétit d’ogre. Les enfants restèrent en retrait, hypnotisés par l’être merveilleux qui occupait leur cuisine ; très peu d’humains en avaient vu en personne. Même le flegmatique Aleksandr aux larges épaules, visiblement fasciné, se baissa pour regarder le chat dévorer la carcasse en s’aidant de mains étonnamment délicates. Scott eut un doux sourire. « Pêcheur, dit-il en caressant son ami, il faut que je retourne aider le bébé à naître, maintenant. Tu peux rester avec lui ? » Il ignorait à quel point son compagnon comprenait ce qu’il lui disait, mais ils n’avaient en général guère de mal à se communiquer leurs intentions. Le chat se laissa glisser le long de son bras pour sauter sur la table, roucoulant doucement à l’adresse de son congénère éprouvé qui s’employait à fourrer des lambeaux de dinde entre ses mâchoires émaciées. Scott ôta sa chemise poussiéreuse, remercia Irina d’un sourire quand elle l’emporta vers la buanderie, puis se frotta les bras à l’eau chaude savonneuse et au désinfectant devant l’évier de la cuisine et se hâta d’aller retrouver madame Zivonik. « Maman va bien, lui assura aussitôt Nadia, la plus âgée des filles, avant d’ajouter avec anxiété, en gagnant le couloir : Et le chat ? — Il est en train de manger votre dîner. Va donc voir toi-même. » La gamine fila. Scott trouva sa patiente presque aussi inquiète que sa fille. « Il n’était pas blessé ? » demanda-t-elle. Visiblement, elle s’alarmait autant que son mari de la soudaine arrivée d’un chat sylvestre sur son seuil. On en savait si peu à leur sujet que l’apparition abrupte d’un des leurs, même en bonne santé, aurait suffi à troubler le plus solide des pionniers ; un chat affamé couvert de sang représentait un authentique souci – et Évelina Zivonik n’était pas seule à s’inquiéter de ce qui l’avait mis dans un état pareil. Scott se sentait lui-même troublé, et il avait eu près d’une année T de contact quotidien avec un chat sylvestre pour s’accoutumer aux habitudes et au comportement parfois stupéfiants de l’espèce. Or la dernière chose dont Évelina avait besoin pendant un accouchement difficile était de se préoccuper d’un événement inattendu. Il tenta de la rassurer tandis qu’il reprenait le travail interrompu avec le bébé. « Non, je n’ai trouvé aucune blessure. Bien sûr, je ne sais pas quand il a mangé ni bu pour la dernière fois, mais il est en train de dévorer la dinde aussi vite qu’il arrive à arracher la chair aux os, donc son appétit va très bien. — Nadia dit qu’il est couvert de sang séché ? » L’inquiétude plissait profondément le front de la jeune femme. « Oui, mais ce n’est pas le sien. Quoi qu’il soit arrivé, nous ne communiquons pas encore très bien avec les chats sylvestres, alors je doute que nous sachions jamais
d’où vient ce sang. Ce qui compte… (Scott lança à sa patiente un sourire ferme et rassurant) c’est que votre petit voisin va très bien, inutile de vous en faire pour lui. Maintenant, détendez-vous et appliquons-nous à mettre votre bébé au monde, d’accord ? » Évelina Zivonik lui adressa un sourire pâle et hocha la tête, avant de crisper les doigts sur les draps et de gémir quand une contraction anima son ventre distendu. De la main, le médecin chercha à nouveau l’enfant récalcitrant qui cherchait à naître les fesses devant. Il grimaça, concentré, se fiant à son instinct. Au bout de quelques minutes de contorsions maladroites, durant lesquelles Évelina ne gémit que deux ou trois fois – une maîtresse femme, cette Évelina Zivonik –, les efforts et la sueur mis en jeu portèrent enfin leurs fruits. « Ah, ah, je t’ai ! » Scott sourit quand le bébé, sous sa main, coopéra enfin et se retourna dans l’utérus de sa mère. « Tête baissée, prêt à partir. Très bien, madame Zivonik, voyons si votre dernier fils veut bien naître ! » L’humanité n’avait découvert l’existence des chats sylvestres sphinxiens que quinze mois terrestres plus tôt, quand Stéphanie Harrington, neuf ans, en avait surpris un à piller la serre de ses parents, plusieurs branches de céleri volé accrochées dans son dos à l’aide d’un filet joliment tissé. Nul ne savait pourquoi les chats aimaient tant le céleri mais, depuis cette rencontre initiale décisive, ils étaient sortis de leurs trous, pour ainsi dire, dans tout Sphinx, implorant leurs nouveaux amis de leur donner les branches fibreuses surnuméraires produites dans les jardins. Le grand nombre de chats soudain venus en visiteurs suggérait un système de communication étendu et très évolué, quoique encore inconnu. D’autant plus remarquable que les petits êtres étaient parvenus à se cacher d’une civilisation technologique durant un demi-siècle terrestre. Qu’arrivât une fillette surdouée avec une caméra ainsi qu’un deltaplane brisé, démantelé, et cinquante ans d’observations secrètes du haut des arbres s’étaient achevés par une véritable explosion de chats sylvestres. Nombre d’entre eux avaient cherché des compagnons humains, tout comme le chat mutilé de Stéphanie Harrington était venu à elle, abandonnant sa propre espèce pour vivre avec la famille de son amie. Quoique le taux d’adoption ne fût pas très élevé par rapport à la population humaine globale – peut-être une pour un million –, ce brusque changement de tactique des Sphinxiens de souche, après cinquante ans T de discrétion absolue, durant lesquels on n’avait pas même soupçonné leur existence, était stupéfiant. Ils étaient à l’évidence aussi curieux des hommes que les hommes d’eux – et l’humanité ne savait encore presque rien de ses nouveaux voisins. Même leur degré d’intelligence ne pouvait être déterminé avec précision, quoique Scott eût commencé à se former une opinion en la matière. Son bagage génétique particulier – bien qu’il se fût laissé rôtir sur des braises plutôt que de le révéler à quiconque, surtout aux xénologues venus étudier les chats sylvestres – le mettait en quelque sorte « en phase » avec les émotions d’une créature non humaine intelligente ; et même, il commençait à le soupçonner, bien plus maligne que ne le croyaient les colons de Sphinx. En raison de sa propre expérience avec Pêcheur, il soupçonnait aussi la petite Stéphanie Harrington de ne pas dire toute la vérité à propos de son chat. Et il croyait connaître la raison de son silence. L’une des sensations les plus intenses qu’engendrait l’association étroite avec un chat sylvestre était un puissant instinct de protection, l’impression subliminale qu’un adopté ne devait en aucun cas dévoiler trop vite ce qu’il apprenait sur son compagnon. Les chats avaient besoin de l’aide de leurs amis humains pour éviter le sort de tant d’autres populations indigènes sans technologie au fil de l’histoire. Prudence et secret
semblaient de rigueur jusqu’à ce qu’on en sache plus sur la physiologie, la sociologie et la culture des chats sylvestres. Sans parler de la manière dont l’humanité allait réagir dans l’immédiat, à plus forte raison sur le long terme. Et c’était là une tâche difficile, y compris pour un adopté – et un adopté tel que Scott qui tenait de l’irritante tendance de ses ancêtres à la « double vue » l’avantage assez inattendu des éclairs d’empathie, s’il s’agissait de cela, dont il faisait quotidiennement l’expérience avec Pêcheur. Que les chats sylvestres possèdent un certain talent télépathique ou empathique était évident d’après les rapports de tous les humains « adoptés », mais il n’existait aucun instrument pour mesurer un phénomène tel que la télépathie, encore moins l’empathie. Rien d’étonnant à ce que les xénologues se sentent terriblement frustrés. Pour l’heure, Scott MacDallan l’était aussi. Le « chat perdu », comme les enfants avaient baptisé leur visiteur émacié, avait rempli son petit ventre puis s’était vite endormi. Après l’accouchement réussi du vagissant Lev Zivonik, il avait permis à Scott de le plonger dans une eau chaude savonneuse pour le débarrasser du sang et de la terre séchés. Ensuite, toutefois, autant qu’on pût l’y inviter, il avait refusé de lâcher le médecin, à la chemise duquel il s’agrippait en frissonnant. Et Pêcheur manifestait le désir urgent que son compagnon retourne dehors. Sans doute transmettait-il ce que ressentait le chat perdu, à moins que ce dernier ne fût aussi capable de le communiquer lui-même, mais ce que Scott ne comprenait pas, c’était pourquoi tous les deux désiraient tant le voir partir se promener dans une forêt d’arbres-piquets. Surtout après un accouchement long et intense qui l’avait laissé assez épuisé pour lui donner envie de rentrer chez lui et de s’effondrer pour la nuit. Chaque fois qu’il suggérait de retourner en ville et de revenir plus tard, toutefois, Pêcheur se faisait presque frénétique et le mystérieux chat perdu lançait des miaulements étranglés, tel un chaton broyé entre les mâchoires d’un molosse. Scott déglutit avec peine et tenta de faire jouer la raison. « Mais, Pêcheur, il va faire nuit d’ici deux heures et j’ai vraiment besoin de dormir. Je ne veux pas voler de nuit dans l’état de fatigue où je suis. Blic— Est-ce que vous sentez à quelle distance ils veulent vous entraîner ? » s’enquit Aleksandr. Le médecin secoua la tête. « Je ne reçois rien d’aussi précis. Ni moi ni personne. Tout ce qu’on peut ressentir, c’est une impression subliminale d’intelligence, mentit-il entre ses dents, conscient du regard acéré d’Irina. Bon, de temps en temps, langage des signes et pantomime peuvent peindre des tableaux assez clairs, mais essayer de communiquer avec un être intelligent qui ne parle pas sa langue a de quoi rendre fou, sachant surtout qu’on ne pourra jamais non plus apprendre la sienne. » Il médita le problème un instant puis suggéra : « Pêcheur, est-ce qu’on pourrait y aller par la voie des airs tant qu’il fait encore jour ? » Il reçut un éclair déconcertant d’émotions confuses et ferma les yeux pour tenter d’y faire le tri. Anxiété, peur intense, rage… Le médecin cligna des paupières et fixa son ami.Rage ?Pêcheur, pelotonné sur la table devant lui, avait l’air triste et solennel. « Je ne sais pas trop pourquoi, dit Scott, mais je ne crois pas que les chats veuillent que je prenne l’aérodyne. Ils en ont peur. Pas Pêcheur, bien sûr, il a volé avec moi des dizaines de fois, mais, si j’interprète correctement sa réaction – et c’est un grand “si”, je vous l’accorde –, je dirai que le chat perdu est terrifié par cette idée. » Alek haussa un sourcil broussailleux. « Vraiment ? Eh bien, nous pourrions partir à pied et, si nous n’avons rien trouvé d’ici une heure, faire demi-tour, revenir, vous installer là-haut, dans la chambre des garçons, et nous accorder une bonne nuit de