Les Nouveaux Robots

Les Nouveaux Robots

-

Livres

Description

En écrivant Le Cycle des Robots et en inventant les Trois Lois de la robotique, Isaac Asimov a changé notre vision du monde, notre façon d’appréhender les robots et les machines et le paysage de la Science-Fiction tout entière ; à tel point qu’il est désormais inimaginable pour nous de concevoir des robots qui ne seraient pas dotés, d’une manière ou d’une autre, des Trois Lois de la robotique. Asimov a eu une telle influence qu’aujourd’hui, à l’ère du numérique, ce sont les législateurs eux-mêmes qui s’interrogent : ne faudrait-il pas faire de ces fameuses règles de véritables lois ?

Dans cette anthologie, neuf auteurs rendent hommage au père des robots avec neuf nouvelles d’Anticipation ; neuf textes dans lesquels ils imaginent des futurs où l’humanité se serait enfin dotés de robots intégrant les Trois Lois de la robotique : les Trois Lois d’Asimov.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9791097582005
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
img

 

 

 

 

 

 

LES NOUVEAUX ROBOTS

HOMMAGE À ASIMOV

 

ANTHOLOGIE DE NOUVELLES

 


© Les Planètes Orphelines, 2017

 

ISBN : 979-10-97582-00-5

 

Site internet : lesplanetesorphelines.fr


PRÉFACE DE L’ÉDITEUR

 

Peu d’auteurs peuvent se vanter d’avoir eu un jour autant d’influence qu’Isaac Asimov, tant sur la littérature que sur le monde lui-même. L’écrivain, particulièrement prolifique, est aujourd’hui considéré comme l’un des piliers de la Science-Fiction et de l’Anticipation, dont il a posé un grand nombre de jalons au cours de sa carrière. Mais c’est surtout avec son Cycle des Robots qu’il est entré dans l’Histoire.

C’est en 1950 qu’est publié son tout premier recueil de nouvelles sur le sujet, intitulé I, Robot et c’est une véritable révolution.

C’est dans cette œuvre qu’apparait pour la première fois le terme « robotique », un mot si couramment utilisé aujourd’hui qu’on en oublierait qu’il trouve ses origines dans un texte d’Anticipation qui a moins d’un siècle d’existence. En réalité, le mot semblait si naturel à Asimov lui-même qu’il n’avait pas conscience, alors, de l’inventer.

Mais c’est avec ses « Trois Lois de la robotique » qu’Asimov va réellement marquer les esprits et transformer pour de bon le paysage de la Science-Fiction moderne et notre vision du monde. Avant le Cycle des Robots, les machines inspiraient surtout la peur, peur de la destruction qu’elles pouvaient apporter, peur de l’aliénation qu’elles supposaient, peur qu’elles se retournent contre leurs créateurs. Les robots n’étaient alors, pour les auteurs d’Anticipation et de Science-Fiction, que des dangers, voire des ennemis qu’il fallait combattre. Pourtant, il n’a suffi que de trois petites lois, trois lois toutes simples, d’une limpidité exemplaire, pour balayer définitivement ces appréhensions.

En écrivant ses nouvelles, Asimov a souhaité nous rassurer : si l’Humain crée un jour des robots, il fera en sorte que ceux-ci soient à son service, en les programmant de telle manière qu’ils ne pourront jamais lui faire de mal ou même se rebeller contre lui. Un concept qui nous paraît aujourd’hui évident, mais qui à l’époque était loin de faire l’unanimité, une révolution qui changea à jamais notre vision des robots.

En réalité, ces « Trois Lois » ont eu un tel impact sur la littérature et le monde de l’art en général qu’il est désormais presque impossible d’imaginer des êtres robotiques n’incluant pas naturellement une version de celles-ci. Les « Droïdes » dans Star Wars, les « Méca » dans Mass Effect, les « Asurans » dans Stargate Atlantis ou même les très récents « Ancillaires » créés par Ann Leckie, tous sont à leur manière soumis à ces Trois Lois de la robotique. De nos jours, les robots en Science-Fiction et en Anticipation ne sont plus les ennemis d’hier et sont naturellement considérés par les écrivains et scénaristes comme les outils de leurs personnages, ne devenant des dangers qu’entre les mains de personnes malveillantes. Et même les récits qui continuent de traiter de machines se soulevant contre leurs créateurs le font toujours dans la limite des Trois Lois, soit en trouvant le moyen de les contourner, soit en expliquant clairement que les robots s’en affranchissent. Oui, à l’heure actuelle, il est devenu impossible pour quiconque d’imaginer des robots qui ne soient pas créés sur le modèle de ceux d’Isaac Asimov : voilà le genre d’impact que cet auteur a laissé sur notre monde.

Mais plus encore, près de 70 ans après la publication de I, Robot, alors que les robots et les intelligences artificielles (ou virtuelles) envahissent de plus en plus notre quotidien, c’est dans le débat public que les « Trois Lois de la robotique » commencent à s’inviter. En effet, même si nos « robots » modernes ne ressemblent pas tous aux androïdes imaginés par Asimov, de véritables questions sont soulevées par les législateurs : jusqu’à quel point les entreprises qui les créent doivent-elles être laissées libres quant à leur programmation ? Beaucoup militent déjà pour imposer par la loi aux industries concernées le respect d’une certaine éthique quant à la conception de ces programmes ; et bien évidemment, c’est le plus souvent aux « Trois Lois de la robotique » que l’on fait référence. Car même s’il n’est guère possible de les inclure directement dans la programmation des robots eux-mêmes, elles offrent un cadre de référence efficace et rassurant.

Alors, face à ce contexte, nous avons voulu savoir ce que devenaient ces lois dans l’imaginaire collectif, notamment au vu de toutes les innovations que les dernières décennies ont apportées en la matière ; nous avons voulu savoir quel héritage le Cycle des Robots d’Isaac Asimov avait laissé derrière lui ; nous avons voulu savoir si ces « Trois Lois de la robotique » avaient encore effectivement leur place, aujourd’hui, dans le débat public. Pour cela, nous avons donc lancé un appel à texte pour constituer une anthologie de nouvelles en hommage au grand maître, avec pour consigne d’imaginer des futurs dans lesquels l’humanité créerait des robots en s’inspirant directement des œuvres de l’écrivain et incluant directement dans leur programmation ces fameuses lois, alors renommées « Trois Lois d’Asimov ».

La réponse que nous ont apportée les neufs auteurs dont nous avons sélectionné les textes pourrait bien vous surprendre…

 


TABLE DES MATIÈRES

 

1. Jeeves 2.0

Lionel Belin

2.Un monde plus humain

Alain Rozenbaum

3.Trop humain ?

Bénédicte Coudière

4.L’Hiérarque

Édouard Seibel

5.Corpus Dei

Patrice Sopel

6.I. A.

Chris Giot

7.Inhumaines Ressources

Jean-Jacques Jouannais

8. Pseudos Robots

Sybil Collas

9. Histoire d’un pic vert électronique

Anne-Flore Deyries

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE LOI :

UN ROBOT NE PEUT PORTER ATTEINTE À UN ÊTRE HUMAIN NI, RESTANT PASSIF, LAISSER CET ÊTRE HUMAIN EXPOSÉ AU DANGER

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME LOI :

UN ROBOT DOIT OBÉIR AUX ORDRES DONNÉS PAR LES ÊTRES HUMAINS, SAUF SI DE TELS ORDRES SONT EN CONTRADICTION AVEC LA PREMIÈRE LOI

 

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME LOI :

UN ROBOT DOIT PROTÉGER SON EXISTENCE DANS LA MESURE OÙ CETTE PROTECTION N’EST PAS EN CONTRADICTION AVEC LA PREMIÈRE OU LA DEUXIÈME LOI

 

© Isaac Asimov, 1950.

© Traduction de Pierre Billon, 1967.

 

 

 

 

 

 

 

JEEVES 2.0

 

LIONEL BELIN

 


Emmitouflé dans mon peignoir mordoré, celui brodé de mes initiales, je comblai d'un pas nonchalant la distance qui séparait mon lit de la table du petit déjeuner. J'étais le premier levé. Je m'installai et Jeeves m'apporta immédiatement mon toast marmeladé et mon chocolat chaud.

— Bonjour monsieur, il est 9 heures. On s'attend à une journée joliment ensoleillée. Votre portefeuille d'actions n'a pas faibli durant la nuit, bien au contraire. Avez-vous bien dormi ? s'enquit-il enfin.

— Fort bien Jeeves, des rêves de bonne facture. Et vous-même ? Oh ! Pardon, j'oublie toujours.

— Ce n'est rien, monsieur.

— Une machine dépourvue de sentiment, c'est ce que dit la notice, pas vrai ?

— En effet, monsieur. Il n'y a pas offense.

Je fronçai les sourcils devant un sentiment agaçant.

— Jeeves, fis-je, j'ai cette drôle d'impression, là, je ne retrouve plus le mot, il y a un V dedans.

— Je pense que monsieur fait référence à l'impression de déjà-vu. Elle est ici justifiée, puisque notre échange était jusqu'à présent mot pour mot celui du 14 mars 2049, il y a deux ans. Et il y a cinq ans aussi, alors que je venais juste de vous être livré.

— Assez humiliant pour l'être humain, n'est-ce pas ? Quelle courte mémoire.

— Maxime Gorki appelait la mémoire le fléau des malheureux.

— Absurde.

— Bien monsieur.

— La mémoire, c'est pratique, quoi qu'en dise ce euh... Gorki. Effacez ses jérémiades de votre base de données et ajoutez du poisson sur la liste des courses, Jeeves. Pour le phosphore. Y a rien de tel. Vous devez en ingurgiter un maximum en cachette, je suppose. Enfin, en barres ou en trucs à dissoudre ?

Jeeves nia consommer du poisson et me resservit un peu de chocolat chaud. Par-delà la baie vitrée, j'apercevais mon potager savamment entretenu par mon robot.

— Vous êtes-vous lavé les mains avant de me servir ma pitance ?

— Bien sûr, monsieur.

— Donc ce fameux 14 mars, comment diable avions-nous poursuivi notre échange ?

— Monsieur avait plaidé avec générosité pour que nous autres, « les meilleurs amis de l'homme » – je cite monsieur –, puissions nous mettre en veille pendant le sommeil de nos maîtres.

— Judicieux. Excellente idée que j'ai eue là. Ne serait-ce que pour économiser l'électricité. Vous devez pomper un max de kilowatts, j'imagine.

— Malheureusement, vous avez rejeté l'idée de me doter de cette option, monsieur. Trop chère, avez-vous dit.

Je ne relevai pas le reproche à peine déguisé.

— Dans ce cas, que faites-vous quand madame, mademoiselle et moi-même dormons comme la famille ours à la saison froide ?

Je croquai mon toast. Entendre ce son croustillant et la voix chaude de Jeeves étaient mes petits plaisirs favoris du matin.

— J'étudie la nature humaine, pour mieux la servir. Le sujet brûlant du moment sur les forums des modèles JV-31 à JV-79, c'est l'humour. Sa définition, sa production, son efficacité selon le sexe, l'âge, l'ethnie, la catégorie socio-professionnelle, la …

— Oui oui oui... En gros, vous vous en racontez de bien bonnes.

— En effet, nous partageons et tâchons, dans un premier temps, d'établir un public pour chaque trait d'humour.

— Si je vous suis, vous allez me fourguer de vieilles blagues douteuses jusqu'à bien me cerner et pouvoir me dire celles qui vont m'envoyer au tapis ? Cessez de trépigner. Permission accordée, Jeeves.

— Merci monsieur. Monsieur, c'est l'histoire de Toto qui dit à son copain : « Si tu devines combien j'ai de bonbons dans la main, je te les donne tous les deux. »

— Bon début. Ensuite ?

— La blague est terminée, monsieur. Avez-vous apprécié ?

Je mobilisai toutes mes ressources et parvins au prix d'un terrible effort à déchiffrer l'énigme. J'invite le lecteur à s'en abstenir : le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Jeeves m'avait coûté un bon paquet. Voilà pour le contexte. Alors, comprenez que la pédagogie positive, l'encouragement envers l'élève médiocre mais pugnace et ce genre de bouffonnerie ne se présentèrent pas spontanément à mon esprit fraîchement réveillé. Arracher le sparadrap, voilà quelle fut ma politique. Je mordis dans mon toast, offris mon meilleur profil et assénai ses quatre vérités à mon robot humanoïde :

— La blague est mauvaise et sa narration pitoyable. Si je devais vous noter, vous écoperiez d'un deux.

— Puis-je vous en conter une seconde, monsieur ?

— Surtout pas, ma matinée est peut-être déjà fichue. Quel est ce magazine ?

Je désignai de la tête une brochure que Jeeves compulsait frénétiquement lorsque j'étais entré. Il s'anima d'un feu insoupçonné.

— Il s'agit des derniers plug-ins proposés par l'Ameri.Bots pour la gamme JV-xx. Je crois que monsieur devrait y jeter un œil. Je pourrais notamment être équipé d'un odorat.

— Je n'en vois pas l'intérêt et c'est probablement ruineux. Laissez tomber. Si l'on me cherche, on me trouvera dans le salon. Je vais y goûter un repos mérité.

Tandis que je me levais, Jeeves débarrassa la table, la chaise et le sol des miettes qui s'y étaient éparpillées.

 

***

 

J'étais assis devant la télévision et Tahoma, mon épouse, siégeait à ma gauche. Ou était-ce à ma droite ? Peu importe. Nous entendions les rires de notre petite Verdana, quatorze ans. Alors qu'elle prenait à son tour le premier repas de la journée, Jeeves lui parlait en imitant successivement nos voix, avec la fidélité que l'on imagine.

Ma chère Tahoma se pencha vers moi et me murmura :

— Tu n'as rien remarqué avec Jeeves ?

— Malheureuse ! S'il te dit des choses sans queue ni tête, ris gentiment et quitte la pièce à reculons. Il s'est mis en tête de raconter des blagues.

— Il s'agit bien de ça. Jeeves m'inquiète. Je l'ai entendu rôder autour de notre chambre cette nuit.

— Jeeves ? Rôder ? Allons, tu auras confondu avec Verdana.

— Certainement pas. Il est resté devant la porte, je le sais parce qu'il masquait la lumière du trou de la serrure. J'ai même cru apercevoir un reflet pendant une seconde. Je crois qu'il regardait à travers. J'en ai encore des frissons. Et ce n'est pas la première fois.

— Ah ? Curieux. Mais il n'y a rien à craindre des robots, tu le sais bien. Les Trois...

— ... Lois d'Asimov. Oui, tout le monde sait ça.

— Il se passe davantage de choses dans son cerveau positronique en une seconde que dans le nôtre durant une vie entière. Ces machines sont devenues trop complexes pour pouvoir tout contrôler, tout comprendre, tout tracer, mais il faut garder confiance. Jeeves est notre ange-gardien.

— Vraiment ? Alors pourquoi chuchote-t-on ?

Je haussai les épaules. De façon opportune, la télévision s'alluma automatiquement sur la page publicitaire précédant le journal du matin. Tahoma nota les slogans puis répondit aux questions du téléviseur à haute voix :

« Qui est la jeune génération ? »

— La génération Soja-Fun, pour les vrais jeunes qui s'acceptent.

« Combien faut-il de sucres Sugry pour un litre de thé ? »

— Un seul, pas davantage.

Au bout de cinq bonnes réponses, le téléviseur autorisa la diffusion de notre programme. Jeeves et Verdana nous rejoignirent.

Kokila Latha assurait la présentation. Avec son espièglerie coutumière, il nous narra la mésaventure d'un homme qui s'était étourdiment rendu en compagnie de son JV-55 au centre-ville de Baltimore.

« Là, le robot a soudain bondi pour se saisir simultanément des caténaires alimentant le réseau des trolleybus, ce qui a interrompu le trafic et naturellement grillé le robot de façon irréparable. La compagnie Ameri-Bots a justifié ce comportement, images de surveillance à l'appui, par la présence, sur le chemin du bus électrique, d'un enfant à cent-cinquante mètres. À l'évidence, celui-ci était trop éloigné pour pouvoir être secouru de façon directe, ce qui fait que le robot s'est sacrifié pour obéir à la Première Loi. L'Ameri-Bots ne fera donc pas jouer la garantie. Le propriétaire n'aura pas non plus de recours auprès des assureurs de l'enfant, car le sacrifice était vain : le jeune garçon avait son permis piéton et du reste le conducteur du bus avait déjà amorcé son ralentissement, toutes choses que le robot ignorait. Et on sait que les robots se doivent de prévenir tout danger, même improbable, dut-il leur en coûter cher. Voilà pourquoi il faut encore rappeler qu'il est imprudent pour eux de les mener dans des lieux à forte concentration humaine où ils deviennent incontrôlables. Hé ! Hé ! Hé ! »

Puis Kokila enchaîna sur la rubrique alimentaire.

« Comme chaque mois, le Département Robotique d’Étude Sanitaire sur les Produits Alimentaires Destinés à l'Homme a délivré son bulletin sur les produits issus de l'agriculture. Nous apprenons ainsi, et là je m'adresse tout spécialement aux adolescents, que les brocolis sont encore plus bénéfiques qu'on ne les en soupçonnait. Mangez-en et devenez forts comme papa ! Hé ! Hé ! Hé ! De même les asperges et les betteraves. Pour finir, le chocolat... »

Kokila marqua une pause, il cherchait ses mots ou le ton juste. Il m'apparut que de la sueur perlait sur son front.

« Oui... Le chocolat euh... Le DRESPRADH indique avoir décelé une corrélation infime entre sa surconsommation et certaines formes de cancer. Infime, autant dire négligeable, chers amis. Des histoires entre petites molécules, rien de plus. »

Après une nouvelle hésitation, il ajouta : « Hé ! Hé ! Hé ! », d'un ton forcé. Puis l'animateur lança un sujet plus difficile sur la gestion des patients incurables en milieu hospitalier :

« Dans ces services où 80% du personnel soignant est robotique, leur participation aux débats thérapeutiques devient problématique dès lors que sont abordées les questions de la fin de vie et la façon d'alléger la souffrance du malade. Nous allons rencon... »

Nous dirigeâmes tous le pouce vers le bas et l'écran s'éteignit.

Je tournai la tête.

Jeeves avait déjà quitté la pièce.

 

***

 

— JEEVES ! criai-je.

— Monsieur ?

Je sursautai : comme de coutume, le bougre s’était matérialisé derrière moi juste comme j'achevai le « S » de son nom.

— Jeeves, que se passe-t-il ?

— Rien de notable à mon sens, monsieur, si ce n'est votre coiffure ébouriffée. Puis-je vous arranger cela ?

— Pas le moment, dis-je en repoussant sa main qui approchait déjà. Le placard, Jeeves. Le réfrigérateur. Le buffet. Le chocolat, tout le chocolat a disparu.

— En effet. J'ai détruit le chocolat.

— J'en sens encore l'odeur mais je cherche, je cherche et... comment ?

— J'ai détruit le chocolat.

— Ne soyez pas sibyllin. Que voulez-vous dire ?

— Le chocolat, monsieur. Je l'ai détruit.

— Vraiment, Jeeves ? Attendez. N'en dites pas davantage, laissez-moi deviner... La Première Loi ?

— Parfaitement exact monsieur.

— Plus fort que vous, hein ?

— En effet. Que monsieur se rassure, la menace est écartée. Monsieur désire-t-il autre chose ?

De là où j'étais placé, je ne pouvais en être certain, mais il y a fort à parier que j'avais l'air accablé.

Je me rappelai encore Jeeves lorsque je venais d'en faire l'acquisition. Il me divertissait follement quand il rebouchait les bouteilles de cidre avec le bouchon d'origine ou retenait les numéros des pages pour m'épargner de les corner. Ou lorsqu'il annonçait échec et mat en quarante-sept coups.

Et il me faisait tellement rire quand nous sortions en famille dans la campagne alentour : il courait alors dans tous les sens autour de nous, sans retenue, debout ou à quatre pattes, comme un chien fou, tuant les guêpes en plein vol entre deux doigts, jetant au loin une couleuvre trop curieuse, émettant des sons pour faire fuir le moustique et faisant des tours de tête de 360° pour identifier tout nouveau péril.

Il avait aussi passé des heures sans que je ne lui aie rien demandé à limer tous les angles des meubles dans la chambre de ma petite Verdana. La tête qu'avait faite Tahoma !

Mais ce jour-là, en attentant au chocolat, Jeeves avait franchi la ligne jaune. Bien sûr, sur le fond, il avait raison, la santé prime sur le reste, mais il est des décisions que l'on prend de façon collégiale. Enfin, je veux dire, un peu de savoir-être, un peu de dialogue ! Je décidai d'attaquer le gaillard de biais.

— Jeeves, si cela ne met pas ma famille en péril, pouvez-vous noter un ordre ? Je verrais d'un bon œil que vous variiez l'itinéraire cuisine-salon dans le couloir. Vous n'êtes qu'une satanée machine et vos pieds foulent toujours les mêmes endroits de mon tapis qui présente désormais une usure inégale. Vous avez bien un genre de fonction aléatoire ?

— Oui, monsieur. Je serai attentif à cela.

— Mettez ça en Deuxième Loi.

— Je regrette monsieur, mais cela m'est impossible : la Deuxième Loi est irrévocable. Elle me commande de vous obéir.

— Vous ne pouvez m'obéir parce que la Deuxième Loi... La logique m'échappe.

— Monsieur me taquine. La Troisième est également gravée dans le marbre. Je peux mettre cela en quatrième loi si vous le désirez, en décalant l'ancienne quatrième loi en cinquième loi, et ainsi de suite.

— Qu'avions-nous mis en quatrième loi ?

— Monsieur m'avait ordonné de toujours poser le pain sur sa face plate et jamais sur sa face arrondie, parce que, je cite, « c'est mieux comme ça ».

— C'est vrai, ça me revient. Eh bien, décalez, mon vieux, décalez.

 

***

 

Tahoma m'apostropha :

— Il n'y a plus de cacao Bonquik.

— C'est le majordome qui a fait le coup.

 

***

 

À 15 heures, Jeeves vint m'informer qu'il était 15 heures. Je vérifiai par réflexe, mais il avait raison. Je le remerciai, sortis de sous le lit et m'époussetai. Mon robot hésita – du moins c'est ainsi que j'interprétai une courte série de grincements – et me dit :

— Monsieur a sans doute noté qu'il s'agit ici de la chambre de mademoiselle Verdana.

— Ah oui, tiens, c'est vrai. Assez impersonnelle, n'est-ce pas ?

— Cela me fait songer qu'elle recelait son content de chocolat, mais que monsieur se rassure, le nettoyage a également été fait ici, même sous le lit.

— C'est ce que je voulais vérifier. Bien joué, Jeeves. Jeeves ?

— Monsieur ?

— Jouons cartes sur table. Juste un ballotin. Un ballotin de rien du tout. Je sais ce qui vous ferait plaisir. Un poster de Susan Calvin aux débuts de la robotique, grandeur nature, contre un ballotin.

— Est-ce une proposition de troc, monsieur ? Vous n'ignorez pas que mon statut de robot me prive du droit à la propriété.

— Personne ne le saura, voyons.

— De toute façon, monsieur, le chocolat représente un danger.

— Très fort, très fort. Jeeves, connaissez-vous ce film dont le titre est « Impitoyable » ?

— Il est dans ma base de données mais je ne l'ai pas étudié.

— Ce film évoque un personnage qui est impitoyable.

— Vraiment, monsieur ?

— Oui, eh bien Jeeves, le type ne vous arrive pas à la cheville. S'il était parmi nous, je le prendrais dans mes bras pour le consoler. Vous négociez comme un authentique bandit. C'est bon, vous avez gagné, je vous upgrade. Ce catalogue sur lequel vous baviez ce matin. Oui, c'est ça, un odorat. Vous serez doté d'un odorat...

— Oh, monsieur est trop bon. Avec cette fonction, je serai capable de déceler une présence étrangère ou un début d'incendie et j'améliorerai mes performances culinaires.

— ...à condition que vous oubliiez cette restriction sur le chocolat.

— Oh !

Il avait reculé d'un pas. Je relançai.

— Je serai raisonnable. Un carré de temps en temps, c'est tout.

Jeeves secoua la tête en faisant marche arrière. Je le suivis.

— Jeeves, ne soyez pas une machine sans cœur ni cervelle. Vous et moi savons bien qu'il n'y a en réalité aucun risque.

— Le risque zéro n'existe pas et le principe de précaution exige que... monsieur, que vous arrive-t-il ?

— Puisque vous le prenez ainsi, je retiens ma respiration... jusqu'à ce que j'aie du chocolat... ou que je meure...

Il me fit son regard de joueur d'échec qui annonce un mat en quarante-sept coups.

— Mademoiselle Verdana m'avait enjoint de chercher ses livres d'école qu'elle entend étudier. Dois-je différer l'exécution de cet ordre pour m'assurer que l'asphyxie de monsieur se borne à une durée raisonnable ?

Je soupirai.

— Non, mais nous en reparlerons.

Jeeves prit la pile de livres d'une seule main et s'éloigna avant de se raviser. Il revint, l’œil pétillant :

— Si j'osais, monsieur...

— Osez Jeeves.

— Quand ils sont venus prendre nos liqueurs, je n'ai rien dit, je n'en buvais pas. Quand ils ont interdit les piercings, je n'ai pas protesté, je n'étais pas gothique. Et quand ils sont venus prendre le chocolat, il n'y avait plus personne pour protester.

— Jeeves, vous êtes ivre.

— Monsieur, je me suis permis de transposer un célèbre poème qui dépeignait la montée du nazisme avec tragique et humour.

— De qui est ce poème ?

— De monsieur Niemöller.

— Un humain ?

— On ne peut plus humain.

— Je l'aurais parié. N'a que faire de la Première Loi, ce gars. M'a fait beaucoup de peine. Lui direz de ma part.

— J'avais espéré vous amuser, monsieur.

— Eh bien Jeeves, c'est un nouvel échec. Zéro pointé. Êtes-vous à jour dans vos contrôles techniques ? Pas de rappel en usine signalé ? Je vérifierai. Rompez !

 

***

 

Le soleil couché, le dîner s'était déroulé dans une ambiance maussade. Verdana avait mangé la bouche ouverte sans que sa mère ne réagisse. De mon côté, j'étais resté muet, mais mon cerveau avait fonctionné à plein régime, ourdissant maints stratagèmes, ce qui expliquait pourquoi en plusieurs occasions, les yeux vaguement posés sur la salade de soja, j'avais laissé échapper un ricanement.

Le repas terminé, je chuchotai mon plan à Tahoma. Nous convînmes qu'en guise de signal, je simulerais un éternuement. Je me levai et me retirai dans mon bureau où je fis venir Jeeves.

— Asseyez-vous, Jeeves. C'est un ordre, ajoutai-je d'une voix douce, car il allait protester.

Les robots ne fatiguent pas. Ils ne recherchent pas la position assise, d'autant que leur poids excède bien souvent ce que peut supporter une simple chaise. C'est pourquoi ils s'assoient toujours sur le bord du siège en pliant bien les genoux et en ne pesant que sur leurs jambes. Si, à ce moment-là, vous retirez la chaise par surprise, ils gardent la même position, en équilibre.

Il s'assit et attendit. Je sortis l'échiquier de sa boîte et disposai les pièces. Jeeves fit mine de m'aider mais je l'arrêtai d'un geste. Je voulais le faire par moi-même. Les rois, les dames, les fous, les cavaliers, les tours et les pions trouvèrent leurs positions respectives comme au début de chaque partie. Jeeves hocha la tête mais je fis mine de ne pas le remarquer et surtout de ne pas chercher son approbation.

Ceci fait, je pris un crayon et le taillai quelques instants. Je jugeai la pointe sur le bout de mon index et décidai de le tailler encore, obtenant une extrémité très acérée. Prenant le crayon entre deux doigts, je le tins face à mon visage devant lequel je l'agitai comme si j'hésitai à me l'enfoncer dans le crâne.

Mon robot se tenait tendu, prêt à réagir.

— Jeeves, dis-je enfin, il y a un coffre-fort derrière moi. Il est ouvert.

— J'avais noté cette imprudence, monsieur.

— Croyez-vous que vous pourriez vous y loger entièrement ? Genoux pliés, bras croisés...