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Les Saillisseurs

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Description

Les femmes ont pris le pouvoir et vivent dans des agglomérations fortifiées, à l’écart des hommes qu’elles ne rencontrent que pour la reproduction… ou le plaisir.
Les hommes, totalement dépendant des femmes pour tout ce qui touche à la technique et aux sciences, se déplacent en permanence entre les communautés de « mères » faisant du commerce et assurant leurs fonctions de reproducteurs.
Au cours d’une « fécondorgie », un jeune homme et une jeune femme refusent chacun le rôle qui leur est imposé et décident de partir ensemble…
Le silence s’installa de nouveau. La jeune mère pensait aux ruines qu’elle n’avait jamais vues mais qui devaient recéler tant de trésors et, peut-être, des réponses à certaines de ses interrogations. À un moment donné, elle s’était passionnée pour l’histoire. C’était d’abord la naissance des sororités qui l’avait enthousiasmée, cette aventure héroïque au cours de laquelle les femmes avaient gagné leur liberté. Puis elle avait découvert l’art. Alors, étaient venues les questions. Comment un monde aussi barbare que celui qu’on leur décrivait dans les temps anciens avait-il pu produire tant de merveilles ? À la recherche d’explications, elle avait exploré la bibliothèque du Vant, lisant tout ce qui avait trait au passé. Mais les documents d’époque étaient rares, quasi inexistants. Elle avait surtout trouvé des œuvres postérieures à la prise de pouvoir et avait très vite constaté leur manque d’objectivité : tout y était blanc ou noir, les sœurs parées de toutes les vertus, les mâles de tous les défauts. Sentant intuitivement que la vérité devait être plus complexe, elle avait tenté de s’informer auprès de ses aînées. Tout de suite, elle s’était heurtée au silence ou même à une franche hostilité. Certains sujets ne devaient pas être abordés. Cela l’avait conduit à douter de tout ce qu’on lui avait appris. Petit à petit, elle avait exercé son sens critique sur l’ensemble du système dans lequel elle vivait et qui, maintenant, lui semblait de plus en plus un piège. Chaque jour, il lui était plus difficile de se conformer à la coutume et, si elle n’arrivait pas vraiment à imaginer une autre vie, elle y aspirait.De son côté, Basile était perturbé. La fécondorgie ne se déroulait pas tout à fait comme il l’avait imaginé. Il avait cru que les mères attendaient sa semence. Pourtant, il y en avait une qui, à peine son plaisir atteint, l’avait empêché de remplir son devoir. Quant à celle avec laquelle il était maintenant, elle ne semblait même pas vouloir fécondopuler. Elle était gentille. Elle parlait avec lui, allait jusqu’à lui révéler son nom. Mais avait-elle l’intention de rester à discuter toute la nuit ? Bien que trouvant ce moment très agréable, ce n’était pas pour cela qu’il était venu. Il était un saillisseur et voulait saillir !Un hibou hulula dans les bois. Au cri lu­gubre, Noémie se serra contre Basile. Tiré de ses pensées, ce dernier sentit que le mouvement réveillait sa turgescence. Au début, délicieuse palpitation, elle devint vite agréable douleur. Il était obsédé par la proximité du corps de la mère, par sa chaleur et sa douceur qu’il sentait au travers des légers vêtements, par son odeur qui annihilait les senteurs marine et les effluves de la pinède. Pourtant, il ne lui venait même pas à l’esprit de faire des avances. Il ne pouvait qu’attendre et espérer qu’elle changeât d’avis.La mère ne semblait pas se rendre compte de la tension qui envahissait le mâle à côté d’elle. Comme elle était toujours silencieuse, Basile s’enhardit à prendre une initiative, croyant peut-être l’amener à revenir sur sa décision. Hésitant, son audace le faisant balbutier, il lui demanda pourquoi elle ne voulait pas fécondopuler. Elle se tourna vers lui et, presque brusquement, interrogea : « Tu en as envie ? »Sa voix avait une intonation étrange, avec de la dureté, qui l’intimida. Pourtant, il répondit honnêtement : « Je ne sais pas... mais je croyais que c’est ce que toutes les mères atten­dent de nous.— En général oui. Mais pas moi ! Tu comprends, j’ai atteint l’âge d’avoir un enfant. Alors, elles m’ont supprimé mes pilules. Si je sperprends, je vais avoir un enfant. »Elle marqua une pause, reprit d’une voix résolue : « Mais je ne peux me ré­soudre à ce qu’on m’enlève la chair de ma chair ou pire qu’on la mutile. »Voyant qu’il ne comprenait pas, elle lui révéla que toutes les sœurs avaient l’obligation d’assurer leur propre re­nouvellement. Elles n’y étaient pas tenues tout de suite. Jusqu’à dix-sept ans, elles pouvaient prendre leur plaisir dans les procréactions. Mais, à partir du jour de leur anniversaire, elles n’avaient plus droit aux contraceptifs tant qu’elles n’avaient pas mis au monde une fille, les mâles ne comptant pas. Elle parlait avec une sorte de rage contenue mais prenait pourtant le temps de choisir ses mots ou de les expliquer quand elles voyaient qu’ils n’avaient aucune signification pour l’homme. Soudain, elle se tut, comme si elle avait perdu le fil de son discours.Sur la plage, les couples s’étaient calmés. La mer respirait paisiblement. Un éclair d’argent lunaire jaillit hors de l’eau, y retomba dans un bruissement liquide. Les ondes concentriques s’agrandirent autour du point d’immersion.Pour entendre encore la voix de Noémie et, aussi, parce qu’il souhaitait vraiment comprendre, Basile relança la discussion en demandant : « Si les mâles ne comptent pas, qu’est-ce que vous en faites ? »La mère ne répondit pas tout de suite. C’était comme si elle ne voulait pas parler d’un sujet qui lui tenait trop à cœur. Puis, avec violence, elle lui dit que cela dépendait de la qualité du spécimen. Si les contrôles prénatals indiquaient qu’un beau mâle était en gestation, la grossesse pouvait aller à terme. Sinon, c’était l’avortement. Ensuite, dès la naissance, l’enfant était retiré à celle qui l’avait mis au monde et élevé dans une crèche jusqu’à sa huitième année. « À cet âge, soit une meutemâle le prend, soit on le coupe ! » conclut-elle.« On les coupe ? Qu’est-ce que vous coupez ?— Les mâles, on en fait des sanbouls.— Des quoi ?— Des sanbouls ! On leur enlève le sexe et les testicules, les couilles quoi ! Comme ça, ils peuvent rester vivre avec les sœurs, ils ne sont plus dangereux. Ils ne sont plus des mâles. »Basile, intrigué, étonné, ne comprenant pas bien, interrogea :« Est-ce que ça veut dire qu’ils ne peuvent plus fécondopuler ?— Bien sûr qu’ils ne peuvent plus ! Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle aussi des ninis car ils n’ont plus ni queue, ni boules !— Mais alors à quoi sert leur vie ?— Ils sont les gardes, les domestiques à tout faire de la sororité. On les nour­rit et, en échange, ils donnent leur travail.— Mais c’est affreux ! Comment une chose pareille est-elle possible ? Comment les mères peuvent-elles être aussi cruelles ?— Je te l’ai dit. Pour les sœurs, vous n’êtes pas autre chose que du bétail. On vous marque même à la naissance.— On nous marque ?... Je n’ai jamais vu aucune marque. Ni sur moi, ni sur aucun clanfrère.— Parce que c’est une marque intérieure. Pourquoi crois-tu que vous devez mettre le bras dans le guichet des portes ? À votre naissance on a introduit dans votre bras gauche une puce électronique. »

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Date de parution 23 octobre 2018
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EAN13 9782363158338
Langue Français

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