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LES SEPT GLAIVES

De
310 pages
Paul a quitté la province pour Paris. Faire preuve d'originalité est son souci constant. C'est ainsi que places et honneurs se gagnent. Il a épousé Émilie. Il a réuni une collection de tableaux et d'objets d'art. Ses fils entreront à l'E.N.A. Il n'a pas comblé ses vœux. Émilie a demandé la séparation de corps.
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Les Sept Glaives

<9 L'Harmattan,

1999

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - Franee L'Harmattan, Ine. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8454-9

Michel Jamet

Les Sept Glaives

L'Harmattan

I
Nous quittions Viroflay pour la gare Saint-Lazare. Nous changions de quai sous le pont de l'Europe. Le train faisait halte à Pacy-sur-Eure. Je mettais la tête à la fenêtre. Je recevais les escarbilles et le vent de la course. Le voyage durait une heure. Les voyageurs parcouraient les titres. Ils lisaient un ou deux articles. Ils échangeaient les journaux. Ils les abandonnaient. Une jeune femme était assise en face. Elle était plongée dans une lecture attentive. Le couteau avait traversé le sein avant d'atteindre le cœur. Je lisais la chronique judiciaire du Petit parisien. L'assassin avait pesé de tout son poids. Si menus que fussent les seins de ma mère, il ne fallait pas traverser moins de sept centimètres de chair. Cela voulait dire beaucoup de secondes pendant lesquelles la jeune femme avait vu la lame dressée. Elle l'avait sentie s'enfoncer. La reproduction du Sardanapale figurait dans le Larousse familial. Je l'avais découverte. Le grincement et le bringuebalement incertain du vieux wagon remorqué à grande vitesse, le compartiment défraîchi, le drap brunâtre de la banquette déchiré par endroits faisaient un cadre sinistre au fait divers. Je rougis. La jeune femme ne me voyait pas la regarder. Je lisais son journal. Sans doute, terminerait-elle bientôt sa lecture. Sans doute, sentiraitelle le poids du regard scrutateur. Serait-elle moins menaçante que ne i'avait été la vendeuse du magasin de modes? Je voyais gratuitement ce qu'elle ignorait montrer. Elle s'indignait. Elle refaisait l'étalage. Se penchait-elle pour prendre une épingle? Ses seins si faiblement ou si discrètement retenus pesaient sur le bord du corsage. Se glissait-elle, déchaussée, dans la vitrine pour ajuster ou rajuster un vêtement mal disposé? Cet étirement de tout le corps faisait admirer la vigueur du torse, la finesse de la taille comprimée dans la ceinture, le creux marqué des reins, la minceur nerveuse de la fesse, la puissance de la cuisse qui tendait la jupe et le galbe ftnal de la jambe. Sourcils froncés, bouche coléreuse, le visage m'assaillait. La jeune femme lisait. Brune. Rien ne laissait prévoir une gifle. Ma mère nous emmenait au Bois. Elle ne savait rien. Elle n'avait rien vu. Je la rattrapais en courant. La promenade n'enthousiasmait pas mon frère. Plus jeune, il se faisait tirer. Nous changions de 5

trottoir à proximité des meublés. "Viens mon mignon. Tu ne le regretteras pas". Mimiques éloquentes. Poitrines débordantes, cuisses et genoux de catcheuses. Ces mots m'étaient adressés sur le passage de ma mère. Plus souvent le long de la tranchée de chemin de fer qu'à la porte des hôtels. Postées tous les vingt mètres, les filles attendaient. Déjà âgées, outrageusement m2quillées. Mon père lisait le journal. Le train roulait. La jeune femme s'entretenait avec son compagnon. Je la regardais, troublé. Nous descendions. Une odeur d'huile chaude émanait de la machine. Elle créait autour d'elle le vide respectueux qui entoure les grands fauves. Aisément circonscrit par leur diamètre, je me mesurais aux roues motrices. Le piston repoussait les bielles. Les roues se tendaient. La locomotive s'ébranlait dans un coup de sifflet fusant de vapeur. Le fourreau rempli de cannes à pêche remplaçait le fusil. Le sac de pêche solidement établi, le torse bombé, mon père entamait au pas régimentaire les six kilomètres qui séparaient la gare du terrain de pêche. Son pas ébranlait le sot en cadence. Poursuivis, nous étions bientôt rattrapés par le halètement sourd, puis par l'indescriptible fracas de la 241 Pacifique projetant ses wagons sur le remblai. Effaçant nos enjambées, courbant nos nuques. Le sol tremblait. Il résonnait longuement. La rivière en crue était sortie de son lit. On était dubitatif au café de la Gare sur la possibilité d'atteindre Mérey. On conseillait de renoncer. Mon père emprunta deux bicyclettes. Il prit la plus grande. Il s'élança. Voulant épargner la dépense, il n'avait pas jugé utile de m'offrir une bicyclette. L'opinion de ma grand-mère avait été différente. Le marchand de cycles avait livré une "La Perle" rouge foncé. Une très belle machine. Les allées du jardin n'avaient été tracées que pour l'usage du jardinier. Les bois de Fausses Reposes commençaient trois cent mètres plus haut. Seuls rescapés des rigueurs de l'Occupation, quelques chênes témoignaient de l'ancienne splendeur de ces forêts. Louis Quatorze y chassait. Ma mère courait à mes côtés dans les clairières où poussait la bruyère et dans les allées sableuses en bordure du bois. J'oscillais de droite à gauche et de gauche à droite. Je me rattrapais en tendant la jambe et le pied en avant. Ma mère maintenait de l'extrémité des doigts le bord arrière de la selle. Mes rares chutes étaient amorties par le sable ou par les bruyères. Je trouvais l'équilibre. Je le conservais. Ma mère cessa de courir. Je tournais de 6

plus en plus vite et de plus en plus près de la maison. Je parcourais les allées interdites. Dans un circuit imité du Tour de France, je doublais la maison au plus juste. Roue poursuivant la roue, les pneus crissaient ~ur le gravier. Ronde endiablée. Je dérapais, je rattrapais la lourde machine à chaque virage. Occupée à la cuisine, au ménage, à la lessive, à toutes sortes de tâches qui la détournaient de conserver un seul instant pour elle, ma mère n'avait pas la possibilité de m'emmener au bois. Je traversais, emporté par l'élan, les massifs de rosiers et les serhÏs précieux. Elle se précipitait pour effacer les traces. J'avais grandi d'une seule poussée. Trop petite, la bicyclette attendait dans un coin du garage que mon frère ait assez d'énergie pour la monter. Aucune bicyclette ne lui avait été confiée, adolescent. Mon père trouvait inutile d'offrir cet instrument d'émancipation. J'enfourchais l'antique bicyclette rangée contre le mur du café. D'une détente soudaine, je me juchais en selle. J'oscillais dangereusement. Je décrivis quelques courbes en S sur la route. Je trouvais mon équilibre. C'était une bicyclette d'homme. Mon père était loin. Je l'appelai. Je me lançai à sa poursuite. Coléreuse, sa voix faisait entendre qu'il croyait possible la partie de pêche. Les prairies inondées s'étendaient en contrebas. Nous franchîmes un pont. Aucune différence de niveau ne séparait plus l'Eure des prairies avoisinantes. Au pied des arbres, çà et là, quelques tourbillons, quelques remous indiquaient la présence de la rivière et brisaient l'uniformité café au lait qui recouvrait tout. Tant que la route se poursuivit en surplomb, nous avançâmes sans difficulté. Nous dévorions des yeux le spectacle. Plus de haies ou de clôtures délimitant les prairies. Une lourde chape brune effaçait les reliefs. Effarés, les arbres dressaient leurs branches contre un ciel de plomb. La route s'abaissa. Elle rejoignit le niveau de la plaine. L'inondation la recouvrait. Laissant un sillage derrière elles, nos roues partageaient les eaux. La route traversa la plaine. Elle se rapprocha de la rivière. Les deux piles d'un petit pont se distinguaient au loin. Nous mîmes pieds à terre. L'eau nous arrivait à la cheville. Nous ne pouvions plus pédaler. Des talus couverts d'herbes bordaient la route. Ils disparaiss.aient, écrasés sous l'inondation. De loin en loin, des poteaux télégraphiques. Faisaient-ils escorte à la route? Coupaient-ils à travers champs? De l'eau maintenant jusqu'au mollet, mon père poussait la bicyclette devant lui. Imperturbable. Je me retournais. Les 7

eaux s'étaient massées derrière nous. J'eus peur. Le piège s'était refermé. Elles n'auraient pas longtemps à attendre. Mon père marchait encore. J'appelai. Il n'entendit pas. On devinait le pont dans le lointain pluvieux. Pourrions-nous revenir sur nos pas? Sans doute savait-il que de nouvelles difficultés commençaient une fois parvenu au pont. La chaussée s'abaissait peu après. Elle retombait dans les prairies au niveau de l'eau. Il ralentit. Il fit encore quelques pas. Il s'arrêta. L'eau atteignait ses genoux. Il fit un grand geste dans ma direction. "Reste là où tu es". Sa voix me parvint. Forte. Risquant un pied après l'autre, sondant précautionneusement le fond, il revenait sur ses pas. Il se rapprochait avec une lenteur exagérée. "Demi-tour, et vite" cria-t-il en arrivant à ma hauteur. Il n'attendit pas ma réponse. Nous devinions maintenant, plus que nous ne les reconnaissions, les talus qui nous avaient guidés. De grandes herbes les recouvraient. Elles flottaient au gré du courant. De plus en plus rares, espacées et rédwtes, étaient les portions de chaussée où nous marchions les pieds secs. Nous essayâmes de remonter à bicyclette. Peine perdue. Il fallut cinquante mètres plus loin, ne sachant où nous diriger, descendre de machine et patauger à nouveau. Mon père s'emporta. Il m'accusa de ne pas savoir monter à bicyclette. Le niveau des eaux s'élevait. Un à un les quelques repères que nous avions laissés derrière nous disparaissaient, ensevelis. Personne n'irait à notre recherche. Nous courions plus que nous ne marchions. Noyés, dérivant bientôt au fù de l'eau. Gonflés comme les cadavres que charriait le Yang-TseuKiang. Le danger était soudain apparu. Mortel. De tous côtés, s'étendait une masse café au lait, agitée vers les arbres par quelques frissons. Remous et tourbillons indiquaient de ci, de là qu'on se trouvait dans l'immédiate proximité de l'Eure. Les poteaux télégraphiques rattrapaient la rivière peu avant le remblai de la voie ferrée. Nous atteignîmes le premier avec difficulté. Un gros effort nous amena à la hauteur du second et du troisième. Sous nos pieds, le sol se raffermissait. Le niveau de l'eau s'abaissait. Nous entrevîmes nos chevilles. La chaussée s'élevait. La voie ferrée se précipitait en surplomb. Nous cessâmes de patauger. Tremblants un peu, nous nous hissâmes sur les bicyclettes. Bien qu'il fut à peine midi, le jour semblait près à se coucher. Nous rendîmes les bicyclettes. Nous nous serrâmes contre le poêle. Nous prîmes le train. La nuit était presque 8

faite. Nous descendîmes un long fleuve chocolat. Rien n'émergeait. Les lumières s'allumèrent dans le salon. Mon père décrochait un tableau. Ille déposait sur un chevalet. Il imposait silence d'un revers de main à qu'il exprimait. Il s'emparait d'un pinceau. Il posait une main souveraine sur la toile réduite à un ensemble non accordé de masses et de couleurs. Impérieux, il brossait les fonds. Apparaissaient les premiers, suscités par le verbe, les éléments architecturaux et toniques du paysage ou de la scène. \! enaien t ensuite, portés par la même ardeur édificatrice, les arrières plans articulés aux premiers plans. Mezzo voce, tout le dessin se précisait. Cerné de coups de pinceaux péremptoires, et de plus subtils coups de pouce destinés aux mises en scène locales, l'ensemble se dévoilait d'un coup. Reculaut précipitamment, il prenait du champ. Il scrutait. Il flairait coins et recoins. Plein de fougue, il revenait précipitamment vers le tableau. Il accrochait des lumières. Rangé modestement à côté du chevalet, peintre saluant et s'effaçant derrière l'œuvre, il faisait valoir l'harmonie du tout ensemble. "Il me semble là reconnaître une main, disait l'expert. Il ne me parait pas que cela soit celle du maître. C'est très bon néanmoins. Mon confrère bien connu vous dira cependant sans doute, comme moi, que cela ne peut être que de l'atelier". L'expert faisait un pas en avant. "Quel lumineux Sisley vous avez là!", ajoutait-il quelques instants plus tard. "Quel profond Daumier vous avez la chance de posséder!" Il se saisissait du tableau. Ille cajolait. Un mime semblable à celui de mon père, un mime dévastateur cependant, animait l'expert. Il ne donnait de compliment qu'aux toiles des peintres dont il n'était pas le spécialiste. Il émettait des réserves sur ceux dont l'œuvre lui étaient connue. Créateur inlassable, mon père ressuscitait à chacune de ces visites savantes les œuvres dont l'aura risquait de sortir amoindrie. Rare et trébuchante dans la conversation ordinaire, sa parole s'enflait devant l'œuvre menacée. Riche de vertus nourrissantes, elle transfusait vers l'œuvre languissante l'excès de sa vitalité. On appréciait la performance. On distribuait des éloges au tableau qu'on n'aurait pas remarqué en son absence. Plus considérable était la signature revendiquée, plus mon père se mettait en frais. A sa rhétorique verbale et gestuelle, était confiée le soin de susciter l'œuvre. A force de peindre et de repeindre ses tableaux, il les faisait entrer dans la 9

peinture. Ne doutant pas d'avoir des tableaux de musée, il s'en assurait par cette activité con juratoire. Tout entiers captivés par son manège, les yeux des spectateurs quittaient, hypnotisés, la toile pour se fixer sur lui. Il était Le Collectionneur. Il déchaînait les cuivres. Il touchait le piano. Il haussait les violons. Il poussait les clarinettes. Il se penchait vers les musiciens. Sa baguette s'envolait à nouveau. Double fidèle, son image dans la glace reflétait sa pantomime. Lignes, masses, couleurs et formes se levaient à son appel. Elles se rangeaient à la place que leur désignait et que leur distribuait son pinceau. Posé sur la commode du salon, l'électrophone jouait. Les sons sortaient du haut-parleur. La musique avait une longueur d'avance. Elle échappait à ses prises. Il s'essoufflait â la suivre. Donnant à voir par la parole, il décomposait et recomposait le tableau. Il lui était toujours possible, l'incantation terminée, de replacer le tableau sur le mur. Rien de semblable n'était envisageable avec la musique. Il pouvait suspendre son mime. Indocile, la musique poursuivait sans lui. A la différence du tableau, voué à la supplication muette, la musique, toute bruissante de ses sonorités et de ses rythmes, l'ignorait. Rien ne pouvait être ajouté par le geste à ce qu'elle exprimait. Il était peintre, pécheur ou jardinier. Le tableau donne à voir. Son geste montrait. De taille plus considérable, de nombre plus important que ceux qu'avaient capturés les autres pécheurs, ses poissons faisaient leur entrée dans la salle à manger de l'hôtel portés en cérémonie. Ces pêches miraculeuses étaient déposées sur la table d'hôte. Chacun pouvait s'assurer de son talent. Le Pécheur s'inclinait, modeste. Offerts avec profusion, les fruits et les fleurs témoignaient de sa capacité à féconder la terre, à en obtenir ce qu'il y a de plus beau et ce qu'il y a de plus rare en matière de couleurs, de senteurs et de saveurs. La Provence commençait à vingt kilomètres de Paris. Le Jardinier souriait à son pays natal. La musique ne tenait aucun compte de ses humeurs. Elle déroulait, imperturbable, ses phalanges de notes. Il disparaissait, jeté au bas du piédestal, recouvert par les noires cohortes. Cette musique, c'était celle des autres. Ce n'était pas celle qu'il était le seul à entendre et qui émanait des tableaux réunis, des fruits mûris, des fleurs grandies et des poissons atrachés aux rivières. Les tableaux qu'il jouait, c'était les siens. Plus il les jouait, plus ils le devenaient. Plus il se les assimilait, bientôt incapable de se distinguer
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d'eux. Ulcéré à la moindre critique, il les défendait avec autant de soins et d'ardeur belliqueuse que s'il s'était lui-même trouvé exposé aux coups d'autrui. Surprit-il un jour dans la glace qui éclairait le salon, l'imparfait ballet qu'il menait? Sa main suspendit l'envol de la baguette. L'électrophone disparut. Ce mime incertain dont il avait rencontré l'image pour son déplaisir, il n'en supporta pas la réalité chez mon frère cadet. Encouragé par les dons d'imitateur de mon père, celui-ci faisait écho à ses gestes. La grandiloquence paternelle se muait en dérision. Une dérision qui ruinait ses mimes les plus assurés. Une dérision qu'il fallait défInitivement châtier pour qu'il ne prenne fantaisie à personne de venir troubler le ballet et de gâter les fruits de l'artifIcieuse création. Mal assuré, incertain de ses fIns, réalisé sur le mode mineur, le mime de mon frère révélait à ses propres yeux comme mime ce qu'à force de mimer, il oubliait comme tel. Mimant le peintre, il était peintre. Mimant le chef d'orchestre, il était l'orchestre et le chef d'orchestre. Mimant son mime, mon frère ruinait l'espoir qu'il avait de confondre le réel et l'illusoire. Promptement vengé, son pied de nez était l'occasion d'une chute brutale.

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Il
Nous avions passé la première enfance. La famille était réunie dans le salon. Nos résultats scolaires n'étaient pas excellents. Désireux de nous inculquer de saines maximes, on s'était refusé aux jouets. On mettait en avant l'utile. Aux livres, où le texte l'emportait sur l'image, s'ajoutait une valise. La valise reçue, Noël était terminé. Nous pouvions nous coucher. Profondément déçu, j'ouvris la valise. Elle était vide. J'oubliais de remercier. "Vous aussi, vous m'abandonnez. Vous me tournez le dos. Vous n'avez pas pitié. Personne n'a ici d'égards. Ni ma mère, ni mon mari. Tout vous est dû. Il ne vous viendrait pas à l'idée que, moi aussi, votre mère, j'ai droit à quelque chose. A de la considération. A de l'affection. Au souci de ne pas augmenter mon travail et ma peine, déjà considérables. A défaut, mais vous avez, comme votre père, le cœur froid - à ce que vous considériez ce que je fais pour vous. Pas un merci. Jamais une parole aimable!" Nous avions ajouté notre désordre au désordre paternel. Nous avions sali le tapis de la salle à manger en rentrant crottés du jardin. Nous avions renversé une assiette. Nous avions ajouté à un travail déjà rude. Nous n'avions aucune conscience de ce travail. 'CV ous êtes mes seules consolations. Et, vous me refusez toute satisfaction!" Nous n'étions pas économes de sa peine. Habitués à ses attentions, nous ne lui prêtions intérêt que quand son aide pouvait nous être secourable. Elle existait pour les devoirs scolaires, les maux de gorge, les fièvres. "Je ne pourrai plus le supporter longtemps. Vingt minutes d'autobus suffisent pour atteindre la Seine. On laisse le gaz ouvert. On s'endort pour toujours. On ne sent rien en sautant du premier étage de la tour Eiffel. Une fois enjambé le parapet, on n'a plus le temps d'avoir peur. On s'écrase". Elle regardait par la fenêtre. Son regard se perdait dans les frondaisons. Je réalisais d'un coup. "Maman, lui dis-je, nous t'aimons. Tu le sais". Je n'osais pas entourer ses épaules de mon bras, ni poser ma tête sur sa poitrine. Les larmes se détachaient une à une de ses yeux. C'était inftniment douloureux. Elle hochait tristement la tête. Elle continuait à regarder les grands arbres penchés vers la maison. Mon frère poursuivait ses jeux. Je ne comprenais pas la nature ou l'immensité de ce sacrifice. Je regardais 12

mon frère. Je me regardais. Je ne trouvais rien qui obligeât à une telle abnégation. Je lui gardais rancune de nous avoir menacés. Je méditais devant la valise ouverte sur la difficulté de dire "merci". Devais-je les remercier de m'avoir mis au monde? Etais-je, puisqu'ils ne se satisfaisaient pas de mes paroles, atteint d'un défaut de prononciation? Ils n'avaie~t de cesse d'obtenir encore d'autres merci. Etaient-ils atteints de surdité? Devais-je demander pardon? Je me levais. On me rappela. J'allais franchir la porte. J'avais tout reçu. Mon père le fit entendre. Il me donna une gifle. Il n'avait rien reçu. Il avait concouru pour les Bourses. Le Principal rendait à mon grandpère ce qui n'avait pas été dépensé. "Avec ce que tu nous coûtes!", répétait mon grand-père en mettant l'argent dans sa poche. Je jetais un regard désapprobateur sur ma famille assise, sur mon père transi par la colère, sur mon frère réfugié à côté de ma mère. La dette contractée s'enflait contre le visage de mon père. Elle le menaçait d'éclatement. Nourriture, éducation, situation, femme, enfants, il n'aurait jamais fmi de rembourser mon grand-père. Et, j'osais l'oublier! Il avait été élevé dans le sentiment de ce qu'il coûtait. Il devait rapporter. Il écraserait l'ingrat. Je montais dans ma chambre. Je refermais la porte sur les bruits qui s'échappaient du salon. J'ouvris la yalise. J'accédais, en ravalant mes pleurs, à la conscience de moimcme. Il y avait ce que les autres voyaient de moi et ce que je pensais. Il y avait maintenant ce que je faisais et ce que je me voyais entrain de faire. Au moment de poser un acte, je sautais en arrière. Je n'avais nul besoin de hausser le ton pour être entendu. J'avais la voix forte, mais je l'entendais faible. Je persuadais sans difficulté. De cette absence de difficulté, je n'étais pas convaincu. Je doutais de l'efficacité de mon agir. Comme si l'on avait toujours eu, que je manifeste quelque chose ou rien, l'habitude d'agir dans le sens que l'on s'était fixé. Comme si mes sentiments avaient toujours été indifférents. Je forçais la voix. Je jurais comme mon père pour accompagner mes gestes. "Comediante, i:ragediante", répétait mon père, citant Napoléon. "C'est facile", avait prévenu mon frère. Il volait de petits jouets. Des voitures pour circuit électrique, des wagons, des accessoires pour trains miniatures. J'étais plus âgé. Mes goûts étaient différents. Mon père dépliait de grosses coupures fraîchement sorties de l'institut d'émission. Illes rangeait dans le portefeuille. Le papier-monnaie était 13

intact. Aucun doigt ne l'avait corné. Aucune main ne l'avait froissé. Je m'étais trouvé là. Une enveloppe contenait l'argent destiné au ménage. Il l'avait glissée entre deux boites de chaussures sur le rayonnage supérieur de la penderie. Je n'imaginais pas de voler la famille. Je ne concevais pas davantage de voler le marchand de journaux. Ma mère y achetait mes fournitures scolaires. Nous échangions quelques mots. L'avalanche des objets offerts à la convoitise, l'étendue des rayons, l'absence de relation entre la vendeuse retranchée derrière sa caisse et l'acheteur anonyme rendaient le vol aisé. On ne volait personne. On volait dans les Grands Magasins. Autant dire qu'on ne volait rien. Toute clientèle comportant sa proportion de voleurs, il n'y a pas de vente sans vol. Son coût est pris en charge. Au marchand de calculer le montant des vols éventuels et de le répercuter sur le prix de vente. Potentiellement voleur si l'ocŒsion se présente, le client paye pour les voleurs déclarés. Candide, il est volé deux fois. Par le marchand et par son voleur ligués contre lui. Faire fortune en quinze ans. Peut-on exonérer le marchand de toute responsabilité? Il est poussé par l'amour du gain. Ne doit-il pas réparation aux honnêtes gens? Le voleur à la tire n'est-il pas en petit, ce qu'est le marchand en grand? Et le marchand, en minuscules, ce qu'est le système économique en lettres d'affiche? L'objet se tendait vers moi. Ma main le prenait. Il n'y avait pas d'obstacle. Dérober supposait une intention, un plan délibéré. Indifférent à l'utilité ou au désir véritable qu'on pouvait en avoir, on recueillait dans les grands magasins ce qui ne demandait qu'à quitter l'étalage. La vendeuse prenait le livre dans les mains du client. Elle tapait son prix. Elle recevait l'argent. Elle rendait la monnaie. Elle glissait le ticket avec le livre dans la pochette en papier. Elle disait "Au revoir". Elle s'affairait autour du client suivant. Un miroir de surveillance dominait le rayon. Une sorte de périscope. La vendeuse ne le consultait qu'entre deux clients. La glissade maîtrisée de l'objet vers la poche ne devait apparaître à aucun moment sur le miroir. Elle ouvrait le tiroir-caisse. Elle rendait la monnaie. C'était le moment propice. Le risque était évaluable. La sensation comptait. On posait quelques livres de classe sur le rayon. On y mêlait le livre convoité. On ramassait le tout d'un geste mesuré. On assujettissait la pile avec 14

élégance. On s'éloignait lentement. Le vol s'accomplissait sous son regard. Je percevais distinctement son visage. Campée derrière sa caisse à l'extrémité du rayon, elle occupait une position surélevée. L'œil posé sur le miroir, la main sur la caisse, elle ressemblait au pilote tenant le gouvernail. Fixant l'horizon, elle ignorait ce qui se produisait contre le bordage. J'ouvris plusieurs livres. Je me penchais. Je comparais leurs mérites. Je les mêlais aux miens. Je lisais quelques pages. La vendeuse s'habituait à ma présence. Rassuré, son regard m'abandonnait. Accompagner son regard qui se détourne. Ne pas précipiter le geste. Entendre battre son cœur. Faire ce qu'on a résolu. ~chever ce qu'on a commencé. Je glissais le livre dans ma poche avec la distraction apparente de celui qui compare deux livres, qui remet le sien dans sa poche, change de rayon, puis sort, le cartable à la main. Je m'éloignais doucement du rayon. Un homme me fit face soudain. Je ne l'avais pas vu. Des mains se portèrent violemment sur moi. Elles fouillèrent mes poches. Elles cherchèrent sous ma veste. "Je t'avais remarqué. J'ai attendu que tu ais fini". Il ouvrit mon cartable. Les étiquettes de la librairie du lycée me trahirent. Deux ou trois Classiques Larousse. Une petite voiture. L'inspecteur serra mon bras. "Ta mère va être contente de savoir où tu passes tes mercredis". Rares étaient les clients qui avaient compris. Ils me regardaient, indignés. La foule n'était pas dense. Une course était imaginable. Je 'me jetais en avant. Le labyrinthe des rayons rendait problématique le succès. Leur dédale avait été conçu pour dissimuler les sorties du mag"sin. Je n'osais pas escalader les rayons. Je les contournais. Il me rattrapa au quatrième. J'étais parvenu devant la porte de sortie. Trop tard. Il plongea. Je ne me dérobais pas assez vite. Sa main s'abattit. Il me repoussa brutalement vers les réserves du magasin. Où fuir? J'étais en territoire inconnu. Je tâchais de lui faire lâcher prise. Il était petit, court et trapu. Il ameutait contre moi. Il me fit monter dans l'ascenseur réservé au personnel. Il me poussa dans une pièce sans jour. Il ouvrit un registre posé sur une table. Il décrocha le téléphone. Il dressa la liste de ce que contenait mon cartable. Ma 'mère se présenta bientôt. Arrachée au ménage ou au rangement. "Tu avais toute ma confiance. Jamais je ne l'aurais imaginé. Surtout pas de toi! Peut-être de ton frère cadet. Je l'aurais surveillé. Mais, toi, l'aîné! Comment as-tu pu trahir ma confiance? Tu n'avais qu'à demander. Je t'achetais tous les livres dont tu avais besoin!" Cette scène était
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douloureuse. Assis derrière la table, l'homme observait. "Comment pourrais-je être sûre maintenant que tu es au lycée et non entrain de marauder dans les rues?", ajouta ma mère consternée par sa découverte. "Cela se produit-il fréquemment? En prenez-vous beaucoup?" L'inspecteur m'avait toisé, l'œil mauvais. Il avait porté la main sur moi. Je ne pardonnais pas. J'étais debout. Il venait de reposer le combiné téléphonique. Le visage était sans expression. Plutôt rond. L'anonymat recouvrirait vite ses traits. Un petit homme écrivait sur un petit bureau dans un grand cahier à reliure noire. Il se servait de mots inconnus. "Vol à la tire". Mon vocabulaire s'enrichissait. J'avais mis dans m~ poche un livre qui aurait pu être le mien. J'avais quatorze ans. La guerre d'Algérie venait de s'achever. J'échappais à la guerre. Y avait-il joué un rôle? Mon père ne donnait pas un regard aux hommes petits. Epingler un petit voleur. Etait-ce tout ce qu'une vie peut requérir en fait de sens? Le vol que j'avais commis relevait d'une autre exigence. Est-ce voler, que de voler des livres quand on est collégien? "Votre fùs est un voleur. Voilà ce que j'ai trouvé sur lui". L'inspecteur montra les livres. Il tendit une feuille de papier à ma mère. Rien que ma famille n'eût pu acheter si je l'avais demandé. "Tout ne vient pas de chez nous, ajouta l'homme. Le gérant de la Librairie du lycée veut vous voir. Vous me suivez avec votre fùs au commissariat. Les Grands Magasins portent plainte. Il faut décourager les audacieux. Trop de vols demeurent impunis". Nous accédâmes aux bureaux par un escalier en colimaçon. Le policier de ~ervice ouvrit un registre crasseux. Sous la date du jour, quelques lignes retraçaient les délits constatés. Il écrivit dans la marge "Vol à la tire". Il recopia la liste de l'inspecteur. Ma mère signa en se mordant les lèvres. Sans doute laissais-je paraître trop d'assurance. Le commissaire m'apostropha rudement. "C'est à cause de jeunes comme toi que la France en est là! Que l'on a perdu l'Algérie! Voleur à quatorze ans! Qu'en sera-t-il quand tu auras dix-huit ans!" On y redressait, disait ma grand-mère les mauvais sujets. Le spectre des maisons de correction surgit dahs ma mémoire. Etais-je entrain de devenir un "mauvais garçon"? La famille m'était rendue au commissariat. J'avais emprunteS le mauvais chemin. Peut-être était-il trop tard pour le quitter. Ce premier vol annonçait des dispositions pour le mal. Ces dispositions ne se satisferaient pas aisément. Elles 16

exigeraient plus. Du commi~sariat de quartier à la maison de corrt-ction, de là à la prison, puis au bagne pour finir sous le couteau de la guillotine, une voie semblait tracée. Le mal progresserait en moi comme une lèpre. J'avais rejeté l'amour de ma mère. Il conquerrait toutes les parties de mon cœur où elle avait établi des sentinelles. De plus en plus couvert de noirceur, je l'accuserai de plus en plus véhémentement. Qui était-elle, si je volais? "Vous pourriez surveiller votre garçon. C'est à croire que vous ne vous en occupez pas", ajouta le commissaire. La grande accusée, c'était ma mère. J'étais l'instrument d'un mal dont elle était la commanditaire. Le directeur des Grands Magasins avait des enfants. Sa femme se donnait de la peine. Elle les éduquait. On ne pouvait pas toujours être derrière. Il fallait écraser le mal dans l'œuf. Ma mère reprenait tontenance. Le directeur s'adressait à elle comme à une femme qui appartient au même monde. Les familles étaient responsables des dégâts et des dégradations causées par les mineurs. Les livres étaient rendus. 'Vous dites que vous les auriez achetés si le professeur les avait demandés. Je ne comprends pas le sens de son geste. L'entente familiale est bonne. Il n'a pas de difftculté scolaire. C'est un vol. Il faut sanctionner. Définitivement et sévèrement". Ma mère s'engageait à éviter toute nouvelle atteinte à la propriété. Elle achetait les livres volés pour dédommager. Les Grands Magasins ne demanderaient pas de dommages et intérêts. Son visage catastrophé était la plus éloquente des plaidoiries. Où chercher la cause du penchant à faire .sien le bien d'autrui? Accablée, elle se tassait sur son siège. Eu égard à son attitude et à la situation de mon père, les Grands Magasins ne poursuivraient pas. Une punition sévère serait infligée. Elle m'ôterait l'envie de recommencer. L'inspecteur ne nous avait pas suivis chez le directeur. Sa poigne s'était relâchée. Ma mère n'était pas un gibier pour lui. Elle volait trop haut. Mon forfait demeurait consigné sur le cahier. Il n'en sortirait pas. Ma mère s'était redressée devant lui. Ses traits défaits s'étaient recomposés. Il avait rudoyé son ftls. Il la regardait de ses yeux mi-clos de chat guettant. Elle humiliait en lui le vol dont il vivait. Reprendre, châtier étaient sa prérogative. Elle ne la déléguait à personne. Droite, ~lle passa devant lui. Elle me gifla dans la rue. "Ne me dis pas que l'idée t'a été soufflée par ton frère ou par un camarade de collège. Tu manquerais une deuxième fois au devoir en accusant quelqu'un 17

ô'autre que toi. Ce vol, tu l'as commis seul. Tu en supporteras, seul, les conséquences. Tu savais parfaitement ce que tu faisais. Et, tu l'as fait jusqu'au bout. Tu n'ignores pas à l'âge que tu as qui tu dois écouter et suivre. Ne conserve aucune illusion. C'est toi tout entier qui a volé. Bats sincèrement ta coulpe. L'Etat exige de ceux qui le servent un casier vierge. Ton ambition est de devenir professeur. Une plainte, suivie de condamnation, te rendrait impossible de te présenter au concours de l'Ecole normale supérieure. Ton avenir est en jeu". Ma mère ouvrit la porte. Nous étions rentrés. ''Je suis un voleur", dis-je. La glace ne se fendit pas. Elle renvoyait inaltérée mon image. J'étais le mal. Aucun des objets présents ne semblait s'en soucier. Aucune lézarde n'apparaissait sur le mur. Un peu de soleil le réchauffait. Aucune protestation n'émanait des objets. Ils ne connaissaient, comme les lieux, aucun propriétaire. Il était dans leur nature d'être appropriables et appropriés. Peu importait par qui et comment. Régulièrement ou de manière répréhensible. Cela faisait partie de leur nature. L'homme s'offre, seul, le luxe de croire une appropriation fautive. Ce geste, pour lequel mon nom figurait sur le registre de police, je l'avais déjà accompli plusieurs fois. Je savais ce que je faisais. C'était pour cette raison là précisément que je le faisais. Partout dans l'appartement des lettres de feu publiant que j'étais voleur auraient dû me faire escorte. Je l'appréhendais. Les choses ne /,oufflaient pas mot. Aucun murmure n'était audible. Le vol n'était su que de ma mère. Avais-je fait ce geste pour revendiquer une qualité? J'étais déjà voleur quand je m'étais levé. Je n'imaginais nullement que je me rendrais à la librairie du lycée au sortir du cours. Que je poursuivrais un peu plus tard vers les Grands Magasins. Que le goût d'une certaine escrime m'y précédait. Que j'entraînais, sans qu'elles le devinent, les vendeuses dans une forme de dueL Que je me ferais tout entier main tendue attirant l'objet et pas s'éloignant lentement. Que je ne retirerais pas ma main engagée, quel que soit le risque. Que c'était peut-être de cette criminelle constance de la volonté que j'étais amoureux. Que c'était elle que je me fixais comme but. "Tiens-toi droit. Mange proprement. Dis bonjour. Sois poli", exigeaient ma mère et ma grand-mère réunies. J'exécutais ce que j'avais délibéré. L'œil parcourait le miroir. Ma main, durcie par ma voloaté, ne lâchait pas ce qu'elle avait saisi. Sans le risque couru, ma main eut manqué de fermeté. C'est de son degré de fermeté que 18

j'étais curieux. Je n'avais pas fait de Résistance, mais je tenais bon devant le miroir. Mes camarades jouaient au flipper. Un seul geste désordonné, une seule pression douteuse. Tout était perdu. J'étais dépourvu d'argent. Je suivais de loin la partie. On m'invitait. Je prenais un surprenant plaisir à guider la boule et à déclencher le compteur. Une certaine nervosité du geste était requise. La boule sautait sous son impulsion d'un emplacement rémunérateur à un autre. La boule m'échappait. J'échouais à ralentir sa chute. J'empochais fictivement. Le long du plan incliné des rayons, les objets couraient vers ma poche. Rivé à sa caisse lointaine, la vendeuse n'y faisait obstacle qu'en agitant sa clochette. La glace ne s'était pas fendue. J'ai continué à me voir. Plus clairF.ment qu'avant mon vol. De plus en plus clairement à mesure que je me remémorais les occasions propices et les vols commis. ''Vous pourriez surveiller vos enfants, Madame". Levais-je les yeux vers la glace? Les mots du commissaire-directeur retentissaient à nouveau. Ma mère jouait son rôle de femme piétinée dans ce qu'elle a de plus précieux. Elle encaissait. Sa confiance dans son ftis qu'elle croyait bien connaître. Sa capacité à deviner ses enfants et à en être aimée. Je ne pouvais faire le mal que parce que j'étais incapable d'amour. Si j'avais pu faire le mal, c'est que je n'étais pas elle, mais une partie d'un autre ou un autre. Celui par lequel la souffrance était entrée dans sa vie. Elle se reniait en moi. Elle désavouait sa maternité. Elle doutait d'elle-même. Craignait-elle que les Grands Magasins ne reviennent sur leur parole et ne portent plainte? <CIlme tuera s'il l'apprend", laissa-t-elle échapper, le manteau à peine ôté, écrasée sur la première chaise. Elle nous fit prendre un bain. Elle nous frotta, mon frère et moi, avec une vigueur peu ordinaire. Elle pouvait tout dire, encore et toujours, laissa-t-elle entendre le lendemain. Elle avait gardé le silence. Le châtiment devait être exemplaire. Un mauvais bulletin trimestriel arriva. Je serais privé de cadeaux de Noël. Cet aveu qu'elle retenait, je brûlais de le faire. L'œil de mon père ne s'allumait-il pas quand se présentait une occasion de larcin? Des cris violents, le bruit d'un piétinement provenaient de la cuisine. J'avais l'âge de raison. Mon frère s'enfuit bientôt. En pleurs. Des coups sourds, des cris encore. Mon père passa devant moi, furieux. Par la faute de mon frère, ma mère avait été la proie d'une frayeur intense. C'est de cette frayeur qu'elle venait de faire l'aveu. Le beau
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temps donnait envie de sortir. Il n'y avait aucun endroit pour jouer dans l'appartement transformé en musée. Un bois de pins offrait un abri sûr aux jeux à quatre cents mètres de l'entrée du Jardin d'Acclimatation. Une voie ferrée le traversait. Nous déposions deux chaises entre les rails. Le train à voie étroite s'annonçait par un coup de sifflet. Dans l'intervalle de son passage, s'organisaient nos jeux. Nous étions locomotive ou wagon à tour de rôle. Ma mère lisait. Nous jouions à cache-cache. Je comptais. L'heure du goûter approchait. Ma mère nous rappelait. Je cherchai mon frère. Je courus vers les cachettes que je connaissais. Je ne le trouvai pas. Il pouvait s'être caché de l'autre côté de l'avenue. L'interdiction était formelle. Je traversai. Personne. Je revins vers ma mère en courant. Peut-être s'était caché auprès d'elle. Peut-être goûtait-il déjà? Elle était debout, les aiguilles à la main. "Où étiez-vous cachés?", dit-elle du plus loin qu'elle m'aperçut. Tu sais très bien que je vous ai défendu de traverser l'avenue. Mais tu es seul! Où es ton frère?" Il n'était pas auprès d'elle comme je l'avais imaginé. On parlait de rapt d'enfants, de disparitions à la sortie de l'école, de coups de téléphone, de rançons, de sévices et de meurtres. Très inquiète, ma mère alla demander mon frère aux mères de famille assises à proximité. Il n'avait joué avec aucun des enfants qui goûtaient maintenant. Personne ne l'avait vu. Affolée, elle rassembla à la hâte les affaires. Nous courûmes jusqu'à l'appartement distant de trois kilomètres. Nous dépassâmes notre immeuble en direction du commissariat. Prise d'une inspiration subite, ma mère m'arrêta. Nous rebroussâmes chemin. Nous nous engouffrâmes sous le porche de l'immeuble et de là, en toute hâte, dans l'ascenseur. Une petite silhouette se leva à son approche au sixième étage. Mon frère attendait notre retour, assis sur la dernière marche de l'escalier. Il en avait eu assez de jouer. Il était rentré, seul. Il avait traversé au feu ou hors des feux. Il n'avait demandé sa route à personne. Il ne s'était pas perdu. Personne ne s'était enquis de sa destination. Elle avait eu très peur. Elle était immensément soulagée. Pour sa tranquillité, mon père lui ferait la leçon. Hors de lui, mon père frappait des poings le garde-manger contre lequel elle s'était réfugiée. Elle n'avait pas rempli son devoir. Elle n'avait pas surveillé. Derrière le garde-manger, commençait le vide. Un coup violent pouvait emporter le garde-manger et 20

défenestrer ma mère. Peur et haine entrecroisées. M'offrait-on un masque de carnaval, projetait-on de m'emmener au cirque applaudir les clowns? On croyait me faire plaisir. J'accueillais le cadeau ou la proposition avec des pleurs. Grimaces, tics, faces convulsées trouvaient naturellement à me parler. Etait-elle celle d'un ami ou celle d'un ennemi? Pour décider d'une attitude, il importait de lire sur la face de mon père. Aussi prompte à changer que le ciel dont s'empare l'orage. Mon premier intérêt pour le visage fut un intérêt de sauvegarde. Le calme miroir des eaux. Je m'y reposais de l'agitation familiale. J'y admirais les ordonnances venues sans défaut se coucher dans le reflet exact. Pour le visage immobile, pour les traits fins muets sur la possible discorde intérieure, j'avais de l'intérêt. Ma grand-mère avait habité Caen à deux pas de l'Abbaye aux Femmes. Les religieuses passaient leur vie dans l'adoration. Leur placidité attirait un sourire sur ses lèvres. Ces filles candides n'avaient pas beaucoup d'inclination pour l'effort! Cœur affectueux, ma grandmère ne leur tenait pas rigueur de leur simplicité. Elle provenait plus du manque de dispositions que de l'excentricité ou du défaut condamnable. Des prêtres avaient partagé la misère des tranchées. Ils avaient servi comme brancardiers. Son anticléricalisme accablait l'institution romaine. Il épargnait les personnes. Il se nourrissait des fastes et des manquements de la papauté. La sœur cadette de ma grand-mère était l'enfant du grand midi. Mon arrière-grand-père, Mathurin, recherchait un fils. Vêtue comme une poupée, c'est-à-dire, d'un costume semblable, mais en miniature, à celui de sa mère, Anne précédait à Bernay le couple déjà âgé. Trois filles l'avaient précédée. Un garçon était mort à la naissance. Le chemin sortait du bois. Elle avait le pas inégal et la marche difficile. Elle souffrait d'une malformation de la hanche. On n'opérait pas. Elle claudiquait légèrement. Son état représentait une charge. Elle ne pourrait pas l'imposer. Elle ne se marierait pas. Elle étudia en Suisse les méthodes nouvelles. Elle s'intéressa à la première enfance. Elle s'installa à Grenoble auprès de sa sœur aînée, Lucienne. La ville était en plein essor. Les esprits étaient ouverts au progrès. Les industries hydroélectriques et chimiques prospéraient. Les ingénieurs affluaient. Les installations universitaires et les écoles de métier se déveioppaient. Elle ouvrit une pouponnière. Elle accueillit jusqu'à Îlne centaine d'enfants. De grands noms parmi les parents. La 21

bourgeoisie industrielle et savante. Son proftl était net. Son visage était solide. Décision et résolution l'habitaient. Receveur des postes, mon arrière-grand-père fréquentait les lieux où les hommes s'assemblent pour travailler à leur progrès. Péguy, Claudel s'étaient convertis. La Prière sur l'Acropole ne comblait plus les cœurs. On pouvait posséder l'intelligence et acquérir ou conserver la foi. Foi et savoir n'avaient pas à se combattre. La foi d'Anne en témoignait. Ma mère lui rendait visite à chacun de ses séjours en Dauphiné. Dix-huit ans les séparaient. C'est comme une sœur plus âgée que ma mère la chérissait. Des agnostiques ou des libres-penseurs l'élevaient. Ils n'avaient pas renoncé à l'inquiétude métaphysique. Ils compensaient l'absence de convictions religieuses par une moralité stricte et un altruisme sans défaillance. Elle appartenait à la génération de l'après-guerre. Les certitudes scientistes n'étaient plus de mode. Cet espoir que l'homme ne plaçait plus dans le Progrès et dans la politique scientifique, devaitil le demander aux cieux? Le ciel était immense. Les têtes se tendaient. Ma mère avait perdu son père. Dieu s'était abstenu. Les hommes étaient revenus à la barbarie. Le Christ promettait la Vie à ceux qui gardaient ses paroles. Il était la Voie et la Vie. Non, le Dieu sévère et imposant du Dernier Jour, triant et séparant sur les tympans romans les élus des réprouvés, mais le frère en souffrances, l'ami secourable, le Bon Pasteur. Il était mort crucifié par les puissants et les prêtres. Accablés par l'inhumanité qu'ils portaient en eux et dont ils venaient d'apporter magistralement la preuve, certains se reconnaissaient en lui. Le pouvoir de crucifi~r était prochain. On l'avait exercé. On l'exercerait encore. Les souffrances de tous étaient Ses souffrances. Il était le Symbole. Il marchait devant, le Ressuscité. Au-delà des vies perdues avant même d'être commencées, se tenait La Vie. L'excès des souffrances levait les doutes qui arrêtaient les sceptiques. Le Christ souffrait. Il craignait de mourir en vain. Il s'était fait l'instrument d'une cause. Elle semblait n'avoir pas gardé souvenir de Lui. Il était au mont des Oliviers un de ces petits, abandonnés au coin de la route, au pied de l'échafaud. Le destin s'accomplissait. Aucun signe ne paraissait. On rencontrait en tendant les bras Ses mains ouvertes et saignantes. On mourait. "Que Ta volonté soit faite". Il était le Ressuscité. Il n'y avait pas, il n'y aurait jamais de monde pacifié ou pacifique. Le désordre et le crime afftrmaient sa 22

divinité. L'amour aller fleurir sur les tortures. Il surabonderait. Des chrétiens et des marxistes avaient parlé du socialisme à ma mère. Agn0stique, disciple de Jaurès, le Doyen Roche militait dans ses rangs. Les Cahiers du Témoignage Chrétien paraissaient. Religieux et laïcs, engagés dans la Résistance, rendaient son universalité au messianisme chrétien. Ils militaient pour une humanité une, contre le sang et la race. Pour le respect de la personne et pour la dignité de l'homme. L'Evangile et les Droits de l'homme se rejoignaient. La France avait perdu une bataille. Le désespoir écrasait ceux que n'habitait pas l'espérance. L'Ouvrier était dans la Vigne. Ma mère venait d'avoir sa majorité. Elle demanda le baptême. Elle accomplit sa promesse. Elle m'ouvrit à une fréquentation qui donnait chance d'accéder au spirituel. Mon père aimait le visible. Sans doute inclinaitil aussi vers l'invisible. A sa manière. Il était dans ma nature d'être terrestre. Je devais tendre vers l'invisible. Je rencontrerai le surnatureL J'apprenais ce qu'était la Trinité et la Transsubstantiation. Les mieux notés occupaient, le jour de la communion solennelle, les premiers rangs dans l'église. La course scolaire ne s'arrêtait pas aux portes du lycée. Elle se poursuivait; Toutes les institutions d'enseignement récompensent le mérite. Je n'avais consacré aux dogmes qu'une attention distraite. Elle me reléguait au troisième rang. Trois prêtres concélébraient. Tentures, orgues, chants, processions. On avait répété. Rien ne manquait. Toute une pompe se trouvait réunie. Les premiers communiants s'assemblaient en longues liturgies. Ils montaient vers l'autel. La communion reçue, ils regagnaient leur place en procession par les bas-côtés dans le chant des orgues. Quelques adolescents portaient l'aube blanche. Elle s'accordait avec la nouvelle spiritualité faite de dépouillement et de simplicité. Jésus avait chassé les marchands du Temple. Nous avions fait l'emplette de cet étrange vêtement dans l'immédiate proximité de Saint-Sulpice. Le magasin ne vendait que des objets liturgiques et des vêtements sacerdotaux. Le climat m'en parut aussi étrange que le fait que l'on puisse faire le commerce de ces objets. Je ne reçus ni montre, ni réveil, ni stylo. Encore moins un poste de radio ou un électrophone. Ma mère me remit un misseL Je distribuais des images aux proches. La foule était témoin de l'engagement. L'émotion était collective et partagée. Le Deo gratias résonnait. Splendide. Nous nous dispersions sur le parvis. Unanimes.

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Nous nous étions unis au Seigneur. Faute de posséder la certitude, mes afftrmations demeuraient verbales. Mes lèvres prononçaient. Je m'entend:üs parler. Loin de se perdre parmi celles des autres pour faire corps avec elles, elles revenaient chargées de points d'interrogations douloureusement à mes oreilles. Presque rien ne manquait. Tout manquait par cette carence. Le Seigneur était-il Dieu? La ferveur était collective. Entendues de moi seul, mes paroles rendaient un son désobligeant. Elles retombaient sur moi. Je l'oubliais, captivé par l'instant. La confIrmation fut célébrée deux ans plus tard. Le représentant de l'évêque s'était déplacé. L'engagement était personnel. Il se faisait sans témoin. C'était une religion intérieure. La ferveur collective n'abolissait pas les limites individuelles. Je ne retrouvais rien de l'allégresse qui avait submergé les jeunes gens dans la nef. Cela importait au cœur seul. Je n'adhérais plus au merveilleux. J'avais l'âge de raison. Le Christ s'avance. Il ne faut aucunement se demander si la chose est possible. Il dit l'Evangile. On est trop loin, trop distancé à la première hésitation de ce dont il est question, perdu dans la foule des ignorants et des violents. Obligé de croire sur parole et de compter pour savoir sur les témoins. On pressent, à douze ou à treize ans, ce que peuvent les mots. Les choses n'apparaissent plus. Elles ne remplissent plus les mots. Ils sont vides. Ils servent à dissimuler l'absence. Nul besoin de mots, le Christ est là. Est-ce possible? Tous les mots sont superflus. Il n'est plus là. Un homme qui marche, peutil être Dieu? J'avais douze ans. On ne fait pas facilement son deuil de l'immortalité. Moins encore d'un dieu. Sans doute faut-il perdre le dieu pour découvrir une fIgure extraordinaire. Le Christ historique, cet homme là, je ne pouvais pas croire qu'il n'avait pas existé. Je me flattais de l'espoir qu'il existait toujours dans l'âme des fidèles. Habitant leurs cœurs, Il était ressuscité. L'expérience contredisait la résurrection matérielle. Pouvais-je opposer l'expérience à quelque chose qui ne concernait en rien la matière? La chair s'était perdue. Méritait-elle de ressusciter? Le croyais-je de nature divine? Mon sentiment s'y refusait. Il me plaisait qu'il soit demeuré homme. Il était le modèle du Saint. De l'amour s'embrasant d'amour. Tant que je mettrais mes pas dans les Siens, tant que je garderais Ses commandements, Il serait ressuscité. Je participerais à Sa résurrection. Le monde était vide. Je sentais un insupportable et insurmontable 24

obstacle à prononcer des paroles qui aff1rmaient le contraire. Qui proclamaient le toujours excédent et scandaleux de la Présence. Comment pouvait-on descendre d'un peintre et avoir épousé la prêtrise? Ces deux états me semblaient, sinon contradictoires, du mQins forts éloignés l'un de l'autre. Le lycée Carnot avait l'abbé Manet comme aumônier. Son nez était dessiné. Le creux de ses joues était marqué. Une ombre courait sur son visage. Ma mère s'était attardée dans le demi-jour. Il prêchait le carême dans l'église SaintLouis d'Antin. Elle sortit. Nous regardâmes du haut du parvis la foule très dense rouler dans la direction de la gare Saint Lazare ou des Galeries Lafayette. Une grande diversité de pensées semblait agiter les êtres humains. Un homme continuait à prêcher. Son mystère attirait ma mère. Il avait été mis à part pour le Service. Remplie de Dieu, sa vie ne retenait rien pour elle. Elle abandonnait ce qu'on voit pour l'invisible. Qui est peut-être mille fois plus beau que ce qu'on voit, mais qu'il n'est pas donné à tous de voir. Une vie d'homme seul, mu par une illumination intérieure. La gravité du prêtre redoublait en l'abbé Manet celle de l'adulte. Nous faisions des exposés suivis de débats. Illes ponctuait de réflexions. Trois figures, trois spiritualités me retenaient. Je parlais de Saint-François d'Assise, de Saint-Vincent de Paul, du curé d'Ars. L'abandon à la miséricorde divine de François, le dévouement et la mansuétude de Vincent, l'exaltation intérieure du curé d'Ars. Giotto et Philippe de Champaigne pour les deux premiers. Le Gréco pour le troisième. J'avais préparé la confirmation à la paroisse. Je n'en connaissais pas les prêtres. Je quittais la proximité de l'homme de Dieu. On faisait, la journée achevée, son examen intérieur. On promettait au Christ et à soi-même de s'améliorer. On éprouvait des remords. Le bilan devait être fait en termes de charité et d'amour du prochain et non ,j'achèvement ou d'inachèvement des ambitions terrestres. J'étais autorisé à très peu de choses. La voie était tracée. La surveillance était étroite. J'étais pratiquement sous les yeux de ma mère tout le temps. Il n'y avait de place que pour les errements intérieurs. Ce que j'aurais pu accomplir et que je manquais de faire par absence d'amour pouvait être retenu contre moi. Je portais les paniers de ma mère. Je l'aidais dans ses courses. Je mettais la table. Elle le demandait. Elle comptait sur moi. Le noyé dérivait au ftl de l'eau. Le cadavre était découvert à l'estuaire de la Seine. Elle l'avouait dans ses moments de détresse. Je 25

quittais la pièce au lieu de me précipiter dans ses bras. Mon père rudoyait ma mère. Je ne faisais rien pOut repousser l'image que ses paroles insinuaient. Avoir consenti à ce que j'entendais, m'être laissé persuader qu'elle était ce qu'il la disait être, alors que je savais que le contraire était vrai, que le responsable de ce qu'il stigmatisait était celui qui multipliait les reproches cruels, est la faute la plus grave que j'ai commise. Je ne songeais pas à m'en accuser. Je me révoltais tardivement contre moi-même. Il aurait fallu une charité agissante pour refuser d'écouter. UIl faut te préparer à la confession", disait ma mère. Eduqué à la maison jusqu'à l'âge de onze ans, je ne connaissais rien du monde, ni de ses sollicitations. Il faut être tenté pour posséder une conscience. Il faut avoir latitude de commettre le mal. On attendait que je m'accuse. De quoi pouvais-je m'accuser, puisque rien ne m'était donné à faire? De manquements secrets? J'ignorais qu'on pouvait manquer en secret. J'achetais le pain pour ma mère. Je n'imaginais pas de conserver la monnaie. Encore moins d'utiliser l'argent du pain pour autre chose. Ce qui pour mes camarades, moins surveillés que moi, était gène et contrainte, était pour moi espace de libre mouvement. J'échappais au lycée au confinement familial. Mes résultats s'étaient effondrés de manière inquiétante en mathématiques et en français. UOn le mettra en apprentissage, disait mon père. Je ne ferai pas de frais inutiles". Je sentis le danger. Je n'imaginais pas de ne pas apprendre mes leçons. Ce n'est pas du côté de l'école que je prendrais le risque de mal faire. Mes rêveries étaient sentimentales. Les appels, qui provenaient des hôtels meublés, les spectacles qui s'étalaient à leur porte, ne faisaient pas sens pour moi. Loin de s'accorder avec mes rêves, ils constituaient un monde que je devinais étranger et hostile. Ce que je sentais n'avait rien de commun avec ces cris, ces couleurs et ces fards. Un abîme séparait ce que j'apprenais à éprouver dans les livres et les appels que j'entendais. On appelait. Ma mère m'appelait. J'étais celui qu'on va quérir ou celui qu'on fait venir. On était requis de faire. Ces requêtes ne me changeaient pas du milieu familial. Je marchais à égale distance des hôtels et de ma mère. Certains de mes camarades, uélevés dans la rue" disait-elle, étaient trop libres. Je ne l'étais pas assez. Ni actes, ni actions n'étaient encore mon lot. Je ne m'étais pas encore élevé au niveau de l'acte. De quoi pouvais-je m'accuser au tribunal de la pénitence? A défaut d'actes, on 26

attendait mensuellement de moi des paroles et de la contrition. Je cherchais de l'inspiration dans la liste des péchés. Ceux-ci étaient classés en deux catégories. Les péchés véniels se distinguaient des péchés mortels qui entrainaient la perte de l'âme. Je jurais à l'imitation de mon père. J'aidais ma mère q\land elle m'en faisait la demande. Je trichais, comme mes camarades, pendant l'interrogation de latin. La trad\lction reposait sur nos genoux. Un mouvement intempestif. Le livre chutait. Nous étions découverts. Péché véniels. Deux "Je vous salue Marie", un "Notre Père". Je promettais de venir en aide à ma mère. Elle m'avait porté. Elle devait être tout pour moi. Je récitais ma liste. J'écoutais les questions habituelles. J'y répondis. Des mots surprenants me parvinrent. Je ne les avais jamais entendus. Assez bizarres pour que je me demande s'ils m'étaient bien adressés. On bougea dans le confessionnal. Une voix coléreuse s'éleva. "Et, la chair, mon fils?, demandait encore le nouveau confesseur. Quelles étaient ses intentions? Que voulait-il dire? Je ne comprenais pas. Il refusait de se contenter de ma confession. Sans doute estimaitil que l'on péchait autrement et plus gravement. Et si je tardais à m'en accuser ou si je ne m'en accusais pas, c'est que je pêchais justement ainsi. Le terme "chair" était employé pour la première fois devant moi. Dans un sens que je devinais immédiatement ne pas être celui que lui donnait ma grand-mère quand elle demandait une livre de chair. J'avais le sentiment d'avoir un corps. J'ignorais comment et à quelles conditions ce corps pouvait devenir chair. Ma connaissance de l'anatomie féminine était incertaine. Ma mère avait parlé de préparation au mariage, de respect de l'épouse et de l'enfant. Il n'était nullement question de chair. La colère du confesseur allait inexplicablement croissant. "Expliquez-moi, dis-je, ce qu'est la chair?" Je le sentis s'empourprer. Il devenait écarlate. Au péché de chair, je venais d'ajouter l'hypocrisie la plus concentrée. Il me rappela le devoir de franchise. L'aveu est d'autant plus méritoire qu'il est difficile à faire. Je ne me défiais pas assez du Tentateur. Il était prompt à surgir où on ne l'attend pas. Je sortis abasourdi du confessionnal. Toujours ignorant de ce qu'était la chair, faute d'avoir reçu l'explication demandée, mais pressentant ce dont il pouvait être question. J'étais chargé d'une longue pénitence. Je l'écourtais. "N'as-tu rien appris?, m'avait-il grondé. C'est dans la Bible". Je cherchais. Je découvris des choses qui passaient mon 27

imagination. Comme les précédentes, cette confession aurait dû être une simple fonnalité. Elle était devenue un instrument d'impudeur. N'était-ce pas là une des conséquences de sa finalité profonde: faire surabonder la culpabilité? Je ne me souciais aucunement de la chair. Son existence ne m'avait pas été révélée. Il y avait en moi quelque chose qui l'ignorait et qui pêchait. Quelque chose qui agissait contre moi et auquel je donnais un acquiescement muet. Quelque chose qui méritait cette colère, préfiguration de la vengeance divine et qui exigeait châtiment. J'avais offensé le Créateur. Je m'étais cru innocent. Je m'étais reposé en moi. Ce sentiment et cette complaisance étaient coupables. Il croyait me prémunir contre la tentation et débusquer le Tentateur. Je l'abritais. Il méritait d'être chassé. Le confesseur m'avait offensé dans mon orgueil. La culpabilité résultait pour moi d'un acte ou d'une faute avérée. Il n'y avait pas lieu de supposer la transgression tout entière installée en moi, it.spiratrice de toutes mes fautes. De la supposer à la racine de moi-même et de mon péché qui ne faisaient qu'un avec moi-même. Il calomniait. Ces fautes, dont il m'avait accusé, je sentais en moi, depuis qu'il avait parlé, le pouvoir de les commettre. J'étais, à mon insu, une intention mauvaise. C'est ce qu'il appelait chair. Il manquait à cette intention l'occasion de se manifester. Déjà commis dans le secret de mon cœur, le mal apparaîtrait au grand jour. Le fait de le commettre n'y ajouterait rien. Sans doute était-ce qu'il avait voulu dire en employant le mot "chair". L'ennemi était en moi. Je le rencontrais chaque fois que je me tournais vers moi-même. La chair excédait les limites de mon corps. Elle débordait vers ces femmes que je regardais de loin. Jusque dans l'église. Elle revenait de ces femmes vers le tressaillement qu'elles causaient. Je regardais. J'étais ému. Cette émotion était toute la chair. Rem?li d'elle, j'étais assujetti à la chair. Cette masse proliférante devant laquelle je me trouvais ruinait ma pratique de la confession. Le domaine de la culpabilité était circonscrit. On pouvait consulter la liste des péchés. Il ne l'excédait pas. Ces péchés, eux-mêmes, se réduisaient à des actes ponctuels. Ils n'étaient pas l'expression, et comme les effets, d'une nature viciée qui méritait cpndamnation, que l'on ait ou non l'occasion de l'exercer. Il avait détruit la confiance que je plaçais en moi. Je cessais de me confesser pour la restaurer. Je ne 28

m'étais uni avec personne. Je n'avais accepté la caresse ou le baiser d~ personne. Las d'étreindre un fantôme vide, mon geste ne s'était pas retolirné vers moi. Mon âme était simple. J'avais fait ce que disaient les livres. J'avais déposé en hommage aux pieds de la Dame meS prouesses et mes hauts-faits. Dans ce nouveau confesseur s'était révélé un père cruel. Il n'y avait pas lieu d'interroger chaque intention et de débusquer dans mes pensées, et surtout dans les moins formulées, une secrète complaisance au mal. Un jeune prêtre allait et venait. D'informelles réunions avaient succédé aux cours d'instruction religieuse. On jouait au baby-foot. Comment vivre la foi? Comment être chrétien dans un monde aveuglé par la matérialité? J'étais requis. Un témoignage devait être rendu. A chacun de s'en acquitter en fonction de ce qui lui avait été prété. Il n'y avait pas de règle. A chacun d'inventer pour accomplir la Promesse. Comment témoigner? Nous devions réfléchir en groupe. Le jeune prêtre se réveillait. Tête ronde, cou large, corps carré. Presque adolescent. Un prêtre, cet homme qui désertait l'apparence de l'abbé Manet? Mince, grand, impeccablement vétu, rempli de gravité. Enveloppé de mystère et de grandeur. Comme s'il se préparait ou s'apprêtait tous les jours à franchir la Mer Rouge. Indéchiffrable, impénétrable, immatériel. Lointain. Absorbé. Absent. Il jetait un coup d'œil sur nos jeux. On ne s'asssemblait pas en ordre devant la salle. Précédé de la clef, un homme noir ne s'avançait pas. Proche, amical. Ne nous excusait-il pas pour qu'on l'excuse? Petit, alerte et grassouillet, il semblait manquer d'onction. Il disparut de 1J.otre champ de vision. Il allait prendre son petit déjeuner. Une tartine, un bol de café au lait. Il trempait sûrement. La ressemblance s'accusait. Songeait-il à s'essuyer la bouche? Il n'y avait pas deux chaises de la même paire. Des bancs, des fauteuils à la tapisserie défraîchie, des chaises branlantes, une table couverte de brochures, des cendriers pleins, des rayonnages où les livres n'avaient pas été rangés. Le désordre régnait dans le salon qui servait de pièce de réunion. On bavardait. On racontait des histoires drôles ou des anecdotes. Manœuvré sans ménagement, poussé du genou ou de la hanche en avant, en arrière, latéralement, le baby-foot gémissait et menaçait de rompre. Des bruits de bousculade, des jurons, des exclamations de dépit, des cris de triomphe parvenaient de l'étage inférieur. Faute d'adulte, la réflexion ne s'engageait pas. 29