Les voies sécantes

Les voies sécantes

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Marc, un jeune minéralogiste, à l'occasion d'un séjour à Rabat, fait la connaissance d'un groupe qui l'attire, le fascine, un certain Bob, homme un peu plus âgé que lui, qui est son mentor, Inès, une femme peintre, séduisante et mystérieuse, ainsi que leurs nombreux amis et connaissances. Au moment de revenir en France, il cherche à faire le point, en s'aidant de ses souvenirs et d'un journal que lui a laissé Bob. Le récit de Marc et le journal racontent à leur tour les péripéties d'un séjour que Marc n'est pas prêt d'oublier.

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Ajouté le 01 mai 2007
Nombre de lectures 232
EAN13 9782296165694
Langue Français
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Marc AJRAM

Les voies sécantes

L'Harmattan

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Alain LORE, À travers les orties, 2007. Nicole Victoire TRIVIDIC, Pleure, 2007. Liliane ATLAN, Même les oiseaux ne peuvent pas toujours planer, 2007. Liliane ATLAN, La bête aux cheveux blancs, 2007. Liliane ATLAN, Les portes, 2007. Liliane ATLAN, Petit lexique rudimentaire et provisoire des maladies nouvelles, 2007. Liliane ATLAN, Les ânes porteurs de livres, 2007. Hanania Alain AMAR, Le livre inachevé et autres textes, 2007. Thomas KARSENTY-RICARD, Les poings serrés, 2007. Geneviève CLANCY et Philippe TANCELIN, La question aux pieds nus, 2007. Marie GUICHARD, Le vin du souvenir, 2006. Pauline SEIGNEUR, Les bonnes intentions, 2006. Michelle LABBÉ, Le bateau sous le figuier, 2006. Giovanni RUGGIERO, Tombeau de famille, 2006. Jacques BIOULÈS, La Petite Demoiselle & autres textes, 2006. Pierre FRÉHA, Sahib, 2006. Françoise CLOAREC, Désorientée, 2006. Luigi Aldino DE POLI, Bel Golame, 2006. Manuel PENA MUNoz (trad. de l'espagnol (Chili) par Janine PHILIPPS et Renato PA VERI), Sud magique, 2006. Maurice RIGUET, Un fuyard ordinaire, 2006. Eric RODRIGUEZ, Sur les chemins du Honduras et de Bora Bora, 2006. Elaine HASCOËT, La file use de temps, 2006. Serge PAOLI, L'astre dévoré, 2006. Janine CHIRP AZ, La violence au cœur, 2006. Lucette MOULINE, Sylvain ou le bois d'œuvre, 2006 Paul ROBIN (t), La guerre de mouvement, 2006. Jean-Marc GEIDEL, Le voyage inachevé, une fantaisie sur Schubert, 2006. Léa BASILLE, La chute de Josef Shapiro, 2006. AICHETOU, L 'Hymen des sables, 2006.

JOURNAL DE BOB: DU 12 AU IS SEPTEMBRE

12 septembre,

8 heures du matin

Autrefois le train battait une cadence. Ce matin, il me berce. J'attends un départ. Aura-t-il lieu ? Je veux une distance entre le regard d'Inès et le mien, un écart entre sa voix et mes lèvres. Je pars au point de non-retour. Adieu, départ, un mot, un acte. Illusion ou imprudence, nous avons parlé. Aujourd'hui, je dois faire ce que nous avons dit. Faire, c'est fuir.
Quatre heures de train, en première. Seul ou presque. A l'autre bout du compartiment, deux messieurs vêtus de gris plongent le nez dans leurs dossiers. Ils énumèrent les gens qu'il faut décider ou séduire, convaincre ou suborner. Le train s'arrête. Ils rangent leur portable, se lèvent, époussettent leur veston froissé par d'innombrables réunions. Ils me saluent d'un petit coup de menton. Ils ont raison. Je suis des leurs. J'avais dit deux mots avant de me lever: - Au revoir. - Au revoir, avait-elle répondu en se levant à son tour. Deux mots venaient de nous séparer. 5

Le train repart. Les immeubles montent vers un ciel que je ne peux voir. Des arbustes rabougris passent sous mon regard, immobiles, figés dans la poussière et les détritus. Du linge pendu entre deux fenêtres expose l'impudeur de la pauvreté. Une femme accoudée regarde au loin. Les toits lui cachent l'océan.
12 septembre, onze heures du matin

Les heures s'allongent soulignées par une plaine qui s'étend à l'infini. Nous traversons des bourgades rares, aux murs de pisé. La voie coupe d'un trait rectiligne des terres grises ou ocre. Un pick-up qui brinquebal~it sur une piste à peine dessinée entre les pierres s'est arrêté devant le train. Le chauffeur est descendu de son véhicule. La main sur la portière entrouverte, il fume une cigarette et nous regarde passer.
12 septembre, midi

Le contrôleur me rappelle que nous arriverons à Ksarouidane dans une heure. Nous échangeons quelques mots. L'intimité du voyage commence et finit entre deux gares. Inès. Que fait-elle à présent?
13 septembre

J'ai refusé les guides qui s'offrent aux visiteurs dès la sortie de l'hôtel. J'ai pénétré dans la vieille ville jusqu'aux rues où les boutiq"ues laissent place à des maisons cacllées sous des murs fendus de minces lucarnes comme autant de regards miclos sous une bure. Je m'arrête au bord d'une échoppe. Le vendeur est un jeune homme mince et nonchalant au teint pâle et aux yeux rieurs. Il sort la tête de sa boutique et lance un ordre bref. Un garçonnet disparaît et revient portant un verre de thé. Le jeune homme désigne un tabouret minuscule posé sur le seuil :

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-

Tu es chez toi, dit-il.Je m'appelle Ismail.

- Moi, Boubker. Tout le monde m'appelle Bab. L'air est immobile, imprégné de cuir frais. Les babouches empilées débordent des étagères. - Tu viens de loin ? Je ne réponds pas. - De France ou d'Allemagne? Je souris. - Un jour, je vais partir, dit-il après un silence. -Où? - En Europe. Tu parles bien l'arabe, avec un accent, mais tu le parles! - Oui, je le parle de temps en temps. J'ai la paresse d'expliquer que j'ai vécu longtemps en France et que j'ai fini par ressentir le mal du pays.
-

partir?

Mais toi, Ismail. Explique-moi: Tu ne gagnes pas ta vie ici?

pourquoi

veux-tu gens! Ici,

- L'argent, ciest la routine.

ça va ; mais je veux voir d'autres

La voix du jeune homme est calme, ses gestes mesurés. Son sourire ne le quitte pas. Très loin, un petit poste de radio diffuse une chanson. - Tu aimes cette chanson? demande - Elle est triste. - Elle est triste comme l'amour. Là-dessus, il se met à rire. Ismail.

Je viens à peine de faire quelques pas dans la ruelle qu'Ismail me rattrape: - Monsieur Bab, c'est pour toi.
Il me tend une paire de babouches sac plastique.
-

enveloppées

dans un

Pourquoi ce cadeau? Pour le souvenir de moi. Un jour, je te reverrai.

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A l'hôtel, le gardien de nuit avise le sac: - Tu as acheté quelque chose? - Le marchand m'a offert une paire de babouches. . . saiS pas pourquOi. - Aujourd'hui, il te fait un cadeau. Demain, tour. Tu pourras l'aider s'il veut partir. Je lui explique que je veux m'écoute, les yeux pensifs: - Viens!
14 septembre

Je ne

ce sera ton bicyclette. Il

louer

une

A six heures du matin, le veilleur de nuit m'attend, un vélo à la main. Il vient de regonfler les pneus. Il essaie les freins devant moi. Je longe les remparts, laisse à main droite la route des montagnes. Les noms des villages inscrits sur les panneaux indicateurs m'ont rappelé les randonnées de mes quinze ans. Nous habitions en France. C'était l'été, les vacances. Je m'arrête dans le premier jardin que j'ai traversé. L'eau bruit dans des rigoles maçonnées. J'ai posé mon vélo contre le tronc d'un olivier, marché sous les chants d'oiseaux. Près d'un mur éboulé, j'aperçois une longue robe bleue immobile devant un chevalet. Mon cœur bat la chamade. Je m'en approche. - Vous vous êtes égaré? dit le peintre en posant le pinceau sur la palette. C'est un homme âgé, au visage émacié, aux cheveux gris. La voix est douce, l'articulation parfaite. Le regard intense et pâle me rappelle celui d'Inès: - Pardonnez-moi! J'ai une amie qui est peintre et qui porte une tenue comme la vôtre. J'ai cru la voir. - Oh ! Une coïncidence. Il laisse échapper un petit rire inquiet. - Je dois venir très tôt, explique-t-il. Je préfère la lumière oblique, celle du matin ou du soir. Tous les jours, je ne

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travaille que dix minutes. Le jour écrase terrifian t. Sur ces derniers mots, il tressaille.

les couleurs.

C'est

Je ne suis jamais entré dans l'atelier d'Inès. Je sava!s qu'elle m'aurait opposé un refus. Depuis l'aube, les remparts réverbèrent la chaleur du soleil qui n'a pas encore atteint le zénith. Par des petits escaliers creusés dans le sol, j'ai grimpé jusqu'aux terrasses où les tanneurs font sécher des peaux après les avoir laissé tremper dans des bacs circulaires gainés d'argile. Ils me saluent, debout, torse nu. La teinture dégouline sur leurs bras et sur leurs mollets. Leurs lèvres sont sèches et leur visage mangé de barbe. C'est l'heure de la pause. Ils s'assoient sur une natte, au fond d'une grotte aménagée dans le rempart et protégée par une pièce de toile. Ils m'offrent un verre de thé que j'accepte, un morceau de pain rond que nous trempons dans une assiette pleine à ras bord d'huile d'olive.

Quand elle travaille elle ne dit jamais qu'elle peint -

-

,

Inès est prise de fringale. Son atelier est au premier étage. Elle se prépare des pommes, un sandwich, un thermos qui contient une orangeade qu'elle a laissé macérer une nuit au réfrigérateur. Elle coupe le téléphone. Un jour, j'ai pris mon courage à deux mams : Comment se fait-il que tu peignes toujours seule?
Sans témoin? T'accompagner? Sans quelqu'un pour bavarder avec toi?

- Oh Bob! Comment toi, peux-tu dire cette question? Tu peux regarder quelqu'un pendant l'amour ? Nos rencontres étaient pleines d'imprévus. Quand je retournais chez moi, tout me paraissait gris, triste, banal. Seul le souvenir d'Inès donnait aux pierres leltt couleur et leur densité, au ciel sa profondeur, au soir la saveur aigre-douce d'une

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attente. Elle me prêtait son regard. Je lui abandonnais ma joie de rire et de bavarder. A Bab Debbagh, j'entre dans un dédale de hauts murs gris et rugueux. Rues couvertes de roseaux, échoppes aux marchands assoupis, fondouks à deux étages, une suite de villages compose Ksarouidane. La voix d'Inès m'accompagne, étrange voix off qui précède l'enfilade des murs et des rues. Surprise: je débouche sur la place Jamaa-er-Riah, à deux pas de mon hôtel. En fermant les volets, je jette un coup d'œil sur la place. Les ombres sont tranchées au couteau. Les murs, les toits, les arbres sont blancs, gris ou noirs. Les leçons du peintre se voient à l'œil nu. Je m'endors sans que tournent devant moi les images et les questions habituelles. Suis-je guéri d'Inès? Le serais-je?
J'ouvre les yeux. Le brouhaha me sort lentement sommeil. Je m'étais endormi sans m'en rendre compte. du

J'ai déambulé devant l'hôtel pour aboutir sur la plus haute terrasse d'un café. Au-delà d'une ligne de palmiers, le minaret de la Maktabaa paraît gigantesque. Beaucoup d'étrangers circulent entre les tables, avant de choisir celle qui leur convient. Inès apparaît dans la démarche d'une jeune femme qui vient de s'asseoir, dans le geste qu'elle esquisse pour retenir ses cheveux avant de les abandonner à la brise. Un homme l'a rejointe. Sur leurs lèvres entrouvertes, je lis la promesse de s'unir. A une table de la mienne, un jeune homme en chemisette me fixe du regard. Il veut me parler. Du moins, je le crois. Le ciel, ses mille nuances, les bruits de la place m'entraînent loin de lui.
La douleur est revenue, portée par des paroles que j'entends à nouveau, aussi précises que le tracé d'un scalpel dans ma chair. Sur le moment, je n'avais pu croire qu'Inès s'adressait à moi:

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- Tu te servais de moi, de ma peinture. J'étais une chose dans ton regard. Inès parlait à l'imparfait. Ce n'était pas une faute de français. Elle me rangeait déjà parmi ses souvenirs.

Le thé est froid. Je!' avale d'un trait, regarde autour de moi. Mon voisin a disparu. Je ne l'ai pas vu partir. Des lampes s'allument dans les boutiques, des lumignons de carbure sous les tentes plantées sur la place. Je descends et me mêle à la fame. Je croise le jeune homme du café. Il sourit. Je réponds d'un sourire. Il s'enfonce dans la foule. Les bruits de la place, les voix des passants m'effleurent comme des ombres.
-

Quelquefois, disait Inès, je crois que tu es l'inconnu.

Tu es sorti des autres. - Qui, les autres? - Les autres gens. .. Tu les écoutes, je les entends. - Que disent-ils, ces autres? - Ils ont le souvenir de toi. - C'est fou! Inès, je suis seul avec toi. Il n'y a personne. Il n'y a que toi! - Non, Bob. - Comment tu le sais? - Tes yeux, répondait Inès. Je fermais les yeux. Inès paupières: - Je les vois, disait-elle.

posait

les lèvres

sur mes

Je m'assieds sur un banc de bois, devant une table où l'on sert un diner à ciel ouvert: des salades que l'on vient d'assaisonner, des ragoûts mijotés sur de longs braseros de métal, des quartiers de mouton grillés ou cuits à la vapeur. Près de moi, un groupe d'Italiens, des filles et des garçons, entre vingt et trente ans, ne cessent de rire. Je baragouine quelques mots. Ils m'invitent à me joindre à eux. Le jeune homme de la terrasse passe près de nous. Dès qu'elle

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l'aperçoit, ma VOlsme l'interpelle en faisant chanter le nom: Slimaanee. Il s'approche, se penche et l'embrasse goulûment. Il s'assied entre elle et moi. Slimane mange à peine. Il houspille les serveurs, plaisante avec eux. Au moment où nous quittons la table, il nous propose d'assister à une soirée que des amis organisent dans unJardin, au-dessus de la palmeraie. Nous prenons deux taxis. Slimane nous entraîne dans un quartier de la ville basse fait d'immeubles de deux à trois étages. Personne dans les rues plantées de jacarandas. Nous nous arrêtons au bord d'une courette. Slimane me demande de le suivre. D'un geste de la main, il a invité les Italiens à prendre patience: - Ils sont gentils, dit-il. Ils nous ressemblent! Il reprend dans un souffle: - Bab, nous ne pouvons pas arriver les mains vides. C'est des copains à moi. Je dois faire un beau geste. Tu es d'accord? Il frappe au carreau d'un appentis. Un volet s'ouvre. Apparaît une tête: - C'est moi, dit Slimane. - Qu'est-ce que tu veux? demande la tête. Une ampoule s'est allumée. Le visage est énorme, peau luisante et brune, le crâne rasé. - Six. Extra. - Attends dehors! La fenêtre se referme en claquant. Une porte L'homme au crâne rasé tient un sac en plastique noir. - Combien? demande Slimane. - Tu connais le prix. Tu sais l'heure? - Tu exagères! - 400 dirhams. Paye ou passe. Slimane se retourne vers moi: - Combien il te faut? dis-je. - 200 dirhams.

la

s'ouvre.

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Slimane porte le paquet sur les genoux comme s'il détenait un trésor. Nos taxis traversent une palmeraie. Les Italiens passent la tête par la portière pour commenter la pureté du ciel, l'éclat des étoiles, la hauteur des arbres, la qualité des dattes. Ils rient de leurs étonnements. La route est étroite, entourée de murs ou de haies vives. Nous nous arrêtons devant une porte en bois. Slimane sort le premier, frappe à la porte. Elle s'entrouvre lentement. Un escogriffe sort, pieds nus, bermuda, chemise brodée, profil en lame de couteau, cheveux nattés. Il reconnaît Slimane et se précipite sur lui avec tant d'énergie que nous éclatons de rire. La fête s'est achevée vers trois heures du matin. Filles et ont dansé sur les rythmes gnaoua. Nos invités ravis ont leurs adresses avec les musiciens qui rêvent d'une en Europe. Le premier taxi conduit les Italiens jusqu'à de leur hôtel, le second nous dépose, Slimane et moi, à de Jamaa-er-Riah. - Nous marchons un peu? demande Le taxi refuse qu'on le paye: - Vous êtes des amis ! dit-il. - Il travaille avec mon frère, précise que nous sommes seuls. Il est silencieux. Je l'interroge: Slimane.

garçons échangé tournée la porte l'entrée

Slimane,

une fois

- Où tu habites? - Chez des amis. - Au fait, tu peux me dire ce que tu fais dans la vie? - Etudiant en droit. Ici je viens pour les vacances. J'aide mon frère et son cousin. Ils ont une agence de voyage. - Maintenant, tu retournes - Peut-être. - Tu as un rendez-vous? Sa voix hésite: chez ton frère?

- Bab, je peux rester avec toi?

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15 septembre

Je viens de refermer la porte. - Bab, viens! Tu n'as pas sommeil ? Une joue posée sur le drap, l'autre offerte à la lumière, le visage est attentif. Le regard luit sous de longs cils.
-

Viens, répète Slimane. Tu ne veux pas?

J'éteins la lumière. J'ai besoin de l'ombre pour venir en lui.
Slimane est resté blotti. au creux de mes bras pendant de longues minutes sans prononcer un seul mot. Puis il se défait lentement de mon étreinte, se redresse et dit d'une voix enjouée: - Tu m'as donné ton plaisir ! Il se penche vers moi, les doigts croisés sur mes yeux: - C'est la première fois? J'écarte sa main, regarde sans répondre recouvre: l'ombre qui me

- Tu vas doucement, continue Slimane. Tu hésites. J'ai aimé. Tu fais attention. Tu as aimé, Bob? Il s'étend lentement sur le lit, s'abandonne au sommeil comme il s'est offert, immobile et serein, couché sur le côté. J'allume ma lampe torche dressée sur la table de chevet. Elle me sert de veilleuse. Je pose mon bras sur son épaule pour saisir le moment précis où il s'endormira. - Bab, fais-moi ton deuxième. Tu verras, c'est meilleur. C'est plus fort, c'est plus doux. Pour toi, pour moi. - Tu crois? - Je suis sûr, Bab. Il se lève, éteint la lampe, revient lentement me serre entre ses bras: - Bab, je suis là. Il me prend la main et la guide lentement et sous les draps. - Tu le sens? Il te veut.

vers moi. Il

sur son corps

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Des traits plus clairs tremblent sur les volets. Slimane dort la tête sur l'oreiller, à plat ventre. Le drap monte à mi-dos, coupant sa peau brune d'une frange immaculée. Je me lève lentement. Mes yeux s'accommodent à l'ombre. J'enfile mon jean, mon tee-shirt, jette un coup d'œil sur la rue à travers les fentes des persiennes. Personne. L'air est vif. Au loin gémit un moteur diesel, celui d'une benne à ordures. Le bruit m'a réveillé. J'ouvre la porte et la referme à clef. Slimane n'a pas bougé. Il accepte sa condition de prisonnier temporaire. Je monte l'escalier. Les carreaux rappellent les maisons grecques où nous avions passé, Inès et moi, quinze jours l'été dernier. Comme moi cette nuit, Inès marchait pieds nus. Ses pas ouvraient dans la pénombre un tunnel que je suivais les bras tendus avant de m'emparer d'elle. Après l'amour, je lui disais qu'elle devait avoir de lointaines parentés avec les nymphes (elle riait) ou les pythies (elle protestait) : - Les pythies disent l'avenir. Moi je me tais pour le futur. - Tu le devines. . . J'ouvrais les fenêtres blanchies par les lueurs qui montaient de la mer. Le crépi des murs, le bleu des volets de "bois tremblaient sous mes doigts comme la peau d'un reptile assoupi. Un étrange regard illuminait les yeux d'Inès. J'y voyais le reflet de l'aube. Elle regardait les jours à venir. Son regard effaçait ma présence. J'avais raison. Le toit de l'hôtel sert de débarras: posés contre le muret, un sommier en fer, une cage en osier, un four à pain attendent un brocanteur. Près d'eux, figée dans la même attente, immobile, appuyée sur le mur de la terrasse, une ombre, une chose: moi.
Slimane est reparti vers son agence de voyage. J'ai traîné dans les rues près de l'hôtel, acheté des coupes en doum tressé, des cuillères en bois d'oranger, une statuette en bois d'olivier

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que j'ai choisie pour le mouvement que suggère la seule inclinaison du cou. Il rappelle Inès qui se penche et se rapproche de vous pour vous écouter: pour elle, les paroles sont des denrées invisibles qu'elle doit saisir sous peine qu'elles ne lui échappent. Revenu dans ma chambre, allongé sur mon lit, j'ai fermé les yeux. Des images frappent mes paupières et les brûlent... Etrange symptôme qui revient lorsque je suis seul. Pour oublier, il me faut le son d'une parole, le contact d'une main, l'approche d'un corps qui se tend, m'enveloppe et s'apaise. Faire l'amour pour m'en guérir.
-

Il est parti! me répond le réceptionniste.
des nouvelles du veilleur de

Je viens de lui demander

nuit. - Aujourd'hui, c'est son jour de congé, ajoute-t-il, l'air navré. Je laisse un pourboire pour l'absent. Le recevra-t-il ?
Le chauffeur de taxi s'amuse de mes achats. avec une audace qu'il tempère d'un sourire: - Tu es un touriste fauché ou un artiste! Les deux me conviennent. Il me dit

Je suis en avance, achète un Chase. J'aime les Chase. Je les lis, les oublie, les redécouvre dès les premiers mots comme un ami après des années d'absence. Le départ est imminent. Un jeune homme fend le flot des voyageurs qui se pressent sur le quai. Chemisette blanche, pantalon de toile, sourire aux lèvres, il est essoufflé. - Bab! dit Slimane. Il ne faut pas partir. Reste avec moi. Je fais non d'un signe de la tête - Je serai seul avec toi. Pour ma joie, ton plaisir. - Merci, je dois partir. Il m'embrasse et file dans le soir.

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DRISS

L'HOTE

Driss éteignit le poste de télé à l'aide d'une commande qu'il dénicha sous un coussin; il plia une couverture abandonnée à terre. Une armoire accotée à l'un des murs partageait la pièce en deux compartiments. Dans le premier, deux banquettes placées à angle droit faisaient face à un réfrigérateur. Je restais debout. Driss vit mon hésitation: - Mon frère vient de partir, dit-il. Il était ici pendant l'été avec sa femme et ses deux enfants. - Quel frère? Celui qui vient de sortir ? - Non, un autre, I<halid. Il habite près de Ksarfekrane. - C'est votre frère aîné? - Il est plus vieux que moi, un peu plus. Je l'appelle mon frère mais ce n'est pas mon frère. C'est le frère de ma mère. - Il travaille, lui ? - Oui, à la Poste. Driss ajouta : - Maintenant nous pouvons nous reposer. C'était vite dit. Driss fit rouler une table ronde et basse rangée contre le mur et la disposa devant moi. Il fouilla un instant dans l'armoire pour en extraire une nappe qu'il étendit sur la table. Puis il ouvrit le réfrigérateur dont il sortit deux bouteilles de bière. Il se proposa de me préparer à diner; je refusai. Il s'assit près de moi en déclarant d'un ton enjoué: - Maintenant nous sommes libres!

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Il décapsula les bières d'un coup de clef. Nous bûmes lentement au goulot sans dire un mot. Driss se contentait de me regarder de temps en temps, un sourire aux lèvres, à la fois timide et interrogatif. - Je peux visiter? lui dis-je. - Marc, vous êtes chez vous. Je me levai, passai de l'autre côté de la pièce. Au plafond pendait une ampoule. Deux étagères vitrées portaient des verres à thé ciselés, des plats de porcelaine, des bols vernissés. Je jetai un regard dans la cour. Aucun bruit ne sortait des autres chambres. La seconde partie de la pièce était occupée par un grand lit bordé de deux tables de chevet sur chacune desquelles était posée une lampe. Les murs étaient couverts de posters. J'allumai une des lampes. Sur l'abat-jour des poissons multicolores se mirent à défiler entre des roses et des rochers. Je m'assis sur le lit. Il était confortable. Je m'étonnai de la netteté des objets, de la propreté des couvertures et des oreillers. Je revins vers Driss, immobile devant sa bière: - Marc, comment vous trouvez? demanda-t-il. - C'est bien. Propre. Calme! C'est vous qui nettoyez? - C'est moi, c'est ma mère. Elle vient une fois par semaine, son jour de congé. - Elle travaille? - Elle travaille chez un médecin. Elle fait la cuisine, le ménage, tout. Elle garde les enfants. Un silence me laissa imaginer les longues heures de travail d'une femme qui vivait à demeure chez ses maîtres. Driss reprit rapidement la parole comme pour chasser le nuage que j'avais vu passer dans son regard: - Tu devrais goûter ses plats. Ma mère fait très bien la cmSlne. - Tu trouves qu'elle n'a pas assez de travail ?
-

Toi, Marc, ce n'est pas la même chose.

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Nous venions de nous tutoyer. Je terminais ma bière. Driss l'air narquois, comme pour me taquiner, me demanda:
-

Tu en veux une autre?

Il faut.

Il ne complétait pas ses phrases. Boire une bière comme visiter la ville ou venir chez lui était un impératif catégorique. - Tu en as encore? C'est un trésor que tu as caché! - J'ai rendu service à un ami. Il travaille dans un supermarché. Je me levai, retournai de l'autre côté de l'armoire. J'avais oublié d'éteindre la lampe de chevet. Les poissons poursuivaient leur manège silencieux parmi les roses et les rochers de l'abatjour. Le spectacle m'attendrit. Mon hôte embellissait son logis comme il le pouvait. Quand je revins m'asseoir, Driss avait enlevé sa veste de cachemire, sa chemise à rayures. Sa montre était posée sur la table à côté des bouteilles de bière. Il portait un tee-shirt et un bermuda qui laissaient voir ses muscles fins et longs, une peau mate et soyeuse. Brusquement il se leva:
-

Je vais ouvrir la télé. Pourquoi? Pour les voisins, m'expliqua-t-il en me prenant la main

comme on rassure un enfant. Il vit mon trouble et sourit. Je voulus lui faire part de mon étonnement. Il posa les doigts sur mes lèvres. J'hésitais entre un étrange sentiment de pudeur et la crainte de le blesser. Il me serra entre ses bras comme pour me protéger du doute qu'il pressentait en moi. Je voulus lui dire ce que je ressentais. Il arrêta mes explications par un long baiser. Ses lèvres étaient fraîches et dures. Il me prit la main, le bras, l'épaule comme s'il devait apprivoiser une à une les parties de mon corps, effacer l'une après l'autre les réticences qui renaissaient à mesure qu'il les apaisait de la voix. Je me rapprochais d'un seuil que Driss venait de franchir et qu'il m'invitait à franchir à mon tour. Il suffisait de l'imiter. Un espace chargé d'ombres et de parfums m'ouvrait ses allées les plus secrètes. Aux côtés de Driss, j'hésitais encore.

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Il m'entraînait dans une expérience qui lui semblait banale et m'était inattendue, proposait un jeu dont j'ignorais les règles. Je ne savais plus très bien s'il s'agissait de répondre à son appel ou à ma curiosité. Devais-je le croire ou le laisser faire? Fallait-il obéir ou le suivre? Pour me donner bonne conscience, je me promis que ce serait la première et dernière fois. La pièce aux volets clos me retranchait des regards qui avaient façonné mon enfance. Driss et cette chambre me procuraient une assurance, m'offraient une protection qui me permettaient de lui répondre à armes égales. Désormais je me sentais assez fort pour lui résister, assez perspicace pour m'arrêter au moment opportun. Lorsqu'il s'était assis près de moi, j'avais fermé les yeux. A présent, je voulais voir. Tout voir de lui, de moi. Il me tardait de partager la douceur de ses gestes, le calme de son regard, la chaleur d'une sève que je sentais saillir sous ses membres, vibrer dans ma chair. Je m'enroulai entre les murs blanchis à la chaux et ses bras brûlés de soleil. Je me glissai entre la musique qui protégeait notre élan et son souffle qui nous découvrait l'un à l'autre. Sa voix incendia les traits de mon visage, l'étendue de mon corps. Il s'était offert et m'attendait. Je le délivrai de son attente. Driss entrouvrit la porte pour jeter un regard dans la cour. Il avait passé un blouson de cuir et un jean. Il me fit un clin d'œil timide, imperceptible. Debout, près de moi, il semblait sur le point de m'interroger. C'était à son tour d'hésiter. Je repérai un à un les objets que j'avais examinés en pénétrant dans ce logis minuscule. Tout était en place. Après un long voyage, j'étais de retour. Je rentrais dans un monde banal, ordinaire. J'y étais accepté. Personne ne me jugeait. Je n'avais meurtri personne. Au demeurant, personne ne m'avait blessé. Je considérais avec un nouveau regard les bons maîtres qui avaient enseigné que plaisir signifie douleur, que le sexe était faute,

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l'exception une erreur. Un instant avec Driss avait pulvérisé ces leçons. Je l'enlaçai et le lâchai brusquement comme si je venais d'étancher ma soif sur ses lèvres. Il me regarda, étonné puis se défit de son blouson. - Non, dis-je. Je ne veux pas recommencer. Il se rhabilla en soupirant.

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LE MOUCHARD

Au lieu de longer ville. Je m'enhardis:

les remparts,

Driss pénétra

dans la

- Driss, on change de chemin ? - Tu reconnais? - Tout à l'heure, il y avait un homme près de la station d'essence qui voulait te parler et toi tu as fait semblant de ne pas le voir. Tu te rappelles, un type au crâne rasé.. .
-

Marc, tu es dangereux! Pourquoi? Tu n'oublies rien.
c'est qui ? Ce n'est pas indiscret de

- Alors, ée monsieur, te le demander?
-

- Je ne l'aime pas; un sale type. Un mouchard.

Un flic ?

- Pas tout à fait. Il bricole les putes et le hasch. Il tourne autour de Stoph. Je ne sais pas ce qu'il lui veut. - Tu l'envoies paître? Driss me regarda, ahuri. Je lui expliquai L'image lui plut. - Tu as raison: ce n'est pas un homme, Je fais attention. C'est le frère du gardien! - Celui que j'ai vu tout à l'heure? - Oui. l'expression.

c'est une vache.

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Sur le trottoir de l'hôtel, Driss me dit au revoir en me demandant quand il me reverrait.
-

Tu sais où je loge, dis-je.

Ma réponse parut l'inquiéter: - Et toi, tu ne demandes pas après moi? Si tu veux me voir, tu préviens Brahim, le garçon du café, le plus vieux, avec cheveux gris. D'accord? Je fis quelques pas. Driss sortit brusquement de la voiture, me prit par le bras: - Marc, tu peux me laisser une cigarette? - Pardon, j'avais oublié. Prends le paquet! - Tu n'en gardes pas pour toi?
-

J'ai assez fumé.

Driss insista. De guerre lasse, j'acceptai une cigarette. - Tu fumes et tu me vois, dit-il.

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LE PARI<IN G

Une fois dans ma chambre, je rangeai mes affaires. Je sortis sur le balcon. Avant de me coucher, je tenais à revoir le rempart et la cime des palmiers que j'avais aperçus à mon arrivée. Je n'avais plus sommeil. Soudain mon attention fut attirée par deux hommes qui traversaient côte à côte le parking situé au-delà de la rue qui passait sous l'hôtel. Ils se dirigeaient vers une Golf garée devant un immeuble. Ils marchaient rapidement, fumant une cigarette dont le bout apparaissait lorsque l'un deux tournait la tête. Le premier était vêtu d'un blouson de cuir et d'un jean, la démarche me semblait familière. Du balcon, il m'était impossible de le reconnaître. L'autre avait sensiblement la même taille. Une épaisse chevelure bouclée, une chemise à gros carreaux, des bottes, un jean lui donnaient la dégaine d'un cowboy. Seul manquait le chapeau. Le Jeune Homme et le Cow-boy s'engouffrèrent dans la Golf. La voiture ne démarra pas immédiatement. Les portières s'ouvrirent en même temps. Les deux hommes sortirent du véhicule pour échanger leur place. La Golf traversa le parking en s'éloignant lentement du trottoir et en prenant peu à peu de la vitesse. Je jetai un dernier coup d'œil sur le bout de rempart, la ligne de palmiers. C'était mon horizon. Les yeux fermés, je laissais venir le sommeil. Le Jeune Hotntne portait un blouson et un jean comme Driss. Il démarrait lentement comme lui. Etait-ce lui? Je m'endormis sans la réponse.

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