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Les Voyageurs de l'Outaouais

De
306 pages
Les « Terres du Canada » font naître au XVIe siècle des espoirs d'Âge d'Or. Un siècle plus tard, ces espoirs sont toujours vivants dans l'imaginaire des paysans de l'Ouest et du Centre de la France. Nous sommes en 1669. Jean Sabourin, vingt-huit ans, laboureur de l'Aunis, sa femme Mathurine et leur jeune fils Pierre s'embarquent à la Rochelle pour la Nouvelle France. La pauvreté, la nécessité les jettent dans l'aventure ; mais aussi le désir de fuir les mauvaises fièvres des salines rocheloises. Ils rêvent de reconstruire une nouvelle Aunis au bord du Saint-Laurent et d'y transplanter leurs façons de travailler et de penser dans un monde ordonné et protégé.
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Pierre Sabourin
eLes « Terres du Canada » font naître au XVI siècle des espoirs d’Âge
d’Or. Un siècle plus tard, ces espoirs sont toujours vivants dans
l’imaginaire des paysans de l’Ouest et du Centre de la France.
Nous sommes en 1669. Jean Sabourin, vingt-huit ans, laboureur
de l’Aunis, sa femme Mathurine et leur jeune fi ls Pierre s’embarquent Les Voyageurs
à la Rochelle pour la Nouvelle France.
La pauvreté, la nécessité les jettent dans l’aventure ; mais aussi
le désir de fuir les mauvaises fi èvres des salines rochelaises. de l’Outaouais
Ils rêvent de reconstruire une nouvelle Aunis au bord du
SaintLaurent et d’y transplanter leurs façons de travailler et de penser
dans un monde ordonné et protégé. Mais avec le temps se font jour Un laboureur d’Aunis
de nouvelles aspirations qu’incarne leur petit-fi ls Jean-Baptiste :
abandonner les labours pour le commerce de la fourrure, partir en Nouvelle France
vers le Grand Nord sauvage et hostile, donner libre cours à la
volupté de découvrir l’inconnu.
Le rêve de Jean et celui de Jean-Baptiste sont l’image de
deux chemins, de deux « voyages », de deux volontés. À force de
courage et d’épreuves surmontées, ces deux rêves parviendront-ils
à s’épanouir dans une Nouvelle France pressée par la menace
iroquoise ou anglaise, et secouée par les rivalités entre colons,
marchands, offi ciers du Roi, seigneurs, jésuites, sulpiciens ?
Diplômé de l’école supérieure de commerce de Bordeaux, ancien dirigeant
de société, titulaire de la croix de la Valeur militaire, Pierre Sabourin
partage aujourd’hui ses activités entre bénévolat, peinture et écriture.
Témoigner du présent, faire revivre le passé, transmettre l’expérience des
hommes… telle est la passion de cet écrivain que le monde des affaires n’a
jamais réussi à couper de son terroir.
Les impliquésISBN : 978-2-343-10973-2
26 € Éditeur
Pierre Sabourin
Les impliqués Les Voyageurs de l’Outaouais
Éditeur



Les Impliqués Éditeur

Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les
Impliqués Éditeur a pour ambition de proposer au public des
ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines
des sciences humaines et de la création littéraire.


Déjà parus

Yacine (Jean-Luc), En Musulmanie, roman, 2017.
Yapo (Yapi), Animer la commune ivoirienne, essai, 2017.
Le Gall (Yves), Un rêveur engagé. récit d’une vie, 2017.
Silveira (Vincent), La métamorphose d’un fasciste repenti, essai, 2017.
Joseph (Claude), Le fou du labo 25, roman, 2017.
Cijika Kayombo (Chrysostome), L’enseignement superieur et universitaire
en afrique, essai, 2017.
Balthi (Sabine), Courbet, frère artiste, essai, 2017.
Aguénounon (Arnaud Éric), La soif du pouvoir. Regard éthique sur des
manoeuvres politiques au Bénin, 2017.
Auxiètre (Jean-Michel), En Islande sur la route du Pourquoi-Pas ?,
évocation d’un drame de la mer et de la science, 2017.
Kouadio (Awouh Firmin), La délivrance par la parole de Dieu, 2017.



Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site :
www.lesimpliques.fr




LES VOYAGEURS DE L’OUTAOUAIS





















© Les impliqués Éditeur, 2017
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris

www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr

ISBN : 978-2-343-10973-2
EAN : 9782343109732 Pierre Sabourin




Les Voyageurs de l’Outaouais



Un laboureur d’Aunis
en Nouvelle France














Les impliqués Éditeur
Du même auteur

Aux Editions De Borée
La Terre des Coteaux
Le Boulanger de Saint-Laurent
Les Fiancés de Saint-Laurent

Autres éditeurs
L' Aspirant SAB
Hôtel des Colonies Françaises
Les Sabourin de Gâtine et d’Aunis
Le Village des Bons
Si court et si fugace est le temps ( poèmes )


A Marie-Thérèse-Sabourin,
ma tendre, patiente et fidèle épouse,
qui tant « supporta » mes absences et mes longues heures d’écriture ;
Au patriarche Jean Sabourin,
premier venu en 1669 de La Rochelle en Nouvelle-France ;
A mon neveu Clarence Sabourin,
dernier arrivé de La Rochelle au Québec en 1999 ;
A Mariette Hogue, ma très chère cousine d’Ottawa ;
A toute ma parentèle du Canada et d’Amérique.
78910Prologue
C’est pour vous que de lait gazouillent les rivières,
Que maçonnent les troncs les mouches ménagères,
Que le champ volontaire en drus épis jaunit,
Que le fidèle sep sans peine se fournit.
(Poème ajouté au Discours du voyage
en 1534 du capitaine Jacques Cartier aux
Terres Neuves du Canada.)
eLes « Terres du Canada » font naître au XVI siècle des espoirs
d’Âge d’Or.
Un siècle plus tard, ces espoirs sont toujours vivants dans
l’imaginaire des paysans de l’Ouest et du Centre de la France.
Nous sommes en 1669. Jean Sabourin, vingt-huit ans, laboureur
d’Aunis, sa femme Mathurine et leur jeune fils Pierre s’embarquent
à La Rochelle pour la Nouvelle France.
La pauvreté, la nécessité les jettent dans l’aventure ; mais aussi le
désir de fuir les mauvaises fièvres des salines rocheloises. Ils rêvent
de reconstruire une nouvelle Aunis au bord du Saint-Laurent et d’y
transplanter leurs façons de travailler et de penser dans un monde
ordonné et protégé.
Mais avec le temps se font jour de nouvelles aspirations
qu’incarne leur petit-fils Jean-Baptiste : abandonner les labours
pour le commerce de la fourrure, partir vers le Grand Nord
sauvage et hostile, donner libre cours à la volupté de découvrir
l’inconnu.
11 Le rêve de Jean et celui de Jean-Baptiste sont l’image de deux
chemins, de deux « voyages », de deux volontés.
À force de courage et d’épreuves surmontées, ces deux rêves
parviendront-ils à s’épanouir dans une Nouvelle France pressée par
la menace iroquoise ou anglaise, et secouée par les rivalités entre
colons, marchands, officiers du Roi, seigneurs, jésuites, sulpiciens ?
12 Première partie
JEAN :
LE RÊVE DE LA « NOUVELLE
BAUDRANCHE »
« Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare
de nous dans les froides misères, cette nostalgie du
pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité. »
Baudelaire
13

1



A BARRE A GAUCHE ! Affalez les voiles ! L Les ordres pleuvent et retentissent d’un bout à l’autre du
vaisseau. Là-haut, perchés dans les vergues, les gabiers s’activent ;
les voiles se déploient et claquent au vent d’Est. Au cabestan, les
matelots ont déjà levé l’ancre. Trinquettes et focs ont pris le vent.
Lentement, le bateau vire de bord et pointe sa proue vers le large.
Par vent arrière et mer au jusant, le vaisseau s’élance, prend de la
vitesse jusqu’à entendre l’eau de mer chuinter contre le bordé.
Debout sur la dunette, le capitaine Pierre Fillye et son second
sont à la manœuvre : le Saint-Jean-Baptiste quitte son mouillage de la
rade des Basques, devant La Rochelle, pour aller à Québec.
Armé par Toussaint Guinet et ses associés de la Compagnie des
1Indes Occidentales , le navire de 300 tonneaux transporte 150
2Filles du Roy, d’autres passagers, 2 étalons et 12 cavales . Des Filles
du Roy, 132 ont été embarquées à Dieppe, 18 à La Rochelle. Les
accompagnent deux pères Jésuites, et la conductrice officielle des
Filles : Anne Bourdon, secondée du sieur Dumenil Ury et de son
épouse Marguerite de la Charrière. Au nombre des autres
passagers, on compte Jean Sabourin, son fils Pierre et son épouse
Mathurine Renou. Ce mercredi, quinzième jour du mois de mai
1669, le Saint-Jean-Baptiste vient d’appareiller pour la Nouvelle
France.
Il est dix heures du matin. Mer belle à peu agitée. Bon frais. Ciel
clair…

1 ie La C des Indes Occidentales a été créée par Colbert lorsque la Nouvelle
France a été rattachée à la Couronne en 1664 ; elle a a succédé à la Cie des
Cent Associés fondée par Richelieu, et a, entre autres privilèges, le monopole
du commerce de la fourrure.
2 Juments.
15 Sur le port, appuyé contre le bastingage, Jean regarde s’éloigner
la côte. Il a enveloppé de son bras les épaules de Mathurine et a
juché Petit-Pierre sur les siennes.
Déjà, les voici au large des falaises de Chef de Baie. Dans le
lointain, les deux tours de La Rochelle se sont estompées et la
flèche de la Tour de la Lanterne s’éloigne à son tour. Le vaisseau
entre dans le pertuis d’Antioche et longe à prudente distance la
côte de l’Île de Ré jusqu’à la Pointe des Baleines.
Jean ne peut s’empêcher de songer au vieux Rétâs avec qui, des
mois durant, il œuvra dans les marais salants de Rompsay.
Mais, par-dessus tout, lui reviennent en foule ces semaines, ces
derniers jours et ces ultimes heures pendant lesquels il a fallu vivre
la fièvre des préparatifs de départ, puis le tohu-bohu et le
tintamarre de l’embarquement.
*
* *
En début d’année, le sieur Baudin de La Salle avait averti Jean
Sabourin :
−J’ai ouï-dire que la Compagnie de Dieppe armait un bâtiment
pour acheminer au Québec un fort contingent de Filles du Roy. Il
s’agit du Saint-Jean-Baptiste. Le vaisseau devrait faire escale à La
Rochelle pour embarquer d’autres Filles du Roy recrutées en Aunis
et quelques passagers surnuméraire.
À ces mots, Jean avait bondi de joie.
−Est-ce à dire, messire, que ma famille et moi pourrions être de
ces « surnuméraires », comme vous dites ?
−Peut-être, mon ami, peut-être. Je vais m’en entretenir avec mes
amis Jésuites de Saint-Jean de Perrot qui, je sais, pour deux de leurs
pères, attendent un navire en partance pour Québec.
Le marchand huguenot s’était tu, plongé dans ses réflexions,
devant un Jean qui bouillait d’impatience.
−En tout état de cause, se décida enfin à dire le sieur de La Salle,
il va être temps d’aller voir mon notaire pour signer d’avance un
contrat d’engagement. Toutefois, attendez que je vous fasse signe.
Maître Bichon vous préviendra. Et surtout – j’allais oublier –
méfiez-vous de ces recruteurs qui hantent le port et cherchent, en
16 vous entraînant de taverne en taverne, à vous proposer de
mirifiques engagements ! Attendez mon signal !
Ce n’est qu’à fin février que vint le signal tant attendu : Jean
devait se présenter à l’étude de maître Teuleron, le lundi troisième
de mars, au matin ; Charles Baillargeau, premier commis du sieur
Baudin, l’attendrait sous la grosse horloge et le conduirait auprès du
notaire.
−Je suis bien aise de vous voir, monsieur le premier commis…
−Point de cérémonie entre nous, Jean Sabourin. Je suis là pour
vous aider en conseiller et en ami, comme l’a souhaité le sieur de La
Salle.
−Alors, dites-moi tout de suite où en est mon affaire ?
−Eh bien ! voilà. Il se trouve que les Jésuites de Saint-Jean du
Perrot, amis de mon maître, ont coutume d’héberger des pères en
partance pour le Québec. Leur ordre y a reçu en seigneurie – vous
ne le savez peut-être pas – la terre de Notre-Dame-des-Anges pour
y installer des colons.
−Et alors ?
−Alors ? Deux Jésuites de Saint-Jean de Perrot vont partir là-bas
grossir la mission de Charlesbourg. Ils doivent s’embarquer sur le
Saint-Jean-Baptiste lors de son escale à La Rochelle.
−Mais, moi, en quoi suis-je concerné, dans tout ça ?
−Les Jésuites vous proposent un contrat d’engagement pour
vous et votre famille de trente-six mois, nourris, logés ; le voyage
est pris en charge par les pères. Vos gages seront de 80 livres
chacun par an. Dès votre accord, une avance de 60 livres vous sera
versée.
−Ah ! Je ne m’attendais pas à un tel pactole !, s’esbaudit Jean.
Puis, prenant un air inquiet :
−Et au bout de trente-six mois ? Que deviendrons-nous, ma
famille et moi ?
−Ou bien vous rentrez en France, ou bien vous vous installez à
votre compte. Car vous devenez alors habitant de plein droit. Vous
pourrez vendre votre terre, en acheter une autre, etc… Si vous
étiez célibataire, avoir le droit de vous marier, ajouta Baillargeau en
riant.
−Cela dit, reprit le commis d’un air plus sérieux, pendant trente-
17 six mois, vous devenez « la chose » des Jésuites, vous devez leur
obéir en tout point, sans crainte ni murmure !
−Pourquoi pas, si les pères sont justes.
−Dame! À ce que je me suis laissé dire, les exigences et la dureté
des pères dépendent beaucoup de l’humeur de leur supérieur ! Mais
assez parlé, il est temps de nous rendre chez maître Teuleron.
L’étude n’était pas loin : rue Chef-de-Ville. Comme à
l’accoutumée, il y avait foule. S’y bousculaient marchands,
armateurs, capitaines, bourgeois, recruteurs, manants en quête
d’engagement… Au point que ce jour-là, des chaînes en barraient
l’entrée et, sourcilleux, deux archers de ville, en filtraient l’accès.
Dans le bureau du notaire, Jean rencontra ses futurs
compagnons de voyage : François Ripoche, laboureur comme lui
non loin de Rompsay, Jean Vivien de Tasdon, les deux pères
Jésuites présents, Paul et Marc, représentant l’ordre et Charles
Baillargeau de la rue des Merciers. Eux seuls signeront le contrat,
puisque aucun des autres ne le sait. Maître Teuleron en donne
lecture :
« Aujourd’hui vingt-sept février de l’an mille six cent soixante-neuf, tous les
ci-après nommés ont comparu par devant-moi, Pierre Teuleron, notaire royal en
la ville de La Rochelle, lesquels ont volontairement donné leur accord, avec les
Pères Paul et Marc de l’ordre des Jésuites et François Baillargeau, premier
commis et représentant le sieur Baudin de la Salle, marchand de cette ville, pour
embarquer en le navire Saint-Jean-Baptiste dans le port pour passer, sauf les
fortunes de la mer, au lieu de Québec pays de Canada, pour demeurer au
service fidélité et obéissance au supérieur de l’ordre des Jésuites à Charlesbourg
pour travailler à tel travail qui leur sera ordonné au cours des trois prochaines
années consécutives et sans intervalle. Ils commenceront le jour qu’ils mettront
pied à terre au Québec, ou aux endroits ci-après nommés aux gages et salaires
ci-après exprimés, sans qu’il leur soit rien demandé pour leur passage… ».

*
* *
Face au large, Jean enfonce son bonnet de laine. Petit-Pierre a
quitté ses épaules et s’est blotti sous la cape de ratine dans les jupes
de sa mère.
Le vaisseau va grand train, escaladant la vague et bondissant tel
un cheval au galop. Jean fixe l’horizon, fasciné. Est-il possible que,
18 porté par cette mer immense surplombant les abîmes, on puisse
échapper à tous les dangers, la tempête, la maladie, les pirates, les
Anglais ? Est-il possible, s’inquiète-t-il, qu’on puisse atteindre en
deux mois, en trois mois, cette terre cent fois promise qu’on
appelle Nouvelle France ? On lui en a dit à la fois tant de bien et
tant de mal ! Un paradis terrestre, des forêts sans bornes regorgeant
de chevreuils, de renards et d’ours ; des prairies, des marais peuplés
de tourtes, d’oies et de bernaches ; des rivières, des lacs par milliers
foisonnant de truites, de brochets, de morues et de baleines… Mais
aussi des hivers sans fin où, lui a-t-on dit, l’on peut mourir de froid,
des sauvages mangeurs d’homme comme ces Iroquois qui vous
scalpent et vous lèvent la peau par plaisir… !
Mais Jean ne veut voir que la vie nouvelle d’un Sabourin décidé
à tout vaincre pour bâtir sa part de Nouvelle France !
Il se souvient, et se souviendra longtemps de ces premiers jours
de mai, où se répandit, de par la ville et la campagne alentour, la
nouvelle de l’arrivée du Saint-Jean-Baptiste à La Rochelle.

*
* *

Tout le monde voulait voir le magnifique galion.
Malheureusement, il ne franchirait pas les deux tours pour entrer
dans « le havre ». Il mouillerait dans la rade, au large. Pour le voir,
comme beaucoup d’autres curieux, Jean avait dû emmener loin
Mathurine et Pierre, passer la porte des Trois Moulins, et remonter
la longue côte qui mène aux falaises dominant la rade des Basques.
De là, ils avaient pu contempler l’incessant va-et-vient des
barges et gabares entre le Saint-Jean-Baptiste et les tours marquant
l’entrée du havre.

À peine l’ancre avait-elle été jetée qu’un dilemme s’était posé au
capitaine Fillye. La mer avait quelque peu malmené les cent
trentedeux Filles du Roy qu’il avait embarquées à Dieppe. Et dame
Bourdon, conductrice officielle des Filles, a voulu qu’elles puissent
descendre à terre prendre un peu de repos avant d’affronter le
grand large. Le sieur Dumenil Ury, son épouse Marguerite Chabert
de la Charrière, et quelques autres accompagnateurs partageaient
19 cette opinion. Or le capitaine était d’avis inverse. L’homme de mer
avait de bonnes raisons.
D’abord le temps était mauvais, la mer mauvaise et le vent
mauvais. Donc il était de son devoir de préserver la vie de son
précieux chargement, et de ne pas l’exposer à quelque noyade
possible. Enfin, il lui paraissait peu probable qu’on pût réunir
suffisamment de chaloupes, barges et gabares pour mener tout ce
monde à bon port en si peu de temps. Seul, le maître d’équipage,
qui connaissait bien La Rochelle, se risqua à émettre l’idée qu’il
n’était pas impossible de réunir suffisamment d’embarcations.
Quant à Anne Bourdon, non vraiment, elle n’avait pas été
3 nommée par hasard à son poste par Talon ! Elle exigea que ses
Filles fissent réellement escale à terre. « Capitaine, en mer, vous
êtes seul maître à bord, je vous le concède, mais, au port, c’est moi
qui ai le commandement sur les Filles du Roy ! », avait clamé cette
femme de caractère. Alors Fillye avait fléchi : « Aujourd’hui,
madame, je maintiens mes ordres d’interdiction. Demain, dès
l’aube, et si le temps s’est amélioré, ajouta-t-il en se tournant vers
son maître d’équipage, j’enverrai à terre le maître Laurent Poulet,
qui semble si bien connaître les capacités de transbordement de La
Rochelle. Il pourra ainsi les inventorier et, éventuellement, les
mobiliser. Nous verrons alors si l’on peut organiser le passage de
tout votre beau monde, madame ! »
Dieu entendit-il les prières de la directrice des Filles ? Très
certainement oui. Au matin, le ciel était radieux, sans un nuage, un
peu frais, peut-être avec un léger vent de Nordé. Dame Bourdon
accompagna le maître d’équipage sur sa chaloupe, et le temps qu’il
obtienne au port sa suffisance d’embarcations, elle s’en était allée
par la rue Chaudrier jusqu’au couvent des Sœurs de la Providence.
La mère supérieure lui assura qu’elle pourrait accueillir sans
difficulté ses cent trente Filles du Roy… le temps qu’il faudrait
jusqu’au départ du Saint-Jean-Baptiste. Ces femmes de tête et de
cœur estimèrent même d’un grand intérêt de pouvoir ainsi mêler les
quelques vingt Filles du Roy de la région, préparées à la Providence
de La Rochelle, à celles venant de Dieppe, issues pour la plupart de
La Salpêtrière, à Paris.

3 Intendant auprès du Gouverneur de Courcelles.
20 Beau joueur, le capitaine Fillye s’était incliné, et les Filles du Roy
purent aller passer quelques jours au couvent des Sœurs de la
Providence.
Bien sûr, Jean Sabourin ignora tout de ces transactions.

La quelque dizaine de jours que dura l’escale permit aussi de
balayer, nettoyer, récurer le navire vide de tout passager. Dame
Bourdon sut profiter de sa connivence avec le maître d’équipage
pour obtenir quelques travaux destinés à améliorer le confort de ses
filles. Enfin, les hommes de l’armement Guinet purent charger sans
précipitation leurs marchandises : des produits de troc en fer, des
tissus, de la verrerie, des tonneaux d’alcool. Tout fut entassé dans
les profondeurs du vaisseau : les marchandises à fond de cale, les
vivres et la poudre à canon dans la soute. Les porcs, moutons et
poules furent parqués près des cuisines, sous le gaillard d’avant non
loin des douze cavales chargées en Normandie.

*
* *

Mathurine, adossée au bordage, s’est assise à même le pont ;
Petit-Pierre, dans ses bras, s’est endormi. Elle n’ose pour l’heure ni
réveiller l’enfant, ni déranger son homme tout à ses rêves, toujours
debout, l’œil rivé à la ligne d’horizon. Mais Jean ne rêve pas. Non.
Avec émotion, il revit par la pensée le grand jour du départ : le 15
mai 1669.

Avec femme et enfant, avec son coffre et ses hardes, il a rejoint
les autres engagés sur le quai de la Grand-Rive. Il a même la joie
insigne d’embrasser son père, venu avec le cousin Pierre, l’échevin
de Niort, assister à son embarquement. Son protecteur aussi est
venu, messire Baudin de La Salle.
Il est huit heures du matin : le soleil brille. Avec la marée, les
vaguelettes viennent lécher le pied du quai. En bas de la rampe
pavée, d’innombrables barges, canots et chaloupes tanguent, prêts à
embarquer les passagers.
Le foule est considérable, avide d’assister au départ des
émigrants pour la Nouvelle France. Pour tenir à distance les
21 curieux, le Corps de Ville a dépêché une bonne dizaine d’hommes
d’armes. Sur une estrade pavoisée aux armes du Roi, se tiennent
Monseigneur l’Evêque, tout engoncé dans sa somptueuse robe
écarlate, le supérieur des Jésuites du Perrot, entouré d’autres
« robes noires », l’Intendant Général Colbert du Terron portant
chapeau à plume et redingote de velours bleu à broderies d’or,
enfin une forte délégation du Présidial de La Rochelle…

« Veni Creator, Spiritus
4 Mentes tuorum visita …

Dominant peu à peu le brouhaha ambiant, s’élèvent des voix
fraîches de jeunes filles ; une cohorte de demoiselles, là-bas, vient
de passer sous le porche de la Tour de l’Horloge et traversent le
pont de la Verdière : les Filles du Roy !
Les Filles du Roi ! Cent cinquante filles dotées par Sa Majesté
Louis le Quatorzième, partant pour épouser les hardis colons de
Nouvelle France, et leur faire de nombreux enfants ! Elles ont vingt
ans ou peu s’en faut. Certaines sont seulement vêtues à la mode
paysanne d’Aunis, d’autres, plus nombreuses, arborent de jolies et
amples robes à fleurs, cape relevée sur l’épaule ; mais toutes portent
le même sage bonnet blanc, les mêmes souliers noirs.
Respectueuses des sévères consignes qu’on leur a données, elles
marchent les yeux baissés, mais les joues en feu. Rouges
d’excitation, elles chantent à chœur joie :

« Veni Creator, Spiritus
Mentes tuorum visita… »

En tête du cortège » marchent Anne Bourdon et la mère
supérieure de la Providence. Les jeunes filles sont encadrées par les
archers de la milice bourgeoise et ceux du prévôt. Ferment la
marche, à pas menus, une escouade de petites Sœurs de la
Providence, un peu effarouchées sous leur coiffe ovale et leurs
voiles noirs.

4 « Viens en nous, Esprit créateur, visite les âmes des tiens. »
22 Toutes les filles viennent s’asseoir non loin de Jean et de sa
famille, sur des bottes de paille couvertes de toile. À côté, du moins
pour celles qui partent de La Rochelle, ont été déposés les coffres
où ont été soigneusement emballées leurs hardes.
Sur un signe de Madame Bourdon, les filles se sont levées, et
Monseigneur l’Evêque, du haut de sa grandeur, bénit l’ensemble
des émigrants de Nouvelle France. Compte tenu des circonstances,
il n’ira pas à bord du Saint-Jean-Baptiste où, toutefois une messe sera
dite par le père Jésuite Marc.
La directrice procède alors à l’appel, en commençant par les
Rochelaises :
−Ancelin Françoise, de Saint Martin de Ré,
−Angelier Marie, de Lagord,
−Dodin Anne, de Loix en Ré,
−Grolleau Madeleine, de Saint- Ėloi à la Rochelle…,
puis continue avec les embarquées de Dieppe :
−Aubert Jeanne, paroisse de Saint-Etienne-du-Mont à Paris,
−Bertault Anne, paroisse de Saint-Sulpice à Paris,
−Desportes Françoise, paroisse de Saint Nicolas des Champs à
Paris,
−Gaillard Marie, paroisse de Clermont de Sainte Croix à Rouen…

*
* *

Ah ! L’embarquement des Filles du Roy sur le Saint-Jean-Baptiste,
par la coupée et la grande échelle de corde ! Ce fut un drôle et joli
spectacle que de voir ces jeunes femmes, jacassant, criant,
s’esclaffant, riant ou pleurant, grimper et s’envoler au long du
bordé dans un grand frou-frou de jupes, luttant contre le vent pour
maintenir leurs cotillons… pendant que les matelots des gabares et
des barques se démenaient au prétexte de les aider, se tordaient le
cou pour deviner un peu mieux les dessous des jeunes damoiselles !

Ah !, se moquait Jean en lui-même, on comprend mieux
pourquoi Monseigneur avait renoncé à venir à bord pour sa
bénédiction !
23 Grâce à la main de fer de dame Bourdon, l’installation des Filles
du Roy dans la partie de l’entrepont qui leur était réservée n’avait
pas donné lieu à grand remue-ménage. Ce fut à peine plus
compliqué pour les filles d’Aunis qui avaient à traîner leurs lourdes
malles jusqu’au bout du plancher qui leur était alloué. Pour les
engagés, il fallut quelques jurons, à la suite de quelques cognements
de tête contre les bassaux, ces grosses solives de chêne supportant
le pont supérieur. Il fallut aussi défendre son pré carré et presque
en venir aux poings pour ne pas avoir à décamper ou succomber au
plus fort, ne fût-ce qu’en gueule. Plus souvent à quatre pattes que
debout, dans l’installation des siens, à même le plancher, Jean avait
dû garder un œil sur ce Jean Vivien de Tasdon, ombrageux et fort
comme un Turc. L’homme avait voulu lui contester sa place,
arguant qu’il était jeune marié avec une fille de son village de
Tasdon, Anne Giraud, habituée au confort et, pour ce, réclamant
d’être tout contre le vaigrage près d’un sabord…
Les pères Jésuites, eux, avaient eu droit à la chambre des
officiers. Quant à dame Bourdon et ses accompagnateurs, le
capitaine Fillye les avait installés dans la grande chambre
d’étatmajor, qui jouxtait la sienne, côté mer, dans le château arrière.
24

2



UR LE PONT DU SAINT JEAN-BAPTISTE, prompts à la Smanoeuvre, marins et gabiers courent, gueulent, s’agitent.
Jean n’en a cure. Toujours accoudé au bastingage, il n’en finit pas
de revivre les intenses moments du grand départ. À ses pieds,
pelotonné dans les jupes de sa mère et bercé par le tangage, Petit-
Pierre s’est assoupi.
Face à l’immense océan, étourdi de vent et recru de fatigue, qui
pourrait dire si Jean dort ou s’il rêve ?

D’un coup, lui revient en mémoire la grosse voix de son
grandpère, le soir, à la veillée. Il lui parle de La Baudranche, là-bas, à
Montalembert, en Poitou :
−Oui, je suis né à la Baudranche, mon fi, juste un an après
l’assassinat du bon roi Henri IV. J’y suis né, tout comme mon père,
et aussi le père de mon père… ça se perd dans la nuit des temps.
Ah !, ne manque-t-il pas d’ajouter, cette terre de La Baudranche, les
Sabourin la travaillent depuis toujours… La preuve est là : 1476,
c’est gravé sur le linteau de pierre du grand portail.
Et Jean de se revoir, gamin, dévalant la rue de la Souris Chauve,
pentue et caillouteuse. C’est le dimanche des Rameaux. Il brandit
son brin de buis et court rejoindre la vieille demeure nichée au
creux de la colline. Dans l’ouche, il attend le reste de la famille qui
revient de la messe à Saint-Sylvestre, la petite église juchée sur la
butte de Montalembert toute chevelue de forêt. À présent grimpé
sur le mur de pierres sèches, il contemple les terres rouges de la
borderie fraîchement labourées, fumant au soleil, quadrillées
d’épaisses haies et parcourues des chemins creux menant à
Limalonge et au Theil. Ah ! il en avait fallu des générations de
Sabourin pour essarter les denses forêts de châtaigniers qui
couvraient jadis le pays !
25 De nouveau, la voix assourdie du grand-père résonne dans la
mémoire de Jean. Il reparle d’Henri le Navarrais :
−… élevé comme un paysan, le roi Henri ! proclame-t-il. Pas
étonnant qu’il encourage le défrichage des terres abandonnées et
l’assèchement des marais pour gagner des terres cultivables ! Sais-tu
pas, mon bon fi, qu’il a chargé un certain Samuel Champlain de
partir à la conquête de terres nouvelles, au-delà des mers ?

Jean sursaute. Derrière lui, s’égosille le maître d’équipage
houspillant ses matelots… mais, en lui, c’est la voix puissante de
son père qui a retenti. Monumentale, épouvantable avait été la
colère de Jehan Sabourin, ce jour-là ! Le père venait d’apprendre de
la bouche du curé Brossier la faute de son fils premier : Jean avait
engrossé la Marie Martinet, sa servante ! Il avait fallu toute
l’intelligence et la finesse d’Antoinette pour calmer son époux, pour
éviter à son « cheunassier » de fils d’avoir sa rabâtée… et pour
oublier la différence d’âge : lui n’avait que dix-sept ans, Marie en
avait trente.

Il était donc écrit, ressasse Jean, que jamais je ne tomberais
d’accord avec mon père, que jamais je ne deviendrais son «
vadevant », et encore moins son successeur comme censitaire de la
Baudranche.
Et quand son père lui annonça la vente de La Baudranche au
comte de Montalembert, la rupture fut définitive.
−Devenir fermier de monsieur le Comte est une rassurante et
honnête solution aux difficultés que nous connaissons, avait plaidé
Antoinette. J’ai grande confiance en mon cousin Gilbert Pineau de
Montjean, commissaire à terrier juré, qui a monté l’affaire.
−Et, avait enchaîné Jehan, il nous assure que monsieur le Comte
nous paiera le prix fort, un prix inespéré ; moyennant quoi, nous
deviendrons fermier des terres et de la maison, à petit bail ; ce qui
nous évitera de payer gros de tailles d’exploitation… et surtout plus
du tout de cens à régler avec cette satanée menace des arriérés…
Jean se revoit, dressé devant ses parents pour leur signifier
brutalement son désaccord :
−Non et non ! Je ne serai pas le premier Sabourin à exploiter La
Baudranche devenue le domaine d’un autre !
26 −Quel orgueil, mon Jean ! Ne vois-tu pas que, par les temps que
nous vivons, la ferme à bail est le système d’exploitation le plus
moderne. Finis la féodalité et ses tenanciers ligotés à leur terre
comme des serfs !
Aux arguments du père comme à ceux de sa mère, lui, Jean,
n’avait opposé qu’un cri :
−Mais moi, Jean Sabourin, je veux être mon maître…
−Alors qu’est-ce que tu comptes faire ?
−Je veux partir à la ville, et même plus loin s’il le faut. Pour
m’établir, chez moi, avec Marie et mes enfants.
−Holà, mon fils ! vas-tu pas un peu vite en besogne ? Petit-Jean
a à peine trois ans, ta fille n’est même pas sevrée, et tu songes à
partir, comme ça, à l’aventure ?
−Oui père, et nous emmènerons avec nous Thoinette et
PetitJean. Mais nous n’allons point partir sur le champ, dans le courant
de l’année prochaine, peut-être… si vous en êtes d’accord, père,
avait-il ajouté, un ton plus bas, en un sursaut de déférence envers
son père.
−Jean, mon bon fi, je tombe de haut. Si je comprends bien, tu as
un projet. Simplement j’aurais aimé qu’on en causât plus tôt, avait
répondu le père. Mais il ne sera pas dit qu’un Sabourin aille au
rebours de la juste ambition et du goût d’entreprendre de son fils.
Alors, dis-moi franchement, qu’est-ce que tu envisages ?
Tant de mois après, Jean s’entend encore répondre à son père.
−Eh bien ! Je voudrais en premier lieu me rendre à La Rochelle
avec femme et enfants. Et ensuite y trouver un engagement pour
partir en Nouvelle France…
De cette dernière réunion familiale à La Baudranche, il se
souvient du moindre détail. Il s’en souviendrait toujours. C’était à la
Saint-Michel. Plus d’un an s’était écoulé depuis la décision du
départ.

Debout bien avant l’aurore, toute la maisonnée attendait le
charroi de Gaston Broussaud.
Dans la grande salle où flottait une odeur de soupe et de pain
grillé, la mère, Antoinette, avait allumé deux charails et ravivé la
flamme du foyer. Assise à la grande table à côté des deux frères
27 Hilaire et Antoine, elle attendait, le visage grave, le regard fixement
tourné vers la porte.
C’est là que se tenait le père, debout, muré dans son silence. Lui,
Jean, était déjà sur le départ et restait debout, habillé de pied en
cap, prêt à jeter par-dessus son épaule le havresac garni de
victuailles pour le voyage. Petit-Jean lui tenait la main et Marie,
assise sur un tabouret et tout engoncée dans sa camisole de ratine,
serrait dans ses bras la petite Thoinette d’à peine vingt et un mois.
Du fond de la nuit, une forte voix avait rompu le silence :
- Il est temps de partir, les Sabourin !, clamait l’ami Gaston dont
la forte carrure s’était encadrée dans la porte.
D’un coup, toute la famille s’agita. Ses deux frères empoignèrent
le coffre des voyageurs et, à la lueur tremblotante des falots,
allèrent la jucher sur le char à bœufs qui attendait, là, devant le
grand portail de La Baudranche. C’était le moment des adieux. Il
fallait faire vite. On n’avait pas coutume, chez les Sabourin, de
s’apitoyer ni de s’attarder en pleurnicheries inutiles.
Le père s’avança et tendit une giberne en cuir brun :
−Ouvre, mon fils, et regarde bien. C’est le fer de hache de notre
aïeul à tous. Avec elle, il a défriché cette terre, il l’a débarrassée
d’une bonne partie de la forêt qui, jadis, couvrait le domaine de La
Baudranche ; vois, sur le dos du fer, a été frappée une date :
« 1476 »…
Jean se revoit… Il s’est agenouillé devant son père.
−Quand tu seras là-bas, en Nouvelle France, tu n’auras plus qu’à
l’emmancher à nouveau. M’est avis que tu auras beaucoup à
déboiser pour fonder une « nouvelle Baudranche ». Je te bénis, toi,
ta femme et tes enfants, Dieu vous garde !, avait-il ajouté d’une
voix cassée par l’émotion, en esquissant du pouce une petite croix
sur le front de chacun.
*
* *
Niort ! C’est seulement à la nuit tombée que le grand charroi du
père Broussaud y était arrivé, avec sa cargaison et ses passagers.
Niort ! La première grande ville que j’ai connue ; une ville
industrieuse, grouillante et sale, se rappelle Jean. Une puanteur de
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tous les instants aussi, et particulièrement l’odeur pestilentielle de la
tannerie du cousin Pierre – monsieur l’échevin Pierre Sabourin –
qu’il avait visitée avec son père à l’occasion de la grande foire
annuelle. C’est lui, le cousin Pierre, qui, le premier, lui avait parlé de
la Nouvelle France, de ces peaux d’orignal qu’il importait de
Québec pour en faire des culottes de peau destinées à la cavalerie
royale ! C’est lui qui l’avait fait transporter en gabare jusqu’à Marans
puis en charroi par la route des marais jusqu’à Rompsay et La
Rochelle ! C’est encore le cousin Pierre qui l’avait recommandé au
sieur Baudin de La Salle pour lui trouver un engagement à
destination de la Nouvelle France !

*
* *

Il était un peu plus de sept heures quand, avec le père Bichon, il
avait arrimé la barque dans le havre du pont Saint-Sauveur. Ils
étaient venus tous les deux en plate depuis Rompsay par le chenal
Maubec.
Ah ! oui, l’immense perspective du port de La Rochelle l’avait
éberlué ! L’air résonnait de la clameur de cette fourmilière humaine
s’agitant sur les quais. Il n’avait jamais vu tant de gens, de
portefaix, traîneurs, crocheteurs, rouliers, passant et repassant avec leurs
chevaux, chariots et traînes, chargés ou non, allant et venant entre
magasins et navires. Et les bateaux ! Il ne les voyait pas tous, la
marée étant basse. Le père Bichon lui avait indiqué que les plus
gros d’entre eux, flûtes et galions, étaient au mouillage dans la rade.
En apercevant dans le lointain, par-delà les tours d’entrée du port,
leurs vergues les plus hautes et leurs oriflammes, son cœur s’était
mis à battre ! C’est à bord d’un de ces gros navires qu’un jour il
s’embarquerait, lui et sa famille, pour la Nouvelle France.

À sept heures et demie, ils étaient en ville. La rue des Merciers
bruissait déjà d’une grande animation. Jadis domaine exclusif des
drapiers, elle accueillait maintenant beaucoup d’autres corporations.
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