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Loués soient nos saigneurs

De
153 pages
Une fois ma décision prise, je suis rentré chez moi, soulagé. Pour la première fois depuis quatre ans, va vie reprenait sens. Un cadre licencié décide de réagir en se vengeant de tous ceux qui ont joué un rôle dans sa descente aux enfers, en commençant par ses anciens amis. Loués soient nos saigneurs est le récit de sa quête pour retrouver une place sur le marché du travail, dans un monde où les responsabilités individuelles n'ont cessé de se diluer...
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Loués soient . nos salgneurs

Cédric Lussiez

Loués soient . nos salgneufs
Roman

L'Harmattan

Ouvrages du même auteur
Le syndrome de Canterbury, Numilog, 2006. La chute de Nicolas S., Numilog, 2007.

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-04440-1 EAN : 9782296044401

«Le leader mène sa vie sur le fil du rasoir, sans jamais savoir s'il connaîtra la victoire ou l'échec. »
HERVÉ SERYEX,Le zéro mépris, traité de management, Interéditions, 1989.

Prologue
Brusquement, tout m'a semblé absurde. Gabriel était là, endormi et je n'avais qu'à écarter la moustiquaire qui donnait une touche coloniale à sa garçonnière. Il faisait la sieste, et l'innocence apparente de ses traits me troublait. C'est vrai que je n'avais pas beaucoup d'expérience. A trente-trois ans, c'était mon premier crime. Même dans ce secteur, j'ai réalisé qu'il était difficile de s'imposer pour un débutant. Je regardais ma main qui tremblait et avait du mal à tenir le couteau, pendant que la sueur perlait doucement entre ses omoplates. Ce n'était pas n'importe quel couteau. C'était un kriss, une arme indonésienne ou malaise, l'arme du fakir dans Tintin, celui qui connaît le secret du radjaidjah, le poison qui rend fou. En prenant la décision de tuer Gabriel, ma première de jeune chef d'entreprise, j'avais d'ailleurs beaucoup hésité. Pour mon premier assassinat, je me méfiais des armes à feu. Le bruit, l'incertitude de l'impact, la nécessité de laisser mon nom chez l'armurier. Pas question non plus de tabler sur des procédés trop aléatoires, type oreiller sur la tête ou défenestration. Il me fallait du sûr, du solide, du définitif. Bizarrement, j'avais eu l'idée d'aller au Leroy-Merlin de Gennevilliers. Un endroit lugubre où ma femme m'avait traîné afin d'acheter avec mon beau-père des matériaux pour refaire l'appartement. Quand on avait un appartement. Quand j'avais une femme. Avant. Les grandes surfaces de bricolage, c'est un peu pour moi le dernier cercle de l'enfer. Il faut dire que je ne suis pas manuel du tout. Je déteste les objets. Alors, dans ces lieux immenses, foncièrement hostiles et dédiés à un culte qui m'est absolument étranger, la recherche de la moindre devient est un supplice. Il faut que je procède par triangulation, après avoir demandé vainement de l'aide à trois ou quatre vendeurs méprisants qui me toisent inévitablement comme si j'étais le dernier des crétins.

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Une fois garé sur le parking surplombé par l'autoroute, en face du restaurant El Rancho, je ne savais pas trop ce que j'allais trouver, mais l'anonymat me rassurait. Aucun de mes amis n'avait jamais imaginé franchir le périphérique, et le seul magasin de bricolage qu'ils connaissaient était le BHV. Mais mes efforts furent inutiles, car je n'ai pas déniché de quoi tuer un homme. J'ai eu beau arpenter les travées, soupeser de gigantesques tournevis en essayant d'évaluer leur impact potentiel sur une carotide, rêver devant les perceuses électriques et les tronçonneuses en me prenant par avance pour Tony Montana, je suis sorti bredouille. Un peu découragé, j'ai continué à chercher vaguement. J'avais le temps. Avant de signer avec moi-même, j'étais chômeur. Pour mon premier client, je voulais quelque chose de parfait. Dans la seconde saison de Vingt quatre heures, l'héroïne fait quelque chose de fantastique. Elle arrive à trancher la gorge d'un type avec une carte Fréquence Plus déchirée. Un geste et c'est fini. Moi, j'avais vainement essayé de m'entraîner avec une vieille carte bleue et un mannequin confectionné pour l'occasion mais, à chaque fois, la course du bras était différente. Et j'ai finalement trouvé. Aux Puces de Saint-Ouen. Pas dans les marchés chics pour Américains ou Japonais. Chez un détaillant asiatique coincé entre deux revendeurs de fringues, qui avait en rayon une collection d'armes orientales. J'ai hésité. Il pouvait repérer mon visage. D'un autre côté, l'idée d'une lame exotique me plaisait et elle a fini par emporter ma conviction. Dix euros. En liquide: cela l'arrangeait, et moi aussi, puisque je n'avais plus ni carnet de chèques, ni carte bleue. Ensuite, tout a été facile. J'avais un double de la clé de la garçonnière de Gabriel, qui datait de l'époque où il m'avait demandé d'aller surveiller des travaux pour lui. Je l'avais retrouvé par hasard, mais je comprendrais maintenant qu'on y voit une marque du destin ou de la fatalité. Un juge parlerait de préméditation, mais aucun magistrat n'aura jamais l'occasion d'instruire mon procès. Je suis intelligent et décidé. Le monde appartient à des gens comme moi.

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Gabriel venait souvent faire la sieste dans cet endroit, à deux pas de son bureau. Parfois, il emmenait une fille, et sa secrétaire savait ce qu'il fallait dire à sa femme. Il m'avait expliqué un jour, drapé dans un inexplicable mélange d'orgueil et de moralité, qu'il ne la laissait jamais s'endormir à ses côtés. «Je n'arriverais pas à m'assoupir, et puis ça me mettrait mal à l'aise vis-à-vis d'Anne ». Anne, c'est sa femme, bien sûr. Ce j our là, j'ai fait le guet, mais il est arrivé seul un peu avant quatorze heures, et personne n'était sorti à quatorze heures trente. Alors je suis entré, avant que sa sieste réparatrice ne soit terminée. C'est curieux comme certaines personnes ont leurs petites habitudes de sommeil, auxquelles ils ne peuvent déroger sous aucun prétexte. D'un autre côté, on peut parfois en changer. Par exemple, lorsque je travaillais, je carburais au café et ne m'endormais jamais avant minuit. Alors qu'au chômage, je n'arrêtais pas de dormir. Les chômeurs aiment bien hiberner. Donc, me voici planté là, devant la moustiquaire, avec mon couteau. Pour me donner du courage, j'ai essayé de songer à tout ce que ce salaud m'avait fait subir. Aux humiliations quotidiennes, au mépris qui transpirait de ses gestes, à sa fausse compassion et surtout à ce jour où il m'avait fait venir dans son bureau pour m'annoncer que j'étais viré. Je ne me souviens même pas ce qu'il m'a dit, tellement j'étais accablé. Son visage s'animait et moi, j'avais une autre bandeson dans la tête. Des souvenirs de notre jeunesse. L'image d'un slow que j'avais dansé avec une fille devant lui qui s'abrutissait de whisky coca. Ce jour là, j'avais compris qu'il rêvait que je le supplie. Et je l'avais supplié. J'avais rampé devant lui, en proposant de travailler à mitemps, de prendre des congés sans solde, de n'être payé qu'à la commission. A chaque fois, il me répondait par des arguments absurdes et ses lèvres s'animaient joyeusement, démentant le sérieux du reste de son visage. Elles étaient douées d'une vie indépendante, et m'avouaient la jubilation tranquille de leur propriétaire. Une vie que j'avais maintenant résolu de trancher. Mes tergiversations auraient sans doute pu durer encore longtemps, mais il s'est brutalement réveillé et a prononcé mon prénom d'une voix encore ensommeillée. Il

Nos regards se sont croisés, et une bouffée d'adrénaline m'a envahi. J'ai levé mon bras droit et visé le cœur. Enfin, je pensais que c'était le cœur mais, dans la pénombre, je n'étais plus sûr du tout. J'avais raison. Ma lame a glissé sur sa poitrine, au lieu de s'enfoncer, ce qui a achevé de le réveiller. C'était raté, mais la moustiquaire qui avait dévié mon geste l'a ralenti à son tour et il m'a présenté son dos. J'ai frappé de toutes mes forces, d'estoc comme disaient les chevaliers de jadis, et j'ai eu cette fois la satisfaction de sentir la lame pénétrer dans la chair, pas très profondément hélas. L'impression de rebondir sur quelque chose. En tout cas, lorsque j'ai retiré le couteau, le sang a jailli. Pas un geyser, mais quelque chose de sérieux. Cela m'a rassuré. J'étais sur la bonne voie. Il s'est mis à hurler, ce qui m'a un peu troublé et lui a laissé le temps de se précipiter dans l'entrée, vers la porte que j'avais heureusement refermée. Pendant qu'il s'acharnait sur les verrous, je me suis rapproché, et ai lancé à nouveau ma lame en direction de sa carotide. Hélas, il bougeait, et j'ai eu l'impression d'avoir encore échoué, en dépit du flot de sang qui jaillissait de son cou. Il a cherché à le colmater d'une main, pendant que son autre poing effectuait un étrange mouvement de pivot avant de s'abattre sur mon épaule, ce qui m'a déstabilisé et fait tomber par terre. Gabriel s'est alors jeté sur moi et nos corps se sont curieusement mélangés, en une espèce de danse furieuse que j'observais grâce à la grande glace installée avec des intentions sans doute érotiques, en parfaite harmonie avec les rideaux de velours rouge grenat sortis du décor d'un claque bourgeois à l'ancienne. Je ne sais pas ce qu'il cherchait, et lui non plus sans doute. Il sentait le sang s'écouler, ce qui devait l'affoler et l'empêcher de prendre une décision rationnelle, comme celle de saisir le couteau désormais à sa portée. La scène était redevenue presque silencieuse, car ses hurlements avaient cessé, sans que je comprenne pourquoi. Finalement, après m'avoir asséné un nouveau coup, il s'est enfui et a fait deux ou trois fois le tour des quarante cinq mètres carrés où il avait vécu une partie agréable de sa paisible et obscène existence. Je le regardais courir en le poursuivant mollement, déjà lassé par ce meurtre qui n'en finissait plus, et vaguement inquiet qu'un voisin ne sonne à la porte. 12

Comme j'étais déconcentré, il en a profité pour déverrouiller la porte et s'enfuir. Dépité, j'ai quitté l'appartement, le kriss ensanglanté dans la poche de mon imperméable, sans entendre le bruit sourd qu'a dû faire la chute de son corps dans la cage d'escalier. C'est au rez-dechaussée que j'ai découvert la forme désarticulée qui avait été autrefois mon ami, et n'était plus qu'un pantin ridicule. Pendant les dernières secondes de sa vie, il avait dû hurler, mais personne n'avait pu l'entendre, car j'avais cisaillé sans le vouloir ses cordes vocales, qui pendaient lamentablement. Le fait de devenir brutalement aphone l'avait sans doute affolé, et causé sa perte. Après un dernier regard, je suis sorti dehors. Tout le monde semblait se moquer de sa disparition. J'étais épuisé et excité, rempli d'une saine ivresse que je n'avais pas connue depuis longtemps. Maintenant, il restait les autres.

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Première partie Le bruit du bonheur quand il s'en va

CHAPITRE UN
Tout a commencé en novembre 1994. Bon, c'est une date arbitraire, mais toutes les histoires doivent bien commencer, d'une manière ou d'une autre. J'achevais mes études à Sciences Po, comme le bon élève que j'avais touj ours été. C'était une école que j'avais choisi parce qu'elle me semblait ménager pas mal de possibilités et qu'elle me permettait de quitter Cambrai, la petite ville où j'avais vécu mon enfance, pour Paris et ses promesses. Mon père, un autodidacte qui avait gravi tous les échelons de son entreprise jusqu'à en diriger l'usine principale, aurait préféré que je devienne ingénieur ou médecin, un métier utile à ses yeux. Mais j'ai toujours ressemblé davantage à ma mère, qui enseignait le français avant d'arrêter de travailler pour élever ses trois enfants. J'étais ce que mon père appelait, avec un peu de dédain, un littéraire. A Sciences Po, je m'étais lié avec plusieurs amis rencontrés en première année, et que je dois présenter car ils ne sont pas étrangers à ce qui s'est passé. Mon préféré était Tancrède, un doux rêveur passionné par l'économie, qui nourrissait l'ambition d'expliquer tous les comportements humains sur la base de choix rationnels, et bâtissait inlassablement des théories bizarres et drôles qui avaient souvent pour sujet la sexualité de ses contemporains. Il y avait aussi David, qui voulait devenir j oumaliste et jouait de la guitare quand il n'avait pas le moral, ce qui arrivait souvent, et Thibault, un fils de bonne famille dont la calvitie naissante suscitait nos moqueries, qui se destinait à la diplomatie, comme on l'écrit dans les vieux romans. En préparant la course de l'Edhec, nous avions rencontré au bureau des élèves deux autres gais compagnons: Victor, qui lisait avec frénésie toutes les revues financières en psalmodiant les indices boursiers afin de se préparer à entrer dans une banque d'affaires, et Gabriel, un type plein de charme à l'humour féroce, que j'aimais moins, et dont la seule ambition déclarée était de jouir de la vie. Nous n'avions aucun engagement politique, sauf Thibault, qui militait dans un obscur cénacle de jeunes libéraux. Il ne nous restait que six mois de scolarité, et nous en profitions, comme un condamné fume sa dernière cigarette.
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