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Lucie ou le retour au pays

De
134 pages
Ce roman est un hymne à l'engagement pour l'Afrique par ceux qui sont allés chercher les armes de la connaissance en Occident et qui, au lieu de considérer celui-ci comme un Eldorado, rêve auquel on s'accroche avec indolence, doivent revenir chez eux bâtir le futur de l'Afrique.
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André MVESSO
LUCIE OU LE RETOUR AU PAYS
Lettres camerounaises
Lucie ou le retour au pays
Lettres camerounaises Collection dirigée par Gérard-Marie MessinaLa collectionLettres camerounaises présente l’avantage du positionnement international d’une parole autochtone camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en plus regardante. Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire propre, la collectionLettres camerounaises s’intéresse particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique. Déjà parus Paul Vincent NLEPE MBAMA, Le fils de Hanna Ngale, 2015. Jeanne-Louise DJANGA,Fantasia. Bienvenue à Paris, France, Europe, 2015. Lacatus ELAT,Interprétations poétiques et philosophiques. Une poésie qui parcourt la vie, 2015. Joseph SOP,L’amour est un pseudopode, 2015. André-Pascal LIKWAÏ,La colline en larmes, 2015. André BION,Les enfants d’aujourd’hui, 2015. Golimé MARKUS,Le coup de ma fustibale, 2015. ÉPINGLÉ,Les faces du monde, 2015. SHANDA TONME,Tourments de polygamie. Un enfant de sa mère, 2015. Séverin Modeste MEBENGA EKOMBA, L’ombre éclairée, 2014. Rodrigue FOTSO SOP,Au cœur d’un engrenage, 2014. Daniel KENGNI TIOMO,Un chemin incertain, 2014.
André Mvesso
Lucie ou le retour au pays
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06377-5 EAN : 9782343063775
I Revoir Lucie
Cela faisait dix ansque lejeune avocat africain traînait sa dégaine de jeune premier, entre Montmartre et les boutiques chics de la Madeleine. Dix ans d’une vie de luxe et d’insouciance bercéepar le roucoulement incessant d’une idylle presque parfaite qui l’unissait à Francine Delarue, bourgeoise bon teint, émancipée et libérée,qui constituait désormais la touche de beauté et de raffinement qui avait jusque-là manqué au tableau si mirobolant de sa réussite en terre française.
Et cependant, il y avait comme une ombre à ce tableau. En effet, on eût ditque chez maître Solo, un désir lancinant et inassouvi assombrissait son apparent bonheur. C’était un sentiment certes fugace, maisqui revenait sans cesse etqui s’accompagnait d’un second : le sentiment d’une sorte de vacuité intérieure, l’idée qu’au fond, aller de dîner huppé en dîner huppé dans cette ville de Parisqu’il avait fini par apprendre à connaître et à aimer, ne comblerait jamais tout à fait son désir de retourner là-bas, dans sonpays au Cameroun et surtout retrouver unjour Yaoundé, la ville populeuse, avec son unique grand hôtel international qui surplombait, du haut de sa majestueuse beauté, les toits de tôles ondulées et jaunies, éparpillés dans la plaine où s’entassait unepopulation hétéroclite. Solo se souvenait duquartier des fonctionnaires, avec ses belles petites habitations blanches, disposées en carrés et quadrilléespar les ruelles ombragées de manguiers et de haies vives. Il se rappelait aussi les bidonvillesqui semblaient aller à l’assaut de la ville administrative, avec sespetits édifices coloniaux sans style qui avaient autrefois abrité une administration autoritaire, tatillonne et hautaine, incarnant toute la morgue du maître colonial qui n’avait, pour ainsi dire, laissé aucune infrastructure digne de ce nom, se
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contentant d’exploiter les immenses réserves forestières et les plantations de caoutchouc qui parsemaient dorénavant toute la zone forestière du sud. Yaoundé n’étaitpas une ville àproprementparler. C’était tout au plus un grand bourg ceinturé de toutes parts par des bidonvilles surpeuplés où des familles entières avaient constitué des fiefs inviolables avec des chefs de quartier qui tentaient de réguler cequi s’apparentait à une vie sociale. Les nouvelles autorités avaient toutes lespeines du monde à transformer ce gros bourg en espace urbain viable, avec une voierie acceptable, un éclairagepublic décent et surtout une adduction d’eau vers les quartiers déshérités. Mais bon Dieu! Pourquoi donc diantre ce désir lancinant, irrépressible, de revenir aupays ? N’était-ce que pour sentir de nouveau à plein nez l’odeur de la terre fraîchement remuéequi accueillerait les semences de la saison des pluies ? Écouter le murmure inquiétant des grands arbres ballottéspar les vents ? Humer l’air frais des matinées de brumes ? Entendre, aupetit matin,quand l’aube nouvelle s’éveille à la caresse des rayons dorés d’un soleil naissant, le chant haletant desperdrix, se répondant en écho d’une vallée à l’autre, et saluant le jour qui se lève ? Était-ce aussipour se fondre, tout là-bas, dans lagrande forêt ténébreuse et dense, et arpenter ce chemin escarpéqui menait vers le petit village d’Elig-Akeng où vivaient encore les grands-parents ? C’était en fait tout cela à la fois, et ce qu’on aurait pu appeler : le mal dupays! Mal oppressant, douloureux, enfoui au tréfonds d’un hommequi avaitpourtant « réussi ».
Car après tout, combien de ses compatriotes pouvaient se targuer d’être avocats au barreau de Paris ? Combien étaient-ils libérés de l’urgence, ignorant les fins de mois difficiles ? Et Solo savait bien ce que signifiaient les factures de gaz et
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d’électricité impayées, lapeur de tomber sur les contrôleurs de tickets de métro surgis de nulle part, qui vous tombent dessus ; la fébrilité desgestes, lorsqu’on décachette la lettre contenant le chèque de l’acompte dupetit salairequi vient de la société d’intérim…
Ilyavait bien longtemps maintenantque Solo avait laissé derrière lui cette vie de bohême et d’humiliante précarité. Et l’homme connaissait troples aléas de la vie d’étudiant bien « émiget l’imré » pécuniosité, cette compagne miséreuse et scabreuse qui vous arrache des cris de désespoir, pour n’avoir pas, une fois devenu avocat auprestigieux barreau de Paris, changé ostensiblement son mode de vie.
Tous cespetits riensqu’il avait tant enviés chez ceuxqui avaient « réussi » faisaient désormaispartie de son attirail quotidien. Et d’abord, il avait tôt fait d’émigrer de son HLM. Il avait fui ce lieu comme lapeste et avait atterri à Neuillycomme dans un Eldorado qu’il avait imaginé dans ses rêves lesplus fous. Bel appartement enpierre de taille surjardin, bellejaguar bleu nuit et unejeeppour les excursions du week-end. Désormais, il ne se refuserait rien… Il aimaitparticulièrement se rendre à Arcachon, en Gironde, où des randonnées entre amis en couples et des dîners dans lapetite cité balnéaire le changeaient de la capitale française. Solo menait ainsi grand train, et rien, en apparence, n’auraitpu faire dévier sa nouvelle trajectoire de vie vers son pays natal. Mais une autre raison semblait aussi devoir lui souffler, à la manière d’unepetite voix enfouiequelquepart auplus profond de lui-même, de retourner à Yaoundé. Cette autre raison avait les traits d’une adolescentequ’il avait connue ilyavait pourtant bien longtemps déjà!
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