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Lucilla - L'Enfant des dômes

De
428 pages

Lucilla, enfant des Dômes, rêvait de voyager comme son père et ses frères d’un monde à un autre.
Un jour, elle utilise imprudemment ce pouvoir et se retrouve dans les cuisines du Domaine d’Ervinal au sud-ouest du royaume de Scylon. De retour dans les Dômes, elle n’a de cesse de retourner dans ce royaume soumis au joug d’Ishnar, un roi cruel, pour retrouver et sauver ses frères et son père. En voulant échapper aux soldats qui la pourchassent, elle rencontre Colin, fils de l’Intendant du Domaine d’Ervinal, envoyé par son père à la cour du roi Ishnar pour une dangereuse mission. Un complot se prépare dans la cité de Dryskaïll. Lucilla et Colin vont s’y trouver mêlés.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-54411-7

 

© Edilivre, 2013

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Scylon

Lucilla, l’enfant des Dômes

Prologue

Courir dans les rues ensablées, courir, surtout ne pas s’arrêter. Zigzaguer pour éviter les projectiles que l’on lance sur lui depuis les toits en terrasse. Sauter, bousculer les étals des marchands, les marchands, pas le temps d’écouter leurs cris, leurs insultes. Bondir et toujours courir, poursuivi par une foule en furie. Bifurquer, là à droite, là à gauche.

Le parcours est mémorisé, maîtrisé.

Courir, ne pas ralentir, même quand un objet le frappe à l’épaule.

« Pas le temps ! »

S’il s’arrête, il est mort.

Il atteint les canaux.

Il est enfin sur la route qui conduit à l’oasis, toujours poursuivi, toujours sous les cris, les insultes, les projectiles qui le frôlent sans pour autant l’atteindre, un seul suffit !

Encore quelques mètres et il sera sauvé.

Il ne pense déjà plus à ses poursuivants. Il court, il se concentre, trace mentalement le labyrinthe qui le ramènera chez lui, dans les Dômes.

Loin du sable et de tout danger, il pourra alors libérer sa mémoire des centaines de rouleaux à la calligraphie complexe qu’il aura lus et mémorisés pendant trois jours et trois nuits dans le saint des saints du temple, dans la cité au cœur du désert d’Alhar, sans boire, ni manger, ni dormir, « Pas le temps », juste éclairé par une lampe torche qu’il a d’ailleurs laissé sur les lieux – « Chose à ne jamais faire » –, surpris par un religieux alors qu’il rangeait « Quelle chance !« le dernier rouleau.

Il a dû assommer le prêtre qui poussait déjà des cris d’alerte, bousculer ceux qui dévalaient l’escalier de pierre, éviter leurs torches pour ne pas se brûler, courir à travers les hautes salles, déjà poursuivi, frapper un, puis plusieurs gardes avant de sortir, surpris « mais pas longtemps », sa survie ne le lui permet pas, par la lumière éclatante du soleil qui frappe l’esplanade du temple, surpris par la chaleur brûlante « il faisait frais dans les salles souterraines ». Courir et courir encore.

Courir. Sauter par-dessus les chèvres rassemblées au bord de l’eau, bousculer le berger ahuri et plonger.

Le labyrinthe est tracé, ses vêtements de toile légère, son turban, ses sandales, mis pour l’occasion, sont protégés de l’eau, comme lui. Il peut d’ailleurs respirer sans crainte, « l’affaire de quelques secondes » et il émergera de l’autre côté, dans le bassin, son bassin, chez lui, dans les Dômes, sa mission accomplie.

Comme les autres fois, il se lavera, se changera, mangera et boira, dormira aussi pour récupérer de ces trois jours et nuits de veille, avant de se rendre, par le bassin, dans le Dôme Principal.

Là, comme les autres fois, allongé sur une confortable couchette, il finira par s’assoupir, les paupières closes, baignées dans un halo de lumière mauve, pendant que Goustav, assis à côté de lui, les yeux rivés sur son écran de contrôle, suivra, idéogramme après idéogramme, la retranscription des rouleaux.

Cette fois-ci, il faudra qu’il se préoccupe de la douleur qu’il a ressentie à l’épaule quand le projectile l’a frappé. Toutes les missions ne sont pas aussi périlleuses « Heureusement », même s’il aime les émotions fortes ! Ce n’est pas à vingt ans que l’on va passer des jours et des jours dans une bibliothèque paisib…

Il vient d’avaler de l’eau… de l’eau glacée ? ! ? Ce n’est pas normal ! Quelque chose l’a dévié de sa trajectoire ! Il se sent aspiré. L’eau remplit ses poumons. Il se noie et… il tombe ?

Il tombe !

Citation

 

« A cause de Lucilla, Mathias est allé dans un royaume interdit ! Les Dômes pourraient être menacés si on le capturait ! Jamais ! Jamais, je ne serai admis au Conseil !!!!! »

Eugèn »

1

Ses genoux et ses mains heurtèrent le sol dans le fracas de l’eau qui s’abattit en même temps sur lui et autour de lui, avant de s’écouler sur les dalles de pierre grise.

Dans un spasme rauque et violent, Mathias vomit l’eau qu’il avait avalée et respirée. Son cœur battait à rompre. Sa poitrine brûlait et se déchirait comme il toussa et vomit encore. Puis sa respiration se calma, son cœur aussi. Le feu s’estompa. Son turban tomba et ses mains se crispèrent sur le tissu trempé. Ses pensées étaient troublées, mais il dut se ressaisir « vite », toujours, en cas d’imprévu.

– Mathias !

Cette petite voix qu’il connaissait si bien le surprit. Il releva la tête.

Debout devant lui, une fillette qui n’avait pas six ans « Cinq ans, six mois et huit jours pour être précis », tenait fermement plaquée contre sa robe de laine brune une poupée de tissu aux longs cheveux noirs, comme elle. Elle le dévisageait. Ses lèvres et son menton tremblaient. De grosses larmes s’écoulaient de ses grands yeux gris.

Mathias se redressa, et tout en restant à genoux, il tendit les mains pour saisir sa petite sœur qui se précipita dans ses bras. Il l’embrassa sur le front et la serra fort contre lui pour apaiser ses larmes et pour la rassurer, soudain gêné par une vive douleur à l’épaule.

Comme tous les enfants des Dômes, Lucilla avait vu avec curiosité puis envie son père ou ses frères s’enfoncer dans le bassin de leur Dôme pour se rendre simplement dans un Dôme voisin, dans le Dôme Principal ou dans un autre monde, vers ces contrées inconnues, pour de merveilleux voyages qui font tant rêver ! Comme de rares enfants, elle avait voulu essayer ! Mais si tous possèdent le pouvoir du labyrinthe dès la naissance, il faut attendre l’âge de quatorze ans pour y être initié.

Quand un enfant se risquait à utiliser le labyrinthe, comme Lucilla l’avait fait, un parent était « averti » et « conduit » auprès de l’imprudent. C’est ce qui était arrivé à Mathias. Le seul problème, c’est que l’enfant qui ne contrôlait rien, pouvait se retrouver n’importe où !

Mathias regarda autour de lui.

Ils se trouvaient dans une chambre aux murs autrefois tendus de tapisseries, comme en témoignaient les nuances de tons sur la pierre grise, de chaque côté d’un lit à baldaquin aux tentures d’un rouge sombre.

Dans une immense cheminée, un grand feu crépitait. Deux longs bancs de pierre recouverts de coussins d’un tissu rouge sombre encadraient l’âtre. Face à eux, une fenêtre haute et large, au verre jaune, en double ogives à la fine colonne centrale sculptée d’entrelacs, était creusée dans un mur très épais. De chaque côté se trouvaient de grands coffres de bois sculptés.

Il faisait jour.

Mathias desserra son étreinte pour se relever, et tandis que Lucilla agrippait sa main, il s’approcha de la fenêtre.

En contrebas, des hommes, des femmes emmitouflés dans d’épais vêtements allaient et venaient dans une grande cour au sol recouvert de neige.

La demeure, « le château ? », formait deux ailes reliées par une tour rectangulaire au toit pentu où se trouvait l’entrée principale. Un perron aux marches de pierre donnait sur une porte d’entrée aux deux battants larges, hauts et cintrés.

Les fenêtres étaient larges et rectangulaires au rez-de-chaussée, à double ogive au premier étage. Les combles avaient des fenêtres rectangulaires mansardées à la base du toit haut et pentu couvert de neige. De hautes cheminées s’en élevaient.

Face à lui, un pont enjambait un long bassin gelé et une allée blanche s’enfonçait dans un parc boisé. Ils se trouvaient au sommet d’une colline.

L’eau gelée et glacée de l’hiver neutralisait le labyrinthe et empêchait ainsi de voyager.

Mathias le savait. Il devait pourtant quitter cet endroit et ramener Lucilla dans leur Dôme.

Il existait un moyen, en l’absence de toute eau et en cas de grand danger, de retourner dans les Dômes : tout Illien – c’est comme cela que se nommaient les habitants des Dômes – avait le pouvoir de recréer l’eau autour de lui, pour matérialiser ainsi le labyrinthe et regagner les Dômes.

« Je ne l’ai jamais fait ! »

Un groupe d’hommes en armes, à cheval, qui venait de passer le pont, attira l’attention de Mathias et l’inquiéta.

Mathias frissonna, se sentant soudain fiévreux.

« Ce n’est pas le moment ! ».

La douleur à l’épaule commençait à troubler ses pensées et Mathias en était conscient.

« Je dois au moins pouvoir renvoyer Lucilla dans notre Dôme ! »

Il ne se sentait pas la force de partir avec elle, et craignait surtout que dans son état fébrile, il ne fausse leur trajectoire.

Que se passerait-il s’ils se retrouvaient dans un autre monde, lui, blessé… « Et dans quel état ? »… avec une enfant de cinq ans ? Il ne pouvait pas prendre ce risque ! Dans cette chambre, il allait matérialiser l’eau autour de Lucilla. Quant à lui… Il verrait bien…

– J’ai eu si peur ! s’exclama l’enfant en pressant la main de son frère.

– Je le sais, fit Mathias avec un sourire rassurant. J’espère que tu ne recommenceras plus ! Ne bouge pas !

Mathias se dirigea vers la porte cintrée et l’examina. Elle s’ouvrait de l’intérieur. Il poussa le verrou puis il se dirigea vers les deux coffres.

« Ils la bloqueront également. On ne sait jamais ! »

– Depuis quand es-tu là ? lui demanda-t-il tout en déplaçant le premier coffre.

La douleur à l’épaule s’intensifia avec l’effort et comme il le craignait, il se sentit aussitôt plus fébrile et plus faible.

« Je n’ai pas de temps à perdre ».

– Tu as un couteau planté dans le dos et ta chemise est rouge ! s’exclama l’enfant effrayée.

« Je m’en doutais »

– Ce n’est rien, Lucilla, raconte-moi.

– J’ai dormi une nuit dans ce lit. C’est la chambre de la belle dame. J’avais les vêtements tout mouillés et les cheveux aussi. Mais c’est l’autre dame – Elle, elle est toute ridée tellement qu’elle doit être vieille – qui s’est occupée de moi… Je pourrais garder la poupée ?

– Oui, tu pourras, souffla Mathias en poussant le second coffre tout en se sentant dangereusement fiévreux.

« Pas le temps ».

– Il y avait aussi le grand monsieur, reprit l’enfant d’une voix plus vive, plus rassurée. Il m’a posé plein de questions. La belle dame aussi. Je crois bien que c’est sa sœur, murmura-t-elle, comme pour un secret, parce qu’elle l’avait deviné ! La dame toute ridée ne parlait pas beaucoup, car elle leur obéissait. Et ils ont un drôle d’accent ! s’exclama la fillette.

« Plein de questions… Elle les a compris… Ils parlent donc notre langue… Un Dôme que je ne connaîtrais pas… avec château et soldats… Jamais entendu parler… À moins que Lucilla ait le don des langues… Ce n’est pas impossible. Notre mère l’avait, Casmir l’a aussi ».

– Je vais te renvoyer à la maison, fit Mathias en reprenant sa petite sœur dans les bras. Écoute-moi bien. Tu raconteras tout ce que tu as vu, entendu, tout ce qu’on t’a demandé, tout ce que tu as répondu, tout ce que tu te rappelles. C’est très important. Tu parleras de la neige, du château, des soldats et des chevaux.

« Si je n’ai pas la force de rentrer, arriveront-ils à me localiser avec si peu d’éléments ? »

– Je ne peux pas faire le voyage avec toi.

Lucilla dévisagea son frère avec une soudaine angoisse.

– Ne t’inquiète pas… Je ne tarderai pas à te rejoindre… et s’ils ont été si gentils avec toi dans ce château, ils le seront avec moi.

« Je dois la rassurer ! »

Mathias embrassa sa sœur sur le front et commença à se concentrer.

– Es-tu prête ? demanda-t-il en reposant la fillette à terre, face à lui.

L’enfant acquiesça d’un mouvement de tête, en pressant d’une main la poupée de tissu et en serrant fortement de l’autre main, celle de son frère.

Mathias se concentra encore. D’abord son labyrinthe pour Lucilla, après l’eau qu’il allait recréer autour de sa sœur, autour de lui. Seulement, lui ne pourrait pas respirer sous l’eau, car le labyrinthe ne le protégerait pas.

– Ne bouge plus. On se revoit bientôt.

Mathias prit sa respiration à mesure que l’eau qui se formait autour d’eux les submergeait. Les longs cheveux de Lucilla ne bougeaient pas, protégés de l’eau par le labyrinthe alors que les mèches noires de Mathias flottaient doucement, frôlant son front et son visage. Lucilla sourit. Elle pouvait respirer. Mathias lui rendit son sourire et de petites bulles d’air s’échappèrent des commissures de ses lèvres.

« Je reviendrai te chercher !« s’était exclamé l’enfant avant de disparaître.

Mathias ne sentit plus ses petits doigts. Lucilla était partie, Lucilla était rentrée. L’air lui manqua, il était temps !

L’eau s’effondra dans un claquement et se répandit brutalement sur le sol, entraînant la poupée de tissu sur les dalles de pierres grises. « Lucilla l’aura sans doute lâchée ».

Pris de vertiges, Mathias resta agenouillé sur le sol, les yeux fixés sur l’eau qui coulait sur les dalles de pierre grise et s’insinuait entre les deux coffres pour filer sous la porte. Le martèlement rapide du sang qui battait contre ses tempes ne semblait pas vouloir s’apaiser. Renvoyer sa sœur dans les Dômes avait fini de l’épuiser.

« Que faire ? » songea Mathias en suivant du regard le dernier filet d’eau qui s’insinuait sous la porte. « Toute cette eau va donner l’alerte. Les coffres ne me protégeront pas longtemps. Ouvrir la fenêtre ? Sauter ? » À cette idée, Mathias se surprit à rire. Décidément, il n’allait pas bien du tout !

Mathias frissonna. Il eut soudain froid. Ses vêtements étaient bien trop légers pour la saison. Il était trempé et son épaule lui faisait de plus en plus mal. Il se releva en titubant et sans plus réfléchir, seulement guidé par un soudain besoin de chaleur, il s’avança vers la cheminée.

Son regard croisa son image dans un miroir ovale posé sur une coiffeuse, à côté du lit. Il sourit en se voyant en “homme des sables” dans ce château de pierres grises. « La chambre de la belle dame ». Les frissons s’accentuèrent. Mathias s’assit sur les coussins d’un des bancs de pierre, près du feu pour se réchauffer.

Il regarda autour de lui et s’inquiéta. Ne devrait-il pas enlever les coffres, sortir de cette chambre, se cacher, « trouver des vêtements chauds », attendre la nuit pour s’enfuir ? On recherchera une fillette, mais pas lui…

Mathias voulut se lever, mais la fièvre, la douleur à l’épaule, la fatigue, la faim, la soif, les jours et les nuits de veille, la course effrénée, une envie soudaine de vomir, des spasmes au ventre, la douleur et la sensation nouvelle du sang qui avait coulé et qui suintait encore sous sa tunique de toile légère eurent raison de lui. Il s’effondra.

1er jour

« Des hommes des marais sont venus se réfugier dans notre domaine. Deux d’entre eux n’ont pas survécu à leurs blessures. J’ai fait envoyer des messagers au Palais d’Isktylionne. Ils préviendront également tous les villages et la cité de Dryskaïll. Il faut nous préparer à combattre. Scylon est menacé. Scylon n’a jamais eu à se battre ! Comment allons-nous nous défendre contre ces hordes en armes ? Je crains le pire !

Livre d’Ervinal »

2

Le feu avait été nourri. De hautes flammes vacillaient dans l’âtre. Des torches avaient été accrochées au mur pour mieux éclairer la pièce en cette fin de journée d’hiver. On avait porté une table et deux fauteuils. Sur un plateau, viandes, fruits, pain, vin et eau attendaient d’être servi.

Une jeune femme, confortablement assise dans un des fauteuils qu’elle avait fait porter auprès du lit, ne quittait pas des yeux le jeune homme allongé, inconscient. Elle avait de longs cheveux noirs légèrement bouclés, un visage harmonieux avec de magnifiques yeux en amande d’un bleu nuit, un nez fin et des lèvres joliment dessinées d’un rouge naturellement sombre.

Les coudes posés contre le tissu de velours rouge des accoudoirs, elle promenait ses longs doigts fins sur le col évasé de sa robe d’un velours d’un bleu sombre bordé d’une fine fourrure de la même teinte que le tissu. Un sourire se dessinait sur ses lèvres.

On avait posé le lourd tissu rouge sombre qui couvrait le lit sur un des coffres de bois. Sur l’autre coffre, des vêtements étaient soigneusement pliés. Des draps, du plus fin tissu, et une chaude couverture couvraient le mystérieux inconnu. On l’avait séché et soigné. Un bandage lui couvrait l’épaule gauche et le torse. Ses traits étaient pâles, figés et plaisants. Ysillia l’observait patiemment. Elle attendait un signe, le frémissement d’une paupière, le mouvement qu’elle imaginait léger des mèches noires qui couvraient en partie son front.

Ysillia soupira.

Comme c’était étrange ! La veille, une enfant apparaissait dans les cuisines du château sous les cris effarés des cuisiniers et autres gens du service, jaillissant dans une cascade d’eau. Le lendemain, elle disparaissait de la chambre. À sa place, précédés par les gardes qui avaient dû forcer la porte pour entrer, ils découvraient un homme – vingt ans, comme elle, ou un peu plus ou un peu moins, qu’importe ! – trempé et blessé, inconscient, gisant auprès de la cheminée et plus de trace de l’enfant !

Ce qui les avait tout de suite frappés c’était sa ressemblance avec l’enfant. Il semblait trop jeune pour en être le père… Son frère ? Sûrement.

L’enfant…

D’abord terrorisée puis secouée de larmes, elle s’était laissée conduire dans la chambre d’Ysillia par le jeune Colin, fils de l’Intendant du domaine. Naïga, qui avait été la nourrice d’Ysillia et qui était restée à son service, s’était occupée d’elle. Les paroles douces de la vieille femme, la poupée de tissu qu’elle lui avait donné avaient fini par la calmer, tout cela sous le regard intrigué d’Ysillia et de son frère aîné, Ragguenon, Seigneur du château. La fillette avait d’abord été très impressionnée par le « Grand Monsieur » qui l’observait sans cesse, mais la douceur de Naïga avait fini par la rassurer.

Ysillia et Ragguenon l’avaient alors questionnée. L’enfant avait un drôle d’accent. Elle parlait, parlait, parfois un peu trop vite, un peu trop fort, avec ses exclamations, ses gestes et mimiques d’enfant, décrivant sa maison avec ses terrasses, ses jardins, son bassin, ses frères, son père. Elle s’était mise à pleurer. Elle n’avait plus sa maman. Elle aurait bien aimé rentrer chez elle, mais elle ne savait pas comment, car elle était trop petite ! Elle était entrée dans le bassin alors qu’elle n’avait pas le droit. Allait-on la gronder ? Elle avait encore pleuré.

Mais où était sa maison ? avait demandé Ragguenon. La fillette avait levé les bras au ciel. Là-haut, s’était-elle exclamée, au milieu des étoiles. Là-haut ! Et comment rentrer ? Elle pleura encore. Naïga l’avait prise dans ses bras pour la réconforter. Elle l’avait fait manger puis elle l’avait couchée.

Elle s’appelait Lucilla et avait cinq ans, six mois et sept jours !

L’arrivée de Ragguenon tira Ysillia de ses pensées. Elle leva les yeux dans sa direction.

Ragguenon était grand, le « grand monsieur ». Il avait une allure élancée et portait, comme il aimait, des habits de chasse : hautes bottes au cuir noir travaillé de motifs entrelacés, pantalon de cuir brun, veste ajustée de peau brune aux motifs identiques à ceux des bottes, ouverte sur une chemise de laine fine blanche et brodée. Il ne se passait pas une journée sans qu’il ne parte dans la forêt avec quelques-uns de ses soldats pour chasser ou simplement pour s’entraîner.

Ragguenon et sa sœur avaient le même visage aux traits harmonieusement dessinés, les mêmes yeux d’un bleu nuit. Ses cheveux longs et noirs étaient noués dans son dos.

Fils aîné d’Ishnar, souverain du royaume de Scylon, âgé de 25 ans, Ragguenon préférait la vie du domaine d’Ervinal aux fastes du Palais de Dryskaïll où vivait Ysillia. S’il répondait toujours aux invitations, cérémonies et banquets qu’Ishnar organisait tout au long de l’année au Palais, Ragguenon n’y restait guère. Il savait qu’un jour il succèderait à son père, comme il était de coutume, et qu’il quitterait alors définitivement son domaine. Alors, en attendant…

Ysillia qui adorait son frère et se désolait de le voir si peu au Palais venait plusieurs fois dans l’année, passer, en sa compagnie, de longs séjours au domaine d’Ervinal, ou au domaine d’Effyndaïll, au sud de Dryskaïll où Ragguenon aimait chasser avec Eyèn son meilleur ami.

Ysillia s’étonna des traits pâles et graves et de la colère qui noircissait les yeux de Ragguenon. Mais l’entrée précipitée de Naëlle, leur tante, fit comprendre à Ysillia le trouble de son frère.

L’éclat de rire cinglant de Naëlle finit de tendre l’atmosphère. Ysillia crispa des doigts sur les accoudoirs du fauteuil, et se leva lentement, comme Naëlle, défaisait l’agrafe en or qui fermait sa cape de fourrure avant de la jeter en direction du lit. La lourde cape s’affala sur le jeune homme inconscient, sous l’exclamation outrée d’Ysillia.

Naëlle dans un nouvel éclat de rire toisa sa nièce et son neveu. D’un mouvement vif de la main, elle lissa les mèches grises de ses cheveux coiffés en un sévère chignon. On aurait pu d’un premier coup d’œil, imaginer Ysillia, plus âgée, mais la dureté du regard et des traits de cette femme d’une cinquantaine d’années, faisait rapidement disparaître toute ressemblance avec sa nièce.

Leur tante avait voyagé à cheval, car elle portait un pantalon de peau noire sur une tunique de fourrure elle aussi noire, ce qui accentuait la sévérité et la dureté de son allure, ce dont Naëlle veillait avec grand soin.

Elle tendit une main autoritaire en direction d’un des gardes qui lui donna un pli dont elle fit sauter le sceau de cire pour l’ouvrir.

D’une voix claire et teintée d’un amusement voulu et prononcé, elle se mit à lire.

« Mes Chers Enfants,

Les célébrations de mes soixante ans seront aussi celles de mon mariage avec la jeune Yilir. J’ai décidé qu’il était enfin temps que le royaume de Scylon ne craigne plus le vieil Ishnar. Par cette union, ma jeune fiancée apporte en dot les riches mines de Tysdale, et son père, qui est à la tête de la puissante Guilde des Marchands que j’ai autrefois soumise, m’offre enfin la possibilité de me réconcilier avec les notables de Dryskaïll et donc avec le royaume. Après ce mariage, j’entreprendrai la reconstruction de l’ancienne capitale d’Isktylionne. Scylon pourra après retrouver sa capitale, et Dryskaïll, sa Guilde….

Ragguenon, ton oisiveté, tes trop longues absences loin du Palais, ton manque d’intérêt pour les affaires du royaume, m’ont toujours affligé. Je t’ai souvent mis engarde, rappelle-toi nos trop nombreuses disputes à ce sujet.

Ton attitude et ton désintérêt affectent énormément la Guilde, comme me l’a fait remarquer de trop nombreuses fois le père de ma jeune fiancée.

Je sais que tu n’attends qu’une seule chose, me succéder et si ta naissance te donne le droit de régner un jour sur ce royaume, cela ne sera pas ! Tu ne le mérites pas.

La Guilde est prête à oublier l’humiliation que je lui ai faite subir quand par ma cruauté, nombre de notables ont péri dans les mines de Tysdale ou ont été, par ma volonté, réduits à l’état de serviteurs dans mon nouveau Palais.

Ce mariage, l’héritier que Yilir porte déjà en elle, la reconstruction d’Isktylionne, sont autant de gages de ma réconciliation avec le royaume.

Et, tu te trouves nécessairement exclu de mes desseins. Tu pourras donc désormais occuper toutes tes journées à tes parties de chasse dans les forêts de ton domaine que je t’interdis de quitter. Je souhaite que tu fasses honneur à ton père en me manifestant obéissance et respect. Peut-être… peut-être… qu’une fois Isktylionne reconstruite, je te ferai appeler à mes côtés. L’enfant de Yilir trouvera, je le souhaite, auprès de toi un frère et un allié sûr. Tu te montreras ainsi enfin digne de ton père.

Quant à toi, ma petite Ysillia, tu ne peux rester plus longtemps ainsi sans époux. Que Naëlle te donne, à cet instant, le contrat de mariage et te conduise à Effyndaïll … »

À ces mots, le second garde, sur un signe de Naëlle, s’approcha pour donner à Ysillia un portrait et un rouleau fermé de deux sceaux. La jeune femme les prit d’une main tremblante, tout en dévisageant avec horreur les traits peu engageants d’un homme âgé aux cheveux blancs, aux traits poupons et ridés et au regard concupiscent. Ysillia connaissait bien le vieil Elv, père d’Eyèn. Mais qui donc était ce vieillard grotesque à qui son père l’avait unie ? Un vieux soldat ? Qui ? Et ce regard !!

Livide, Ysillia lâcha le portrait et le contrat de mariage pour se retenir d’un geste tremblant au bras de son frère, qu’elle serra fortement, comme un appel à l’aide.

Ignorant la réaction de sa nièce, Naëlle poursuivit sa lecture, tandis qu’on entendait dans le vestibule, par la porte restée ouverte, des pas s’approcher.

« Naëlle te conduira sans perdre de temps jusqu’au domaine retrouver ton époux et vous serez tous deux attendus au Palais dès les premiers jours du printemps pour célébrer mes noces. »

Ayant achevé sa lecture, Naëlle replia le courrier et le tendit à Ragguenon qui le rejeta dans un geste de colère. À cet instant, une dizaine de gardes entrèrent dans la chambre, tous prêts à tirer leurs lames hors de leurs fourreaux.

– Ysillia, tu viens avec moi, fit Naëlle d’une voix autoritaire en se baissant pour ramasser le contrat de mariage.

Elle prit ensuite sa cape de fourrure. Puis elle se tourna vers son neveu.

– Comme tu le vois, je te conseille de ne pas bouger ! Tu pourras laisser éclater ta colère quand je serai partie.

Puis elle jeta un regard dédaigneux sur le jeune homme étendu, inconscient sur le lit.

– Ysillia, tu peux dès à présent oublier ton malheureux amant. Gardes, tuez-le !

– Non ! s’exclama Ysillia, en même temps que Ragguenon qui venait de saisir le bras de sa tante.

– Ne faites pas ça, murmura Ragguenon d’une voix sourde, blême de colère. Ne faites pas ça !

Naëlle éclata de rire.

– Laissez-le donc vivre ! Après tout, ce domaine est TON domaine. Amenez Ysillia, ordonna-t-elle aux gardes, nous partons à l’instant. Tes bagages sont faits et ton « carrosse » t’attend dans la cour. Quant à toi, mon cher neveu, ne t’avise pas de tenter quoi que ce soit contre moi. Ma garde m’attend au village et je crains que si nous tardions trop, mes soldats ne se divertissent un peu. Ce serait dommage d’entacher les vœux de réconciliation de votre père avec le royaume par quelques viols ou meurtres ! Comme Ishnar te l’a écrit, quand ta présence sera souhaitée au Palais, tu en seras averti et quant à fouler le sol du domaine d’Effyndaïll, n’y songe pas, tu n’y serais pas le bienvenu …