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Mais que font donc les dieux de la neige?

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128 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 28
EAN13 : 9782296277755
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MAIS QUE FONT DONC LES DIEUX DE LA NEIGE?

Du même auteur:
- Mo Gbe. Le cri de mauvais augure, (roman), L'Harmattan, 1991.

Moudjib DJINADOU

Mais que font donc
les dieux de la neige?
(Roman)

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection Encres Noires Dirigée par Gérard Da Silva
Derniers titres parus: 80 - Véronique Tadjo, Le royaufne aveugle. 81 - Aboubacry Moussa Lam, La fièvre de la terre.
82

- El

Tayeb el Mahdi, L'éphéfnère.

83 - Yamba Elie Ouedraogo, On a giflé la montagne. 84 - Djinadou, Mogbe ou le cri de mauvais augure. 85 - Cheikh Oumar Kante, Fatoba, l'archipel mutant. 86 - Kiri Di Bangoura, La source ébène. 87 - Pius Ngandu Nkashama, Unjour de grand soleil.
88

- Ruti

Antoine M., Affanlez-Ies,

ils vous adoreront.

89 - Mamadou Sow, Les cinq nuits de Gnilane. 90 - Caya Makhele, Le cercle des vertiges. 91 - Jean-Jacques Nkollo, Lajoyeuse déraison. 92 - Kabagema Mirindi, Muko ou la trahison d'un héros. 93 - Farah Daher Ahmed, Le nouveau citadin. 94 - Théo Ananissoh, Territoires du Nord. 95 - AUgll¥ Makey, Francofole.
96

- Cheikh

Sougoufara,

Baol-Baol,

mon anli...

97 - Abdou S. Baco, Dans un cri silencieux. 98 - Khadi Fall, Senteurs d'hivernage. 99 - Makouta-Mboukou, L 'honlfne-aux-pataugas. 100 - Ouoham Tchidjo, Par décret présidentiel.
101

- Auguste

Moussirou

Mouyama,

Parole de vivant.

102 - Kangai Seyni Maiga, Moussa Mahamadou, Salif Dago, La calebasse renversée. 103 - Nassur Attoumani, Lafille du polyganle. 104 - Ananda Devi, Le voile de Draupadi. 105 - Véronique Tadjo, A vol d'oiseau. (suite enfin d'ouvrage) (C) L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1914-3

CHAPITRE I

L'homme avançait d'un pas vif. Il n'était pas pressé, quoiqu'eût pu laisser croire sa démarche raide et saccadée, mais le froid qui sévissait ce jour-là et qui pénétrait par tous les interstices de son corps le faisait grelotter, l'empêchant d'adopter une allure plus posée. Et pourtant, il s'en était protégé, du froid; il s'en était prémuni en s'habillant chaudement. Il avait enfilé l'un sur l'autre trois immenses boubous taillés dans la plus épaisse toile de jute qui soit, et teints à l'indigo qui plus est, ce qui a l'avantage de conserver la chaleur. Sa tête était coiffée, ou plus exactement camouflée sous un large chapeau en peau de bête. Son boubou - ses boubous - lui tombaient jusques aux pieds qu'ils recouvraient parfaitement. Il fallait donc y regarder de près pour se rendre compte qu'ils étaient chaussés d'énormes sandalettes rustiquement taillées dans une espèce de caoutchouc brut. Ainsi accoutré, il détonnait carrément sur le monde qui l'entourait; autour de lui, les gens allaient et venaient, em5

mitouflésdans des vestes en fourrure ou en peau, chaussés de bottes et coiffés de bonnets en laine. L 'homme jura. Il venait de trébucher sur le verglas, et il s'en était fallu d'un rien pourqu 'il s'étalât de tout son long sur le sol gelé. Furieux, il se redressa péniblement et reprit sa marche d'un pas excédé. Que faisait-il donc, grands dieux, sur ces terres lointaines et inconnues, où vivaient autour de lui des gens aussi différents que curieux, qui parlaient une langue barbare que lui et ses pairs ne comprenaient guère, où il faisait si froid qu'il fallait, si l'on voulait s'en préserver, porter plusieurs vêtements les uns sur les autres, et où ne tombait du ciel pas que de la pluie. .. ! Il se sentait dépaysé en ces lieux auxquels il n'avait jamais réussi à s'habituer en dépit des longs mois qu'il y avait passé déjà. Et c'est volontiers qu'il donnerait des années de sa vie pour retrouver son pays natal aux saisons sèches et ensoleillées, aux saisons pluvieuses et bénéfiques à la récolte. Pourtant, il le savait bien, il n'était point question de vouloir s'en aller, pas en tout cas avant d'avoir tout à fait accompli la mission à eux assignée par leur roi. Depuis longtemps déjà, le roi d'Abomey (1) avait eu écho de ces contrées lointaines où rien n'était ni se produisait comme chez eux. Les gens y avaient la peau complètement déteinte, les cheveux lisses aux couleurs plus ou moins insolites, les yeux aux nuances étranges, bref tout en eux était singulier; ils parlaient un langage différent etpratiquaient des religions distinctes des rituels ordinaires. Tout cela était fort curieux, et, bien sûr, pour les souverains noirs avides de conquêtes et de pouvoir, tout à fait intéressant à savoir. C'est à la rencontre périodique des rois de la région que la décision fut prise à l'unanimité. 6

Il fallait coûte que coûte aller explorer ces terres éloignées afin de voir s'il n'était pas possible d'en tirer parti. Ce furent les oracles, devins et autres féticheurs, qui avaient eu les premiers, grâce à leurs pouvoirs surnaturels, la révélation de l'existence de ces régions perdues, qui trouvèrent le moyen adéquat pour mener la tâche à bien. Ils avaient en effet eu la vision des peuplades de ces lieux, et avaient soigneusement observé leur mode de vie, leurs moeurs et leurs habitudes. Ils repérèrent bien vite la manière dont ces gens-là pratiquaient leur religion, où il était question du fils d'un dieu unique... L'hérésie! Les féticheurs eurent tôt fait d' y déceler un état d' attardement, et en déduisirent que ces populations, qui avaient certainement besoin qu'on s'occupât d'elles, qu'on leur apportât un peu de vérité, se laisseraient aborder sans grand mal. Le fils d'un dieu unique... Alors qu'il existe un dieu pour tout ce qui bouge sur terre, sur mer et dans les airs, pour tout ce qui a une âme, et même - c'est le summum, devant lequel il faut s'incliner -, pour ce qui n'a point d'âme. On porterait donc à ces gens la parole des dieux, de tous les dieux et génies qui soient, afin de les faire sortir des abîmes ténébreuses qui les submergeaient, et les faisaient adorer le fils d'un dieu unique. Le prétexte - excellent - était tout trouvé pour s'installer et oeuvrer à son aise. Naturellement, les monarques s'étaient entendus afin qu'il n'y eut point de discorde au sujet des espaces à occuper. Ainsi, il fut décidé que les envoyés de chaque royaume marqueraient les limites de leur territoire dès leur arrivée sur les lieux; les premiers t.trrivés seraient les premiers servis. L'homme pensait à tout cela en marchant sur le sol enneigé, serrant frileusement autour de lui les pans de ses boubous. 7

Son nom, Fâdo, ce qui dans sa langue natale signifiait: «les oracles l'avaient prédit» (2) ; on l'appelait Fâ. Il avait été désigné dans les toutes premières expéditions de son royaume, ainsi que plusieurs autres hommes. Ils étaient chargés d'abord et avant tout d'apprendre, entre autres, à ceux qu'ils trouveraient sur place la pratique - sublime et magnifique - de l'adoration des dieux de tous genres et de tous acabits, en application de l'astuce mise au point pour approcher et s'intégrer aux populations autochtones afin d'étudier la meilleure façon d'en tirer profit, pour affermir le trône d'Abomey. L'approche ne fut pas toujours aisée au début, certains autochtones n'étant pas particulièrement disposés à accepter sans rechigner cette intrusion, mais très vite la rebellion fut écrasée, les envahisseurs ayant pris soin d'apporter dans leurs bagages toutes sortes de fétiches et talismans recommandés par les sorciers attitrés du roi, et qui eurent tôt fait de venir en renfort des hommes pour vaincre les résistances les plus ardues. Et peu à peu, les Blancs s'habituèrent avaient-ils le choix? - à la préférence des colons noirs, les envoyés des dieux du feu, de la pluie, du soleil et du bonheur. Ce matin-là, Fâ revenait du lieu où tous les jours il réunissait les fidèles, ceux à qui il prêchait la bonne parole en leur enseignant comment adorer les dieux et comprendre leurs messages. Ils avaient tous ensemble rendu honlmage au dieu du vent, le priant d'être plus clément dans ses oeuvres en ces temps de fraîcheur. Pour cela, ils avaient abondamment enduit d'huile de palme la statue de bois juchée sur un monticule de terre, et qui était censée représenter la divinité responsable de la rigueur du temps. Puis il avait procédé au baptême de trois fidèles, deux hommes et un nouveau-né. Les hommes, totalement impré8

gnés de leur nouvelle religion, voulaient procéder à la transcription phonétique de leur nom. Ainsi de Bellet le premier devint N'Bélé, et Argentin troqua son patronyme contre le délicieux nom noir de Anantê. Fâ n'était pas peu fier de l'expansion de son instruction depuis quelques temps. De plus en plus, les Blancs abandonnaient leur ancienne religion et venaient écouter les sermons à la gloire des dieux dans les divers temples créés par les Noirs. Tous lesjours, ils étaient plus nombreux, et ce matin, il avait noté avec satisfaction le nombre plus élevé que jamais des Blancs qui désiraient être baptisés dans les jours à venir. Même un prêtre blanc, un de ceux-là qui avant l'arrivée des Noirs parlaient à ses congénères d'église et de Saint-Esprit, avait fini par se faire baptiser - de Durand, il était devenu Doulan - et depuis était un fidèle adjoint de Fâ. Il sourit, malgré le vent. Tout allait plutôt bien pour lui. Il n'avait donc pas de souci à se faire sur ce point, la toute première phase de la mission confiée par le roi semblait se dérouler conformément aux espérances... Il avait atteint le coeur du quartier résidentiel, exclusivement habité par les Noirs, et où les Blancs ne venaient que pour travailler. Quelques instants plus tard, il s'arrêtait en face d'une maison et frappait à la porte. C'était la maison de Wéman, l'instituteur, qui était chargé d'instruire les petits Blancs de la langue et des moeurs des Noirs. Ce fut Cica, la troisième épouse de Wéman, qui vint ouvrir. Ronde et grassouillette, avec un visage joufflu, une poitrine et un postérieur proéminents, Cica n'était pas peu fière d'elle-même depuis que sa bonne blanche lui avait rapporté qu'elle était le modèle des coquettes qui voulaient à tout prix ressembler aux Noires et qui la considéraient comme détenant les canons de la beauté nègre, et depuis c'était à qui aurait le plus d'embonpoint, les fesses et les seins les plus protubérants, les lèvres les plus charnues. 9

Elle fit patienter Fâ un moment et alla chercher son époux. Wéman était un petit homme sec et maigre, singulièrement affublé d'une tête bien trop grosse, si l'on tenait compte de la petitesse du reste de son corps. Mais comme il aimait à le dire lui-même, les dieux de la sagesse avaient conçu sa tête pour mieux l'emplir à leur aise d'intelligence et de savoir. Les deux hommes s'assirent sur la natte que venait d'étendre Cica à même le sol, et Fâ trempa ses lèvres dans le bol d'eau limpide qu'elle lui présenta, les genoux repliés, afin de lui souhaiter la bienvenue, avant de s'éclipser pour laisser les hommes discuter, comme il sied à toute épouse qui s'honore. Wéman risqua un oeil dehors; il tombait une neige fine. affreux, grimaça-t-il. - Je ne te le fais pas dire, répliqua Fâ en se frottant les mains pour se réchauffer, et encore toi tu n'as guère mis le nez dehors aujourd'hui. Wéman soupira. - Dire que chez nous en ce moment c'est l'harmattan, et que nous sommes ici à supporter ce temps grisâtre et désagréable. Vivement le retour des temps chauds où l'on pourra sortir se pro.mener sans être obligé d'empiler les boubous les uns sur les autres. Fâ lui toucha le bras. - Nous sommes au service de notre roi, Wéman, lui ditil d'un ton où perçait une nuance de reproche. N'oublie pas que nous devons modifier les habitudes de ces populations afin qu'elles soient dévouées à notre royaume. N'oublie pas, Wéman, que notre mission est sacrée, car il s'agit aussi de sortir les autochtones de leur état quasi sauvage. Si nous réussissons, le roi nous félicitera et nous serons bénis des 10

- Quel temps

dieux; mais si nous échouons, c'est que nous n'aurons pas mis assez de coeur à l'ouvrage. Wéman acquiesçait. - Tu as raison, frère... C'est bien pour cela que j'ai moi-même accepté de faire partie des premières expéditions. - Hmmm, fit Fâ... Maintenant parlons. Je suis venu savoir comment ça se passe avec les petits Blancs que tu instruis de notre langue et de nos coutumes. Nous devons bientôt rencontrer le gouverneur et il doit rendre compte au roi. Le visage noir de Wéman s'éclaira d'un large sourire. - Alors je suis heureux de t'annoncer que tout va plutôt bien. Contrairement à ce que nous pensions, il faut que je te dise que les enfants blancs sont presqu'aussi intelligents que nos propres enfants... Mais oui, mais oui, assura-t-il devant la mine dubitative de Fâ, de la même manière que les nôtres assimilent vite les secrets du travail de la terre, de la forge ou de la sculpture, les jeunes indigènes m'écoutent attentivement et apprennent rapidement... D'ailleurs j'ai fait envoyer deux d'entre eux chez nous, deux très bons sujets particulièrement méritants qui parlent maintenant passablement notre langue, et qui sont allés côtoyer les fétiches. A leur retour, ils seront ici les pionniers dans ce domaine, les premiers Blancs à connaître notre science pour l'avoir vu pratiquer sur place. Un troisième va bientôt partir, et il reviendra griot... Fâ hochait la tête; son interlocuteur semblait aux anges. Apparemment le gouverneur aurait de bonnes nouvelles à donner au roi. La porte s'ouvrit sur une jeune fille, un panier à la main; c'était Eudoxie, la bonne blanche de Wéman, qui rentrait du marché. Surprise à la vue des deux Noirs, elle Il

leur j eta un coup d'oeil furtif et apeuré et pressa le pas en direction de la cuisine.

- Elle
Fâ.

semble bien farouche, ta domestique, observa

ricana l'autre, avec un regard qui en disait long. En face des gens, ce sont des biches, mais isolées dans un coin obscur, elles se déchaînent! Les deux hommes éclatèrent de rire. - Elle est donc bonne à étendre sur une natte? s'enquit Fâ, très intéressé. - Une natte, tu n'y songes pas, s'écria Wéman, horrifié. Si mes épouses apprenaient qu'une domestique s'étend sur la natte conjugale, elles me feraient la tête pendant plusieurs jours... Non, je m'en occupe uniquement quand il n 'y a personne, dans un coin de la cuisine, et alors, tu peux être sûr qu'elle n'est plus du tout effarouchée. - Je me doute bien que c'est la raison pour laquelle tu ne l'as pas encore congédiée, fit remarquer Fâ, un rien goguenard. Pour toute réponse, Wéman se tourna vers la porte et appela. - Eudoxie... Eud... Il faudra que je la fasse baptiser. Son nom est imprononçable. Il s'interrompit. La porte s'ouvrait sur Eudoxie. La Blanche fit quelques pas dans la pièce, s'arrêta et se tint immobile, les yeux baissés, les deux mains derrière le dos, sage comme une Image. - Viens, petite, n'aie pas peur, l'encouragea Wéman, approche-toi. Docilement, la domestique vint se tenir debout à côté de son maître, sans dire un mot. Ce dernier, adressant un clin d'oeil salace à Fâ, glissa sa main sous sa jupe et l'y maintint, avant de lui faire relever son corsage et de lui 12

- Oh, tu les connais,