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Mangaribi (Crépuscule)

De
481 pages
Mangaribi signifie ouest, crépuscule en swahili. On retrouve donc pour la cinquième et dernière fois Sylvain Guillaume, fonctionnaire territorial devenu colon. En 1938, ce "blanc né en brousse", se sentait plus africain que jamais.
Après avoir vécu plus de vingt dans la région du Ruanda, du Burundi et du Congo belge, comment vit-il la période de troubles entre 1960 et 1974 ?
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Collection "Ecritures"
À tous ceux, Noirs et Blancs, qui ont contribué à l’édification des pays d’Afrique centrale qu’on appela le Congo belge et le Ruanda-Urundi pen-dant un court moment de leur Histoire; à mes parents qui y ont pris leur part de responsabilité car, sans leur foi dans le Kivu, je ne serais pas né à Kindu au moment où ils débarquaient d’un steamer du fleuve et je n’aurais pas connu le paradis terrestre; à Nelle, fille d’Afrique, créole comme moi, qui m’a donné deux garçons et a entretenu ma soif de raconter; à Solange et Charles, ma sœur et mon frère, et à mes camarades de Bukavu, gamins de rue ou basendji, avec lesquels je perdais mes billes dans la poussière et mes chaussures dans la boue.
La bourgeoisie nationale, qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial, est une bourgeoisie sous-développée. Sa puissance économique est presque nulle…La bourgeoisie nationale des pays sous-développés n’est pas orientée vers la production, l’invention, la construction, le travail. Elle est toute entière canalisée vers des activités intermédiaires. Etre dans le circuit, dans la combine, telle semble être sa vocation profonde… pour elle, nationaliser ne signifie pas mettre la totalité de l’économie au service de la nation, décider de satisfaire tous les besoins de la nation… [mais] signifie le transfert aux autochtones des passe-droits héri-tés de la période coloniale… l’esprit jouisseur domine.
Frantz Fanon, Les damnés de la terre, 1961. Ukuli kwimutsa ikinyomaku ntebeLe mensonge doit céder le siège à la vérité.
Proverbe rwandais Les premiers sujets de chagrin m’ont servi de cuirasse con-tre les autres.
Chamfort, Maximes et pensées.
Prologue Anvers, décembre 1937
1 Jules Guillaume allait et venait sur le quai, passant son énerve-ment sur une pipe dont le tabac au goût acre de vieille chiqu e rechignait à se consumer. Tout le contrariait. Le crachin interminable sous un ciel gris plombé, les exclamations et les rires de ceux qui partaient, les pleurs de ceux qui restaient, les grincements de chaînes et de poulies, les cris à fendre l’âme des mouettes qui volaient interminablement dans la brume. Et surtout les recommandations de Germaine serinées à leur fils comme à un gamin en culottes courtes... Elle était bourrée d’idées, c’est-à-dire de préjugés. Telle cette ob-session de lui faire porter à lui, Jules, un feutre à larges bords plutôt que sa vieille casquette... « Il te couvrira mieux... et te protégera autant d’une grippe que ton pardessus... » Pareil pour son fils : sous le pré-texte qu’il quittait la Belgique en hiver, il devait embarquer dans une pelisse de mouton qu’il confierait aux rats avant même d’avoir passé l’équateur. L’emphysème ne s’améliorait pas. Le responsable en était ces nuages à ras de sol. Tenez, voyez vous-même. Le port se rétrécissait de minute en minute. Les bateaux qui passaient derrière l’Albertville, on les aurait pris pour des fantômes, des revenants style hollandais volant si l’aura de leurs fanaux ne perçait la bruine et s’ils ne saluaient de leurs sirènes lugubres le grand paquebot en partance. « Vite, qu’il parte… », grommelait-il les dents serrées sur le tuyau de pipe. Il n’avait plus rien à lui dire qui n’ait été dit. D’ailleurs, qu’avait-il encore à lui apprendre ? Sylvain était plus africain qu’il ne le serait jamais. Blanc né en brousse aux temps héroïques, ayant vécu parmi les négrillons jusqu’à l’âge de neuf ans, ne rentrait-il pas chez lui ? Cette fois pour réaliser un rêve qu’ils partageaient : prendre en mains les destinées d’un pays neuf, au moins d’un territoire aussi grand que la Belgique ? Sa meilleure raison de vivre allait disparaître pour un terme de trois ans. Tandis que lui, Jules Guillaume, était condamné à rester en Europe et à se prémunir du froid une bonne moitié de l’an-née emmitouflé dans des vêtements lourds qui sentaient la pluie, peinant à suivre de loin en loin le développement de cette colonie au-quel il avait tant contribué pendant plus de vingt ans… Pourtant, le voyage ne s’entamait-il pas sous les plus heureux aus-
1  Les noms de personnages, de lieux-dits, d’entreprises et les titres de fonctions apparus dans les récits précédents ou dans celui-ci figurent dans un glossaire qui suit les notes de fin de volume. La note (1) y renvoie également.
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pices ? Sylvain avait trouvé place à bord d’un des plus beaux fleurons e de la flotte marchande belge, l’Albertville, 5 du nom, qui, grâce à sa cure de jouvence aux chantiers Cockerill, resplendissait, perçant la grisaile de l’illumination généreuse de ses fanaux et hublots. Un accès de mauvaise toux lui fit écraser le tabac au fond de la pipe. Il pouvait à présent rejoindre sa femme et son fils perdus dans la foule agglutinée au pied de la coupée. Tout au long de la passerelle montait lente et chaotique une théorie de passagers, accompagnés de proches, parfois d’enfants, engoncés dans leurs pelisses d’hiver et lourdement chargés. Au niveau du pont moyen – le pont C, précisait le vieil ingénieur – les accueillaient les officiers et l’équipage. Suivis d’un porteur, les Guillaume profitèrent d’un vide dans la file qui se formait aléatoirement pour entamer l’ascension à leur tour, Germaine la première, le père et le fils quasi côte à côte, le vieux repris par sa fringale de tout expliquer, malgré son essoufflement : Tu vas naviguer sur un paquebot belge de la troisième géné-ration… La première, celle des années dix-huit cent quatre-vingts no-nante, jaugeait trois à quatre mille tonnes, tel l’Albertville numéro un à bord duquel je suis rentré du Congo en nonante-huit. La deuxième, construite entre mil neuf cent dix et vingt, atteignait sept à huit mille tonnes. C’est sur un pareil que vous avez voyagé ta mère et toi en vingt-deux… Celui-ci jauge plus de dix mille tonnes… Lancé en vingt-neuf à Saint-Nazaire, il a été complètement, on a remplacé les anciens moteurs par des turbines qui permettent 18 nœuds en croisière… Dis-donc, Sylvain, ça n’a pas l’air de t’intéresser ! Son fils n’eut pas le temps de répondre. Le commissaire de bord, la cinquantaine replète, grisonnant sous sa casquette, tout sourire, s’adressait à la Mère, avec un fort accent borain : Bienvenue à bord du paquebot Albertville, madame… Heu, madame ? C’est notre fils qui part, pas nous ! fit-elle en montrant du pouce le jeune homme derrière elle. Ah ! Vous êtes monsieur ?… Ses yeux voyageaient de sa liste au visage du jeune homme, sans se départir de son air de circonstance, à la fois cérémonieux et bon enfant. Un début d’évidence : monsieur sans cravate égale deuxième classe. Et il tourna les premières pages de sa liste. Guillaume… Sylvain Guillaume. Guillaume… Guillaume… Revenez aux pages précédentes, souffla Jules. Ah ! En effet. Administrateur territorial assistant de… première
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