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Maryam

De
172 pages
"L'aube pointait. [...] Maryam tendait fébrilement la main vers la place vacante. Il lui arrivait, les premiers temps, de tenter désespérément de le retenir, dans un élan insensé, l'esprit embrumé par les relents de sommeil où le coeur, affolé par la perspective des matins tristes et solitaires, est prêt à tout concéder. Et lui, triomphant, sûr de lui, de ce pouvoir qu'il croyait avoir sur elle, s'arrachait brutalement à son étreinte." Des femmes seules tentent d'évoluer dans une société d'hommes. Une société faite d'interdits, souvent prétendûment religieux, mais qui en réalité ne sont qu'hypocrisie et faux-semblants. Une société ankylosée par la bigoterie et la superstition, ne faisant aucun effort d'exégèse du texte sacré.
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FaridaHAMADOU
Maryam
Lettres du monde Arabe
Roman
Maryam
Lettres du Monde arabe Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées directement en langue française ou des traductions. Les œuvres poétiques relevant du domaine de la littérature arabe contemporaine sont publiées dans la collectionPoètes des cinq continentsle théâtre dans la et collectionThéâtre des cinq continents. Derniers titres parus : Redouane (Najib), Le legs du père, 2016 Jmahri (Mustapha),Figues et châtiment. Nouvelles mazaganaises, 2016. Berrada Ababou (Touria),Le quarantième jour, 2016. Redouane (Najib),L’année de tous les apprentissages, 2015. Mebarki (Farid),Du couscous dans le biberon, 2015 Khemmal (Abdelkrim),Les rebelles du mont noir, 2015. Khedher (Mahmoud-Turki),L’antique refrain de Sidi-el-Meddeb, 2015. Laqabi (Saïd),Gnaouas, 2015. Redouane (Najib),A l’ombre de l’eucalyptus, 2014. Jmahri (Mustapha),Les sentiers de l’attente, 2014. Alessandra (Jacques),Café Yacine, 2014. Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
M
Farida Hamadou ARYAMRoman
Du même auteur
La légende inachevée, récits, Média-Plus, 2013, Constantine, Algérie. © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10115-6 EAN : 9782343101156
CHAPITRE PREMIER
Le peu de clarté qui se glissait furtivement des claires-voies nous enchantait au fond. Personne ne pouvait nous voir avec précision, nous étions seuls parmi les gens qui nous dépassaient en file indienne ; nous n’étions pas pressés, l’instant nous ap-partenait, intégralement. Cette promenade qui virait au rituel, nous emportait vers ce côté-ci de la ville, que je découvrais autre avec toi, Salim. Tu n’es plus le signe que je guettais, tout à coup. Tu es toi et moi. Ta main s’est glissée dans la mienne au moment où je le désirai, chaude, amoureuse, pleine de promesses. Dromomanes (mais non errants), nous em-pruntons les sombres et méphitiques escaliers du pont Mellah. Les murs exhalent l’urine, et le vieux parquet en bois que les foulées cataclysmiques font trembler, est poisseux et noir de crasse. Nous n’hésitons pas à nous y frayer un passage. Ta main court un instant sur mon dos, descend plus bas. Me serre la taille, s’approprie la courbe de mon rein. Pyromane, tu ne crains pas d’allumer un brasier. Nous émergeons trop tôt de cet antre de toutes les turpitudes nocturnes. Le large ciel étale de juillet, gorgé de soleil incendiaire, nous attend sans ménagement ; une giclée de canicule nous cingle le visage. Plus fol encore, mon amour. La passerelle qui enjambe l’inlassable cours du Rhu-mel et les rochers enserrant la ville pêle-mêle, nous poussent à nous arrêter. Ces haltes que nous observons
par intermittence comme un rituel sacré, nous font sen-tir tanguer dangereusement le pont sous nos pas. Tu redeviens le petit garçon que j’imagine tout le temps. Nous nous penchons sur ce vertige intrigant, traversé de frondaisons saxatiles, d’agaves et de nopals arc-boutés à flanc de roc, où se cachent les choucas, ces étranges oiseaux noirs, affolés, qui ne cessent, - eût-on pensé -, de crier leur détresse. Détresse ou exultation de pros-pecter le Rocher ? Tu attires mon attention sur l’un d’eux, posé sur la branche noueuse d’un figuier sauvage. D’aussi près, il me semble tout de même bien plus grand que ceux planant (noire procession, sombre nuée en plein ciel d’été), au-dessus de l’abîme. Nous regar-dons longtemps le volatile. Est-il singulier avec cet im-perceptible frémissement de vie qui ondule sous son plumage lustré ! Et ces battements inquiets, fascinants, de son petit cœur enfoui dans la douceur touffue du ventre… Et ce regard figé, énigmatique, presque ef-frayant dans sa fixité. Ta jubilation que tu caches mal sous les piques de mauvais garçon, que tu ne cesses de me décocher, me rend euphorique. Sur les eaux profondes et ténébreuses du Rhumel, se précipite un collier de minuscules étoiles diurnes, dont un soleil de feu accentue le scintillement. Ta présence sur ce pont est si rare, si fragile, si parfaite ! Les distances que nous arpentons ne se comptent plus, tu m’enchantes, et je me perche à mon tour, à tes côtés, sur le rempart donnant sur l’autre pont, El Kantara. Mes yeux timides et neufs découvrent ma cité-sanctuaire. Toute la folle végétation accrochée aux strates millénaires du rocher patriarche, célèbre ta pré-sence. ***
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Aujourd’hui j’ai parcouru cet itinéraire, le nôtre. Les choses impossibles que tu ne cessais de débiter sur un ton sérieux, et qui me faisaient rire, je les entends en-core résonner dans ces vastes espaces suspendus au ciel que tu as tant aimés. Ils sont à nous, désormais. Rien ni personne ne pourra les effacer. Ils ont rejoint les chou-cas et les petites fleurs, solidement agrippés au roc. Quelques bribes palpitant d’amour deviendront, après nous, la petite phrase musicale dont les arpèges se dé-verseront à profusion au-delà du ravin. Leur incroyable écho surpassera ce grand ciel d’été sous lequel nous ne craignions pas de marcher main dans la main. Au re-tour, tu choisis le chemin le plus long. Une vraie torture cette traversée du pont Sidi Rached sous un soleil cui-sant. Un périple que la fournaise d’août n’a pu empê-cher. Encore une halte. C’est l’autre côté du miroir. L’autre flanc du pont Mellah nous fait face ; il semble si loin, à peine émergé d’un halo de chaleur brumeuse. Des marches abruptes, que le temps a quasiment transfor-mées en plis rocheux, auxquelles se cramponnent d’exubérants lichens, mènent vers les bains romains. Je me dis que ma ville est un péril. Perte et rédemption. La mort y est si proche, si présente, à peine conjurée par ce déluge de balustrades qui n’atténue en rien la ten-tation du vide. Une arche d’alliance profanée. Un conci-liabule de saints-patrons offensés. Une année plus tard, tu démystifiais pour moi Rahbet Ledjmel - Place-aux-Chameaux -, où ne s’aventurent jamais les femmes. Que des hommes commerçant sous des voûtes prétentieuses et délabrées, abritant de vieilles venelles labyrinthiques. Les gargotes embaument le ra-
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goût de pois chiches à l’huile d’olive. En plein été ! Et en plein Ramadhan ! Les envies masculines sont fé-roces. La mine fiévreuse et tourmentée, l’œil larmoyant, - à force de bâiller -, les narines dilatées, des quidams hébétés de fatigue rejoignent la file déjà longue pour se faire servir un plein pot en plastique de cette sauce pi-quante, outrancièrement condimentée. Curieusement aucun homme n’ose s’offusquer de ma présence dans cette cour des miracles d’où est exclu tout élément fé-minin. Avec toi, je me décrispe. Tu n’arrêtes pas de commenter. Tu te moques même de mon dépaysement. Mon étonnement feint ou réel, n’a pas de limites. Tu me guides, ou me protèges ? Il n’empêche que tu nous fraies hardiment un passage en marchant derrière moi, tes mains fermement posées sur mes épaules.
Ce soir-là, Salim envoya un message à Maryam : «Je rêve de plonger dans ta mer de tendresse, de regagner ma thébaïde, et y demeurer éternel, immortel. » Et Maryam rêva d’éternité.
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II
Un soleil à rôtir des passereaux au vol, passait sans aucune retenue sa langue ardente sur la cité difforme et bancale. La ville balance dangereusement du côté du pont Sidi Rached. De pauvres hères, exsudés, macérant dans la moiteur poisseuse des aisselles, crachant des suées écœurantes, tour à tour fébriles et assommés (ignorant superbement le danger), marchent, comme attirés par le joueur de flûte de Hamelin. Ils ne cessent d'avancer, l’air absent, en dépit de la touffeur qui les fait haleter quasiment à leur insu. Maryam s’est retrouvée dans un taxi, sa fille, Faten, à côté d'elle. Son autre fille, Yasmine, viendrait plus tard. Elles avaient en elles un tel désarroi, une telle sourde rancune ! Et Faten, la plus rebelle, dont le mal-être se manifes-tait par une franche agressivité. Yasmine, malgré son calme apparent, était, elle aussi, pleine de muets reproches. « Insoutenable, insoutenable ! »soupirait Maryam.Comment affronter cette tempête qu’elle avait elle-même déchaînée, malgré elle ? Oui, comment ! Com-ment trouver les mots, tenter de se justifier, alors même que le verdict était là, implacable et sans appel ! Com-ment espérer se faire un jour comprendre de ses filles ! Mais en réalité la tempête couvait depuis de si longues années. La vérité était là, toute simple : sa vie conjugale, comme celle de beaucoup d’autres, fut une imposture. Imposture et insupportable mensonge.