Mes crayons en noir et blanc

Mes crayons en noir et blanc

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208 pages

Description

Étincelle par qui tout redémarre, ce recueil est une ode caustique et franche à l'école de la vie, du coeur et du corps. Il se chante souvent, se clame de temps à autre et se murmure, parfois. Mais c'est tous les jours qu'il se joue !


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Date de parution 15 juillet 2016
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EAN13 9782754732833
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Pierre Chassagne

Mes crayons en noir et blanc
Nouvelles

2016

www.editions-pantheon.fr

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Vous avez du feu ?

– Vous avez du feu ?

– Ah ! Je ne fume pas.

– Tiens !… Mais ça ne répond pas à ma question.

– Pardon ?

Voilà quel a été le début de ma conversation avec ce monsieur d’un certain âge, le mien, sans doute.

Ma question était pourtant assez claire. Question fermée qui ne laissait que peu de place à l’alternative. « Avez-vous ou n’avez-vous pas ce qui me manque présentement ? »

Je demandais à ce monsieur installé sur ce balcon, ce type qui prenait la place d’un fumeur sans se soucier de savoir s’il gênait ou pas les gens que l’on contraint à se réfugier sur ces espaces froids de courants d’air, de gouttes du ciel et de bruit de moteur ; je demandais, donc, s’il avait le truc dont j’avais besoin pour mon cancer ou s’il ne l’avait pas. Et lui, il me fait un retour de service qu’il veut gagnant alors qu’il est plus que faute.

Certes, il va contester. C’est son droit. Mais, depuis Aristote jusqu’à Foucault en passant par Descartes, qui aurait les moyens de produire un texte qui permettrait de défendre ce pauvre garçon qui refuse de fumer ? Ma quête était d’une simplicité enfantine : tu as ou tu n’as pas. Sa réponse ne me permet pas de savoir s’il a ou s’il n’a pas.

À partir de là, tout est fermé entre nous sauf que, justement, chez moi, tout est ouvert contre lui :

Petit un, il ne fume pas, il n’a aucune raison d’avoir un briquet à me prêter et il se moque de ma présence sur terre, point.

Petit deux, il ne fume pas, il a un briquet dans sa poche (peut-être est-ce un pyromane) et il ne veut pas me le prêter. Je vais donc devoir cultiver une espèce de rancœur à son encontre. Ouvrir un débat est une hypothèse, l’insulter en est une autre. En l’occurrence, si je crois en un Divin qui me fascine et si celui-ci me dit que cet individu est un mécréant, il va prendre dans l’instant une tournée de kalachnikov avant d’avoir eu le temps de finir sa phrase. Par chance, je ne crois que sous la torture, comme à l’époque de ma communion solennelle. Quant à Aristote, Foucault et les autres, de toute façon, ni lui ni moi ne les avons lus. Point.

Et en plus, il me prend de haut avec son « pardon »… Pauv’con.

Je voudrais le voir, lui, dans le rôle du chercheur de feu. Remarquez… Quand je vois sa tête de guerrier, je me demande s’il n’est pas de cette époque-là, celle des frotteurs de silex… Si ça se trouve, il en a deux morceaux dans sa poche qu’il refuse de me prêter, non pas pour m’être désagréable, mais tout simplement parce qu’il risque le ridicule auprès de cette femme qui est à ses côtés, sur ce balcon pour fumeurs, ces exclus d’un monde immaculé où on ne risque pas de s’enrhumer.

– Ben alors ! Qu’est-ce que tu fous là si tu fumes pas ? Tu vas choper la mort. Et si t’es malade, tu vas encore coûter à la Sécu. Et moi, je la paye la Sécu ! Et je vais payer, mon garçon, pour tes excès de balcon. Rentre donc, malheureux !… Rentre !

Je me demande si le manque de tabac ne me porte pas un peu sur les nerfs…

Fin

 

Albert, le père, et Francis, le fils

– Et puis tu m’emmerdes, avec tes questions !…

Exaspéré, agacé… Avec dans les entrailles un truc qui ne se cerne pas, le vieil Albert s’était levé brutalement, puis il était sorti de la cabane, une binette à la main.

– Il pleut encore de trop ! Tu vas prendre froid !

Il n’entend rien, Albert le père. Son fils a beau hurler, il ne se retourne pas. Il ne s’était pas retourné, ce 16 mars 44, quand il avait eu dans le dos des fusils et des hommes, les uns chargés de munitions, les autres de haine et de peur. La peur n’est-elle pas la source de la haine ?

Il ne s’était pas retourné et ils avaient tiré. Ce jour-là, il n’avait pas envie de courir.

Il était tombé en saluant la mort, surpris et soulagé d’être enfin arrivé. Il n’avait que 21 ans, mais le destin de cette génération avait été écrit par l’absurde et l’extravagant. Il se satisfaisait de cette sortie-là. Évidemment, on en parlait, de cette Libération, de ce débarquement, de ces hypothétiques forces internationales. Il y avait dans le cœur de certains un peu d’espoir, contre un peu d’inquiétude dans la conscience des autres.

Rose-Marie venait de mourir, quelques mois plus tôt, abattue par les petits soldats de la haine. Assassinée, comme son père, sa mère, l’apprenti pâtissier, et tout ce qui traînait dans la boulangerie de l’église, le grand fourneau de Maurs.

La vie d’Albert se résumait à deux soupirs : Rose-Marie, l’Amour ; Jeanne, la Mère. Celle-ci était devenue folle et demeurait à l’asile Saint-Jean d’Aurillac. Le père Toinou, son premier mari, était mort en 17, dans les entrailles de Verdun, haut lieu de la dignité humaine. Elle avait su, ou osé, se remarier avec le fils Rodier, qui lui avait donné Albert avant de s’en aller à son tour vers l’inconnu. La dame était trop fragile pour endurer ce deuxième abandon.

Rose-Marie disparue, à quoi bon se retourner ?

– Allez-y, les gars ! Feu ! J’ai pas demandé à venir au monde.

Quelques voyages plus tard, après avoir séduit une bonne fée, ou le diable, c’est selon, après quelques images blanches des blouses d’infirmières, grises des murs d’un hôpital en ruine, bleues d’un ciel chargé du frémissement d’un possible retour de la civilisation, Albert s’était retrouvé, comme ressuscité, auprès de Suzanne, une jeune femme en blanc, au sourire amoché d’une longue cicatrice en travers de la joue, dévouée, généreuse, gaie, aimante. Elle ne cessait de lui parler de deuxième chance, de renouveau, du sacrifice de Jésus, des jours heureux à venir… Suzanne, la petite sœur des paumés en voie de restauration.

Et parmi ceux-là, Mademoiselle Suzanne avait choisi Monsieur Albert. Ils se sont un peu aimés. Pas trop. Suffisamment pour reconquérir l’invisible espérance. Tellement gentille, la gamine. Ils se marièrent en 48, après de mûres réflexions, de solides discussions, et un constat de dénuement bien ordinaire chez les gens de peu. Elle était orpheline, il était abandonné. Ils s’ennuieraient moins ensemble. Enfin… Pas sûr. Mais peut-être. Il n’aurait pas dû y avoir d’église, puisque lui n’en voulait pas. Mais il y avait eu l’église, puisqu’elle y croyait. Ils n’auraient pas d’enfant, parce qu’elle ne pouvait pas. Mais il y eut Francis, parce que la Vierge Marie était intervenue, se mêlant une fois de plus des affaires du monde…

Albert fut tout surpris de ce bout-là. Ce « pébrou » tombé du ciel. Tant qu’à faire, autant que ce soit un petit gars. Il avait 30 ans. Elle en avait 31. Nous étions en 1953 et la France était censée aller de l’avant.

Il ne s’était pas retourné et ils avaient tiré. Que s’était-il passé après ? Énigme. Miracle, peut-être. Albert refusait de répondre à ses propres questions. Il soupçonnait une bonne âme qui avait dû passer par là. Une charrette, puis un souffle de vie, un institut médical, un peu de chance… Une Suzanne… Et c’était reparti, comme à la roulette. Enfin… Pas aussi vite qu’avant.

– Tu m’emmerdes, avec tes questions…

En disant ça, il n’était pas particulièrement fier, le père Albert. Habituellement, Francis ne lui faisait que des reproches. Oui, son fils avait eu une éducation catholique avec communion, baptême, et cathé tous les jeudis matin, pendant que dehors c’était la foire. Oui, il avait fait subir ça au petit alors qu’il ne croyait en rien, lui, l’anarchiste en sabots. Oui, c’était vrai qu’il n’était jamais venu le voir jouer au rugby, le samedi après-midi, dans la boue, toute énergie dehors. Oui, c’était vrai qu’il ne lui avait rien raconté sur les années de guerre, sur le Front Populaire, sur les cagoulards ou sur le pain noir, alors qu’à l’école, on n’abordait jamais cette récente et véritable histoire de l’humanité. Oui, c’était exact qu’il ne s’était pas intéressé aux devoirs scolaires du petit. À la moindre mauvaise note, c’était du mépris pour toute punition. Quant aux colles du jeudi… La mère lui disait-elle ?

Mais de là à dire que c’est à cause de tout ça que le fils avait raté ses études, qu’il n’avait jamais eu confiance en lui, que les autres, pendant ce temps-là, y arrivaient… C’était dur d’entendre ça. Il avait eu beaucoup trop à manger, ce gosse… Voilà ce qu’il avait envie de penser, le vieux.

– Je t’ai appris le jardin ! T’as rien voulu comprendre !

– Parlons-en, du jardin ! Pour tirer des seaux d’eau, arracher la mauvaise herbe, d’accord ! Mais le jardin, je sais toujours pas comment ça marche ! Tu m’as jamais dit, pour les graines, les saisons, les variétés, les lunes…

Fausse colère du fils. Faux regrets du père. L’un et l’autre savaient bien qu’ils ne referaient pas leur monde. Encore que…

D’ailleurs, Francis, le fils, et Albert, le père, munis de leurs 75 et 45 ans, avaient compris depuis longtemps « qu’on ne fait pas » son histoire. On suit une piste. On frappe à une porte. On entre dans une ronde… On a beau vouloir ne pas danser, on danse quand même. Jusqu’à rouler par terre, des fois.

Les deux hommes étaient assis là, dans cette minuscule cabane de bois, recouverte d’une espèce de goudron noir. Depuis plus d’une heure, ils étaient isolés par les caprices d’un orage d’été. Rendez-vous improvisé. La force des éléments, ce dimanche 12 juillet de fin de siècle, le ciel, la chaleur et ce joli temps gris allaient être le théâtre d’une rencontre improbable, inattendue, inespérée.

Francis était entré le premier. Étonné de sa soudaine paresse, il avait filé à la première grosse goutte. Depuis plusieurs rangs de haricots, ça grondait, ça tournoyait, ça flashait. Albert avait attendu que ce soit plus sérieux. Percevait-il un guet-apens dans ce repli ?

– Viens ! avait hurlé Francis, tu vas te faire tremper !

Le vieux, un marcel douteux sur le dos, avait ronchonné, mais s’était résigné aux appels sages du fils. Dans sa fuite, il n’avait pas oublié de retirer la bouteille de vin du puits. Tant qu’à prendre une pause…

Francis l’aida à se débarrasser du débardeur plus qu’humide, puis à enfiler la vieille chemise qui était pendue au manchon de la faux d’autrefois. La transpiration de son père, ainsi que l’odeur de ses cheveux mouillés le ramenaient plusieurs dizaines d’années en arrière, quand il venait aider, ou jouer dans le magnifique jardin potager, loin de tout, hors de la vie des autres. Il prit soin de fermer, bouton après bouton, le vêtement à carreaux noir et bleu. À sa grande surprise, Albert se laissait faire, soumis à la prise en main des affaires par « l’héritier ».

Lancé dans ce renversant rôle du fils protecteur, il se mit à éponger la crinière blanche, encore bien fournie, avec un mouchoir propre glissé dans une poche d’Albert par Suzanne, la mère précaution.

Le vieux ne bronchait pas. À la fin des petits soins, il aurait pu dire merci, mais ça, il ne savait pas le faire avec les siens.

Puis le vin fut débouché. Il était 17 heures. Il faisait chaud. Un bout de cake de Suzanne était posé sur un semblant d’étagère.

– T’en veux ?

– Non. J’ai surtout soif.

Le jeune homme but à son tour. Le gâteau était bon. Le vin était frais. Albert se roulait une cigarette, du gris, avec ses gros doigts rocailleux. Il l’allumerait, tirerait quelques bouffées qu’il n’avalerait pas. Puis il collerait cette tige de tabac sur ses lèvres et ne s’en soucierait plus.

Sur le bon souvenir du pinard, Francis alluma une Camel, ces jolies blondes qu’il fumait depuis la chamade des années 70. La pluie jouait de son crépitement sur la tôle goudronnée. Le ciel distribuait du Wagner. Et du Floyd. Ça sentait la paille humide, le désherbant, la terre, le tabac… Drogues douces pour l’extase.

« Raconte-moi, Papa ! Raconte !… »

Il revint à Francis une parole du père, d’un autre jour de pluie, dans ce même abri :

– Une fois, quand j’étais môme, on était là, il pleuvait. En regardant la rue, je t’ai demandé pourquoi tu avais laissé le portail ouvert et tu m’as répondu que c’était pour que la pluie rentre. J’étais mort de rire.

Cet humour, Papa… J’en ai plein les tripes.

Le père se souvenait-il de ce bref échange ? Le fils était convaincu que non. Une autre fois, alors que le petit cueillait les haricots verts, dans la jungle des rames immenses, encerclé de boas et d’araignées de 15 centimètres de large, en pleine bataille avec des Indiens cannibales, le bon papa jardinier était rentré à la maison, en oubliant le personnel à la tâche. Depuis ses aventures, le petit garçon, alerté par un appel soutenu du ventre, dut se résoudre à admettre que le chef était parti manger. Panique. La maison était loin et il fallait longer la route de Figeac où des enleveurs d’enfants profitaient de la trêve du repas pour passer à l’action. Et le portail ! S’il était fermé à clef, il allait falloir l’enjamber. Et il était haut, le portail.

Francis avait un peu oublié la fin de l’histoire. Un seul détail lui revenait : il n’avait pas eu le temps d’engueuler son père. Une autre s’en était chargée…

Le portail était toujours le même. Pas si haut que ça, finalement. D’ailleurs, l’immense jardin, grand comme un cirque romain, devait se résumer à 500 ou 600 mètres carrés. Le privilège du monde des petits, c’est l’infiniment grand. La Terre est peut-être ronde, n’empêche qu’elle n’a pas d’extrémité.

– Et Maman ! Elle était jolie, Maman, à l’hôpital ?

Dans le regard d’Albert, le môme Francis dénichait souvent les pièces à conviction du père. Là, il était à sa droite, un peu en recul, sur un vieux tabouret branlant. Il avait bien essayé de se pencher vers l’avant, en vain. Le joli profil du penseur, avec ce nez un peu tordu, ces sourcils désordonnés et le mégot fidèle aux lèvres, ne dévoilait rien.

– Plus belle que toi, répondit l’ours.

– Ah !…

Rien d’inattendu dans cette réponse. « On » avait l’habitude des réparties d’Albert. Leur vivacité prenait source dans de l’humour tendre et indolent. Sauf que pour son fils, elles manquaient singulièrement de tendresse. Toute sa vie, Francis se souviendrait de cet instant où il annonça son succès au B.E.P.C. Succès inattendu, vu l’état des bulletins de collège…

– Papa, j’ai mon Brevet !

Un coup de langue était venu griffer le jeune homme pour une énorme cicatrice :

– C’est pas pour ça que t’es moins con !…

Le vieux ne saurait jamais… Non, il ne saurait jamais à quel point cette réplique allait peser dans le manque de « confiance en soi » du jeune homme.

Blessé, mais surtout pas rancunier, le fiston. L’ancien avait tant d’autres qualités. Ce coup-ci, le bon point, c’était l’acceptation du débat.

– À part ça ?… Elle était comment dans son habit blanc ?

– Mhmm… Elle était courageuse, surtout. Plus que toi. Je sais pas pourquoi t’es aussi feignant, toi !

– Tu veux qu’on parle de moi ?… Moi, je voudrais parler de Maman.

Entre deux bouffées de cette si bonne cigarette, Francis tentait de s’infiltrer dans la brèche ouverte. Albert, pas complètement idiot, entendait bien ce fils qui disait des choses pas comme d’habitude.

– Ta mère, c’était la plus belle. Mais c’est elle qui me…

Pétard dans le ciel. Interruption du son pour une belle image. La pluie, la cabane et le bonheur. Les deux hommes étaient seuls au monde.

– C’est elle qui quoi ?…

« Vas-y mollo, p’tit gars ! Il est fragile, le bonhomme ». Francis accompagne sa question d’un coup de rouge. Un lien, ou un besoin de sécuriser. Comme avant, au même endroit, sous le même orage, quand il voulait se coller contre l’inaccessible papa.

– C’est elle qui a voulu qu’on se quitte plus. En 45, j’avais une place chez Claveyrol, si je voulais. Ils avaient racheté la ferme des Magne, après la mort du Jules. Si j’étais parti, la Marguerite, elle était pour moi. Et ta mère, jalouse comme une femme, elle a bien senti que si je partais, c’était la Marguerite qui…

– Marguerite, la femme de Bourguilloux, le peintre ?

– Une brave fille.

– J’aurais pu être le fils de la mère Bourguilloux ! Elle fait au moins 2 tonnes.

– Au moins, t’aurais pas l’air d’un fil de fer.

– Et alors, Maman, qu’est-ce qu’elle a dû faire pour te retenir ?

– Elle a fait que… Qu’elle m’a retenu, voilà !

Derrière son mégot, un peu timide, il s’ouvre d’un mot de plus :

– Elle était pas bête, la Suzon.

Du fond de la cabane remonte une odeur d’échalote, puis de thym. Les vapeurs se succèdent dans la mémoire de Francis.

Derrière un cageot de patates, quand il avait 10 ou 11 ans, il avait caché un paquet de Françaises, bleu blanc et rouge, et une pochette d’allumettes. Papa n’était pas vigilant. Il ne cherchait pas à savoir ce que mijotait le petit garçon dans la cabane à outils. Quand ils étaient revenus, avec Marco, le complice, pour braver la République à coups de cendres interdites, les clopes étaient envahies de blattes rouges et vives qui grouillaient dans tous les sens. Beurk !… Solidaires, les copains venaient d’arrêter de fumer une première fois.

– Et puis j’avais encore besoin de soins. Une infirmière à la maison, pourquoi pas ?

Francis ose la grande question :

– T’étais amoureux ?…

À cet instant, il eut l’impression que le débit de l’eau du ciel s’intensifiait, frappant de plus en plus fort le cabanon de fortune.

Long silence, victoire. Le vieux aurait pu se lever et s’enfuir. Ou envoyer balader ce gamin de 45 ans qui commençait à « lui casser les burnes », expression finale de toutes les confrontations passées. Non, il ne bougeait pas.

– C’est la Rose-Marie que j’arrivais pas à oublier.

– Rose-Marie ?

– La petite de chez Goutel, le boulanger de l’église qu’il y avait, avant.

Francis n’osait pas interrompre son père. Autour d’eux, tout venait de s’évaporer. L’orage, l’odeur de thym, le goût du vin et du tabac… « Suspendu à ses lèvres ». Voilà qu’il percevait soudain l’étendue de cette expression.

Mais le silence demeurait. Désinvolte, une coccinelle se posa sur les vieilles mains croisées. Albert l’observa et se laissa caresser par ce moment de paix.

– La Rose-Marie, elle avait les plus belles hanches d’Auvergne. Et quand elle te souriait à la figure, tu comprenais que si le bon Dieu avait existé, eh bien, ça aurait été une femme.

D’où sortait cette inconnue ? Il fallut quelques secondes au fils pour réaliser qu’il n’était pas avec ses Indiens dans un cirque de Rome.

– On s’était connus tout gosses. J’avais été gardé par la nounou Léa. C’était la sienne aussi. Nos premières nuits ensemble, c’est quand on avait 6 mois. Puis y’a eu l’école Saint-Louis. On se retrouvait à la récréation, à travers les grilles, entre la cour des filles et la nôtre, tant que les maîtres nous voyaient pas. À la messe, on se mettait au bout du rang, comme ça, il y avait que l’allée qui nous séparait. Parce qu’on pouvait tout faire en dehors, mais dans l’école et à l’église, on devait s’ignorer. Et après, ils prêchent pour l’union des gens !… Pour l’amour !… Il en avait plein la gueule, de l’« amour », notre curé. Tellement plein, qu’à la Libération, on l’a plus jamais revu. Faut dire qu’on manquait un peu d’hommes, au printemps 45… Il fallait bien repeupler… Va aimer ton prochain et que ça dure pas trop longtemps ! Toutes ces simagrées, ça nous faisait bien rire, avec la Rose-Marie.

Un éclair fabuleux venait annoncer le coup de poing du diable, le plus fort, celui qui sonne la fin des hostilités.

– On s’est presque jamais quittés. Sous prétexte de nous livrer, elle nous portait du pain à la ferme. La vérité, c’est qu’elle venait me voir, avec son joli vélo vert. À la période des châtaignes, on partait tous les deux, vers 6 heures du soir. Des fois, on en ramenait, coincées dans les plis de sa jupe et de mon maillot de corps. Puis un jour, elle est partie. Tout l’été. En 38, du côté de Bordeaux, dans sa famille. Elle a fait la vendeuse, parce que son père voulait qu’elle voie un peu du pays. Quand elle est revenue, elle avait changé. Elle avait plus les mêmes copines. Elle était plus grande que moi. Moi, j’ai compris qu’il y avait un galapiat là-dessous. Elle m’a rien dit. On se voyait moins. Sauf que l’été d’après, en 39, elle m’a invité dans l’arrière-boutique de la boulangerie. Un lundi après-midi. Il y avait personne. Alors, là… Là, j’ai bien compris que j’étais pas le premier. Jamais personne a dû connaître ces choses-là. Dehors, les gens n’avaient pas envie de rigoler. Nous, on s’en foutait pas mal, de la Pologne, de l’Allemagne et des Allemands. Puis la guerre est arrivée…

Silence. La coccinelle est bien, là, au chaud. Immobile, elle regarde le jardin. Les doigts croisés sur les genoux, Albert ne bouge pas non plus. Il voit ce déluge qui est la cause de ses aveux, de sa soudaine mélancolie. D’habitude, c’est quand il est seul. C’était pas prévu. Le vieil Albert n’aime pas les imprévus.

« Mais ce garçon, là, à mes côtés, il fallait bien que je lui parle un jour… Il la connaît peut-être aussi, lui, cette maladie de l’amour… »

– On a passé la guerre tous les deux. Je l’aidais à livrer du pain à l’hospice. Son père m’aimait bien. Sa mère, pas trop. Je dormais toujours chez la nounou. Je voulais pas vivre chez Claveyrol. Son mari, le Ricou, il voulait pas que j’aille ailleurs. Il savait bien, lui, que j’allais avoir 18 ans, et qu’on viendrait me chercher, un jour ou l’autre, pour « donner du sang à leur folie ». C’était un vrai, un pur communiste, le Ricou. Moi, je craignais pour lui. Parce que la folie a vite grimpé, chez nous les Français, soi-disant ennemis de l’autre fou de petit caporal… Il avait bien compris, le Ricou, qu’avec les signatures de Munich, en 38, on avait baissé tous ensemble nos pantalons devant un nabot moustachu. En 43, on est venu me chercher pour partir en Allemagne. Le Ricou a insulté les gendarmes et ils n’ont pas bronché. C’était des braves types qui se demandaient ce qu’ils foutaient là. Mais quand même, il fallait qu’ils me ramènent. Ils ont dit qu’ils repasseraient le lendemain. Sans que je le lui demande, le père de Rose-Marie m’a caché. La catastrophe, c’est qu’il en cachait d’autres, des plus graves. Et ici comme ailleurs, il y a autant de salopards. Quelqu’un a su l’écrire, où ils étaient, ceux qu’on commençait à appeler les résistants.

Nouveau silence, plus lourd. Francis insiste :

– Et qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Après de longues secondes, le vieux, parti loin des allées du jardin, retrouve ses archives :

– Il y a des gens en noir qui sont venus. Un dimanche matin. Des Français. Ils sont allés directement à l’arrière cave, qui était difficile d’accès, avec des sacs de farine, un meuble… Ils savaient où ils allaient. Ils ont arrêté tout le monde. Rose-Marie et moi, on était en haut, dans sa chambre. Personne le savait. On a eu le temps de filer, moi en godasse, elle pieds nus. Ils nous ont vus. Il y a eu des coups de feu. Moi j’ai filé vers la gare et je me suis caché sur le toit du préau de l’école. Fallait connaître le passage… Moi, ils m’ont manqué.

La coccinelle s’envole. À voix basse, il a rajouté :

– Elle est partie.

Y a-t-il des larmes dans les yeux d’Albert ? Francis n’ose pas tourner la tête. Il se sent coupable du vol de ces confidences. Confus, aussi. Mais, après tout, c’est peut-être un aboutissement obligatoire. Rose-Marie… Une autre femme que sa maman. Son père a été jeune. Parlait-on d’adolescence à cette époque ? Il se surprend à insister :

– Et à la boulangerie ?

– Plus personne. On les a jamais revus. Tout le monde a été fusillé dans la journée. Rose-Marie est morte à côté de la fontaine. La mère Espinasse l’a vue s’écrouler, pleine de sang. Elle a voulu lui porter secours et s’est pris une bonne rouste.

– Espinasse… L’épicerie ?

Le vieux avait confirmé d’un mouvement de tête. Francis revoyait cette femme forte qui tenait, avec ses filles, une épicerie où on vendait des bombonnes de gaz. Un personnage rude, qui parlait peu, mais fort. Effectivement, elle correspondait au rôle que venait de lui attribuer le père. Encore que les apparences… Il était vrai que chez elle, les mômes ne se seraient pas aventurés à glisser des bonbons dans la poche. Elle impressionnait, la bonne femme.

– Et après, qu’est-ce que tu es devenu ?

Albert ne répondit pas de suite. Il semblait avoir du mal à sortir de ce mauvais film. En l’observant, discrètement, le fils découvrit un visage inconnu. Le regard de son papa était totalement transparent. Le mégot avait disparu et Francis eut un moment de frayeur.

– Oh !… Ça va ?…

Secoué, Albert se leva d’un coup sec, saisit une binette posée là et, sans précaution aucune, sortit dans le jardin, droit comme un adjudant.

– Et puis tu m’emmerdes, avec tes questions !…

– Il pleut encore de trop. Tu vas choper la mort !

L’orage avait filé vers d’autres cieux. Demeurait une pluie fine qui allait s’estomper. Au loin, vers Bagnac, on apercevait un début de ciel bleu. Albert était seul sur sa planète. Francis était triste, dans la cabane...