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Michel-Ange ou la sculpture de l'être

De
134 pages
En février 1600, à l'occassion des fêtes du jubilé, on donne à Rome, la Rappresentazione di anima e di corpo, du musicien Emilio dei Cavalieri, où résonnent, en musique, la grande fresque de Michel-Ange sur le Jugement dernier. Tommaso, père d'Emilio, qui assiste à cette représentation, se souvient de ces années de jeunesse où l'amitié amoureuse de Michel-Ange a définitivement orienté toute son existence. Ami du Maître jusqu'à sa mort, fidèle et silencieux, il éprouve ce soir là, un impérieux besoin d'écrire.
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Michel-Ange ou la sculpture de l’être
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Roger BaIllet
Michel-Ange ou la sculpture de l’être
roman
Michel-Ange ou la sculpture de l’être
collection Amarante
Michel-Ange ou la sculpture de l’être
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes. La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
Roger BAILLET
MICHEL-ANGEOU LA SCULPTURE DE LÊTREL’Harmattan
Illustrations à l’intérieur : Page 5 : visage de Nicodème sous les traits de Michel-Ange -Dessin original d'après la Pietà de Florence P 125 : Composition originale d'après la dernière Pietà de Michel-Ange
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-29030-0 EAN : 9782336290300
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Première nuit Ma vie a commencé par un bouleversement doux. Qui s'en est allé, au fil des ans, comme s'en vont les eaux d'un fleuve. Toujours les mêmes. Toujours renouvelées. Les eaux du Tibre et de l'Arno. De tout cela, je n'ai jamais rien dit. Et jamais rien écrit. Pourquoi, ce soir, alors que je suis moi-même un vieil homme au seuil de la mort, et que Michel-Ange nous a quittés depuis longtemps, ai-je ressenti ce besoin si impérieux d'écrire ? Quand lui écrivait ses poèmes, répondait-il à la même nécessité ? Mais ce n'est pas un madrigal, que je veux écrire, ni un sonnet ; ni même une longue chanson. Je ne sais ni peindre, ni sculpter. Ni faire de la musique. Et ce soir me bouleversent la sculpture d'un père, et la musique d'un fils. Un souffle venu de la fenêtre fait vaciller la flamme de la bougie. Quand elle s'incline, je vois l'ombre de ma main et de ma plume s'allonger en tremblant sur la blancheur du papier et le noir de l'encre. On dirait que les lettres que je forme la précèdent, l'attirent irrésistiblement, avancent comme l'eau qui coule. Comme le temps qui passe. Chaque lettre me dit qu'un instant de ma vie vient de s'écouler et que j'avance vers ma mort. Que tout est derrière moi. Et pourtant une découverte me précède et m'attire, qui est en moi et hors de moi. Est-ce cela qu'il cherchait quand il faisait sauter les écailles de son marbre?
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Un excellent artiste n'a pas une seule idéequi ne soit enfermée sous la gangue d'un unique bloc de marbre.Et seule peut l'atteindre la main qui obéit à l'intellect. Je connais par cœur le début de ce sonnet tellement célèbre, qui a fait l'objet, du vivant même de Michel-Ange, des commentaires les plus éclairants, et où se définit sa conception de la sculpture comme une obéissance de la main à l'esprit, pour enlever le trop plein de marbre et dégager l'idée que l'artiste porte en lui. Mais peut-être n'ai-je jamais bien pensé ces quatre vers. Pourquoi ma plume a-t-elle dessiné sur le papier, en tout premier, cette phrase : "Ma vie a commencé par un bouleversement doux"? Comme si ma main savait avant moi trouver ma pensée. Sommes-nous ce marbre brut dont il faut enlever le surplus pour en dégager l'essentiel ? Dans l'instant même où j'écris, je ne sais pas ce que je veux dire, et c'est par ce que j'aurais écrit que je vais l'apprendre. Ce temps qui m'approche de ma fin est donc aussi celui qui m'ouvre une vérité dont je ne sais rien, et dont je pressens tout. Mais un tout qui m'échappe et me fuit, et se tord, et m'appelle, comme cette ombre de la flamme, et sa fumée. Le temps… C'est la première chose qu'a voulu nous faire entendre Emilio, dans saReprésentation de l'Âme et du Corps. Quand je suis entré à l'Oratoire de la Vallicella, où on devait la jouer pour la première fois, je ne m'attendais pas à un tel bouleversement. Tous les jours qui ont précédé, j'ai à peine vu Emilio, tant il était occupé par l'organisation de ce spectacle. Il m'en avait beaucoup parlé, bien sûr, et je connaissais ses préoccupations sur le rôle des instruments, sur la place des voix. Et surtout sur les médisances des cardinaux, mécontents des faveurs que notre Pape semblait lui accorder. C'est pour ça que je parle de "spectacle". Dans
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ces bruissements de pourpre et cette solennité des entrées, dont pas un mouvement n'était le fait du hasard, je me savais, moi aussi, observé, mesuré. J'étais Tommaso de' Cavalieri, noble romain sachant tenir sa place. Place honorable, juste un peu en retrait. Mon âge et mon passé me valaient le respect. Et ma disparition prochaine de ne pas trop s'y attarder. Chaque salut qui m'était donné, chaque coup d'œil ou très légère inclinaison de tête avait du sens ; était lu par tous comme dans un livre écrit d'avance. Ces dernières années, je me suis peu à peu absenté de ce rôle social et de ses contraintes. Mais j'en connais par cœur les dangers, et c'est pour mon fils que je dois faire attention, maintenant, si je veux que la disgrâce qui l'a chassé de Florence, se transforme en succès retentissant à Rome. Je faisais donc moi aussi partie du spectacle qui se donnait dans la salle, où chacun se plaçait pour une fonction bien déterminée ; où devait se jouer la réussite ou l'échec du nouveau Maître de musique. Mais dès les premières mesures, j'ai ressenti cet étrange sentiment qui m'oblige maintenant à tenter d'écrire toutes ces choses : d'être complètement arraché, projeté ailleurs. Ou plutôt, retourné, comme on retourne le boyau d'un animal. Et en même temps refermé sur moi-même, absorbé dans un tourbillon de l'âme vers des profondeurs vertigineuses. Et peut-être cette même comparaison triviale des viscères exprime-t-elle ces sensations contradictoires : intérieur – extérieur. Le temps, le temps s'enfuitchantait une belle voix — d'homme —car cette vie n'est qu'un coup de vent qui s'envole en un instant. Vingt-six ans : vingt-six années ont passé depuis que Michel-Ange nous a quittés. Emilio avait treize ans. Et j'en avais treize, quand lui m'a écrit cette lettre qui a changé ma vie.C'est d'une manière irréfléchie, très cher Messire Tommaso, que je me suis senti poussé à écrire à Votre Seigneurie. Combien de fois l'ai-je lue et relue, cette lettre! Mais j'avais tant l'impression de ne pas voir clairement, qu'aujourd'hui encore il ne m'en
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