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Monsieur Ingres et Magdeleine

De
178 pages
Rien, "a priori", ne laissait envisager un mariage entre Magdeleine Chapelle, modiste à Guéret, et Jean-Auguste-Dominique Ingres, prix de Rome, talentueux peintre d'histoire. C'était sans compter sur le hasard d'une rencontre avec la belle Adèle de Lauréal, cousine germaine de la petite modiste creusoise. Sur la foi d'une ressemblance entre les deux femmes, le jeune peintre adresse immédiatement une déclaration d'amour à Melle Chapelle, qui accepte sans la moindre hésitation de devenir son épouse. Ils formeront alors un couple indissociable, complice, jusqu'à la mort de l'épouse adorée, qui plongera l'artiste dans la plus profonde affliction.
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M. INGRES ET MAGDELEINE

DU MÊME AUTEUR

Delacroix - Images de l'Orient (Editions Herscher, 1995) Botticelli-Le sacré et le profane (Editions Herscher, 1996) Célébration de l'Offrande (Editions Albin Michel, 2001) Ouvrage co-écrit avec Michel Tournier. Mémoires d'un jeune Martien (Récits, éditions FLAM, 2002) Introduction à la peinture (Editions Ellipses, 2003)

Christian

J amet

M. INGRES ET MAGDELEINE
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6088-0 EAN 9782747560887

L'adagio de la tristesse

Durant les derniers jours de février 1849, Paris connut un délicieux avant-goût de printemps. L'étonnante précocité de la végétation, la douceur de l'air et l'exceptionnelle intensité de la lumière comblaient une population encore engourdie par de longues semaines de confinement et qui retrouvait, avec bonheur, les channes de la promenade dominicale dans les jardins publics ou le long des quais déjà riants de la Seine. Dans son luxueux appartement du palais de l'Institut, rue Mazarine, M. Ingres savourait sa gloire aux côtés de son épouse Magdeleine. Tous deux sortaient peu mais s'enchantaient, chaque matin, de voir le soleil inonder généreusement le grand salon, comme il le faisait naguère, à Rome, dans leur somptueuse résidence de la villa Médicis. Discrète, insidieuse, fut, dans ce ménage heureux, la venue du malheur. Tout commença par une blessure anodine, consécutive à la chute d'une statuette de bronze, 7

maladroitement heurtée par Magdeleine sur une étagère du vestibule. La lance acérée de la réplique d'un petit guenier achéen vint se planter violemment dans le pied gauche de la pauvre femme, tout près du pouce, n'ouvrant toutefois, en apparence du moins, qu'une plaie superficielle. Mme Ingres poussa un cri de douleur, pâlit à la vue du sang, mais se ressaisit aussitôt: «Allons! dit-elle, nettoyons et pansons cela; dans peu de temps, il n'y paraîtra plus. Et puis ouvrons grand la fenêtre car, comme le dit un proverbe romain, là où entre le soleil n'entre point le médecin. » Hélas, au fil des jours, la souffrance se fit de plus en plus lancinante, jusqu'à devenir insupportable. Alarmée, de surcroît, par la purulence persistante de la plaie, Mme Ingres résolut de faire venir le docteur Petit. Celui-ci ne diagnostiqua qu'une infection locale, tout à fait curable, et la vie de Magdeleine reprit, tant bien que mal, son cours habituel. Toutefois, aux approches de l'été, non seulement la plaie demeurait et présentait un fort vilain aspect, mais Mme Ingres allait s'affaiblissant, se plaignant de douleurs incessantes au pouce puis, bientôt, à tous les doigts du pied blessé. En même temps, la fièvre et les migraines ne lui laissaient pratiquement aucun répit. Lors de sa visite du 6 juillet, le docteur Petit fut des plus pessimistes, diagnostiquant un début de gangrène et une probable altération du sang. Il minimisa toutefois la gravité du mal en présence de la patiente et jugea également opportun de ne rien dire à son époux, tant celui-ci lui semblait inquiet. Il précisa tout de même qu'il souhaitait suivre quotidiennement l'évolution de la maladie, ce qui ne fut pas propre à rassurer le vieux maître. Ce dernier raccompagna le médecin jusqu'à la porte de l'appartement et se rendit ensuite dans la chambre de Magdeleine. La malade sommeillait. Ill' embrassa délicatement sur le front 8

puis, en proie aux pensées les plus sombres, il résolut de confier sa peine à Charles Marcotte, ami le mieux apte à l'entendre dans ce moment de profonde tristesse.

« Paris, le 6 juillet 1849 « Excellent ami, «Il y a longtemps que j'ai dans le cœur de vous écrire, mais j'ai été et suis encore circonvenu par tant de faits et de peines que ma lettre aurait été trop triste. Elle ne l'est pas moins aujourd'hui car je vous dis, avec un chagrin profond, que la santé de ma pauvre femme nous donne à tous de l'inquiétude. Son pied, ses doigts s'enveniment et rendent son état préoccupant. J'ai caché mon chagrin le plus possible, mais j'ai bien besoin de courage et de consolations. Les vôtres me sont nécessaires; c'est pour cela que je vous prie de me donner rendez-vous dès votre arrivée. « De tout cœur, « INGRES»

Deux jours plus tard, l'état de la malade empira et le docteur Petit vit se confinner les symptômes d'une corruption du sang. Dans la rue Mazarine, il rencontra Edouard Gatteaux, ami intime du couple. Il le chargea d'annoncer prochainement à M. Ingres, avec beaucoup de ménagement, ce qu'il n'avait pas eu le courage de lui révéler lui-même, à savoir que le mal de son épouse lui semblait incurable et que, par conséquent, Magdeleine était perdue.

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Abasourdi par cette terrible nouvelle, Gatteaux ne put différer le moment de tout avouer à M.Ingres. Celui-ci éclata en sanglots et son ami eut le plus grand mal à lui apporter un peu de réconfort. Puis le peintre incrimina le docteur Petit, observateur impuissant d'une maladie qu'il affirmait pouvoir guérir, il y a deux mois encore, et qui échappait maintenant à son art. Il lui reprochait surtout de n'avoir pas eu la charité d'épargner à un pauvre homme l'insupportable vérité concernant l'état de sa femme, en chargeant Edouard de le poignarder en plein cœur. Le surlendemain de ce jour funeste, le hasard conduisit chez les Ingres un autre ami, le docteur Magendie, que ses activités avaient, depuis plusieurs mois, retenu à l'Hôtel-Dieu où il exerçait la fonction de médecin chef Le peintre le supplia d'examiner sa femme. Magendie contredit le diagnostic de son confrère: certes, le mal était sérieux, mais limité au pied. Sans doute fallaitil envisager l'amputation du pouce; toutefois, les jours de Magdeleine n'étaient pas en danger et avec le temps, moyennant une bonne hygiène et un traitement roboratif, la malade pouvait se rétablir. Peut-être rassurée par l'optimisme qu'affichait ce médecin, Magdeleine sembla aller un peu mieux les jours suivants. M. Ingres reprit espoir et tint à en infonner Marcotte.

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« Paris, le 14juillet 1849 « Excellent ami, «Mme Marcotte nous a adressé une lettre pleine de son bon cœur; je viens de lui répondre à l'instant et, Dieu le veuille, pour la rassurer sur l'état de ma pauvre femme. J'en fais autant pour vous afin de pouvoir vous dire que le mal n'empire pas, que cela constitue une espèce de mieux et qu'enfin, le hasard DOUS amené M. a Magendie, notre ami. Celui-ci, après avoir reconnu que chez ma femme tous les organes étaient parfaits, a déclaré que son mal était seulement local et très guérissable, quand le premier médecin, M.Petit, l'avait condamnée et avait eu la cruauté de me le faire dire par Gatteaux, sans crainte de me porter un coup si affreux que j'ai été à la mort moi-même et au risque d'y perdre les yeux tant j'ai pleuré. Enfin, Dieu m'a envoyé Magendie pour me rendre tranquille, espérer, mais je n'ose encore crier victoire. Patience! Le mal sera long; on y perdra, à ce que l'on croit, le pouce, mais qu'à cela ne tienne, pourvu que ma pauvre femme me reste! Le malheur est que ce brave médecin part pour huit jours en Angleterre; il doit venir demain me redonner encore ce courage dont j'ai tant besoin. Ma pauvre malade est toujours comme vous la connaissez, courageuse dans ses souffrances et heureuse d'avoir tant d'amis qui l'aiment; mais elle vous compte tous les deux premiers dans son cœur. Elle a une immense admiration pour Mme Marcotte, pour vous aussi, et toute cette famille que nous respectons autant que nous l'aimons. «Bien bon ami, soignez-vous, prenez soin de votre santé et croyez à l'inaltérable attachement de votre ami de tout cœur, « INGRES» Il

Hélas, c'était le docteur Petit qui avait raison. Magdeleine était effectivement perdue. Son état s'aggrava de jour en jour et le mal l'emporta, le 27 juillet 1849, à huit heures quinze du matin. Cette mort précipita M. Ingres dans un abîme de désolation. Il lança sa plainte à tous les échos et Marcotte, 1'« excellent ami », fut évidemment parmi les premiers à l'entendre: « C'est avec le plus affreux désespoir que je vous afflige le cœur: ma femme, ma pauvre femme, je l'ai perdue hier, et je ne puis mourir, moi, de ma douleur que rien ne peut exprimer... Je ne la verrai plus! Cher ami, cher ami, plus I Mais c'est affreux et je m'en prends à tout, au Ciel même... Que vais-je devenir? Tout est fini, je n'ai plus de foyer, je suis brisé et ne sais que pleurer de désespoir. .. » Dès le mois de septembre, M. Ingres quitta le logement de l'Institut, trop chargé de souvenirs, pour s'installer dans un modeste appartement, au 27 de la rue Jacob. Il pouvait compter sur la bonté de ses intimes: Charles Marcotte, bien sûr, mais aussi Edouard Gatteaux ou Hippolyte Flandrin, son ancien élève. L'artiste séjourna chez eux durant les premiers mois qui suivirent le décès de Magdeleine. Ecoutant leur conseil, il projeta de se rendre dans le Piémont d'où il avait l'intention de remonter jusqu'en Hollande. Un passeport fut demandé dès le Il août, mais finalement, le voyage ne se fit pas. Abattu, le vieil homme demeurait inconsolable. Trente-six ans de vie commune avaient pris fin, trente-six ans de bonheur et de complicité. M. Ingres avait perdu son bon génie, tout à la fois sa compagne, sa confidente et son 12

modèle. A grands frais, il lui fit édifier un magnifique tombeau au cimetière du Père-Lachaise, se promettant de l'y rejoindre lorsque le Ciel se déciderait enfm à mettre un terme à la triste existence qui allait être la sienne. Le peintre trouvait malgré tout quelque consolation en songeant qu'il avait déjà soixante-neuf ans, un âge qui, somme toute, lui permettait de ne pas envisager à trop longue échéance sa propre mort. Qui sait, peut-être allait-il même être prochainement emporté par le chagrin? Il démissionna donc de son poste de professeur à l'Ecole des Beaux-Arts, offrit au musée de Montauban sa collection de tableaux anciens et de vases grecs, geste accompagné du projet de legs de ses propres peintures et dessins. Quelques mois plus tard, il prit la décision d'informer le duc de Luynes qu'il ne souhaitait pas poursuivre les travaux entrepris dans son château de Dampierre, permettant au commanditaire de détruire les compositions ou de les faire continuer par un autre, selon son désir. Il abandonna également plusieurs portraits de femmes, ébauchés pour certains depuis longtemps, comme celui de la belle Inès Moitessier, modèle particulièrement admiré pourtant, ou bien encore celui de Caroline Gonse, une ancienne élève. Son entourage redoutait parfois de le voir renoncer définitivement à la peinture. Flandrin ne l'avait-il pas un jour surpris en état de prostration dans son atelier, devant une toile qu'il avait rageusement barbouillée de noir? En juillet 1850, le peintre fit une brève excursion à Jersey dont il revint par Avranches, Bayeux et Caen, mais plus il s'efforçait de fréquenter des lieux que n'avait pas connus Magdeleine, plus l'obsédaient les souvenirs de leur vie commune. Il rentra donc à Paris, vers la fin du mois,

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aux premières heures d'une belle nuit innocemment cruelle pour les êtres meurtris.

d'été,

si

Dans la solitude de son appartement, il ne put s'arracher à la contemplation des images de ses jours heureux. Il se rendit d'abord dans la salle à manger où son regard mouillé de larmes se fixa sur une sépia le représentant avec Magdeleine, à Rome, en août 1815... Ils goûtaient un moment de repos dans l'intimité de leur salon. Sobrement décorée d'un miroir et de quatre petits tableaux accrochés au-dessus de la cheminée, la pièce n'offrait pour tout mobilier qu'une table ronde et quelques chaises, mais de subtils effets de lumière magnifiaient ce lieu de bonheur. Dans l'embrasure de la fenêtre grande ouverte et à demi voilée par un rideau de tulle, se profilaient les reliefs ensoleillés d'une des sept collines de la Ville éternelle. Assise, un ouvrage sur les genoux, l'épouse chérie portait ce jour-là une élégante robe d'été qui révélait la blancheur exquise de sa gorge et de ses bras. Tendrement, dans un geste familier, elle avait posé sa main gauche près de l'épaule de son mari, accoudé tout près d'elle sur le dossier d'une chaise. A quelques pas de ses maîtres, un petit chat jouait sur le plancher: c'était Pincio, l'espiègle Pincio. Magdeleine avait nommé ainsi le chaton errant et famélique qu'elle avait recueilli, peu après son arrivée à Rome, lors d'une promenade dominicale aux environs de la villa Médicis, sur les hauteurs du Pincio. M. Ingres pénétra ensuite dans le salon où il avait fait accrocher la seconde icône de son paradis perdu. Il s'agissait d'un tableau de Jean Alaux qui évoquait, lui aussi, le premier séjour à Rome. Une enfilade de pièces, à la manière de certains maîtres hollandais du XVIIe siècle, reproduisait l'appartement de la via Gregoriana. L'artiste figurait avec son violon, au moment d'une pause dans son 14

travail. Tibère, un gros matou blanc, successeur de Pincio, était paisiblement couché près d'une porte ouvrant sur une pièce encombrée de tableaux. Sur le chevalet et sur le mur du fond, Alaux avait esquissé des œuvres, en cours d'exécution, destinées au duc d'Albe. Au premier plan, apparaissaient deux éléments d'une collection encore modeste: denière le chapeau et le foulard de Magdeleine, une statue, posée sur une commode, et un charmant portrait de femme, attribué à Coello. La douce compagne était là, discrète, osant à peine se montrer dans l'embrasure de la porte. Elle écoutait, ravie, le morceau qu'interprétait son époux et ce dernier, l'apercevant, s'était interrompu pour échanger quelques mots... Les regards étaient complices, remplis d'une indicible tendresse. A côté de la toile de Jean Alaux, se trouvait un médaillon de David d'Angers montrant Magdeleine de profil, avec cette inscription: Magdeleine Ingres, née Chapelle, 1836. M. Ingres décrocha ce portrait, le serra contre son cœur, puis l'embrassa plusieurs fois, religieusement, avant de le remettre à sa place. Qu'importaient maintenant la gloire, les honneurs, les médailles... !

Belle amie, Ainsi est de nous: Ni vous sans moi, Ni moi sans vous.

Le vieux maître se remémorait ces mots scellant l'amour de Tristan et d'Iseut. Ni moi sans vous... Mourir, mourir... A cette heure, il ne lui manquait que le courage ultime des désespérés. 15

Il voulut encore revoir un moulage en plâtre de la main droite de Magdeleine, posé sur un guéridon du vestibule. Pygmalion de la détresse, il porta à ses lèvres cette relique froide et inerte, comme pour lui donner vie. De profundis clamavi ad te Domine... Dufond de l'abîme, je crie vers vous, Seigneur, répéta-t-il plusieurs fois avant de se décider à interpréter au violon l'adagio du troisième Concerto en sol majeur de Mozart, morceau que Magdeleine adorait, mais qui fut bientôt submergé par un déferlement de sanglots.

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CHAPITRE PREMIER

Depuis 1773, Joseph-Mathieu-Lambert Chapelle s'était établi comme menuisier à Châlons-sur-Marne, au cœur de la paroisse Saint-Alpin. Il était né vers 1737. Durant son enfance, il avait servi la messe et le curé, à ses moments perdus, lui avait appris à lire. Plus tard, il était même allé quelquefois au théâtre. Ses proches et ses amis l'appelaient ordinairement Mathieu. Chacun louait son habileté, sa bonne humeur et son sens des affaires. Parti de rien, il avait su rapidement devenir propriétaire de son atelier puis de sa maison, une demeure spacieuse qui, sans être à proprement parler cossue, permettait malgré tout de loger aisément une grande famille. De son épouse Jeanne Goujon, l'artisan avait eu un fils, Jean-Baptiste, et une fille, nommée Marie-] oseph, qui ne connut jamais sa mère puisque celle-ci mourut trois mois après son second accouchement, le 2 juin 1775. La jeune femme avait seulement trente-trois ans et Chapelle, 17