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Morsure

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Description

À la mort de ses parents, le monde d'Alexandra Schmitt bascule dans une sombre et infernale spirale. Orphelines, sa famille ne peut l’accueillir elle et sa soeur jumelle : ils sont donc contraints de les séparer. A contre cœur, Alexandra quittera la France pour rejoindre sa tante au Canada. Les adieux sont glacials et la rivalité fraternelle n’a jamais été aussi pesante.


Arrivée dans son nouveau lycée, elle rencontre Dyami, un mystérieux amérindien aussi séduisant que détestable, qui apporte une lueur dans toute cette obscurité et l’éloigne du point de non-retour. Quel lourd secret porte-t-il ?


Rejetée, trahie, l’adolescente retrouve ses démons et tente de mettre fin à ses jours. C’est alors qu’elle revient à la vie grâce à la magie d’une légende indienne : La Déesse des Loups.


Le mythe oublié, renaît.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 31
EAN13 9791096960446
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mathilde Bonnard
m o r s u r e
La Déesse des Loups, tome 1© Mathilde Bonnard & Livresque éditions,
pour la présente édition – 2018
© Thibault Benett, Designer graphiste pour la couverture
© Valérie Cavailles, Correctrice
© Jonathan Laroppe, Suivi éditorial & Mise en page
ISBN : 979-10-96960-43-9
Tous droits réservés pour tous paysConformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de
l’éditeur et de l’auteur.À ma tante Michelle, à ma cousine Alexia et à la sœur dont j'ai toujours rêvé, Lauriane.Avant que la communication ne coupe, je l’entends chanter par-dessus les gémissements de sa nouvelle
victime.
— Promenons-nous dans les bois, pendant que Petite Louve n’y est pas. Si elle y était, je la dévorerais.
Promenons-nous...
Avec souplesse, j’atterris sur le parking de l’hôpital. À une vitesse vertigineuse, je cours vers la forêt.Chapitre 1
Brusquement, je me réveille.
— Désirez-vous un rafraîchissement ? demande l’hôtesse avec un très bon accent français, remarquant
mon front en sueur.
D’un geste de la tête, je décline l’offre. Comment pourrais-je avaler quelque chose en sachant que, dans à
peine trois heures, je referai ma vie seule.
Sans base, sans véritable famille, sans ami.
Depuis que je suis montée dans cette gigantesque prison de métal, je ne cesse de ressasser les derniers
événements funestes de ma pitoyable vie.
Sept jours auparavant.
Dieu créa le monde en sept jours. En une demi-seconde, Il détruisit le mien.
— Alexandra ! cria ma mère, tandis que je tentais vainement de boucler mes cheveux ébène. Luc est là !
Lui, c’est un garçon comme un autre de mon lycée. Ni beau, ni laid. Juste un mec parmi tant d’autres.
Intelligent, mais peu sportif. Nous étions ensemble depuis deux mois, mais depuis quelque temps, Luc
paressait distant.
— Alors, on se fait belle ? se moqua ma sœur jumelle, accoudée nonchalamment à la porte de ma
chambre.
Si par jumelle, vous vous représentez deux gouttes d’eau identiques, détrompez-vous : elle était la
lumière, un rayon de soleil échoué sur cette planète. Déjà, la population qui la connaissait l’idolâtrait. Elle
était d’une beauté envoûtante. Maligne et calculatrice. Intellectuelle et drôle. Extravertie et... Bref, vous
l’aurez compris, Angélique possédait tout. Voilà pourquoi la moitié de mon école l’admirait. Chaque jour,
sa cote de popularité ne cessait de s’accroître, tandis que j’étais invisible.
Elle était blonde comme les blés et ses boucles descendaient en cascade le long de son dos. Ses yeux
turquoise pétillaient et pouvaient pleurer avec une facilité déconcertante. Un rire, l’instant suivant, des
larmes. Un de ses atouts majeurs : ses lèvres, qui pouvaient se transformer en une moue irrésistible. Une
déesse comparée à moi. Je n’étais qu’une pâle imitation, inachevée, à la limite du raté. Alors que son corps
bénéficiait de toutes les courbes propres à une jeune femme, je n’avais que des bourrelets... Comme
j’aimais à les appeler ! Je cachais ces défauts sous des vêtements amples. Je n’étais pas énorme, simplement
en voie de formation. Elle était féminine, je n’étais rien. Lorsque nous nous trouvions dans la même pièce,
on ne remarquait qu’elle. Toutefois, je l’aimais malgré nos différences.
J’ignorai sa pique et enfilai un gilet : sur la côte d’azur, l’air est frais. Je descendis les escaliers,
embrassai ma mère machinalement, puis mon père assis dans le salon. Puis, je rejoignis Luc.
Aurais-je dû leur dire que je les aimais avant de partir ? Une dernière fois... Le savaient-ils au moins ?
Sans doute. Qui aurait cru que...
J’ai grandi dans le sable et les vagues, le mistral et le chant des mouettes. La Méditerranée, une mer
magnifique lorsqu’on y trouve les endroits reculés et surtout appropriés. Je respirai profondément cet air
iodé. Il me berçait depuis mon enfance. Avec Luc, nous étions assis sur la digue. Mes jambes se balançaient
au-dessus de l’eau, mes orteils effleuraient l’étendue bleutée.
D’habitude, il me prenait la main, cette fois-ci, il était loin. Il se tordait les doigts, anxieux.
— Alexandra, mon petit ami se râcla la gorge avant de bredouiller, il faut qu’on parle.
Généralement lorsqu’on utilisait mon prénom en entier, les mauvaises nouvelles suivaient. Dans un sens,je m’en doutais. Il avait appris l’existence de ma sœur deux semaines auparavant. Ce jour-là, il enlaçait ma
taille et me chuchotait des mots suaves. Angélique, avec sa bande de bimbos, nous avait aperçus et nous
avait rejoints. Elle avait prétexté me donner mon en-cas de la matinée, comme si à dix-sept ans (presque
dix-huit), je goûtais encore ! Luc, bouche bée, l’avait admirée, alors qu’elle s’était présentée. Dès cet
instant, il m’avait éclipsée de son cœur. En principe, les gens ne s’intéressent à moi que pour l’approcher.
Luc me ramena dans le présent à son annonce.
— Nous devrions peut-être arrêter de sortir ensemble ?
Bingo Alex ! Tu as encore un contact de moins sur ta liste déjà minime.
— Non ? m’interrogea-t-il.
― Hmm...
― C’était génial, m’assura-t-il. Alex, t’es une fille en or. Une perle rare.
― Mais tu préfères les diamants, murmurai-je.
― Je crois que nous ne sommes pas... compatibles.
Clair comme discours.
— Oui, approuvai-je, tu as sûrement raison.
― On reste malgré tout ami.
Attention dix secondes avant impact : dix, neuf... cinq...
— Alex, tu penses que je pourrais inviter Angélique au cinéma, en toute amitié ?
Ben voyons ! Un rapide celui-là ! Déjà, il s’accrochait à elle ! Elle le croquerait, le dégusterait, fière de
sa pêche, puis le jetterait. Mentir à Luc ? Ce serait si facile... Non, tu n’es pas son type. À quoi bon... Il
tomberait quand même dans ses filets mortels, parce que tout le monde la préfère.
— Oui, elle sera enchantée, répondis-je, le cœur brisé. Il n’était pas le premier, il ne serait pas le dernier.
Heureux, il bondit, me salua et partit. Seule, je regardais les reflets du coucher de soleil sur la mer.
J’aimerais tant être un poisson ! Pas d’examen à la fin de l’année, ni de tristes et saugrenues pensées. Pas de
sentiments, seulement des instincts primaires.
Le temps pansera cette blessure.
Tandis que je me relevais pour retourner à la maison et déguster un pot de glace, peut-être même deux,
excellent remède contre le chagrin d’amour, le dernier tube de Rihanna chanta dans ma poche. Je sortis le
téléphone, étonnée de recevoir un appel. Luc aurait-il déjà dragué Angélique ? Sûrement. Non... Le numéro
ne lui appartenait pas...
J’appuyai sur le bouton vert et écoutai. L’homme des urgences s’expliqua vite.
— Je suis désolé, nous n’avons rien pu faire. Il était trop tard.
Il me pria alors de rejoindre l’hôpital de la Ciotat, le plus rapidement possible.
Une tonalité m’indiqua la fin de la conversation.
Je fermai les yeux. J’espérais que ce ne soit qu’un cauchemar, dont je me réveillerais bientôt.
Malheureusement non.
Dans une salle d’attente, je regardais ma sœur, en larmes, dans les bras de ma tante... De notre tante,
pourtant elle ne semblait consoler qu’Angélique. Un médecin, à l’air navré, nous rejoignit et nous raconta.
— Un enfant à vélo pédalait devant la voiture de vos parents. Il a roulé sur un nid de poule et il est tombé.
Pour l’éviter, votre père s’est déporté vers l’autre voie. Seulement, un camion arrivait dans l’autre sens. Le
conducteur n’a pas pu freiner à temps et les a percutés. Je suis navré.
Le cri déchirant d’Angélique secoua la pièce silencieuse. Ses sanglots redoublèrent alors qu’elle se
serrait contre Tati.
Peiné, l’homme me tendit une boîte.
— Leurs effets personnels, précisa-t-il.
Instantanément, ma sœur la saisit et garda les derniers trésors.
Sous le choc, je ne dis rien. Un abîme se creusa dans mon cœur.
Aucune question ne me vint à l’esprit.
Plus jamais je ne reverrai le sourire de ma mère, ni n’entendrai la voix de mon père. Jamais. Un mot
douloureux pour une adolescente.
Le temps panserait-il cette blessure ? Jamais !
Le deuxième jour, le téléphone ne cessa de sonner. Ma sœur et moi furent assaillies de messages de
condoléances.
Le troisième jour, je bravai les regards emplis de pitié de mes camarades. Le lycée m’aiderait peut-être àoublier. M’abrutir au travail me sortirait peut-être de cette spirale morbide.
Le quatrième jour, Angélique se réfugia dans les bras chaleureux de Luc. Elle pleurait encore et encore.
Toujours. Elle ne se cachait pas et aimait susciter la compassion auprès des autres élèves.
Le cinquième jour, l’enterrement eut lieu. Le prêtre débita ses sermons, il tint des propos élogieux
concernant les défunts. Le soleil brillait et mes cheveux de jais volaient librement dans le vent. Libres...
Tandis qu’ils reposaient dans leur boîte en sapin... Éternellement prisonniers... Durant la cérémonie, ma
sœur sanglotait. Les larmes roulaient sur son visage parfait. À force de pleurer, ses yeux auraient dû être
bouffis et ses traits tirés, néanmoins, rien ne pouvait enlaidir sa beauté parfaite. Sa meilleure amie, Cyrielle,
frottait vigoureusement son dos et lui susurrait des paroles réconfortantes. Elle aussi était belle, aussi belle
qu’Angélique... Tandis que tout le monde l’entourait, personne n’était là pour moi. Déjà, la solitude me
gagnait.
Le sixième jour, j’appris qu’il était impossible que l’on puisse loger toutes les deux chez ma tante et mon
oncle. L’appartement étant trop petit pour deux adolescentes, un choix s’imposait. Le dilemme était délicat,
car ils nous aimaient autant, sans la moindre distinction. Comment choisir entre deux nièces que l’on a vues
grandir, qui sont votre chair et votre sang ? Angélique ne pouvait quitter ses fans, ses habitudes, sa « tonne
d’amies », ses « centaines de copains », ainsi que sa région natale. Elle ne le concevait pas et ne tolérait pas
cette idée. Finalement, je me sacrifiai. Je savais que personne ne me regretterait longtemps. Dans un mois, je
ne serai qu’un lointain souvenir... Au plus grand soulagement de ma moitié, je préparais ma valise. La seule
famille qui pouvait m’héberger était une tante inconnue, résidant au Canada. Je connaissais vaguement son
nom, mais généralement, on n’évoquait guère cette femme. Je repartais à zéro, dans un « Nouveau Monde »,
loin de tout. Je ne pris que le strict nécessaire, n’emportant que quelques objets précieux. Pour marquer ce
départ, ce changement, je coupai mes longs cheveux d’ébène en un carré strict. Alex l’Heureuse disparut
avec sa vie d’antan. Alexandra partait pour un pays à l’autre bout de l’univers, dans une contrée inconnue.
Par amour pour ma sœur, j’abandonnais tout. Un mois après la rentrée des classes, alors que j’avais mon
baccalauréat à la fin de l’année, j’étais contrainte de déménager et de recommencer ailleurs, de construire
seule un avenir sans fondation, loin de ma France bien-aimée, de mes souvenirs, des vestiges de mon passé,
de la tombe de mes parents.
Le septième jour, à l’aéroport, je grimpai dans l’avion, résignée. Mon oncle travaillait, ma tante gardait
les enfants du voisin. Angélique ? Je cherchai son visage dans la foule. Nada ! Elle ne vint pas pour nos
adieux. Je partis, seule, pour affronter mon destin. Personne pour me regretter.
L’engin fend le ciel, me plongeant dans une transe, une spirale infernale où les traits de mes parents
subsistent. Rien ne les altère. Je les revois encore et encore. Avant leur accident, devant la télévision, à
table... Partout. Mais ils ne sont plus, ils n’existent plus. Ils sont morts. Ils ont abandonné une fille de
dixsept ans, dans un monde sauvage, sans amour, sans foyer...
Aucune larme depuis le discours du docteur, même pas aux obsèques. L’ai-je réalisé ? Oui. Voudrais-je
en parler ? Non. La vie est si éphémère. Un jour on naît, une nuit on meurt. En un instant, tout bascule, vous
êtes propulsé et forcé à grandir, à mûrir.
Lorsque l’avion se pose, sur la piste d’atterrissage, je ne ressens rien. Je ne suis qu’une simple enveloppe
corporelle, une coquille vide. Désormais, je suis prête à affronter cet avenir.Chapitre 2
Je ne connais rien de cette femme, ni son caractère, ni ses traits. Je ne sais même pas qui elle est. Une
tante inconnue accueille par pitié une orpheline déboussolée.
Lorsque je sors de l’avion, je cherche son visage à travers la foule. Quelles seront ses premiers mots ?
Papa disait qu’elle était lunatique et dure, mais avec un cœur en or. Elle était plus âgée que lui et quand leur
père est décédé, leur mère a dû trouver du travail. Elle a abandonné ses études pour aider sa famille. Elle a
abandonné ses rêves, pour s’occuper de son petit frère, d’Alaric, mon père, pour qu’il puisse un jour
réaliser les siens et réussir sa vie. À l’époque, elle fréquentait un jeune homme, qui lui a proposé de
l’épouser. Pour cela, elle aurait dû quitter sa mère et son frère, il n’aurait alors pas bénéficié de son droit
d’instruction et aurait dû travailler. Pour eux, elle s’est sacrifiée. Pour sa famille, elle a refusé cette
demande en mariage. Depuis ce jour, Papa me racontait qu’elle avait perdu son beau sourire. La cause de
son départ de France était un mystère. Ils avaient coupé les ponts, tandis que par le passé, ils étaient
inséparables.
Mon bagage défile sur le tapis roulant. Un vigile me fouille, il passe son détecteur sur mon sac. Sa
mission accomplie, il me salue avec un merveilleux sourire. Que suis-je pour lui ? Une passante parmi tant
d’autres. Qui est-il pour moi ? Le premier homme que je rencontre dans ma nouvelle vie. Je le lui rends, en
me forçant, parce que le cœur n’y est pas. Mon cœur s’est envolé, il a rejoint les Grandes Plaines, auprès de
mes parents. Je ne suis plus la même et je ne le serai plus jamais. Je me bannis de cette « case bonheur »,
car eux, ils ne peuvent en profiter.
À travers cette population, je marche. Je ne la cherche plus, je préfère l’attendre.
— Alexandra ? appelle quelqu’un derrière moi.
Lorsque je me retourne, je découvre une femme d’âge mûr. Elle te ressemble tant Papa, avec ses cheveux
corbeaux, raides, la forme de ses yeux bridés et son teint laiteux. Elle n’a pas ta carrure, elle n’a pas ta
prestance. Elle est menue, légèrement ridée et un peu sèche dans ses gestes. Qui es-tu tante mystérieuse ?
— C’est ton seul sac ? me demande-t-elle, sans préambule.
― Oui.
― Je suis Karen.
― Enchantée.
Elle me tend sa main. Elle a une poigne de fer. Est-ce ainsi que l’on accueille une nièce ? À quoi
m’attendais-je ? À des embrassades ? Non, parce que moi-même, j’aurais été réticente. Néanmoins, un tel
accueil reste froid, distant, impersonnel. Qui suis-je pour elle ? Papa répétait qu’elle était un peu rustre.
— Suis-moi ! m’ordonne-t-elle.
Dans cet ordre, nulle trace d’un sourire chaleureux ou d’un accueil enthousiaste.
Karen fend la foule et rejoint les grandes portes de verre. Le soleil brille pour me rappeler le monde que
j’ai perdu. Ma méditerranée me manque déjà. Je mords ma lèvre inférieure et chasse ces pensées
perturbantes.
Nous gagnons un pick-up préhistorique, poussiéreux, mais qui semble fonctionner. Elle démarre sans
desserrer les dents. Je me cale dans mon fauteuil recouvert de poils gris blancs. Le moteur crachote, alors
que nous quittons l’aéroport de Vancouver. Le paysage idyllique de la ville s’étiole. Des étendues vertes et
des forêts, à perte de vue, s’installent confortablement. Adieu sable chaud ! Bonjour terre et boue ! Je
soupire en voyant le nombre de kilomètres que nous parcourons. Les agglomérations sont rares et loin lesunes des autres. Chouette ! La lassitude me gagne. Comment pourrais-je survivre dans cette cambrousse ?
Même si je ne suis pas une accro du shopping, j’aime regarder les vitrines et me fondre dans la foule. Je m’y
sens moins seule. Et s’il n’y a pas de réseau dans ce trou ? Ni le câble ? Et Internet ? Je fronce les sourcils
face à cet afflux d’hypothèses. Finalement, Karen brise le silence, davantage par obligation que par
courtoisie.
— Le Canada est un pays calme et qui accueille de multiples ethnies, m’annonce-t-elle sèchement. On y
parle l’anglais, mais le français s’est imposé en seconde langue. Beaucoup de personnes sont bilingues,
néanmoins je te conseille d’améliorer ton anglais, si tu n’es pas à l’aise avec.
― Il est acceptable.
― Ottawa est la capitale, crut-elle bon d’ajouter.
― Ne te force pas à me parler si l’effort est trop éreintant.
J’entends ses dents grincer et j’aperçois ses doigts blanchir sur le volant. Elle le serre, le serre tellement
fort. Cependant, la tension s’atténue, lorsqu’elle me jette un coup d’œil.
― Tu es bien comme ton père, lance-t-elle avec ce sourire en coin si familier.
― C’est ce qu’on dit.
Mes phrases n’évoquent aucune émotion. Je lui réponds par politesse, rien de plus. Au fond, je n’en ai pas
envie. Je veux juste m’enfermer dans mon cocon de solitude et oublier mon existence. Mais ma tante ne
semble pas de cet avis.
― Je dîne à 20h, m’informe-t-elle sans se départir de son ton bourru. Tâche d’être à l’heure.
― ...
― Tu auras quelques corvées pour payer ton hébergement.
― Comme ?
― Nourrir les animaux.
― ...
― Écoute Alexandra, si nous cohabitons, autant partir sur de bonnes bases. Je t’énonce les règles, après
nous nous ignorerons.
― Parfait.
― Un bus passe te prendre demain à 7h30, le lycée est à 10 km de la maison.
― Karen, j’hésite.
― Oui ?
Oserais-je lui demander ?
Je me prends à espérer.
― Pour mon premier jour, est-ce que tu pourrais m’accompagner, s’il te plaît ?
Pendant un temps, je l’observe alors qu’elle réfléchit. Des lignes de vieillesse barrent son front, qui reste
plissé jusqu’à ce qu’elle croise mon regard.
― Je suppose qu’Alaric aurait apprécié.
― Merci
Alaric. Papa... Reviens, je pense ravalant des larmes amères.
― Ne t’y habitue pas.
― Promis.
― Ton établissement est bien différent de celui de Marseille.
― Comment sais-tu que j’étais là-bas ?
― Il m’écrivait. Il sera plus petit, il y aura moins d’élèves. Ici, la mode est... restreinte. Évite de jouer les
bimbos.
― Je n’en ai pas l’habitude, je grogne.
― Tu ne passeras pas inaperçue, sourit-elle.
Hein ?!
C’était sa première manifestation d’émotion et, malheureusement, je ne l’ai pas relevée. De toute façon,
elle a été claire : elle me garde plus par obligation envers son frère que par sympathie. L’ambiance risque
d’être glaciale. Et puis, d’ailleurs, je ne désire point l’améliorer. Je ne veux plus de personne. Je veux être
seule face à ce chagrin.
Depuis longtemps, nous avons quitté l’autoroute. Nous laissons la route goudronnée, pour un chemin de
terre difficile à traverser. Je tressaute sur le siège, à cause des creux et des cailloux.
J’aperçois sa demeure, non loin d’une forêt. Des arbres, encore et toujours : ici, il n’y a que cela. De laverdure encore et encore... Cet espace m’étouffe, m’oppresse, j’y suis si peu habituée. Le moteur s’éteint. Je
la suis vers sa maison. Un bâtiment ancien qui est juxtaposé à une grange. De l’autre côté, des cages. Des
animaux piaillent dedans. Je monte les quelques marches et me trouve sous un porche. Je détaille l’extérieur,
curieuse. Mais lorsqu’elle déverrouille la porte, c’est l’intérieur, qui m’intéresse. Un husky déboule et
bondit sur moi, en aboyant. Effrayée, je me colle contre mon bagage, pour me protéger.
― Tout doux Chip, le calme Karen. Alexandra, Chip.
― Ravie, je déglutis.
Sa patte sale se pose sur mon jean propre. Je ne suis pas maniaque, toutefois il y a des limites. Du bout
des doigts, j’effleure son museau. Déjà, il lèche ma main, heureux.
― Je crois qu’il t’apprécie, me charrie Karen. Viens, la visite commence.
Sans protester, je lui emboîte le pas, le chien à notre suite. Dans l’entrée, il y a un petit porte-manteau
rongé par les termites. À côté, un escalier. Sur l’autre mur, une ouverture qui nous mène à un salon rustique.
Puis une cuisine, avec sa salle à manger. À l’étage : sa chambre, notre salle de bain. Ouf ! Une baignoire !
Petite, mais tout de même une baignoire. La visite se poursuit jusqu’à mon nouvel espace. Karen attend
derrière moi.
La pièce est jolie avec ce papier peint mauve et ce lit à baldaquin. La commode et l’armoire noire sont
neuves, ainsi que le bureau. Le noir laqué est étincelant et se marie parfaitement à l’atmosphère de cet
univers. Un immense miroir orne fièrement le mur. Je m’approche de la fenêtre, qui donne sur l’entrée de la
demeure et j’y aperçois le vieux pick-up. L’astre solaire décline doucement, provoquant une coloration
romantique, dans le ciel.
― Je l’ai aménagée pour ton arrivée.
― Merci.
― Alaric parlait souvent de toi et de tes goûts.
Dans sa voix, je perçois une pointe de chagrin, mais elle chasse rapidement cette tristesse passagère, en
me disant qu’elle me laisse m’installer et que pour ce soir, on oublie les corvées.
Karen referme la porte derrière elle et s’éloigne. Ses pas disparaissent dans l’escalier, Chip avec elle.
Une tante inconnue décore une chambre selon mes goûts, alors que je suis une nièce inconnue. Étrange !
― Ne pleure pas, je me raisonne.
La glace me renvoie un reflet si différent de l’Alex d’antan. Depuis l’accident, j’ai dû perdre pas loin de
cinq kilos. Je flotte dans mon jean et ma poitrine semble moins imposante. Je la déteste. Je préfère les petits
seins fermes d’Angélique... Que fait-elle ? Pense-t-elle à moi ?
Je déballe mes quelques affaires et les range soigneusement.
Dans les films, l’orphelin pose une photo de sa famille disparue sur sa table de chevet. Moi, je n’y mets
rien. Je veux juste oublier...Chapitre 3
Ce soir-là, Karen frappe à ma porte avec peut-être l’espoir de dîner calmement « en famille ». Mais elle
se heurte à ma ténacité et à un gouffre de souffrances. Allongée sur mon lit, je mime un profond sommeil.
J’entends ses pas s’approcher et, dans un murmure à peine audible, Karen déplore mon comportement.
― Se refermer sur soi-même ne les ramènera pas.
J’ai envie de pleurer et de me jeter dans ses bras. J’ai envie qu’elle me console et qu’elle me dise que
tout ceci est un mauvais rêve. J’ai envie de les rejoindre. J’ai envie de les voir... J’ai envie de mourir !
Dieu, Dieu foudroie moi ! Il ne fait rien, Il ne fera rien !
Déjà Karen rejoint le couloir éclairé et la lueur disparaît. Lorsqu’elle referme la porte, me plongeant une
fois de plus dans le noir, dans les ténèbres, je suis à nouveau seule.
Cette chambre me ressemble, elle est le reflet de ma personnalité. Du moins, elle l’était, car désormais
elle ne l’est plus. La jolie Alex qui rit s’est transformée en un océan de larmes.
Je me recroqueville dans ce cocon de princesse, un lit à baldaquin. Il me rappelle mon enfance. Il me
rappelle mes parents. Je me souviens de Papa, chantant des berceuses avec sa guitare acoustique. Des
paroles affluent dans ma tête. Celles du Petit âne gris et de Stewball, de Johnny avec son soldat. Comment
était le début déjà ? Ah oui ! Quand revient la nuit… Maman dissipait mes cauchemars, en déposant mille
baisers sur mon front plissé par la peur. Elle me contait des histoires, car elle connaissait ma soif
d’aventures, de découvertes et d’imaginaire. Je voyageais grâce à chacun de ses mots. Chacune de ses
phrases me transportait dans une contrée merveilleuse. Avant, j’aimais ces moments en apparence
insignifiants, je mesure désormais toute leur importance...
Et ces dessins animés, que je regardais sans me lasser : Pocahontas et Mulan ! Leur courage m’envoûtait
et je les admirais. Le Cygne et la Princesse, un amour, qui me fascinait. Sans cesse, je chantais avec les
personnages. M’imaginant eux, m’imaginant avec eux. Papa riait, lorsqu’il me voyait tournoyer en répétant
les paroles de Plus loin que dans mes rêves. Quant à Maman, un sourire étirait ses délicates lèvres.
― Un jour, tu vivras un conte de fée, me promettait-elle.
La flamme, qui allumait son regard, se propageait dans celui de mon père. Ils s’aimaient. Mon cœur enfle
dans ma poitrine, je sens qu’il va exploser. Fichue mémoire ! Même un lavage de cerveau n’altérerait pas
les images que je chéris.
Sans le moindre sanglot, je sombre dans un profond sommeil. Pour un temps, je ne souffre plus. Au petit
jour, la douleur s’éveillera avec moi. Qu’importe... Jamais, elle ne s’apaisera.Chapitre 4
Ma tante me dépose, avec son vieux pick-up, devant le fameux lycée. Avant même qu’elle n’ait le temps
de me souhaiter une bonne journée, je claque la portière. J’inspire en voyant la voiture démarrer et expire
lorsqu’elle s’éloigne. Aucun mot depuis la veille.
Courage.
Je me tourne vers l’établissement, l’unique de ce coin paumé. Il y regroupe la plupart des jeunes et à voir
leur tenue vestimentaire, ils ne sont pas aussi ringards que je le supposais. Je me sens déjà à l’écart, quand
je perçois la gaieté qui les enveloppe et nous sépare. Pour l’occasion, j’ai tenté de coiffer mes cheveux
raides, mais ils sont tenaces et retombent, mollement, sur ma nuque. Jamais je ne les avais coupés aussi
courts. Tout en rajustant mon sac sur mon épaule, j’avance vers mon destin.
Mon nouveau destin.
Comme il est étrange, qu’un simple élément, puisse à jamais tout chambouler, tout dévaster. La vie est une
balançoire. La mienne était une succession d’erreurs.
Sans eux, qui suis-je ?
Je replace une mèche de mes cheveux de jais derrière mon oreille, signe de nervosité, mais aussi un
moyen pour chasser toutes ces mauvaises pensées. Alors que je m’approche des grands escaliers, qui
mènent aux bâtiments beiges délavés, quelqu’un me heurte et me lance un regard noir. Je rougis en
découvrant cet Adonis, un amérindien d’une beauté époustouflante, et m’empresse de me confondre en
excuses. Toutefois, déjà son ton sarcastique résonne.
― Regarde où tu marches, Blanc, il crache presque ce dernier mot.
― Blanche, je le reprends.
Tandis qu’il se prépare à me répondre, un groupe de la même ethnie l’accapare et l’entraîne à leur suite.
Cependant, il n’oublie pas cette altercation, je le vois dans ses yeux sombres.
Génial ! Premier jour et déjà un ennemi. Que du bonheur ! Hmm, il avait un corps à se damner ! Alex,
ressaisis-toi ! je me morigène.
La sonnerie retentit, alors que je franchis les immenses portes. Un énorme panneau avec écrit « Accueil »
sur le côté, m’invite à rejoindre ce lieu sécurisé. La femme qui tient ce poste, mâche avec vulgarité un
chewing-gum. Une bulle.
― Bonjour, je suis nouvelle et je... (elle éclate) voudrais connaître mon emploi du temps (nouvelle bulle
rose), s’il vous plaît.
La secrétaire cherche dans ses papiers, en mâchonnant avec autant de classe qu’une vache qui rumine.
Après un temps, qui me paraît interminable, elle trouve une feuille avec mon nom, ma situation et un tableau
regroupant matières et horaires. En soupirant, elle appuie sur une touche du téléphone et contacte la
directrice, lui déclarant d’un ton las que l’élève, Alexandra Schmitt, l’attend. Par habitude, ou par
négligence, elle raccroche avant d’entendre une réponse.
Je ne supporte pas la manière dont elle me détaille. Elle me toise de haut en bas, s’appliquant à détecter
la moindre imperfection. Ma vieille, j’en suis flapie ! Mon jean est troué par endroit, mes tennis sont
anciennes, mon débardeur noir, sous la chemise à carreaux rouges, me donne un air de fermière ou de
bûcheronne, au choix. Au moins, je respecte la règle Bimboloto de tante Karen.
Des talons martèlent le carrelage. Ouf... Sauvée de cette harpie. Une dame un peu rondouillarde, de ma
taille, s’avance vers moi. Des lunettes rectangles barrent son visage sévère à cet instant détendu lorsqu’elleme souhaite chaleureusement la bienvenue. Ses cheveux frisent en des milliers de bouclettes que c’en est
comique ! Mais, dans son tailleur noir sec, elle m’impose une certaine rigueur et du respect. Aucun écart ne
semble permis avec elle.
― Bonjour, madame, je bredouille, timide.
― Bonjour Alexandra, elle me gratifie d’un sourire et tend une main potelée que j’hésite à serrer. Je ne
mange pas.
Elle essaye de me mettre en confiance, mais n’y parvient pas. Alors elle tente une autre stratégie, cette
fois bien plus sérieuse.
― Toutes mes condoléances pour vos parents.
― Merci, je déclare dans un souffle.
Madame Screwin s’aventure dans les couloirs et je lui emboîte le pas. La présentation est rapide, sans
question. Elle me montre le réfectoire, l’infirmerie, son bureau, les salles de cours, elle m’explique le
fonctionnement des locaux, des améliorations qu’elle espère possible avant le printemps. Elle m’apprend à
me repérer dans ce dédale, me donne le code de mon casier et m’y accompagne. Elle est avare en réaction
joyeuse autant qu’elle est dynamique, cependant elle me plaît étrangement.
Nous arrivons devant une porte avec des vitres sur le haut. Elles sont floues, par conséquent je n’y vois
pas mes nouveaux camarades. Tant mieux, je redoute ce moment !
― Alexandra, si jamais tu as besoin de parler de ce drame, tu es la bienvenue, m’informe-t-elle avant de
pénétrer dans cette jungle impitoyable où les étudiants sont des prédateurs sanguinaires. Même si j’ai du
travail, l’épanouissement d’une élève prime.
― Merci.
― L’infirmière fait office de psychologue.
― Je n’en ai pas besoin.
― Elle souhaite te rencontrer.
Une discussion sur ce sujet s’avère inutile, la décision est sans appel, je dois la rejoindre pendant le
déjeuner. Pour lui dire quoi ? Je n’insiste pas, je suis stoïque devant cette femme stricte. Le mot « non » ne
lui résiste pas, « oui » est récurrent.
Madame Screwin tape trois fois et entre. Le professeur de français, je reconnais sa phrase en suspens,
s’arrête. Je voulais une entrée discrète... Raté ! Mon cœur s’emballe, quand toutes les têtes se focalisent sur
moi. Une petite souris piégée et orpheline. La porte se ferme derrière moi. Où est la sortie ? Je veux fuir !
Maintenant ! Tout de suite ! Néanmoins, le sourire de cet enseignant chauve, avec quelques rares touffes
blanches sur les côtés du crâne, m’en dissuade. Son minois d’enfant me rassure. Impossible de lui donner un
âge. Il paraît à la fois décrépi et vigoureux. Il s’assoit sur le bureau en chêne sombre, il m’observe. Je ne
bouge pas. Je sens mes genoux trembler, mais je ne tombe pas. Pas aujourd’hui.
― Bienvenue au Canada, mademoiselle Schmitt, il me souhaite en français, détachant chaque syllabe.
Vous venez de France, il me semble ?
― Exact.
― Je vous laisse la parole.
Pour ? Qu’attend-il de moi ? Il m’invite à m’exprimer. Je ne veux qu’une chose : hurler, puis partir. À la
place, je fixe ceux qui me dévisagent comme si j’étais une bête curieuse.
― Je m’appelle Alexandra Schmitt, je viens de France. Et je... je suis en section S.
Quelqu’un baille dans l’assistance.
― Comme c’est étrange : nous aussi, se moque un garçon.
― Dyami ! le rabroue l’adulte.
Parfait, je suis une idiote. Tout le monde rit. D’accord, j’ai été stupide, mais n’ont-ils jamais eu le traque
? Et ce garçon, pour qui se prend-il ? Caïd ! Son regard croise le mien. Il est froid et méprisant. C’est lui...
Le jeune homme que j’ai bousculé. Me hait-il juste pour cette maladresse ? Non, sa rancune date de
plusieurs siècles. Il me détaille avec dédain et je me sens sale.
― Je suis monsieur Marvelli, professeur de français, il me tend une pochette, voici les premiers cours.
Va t’asseoir.
Je m’exécute et trouve une place seule, tout au fond de la pièce, loin des regards curieux et des moqueries.
Cependant, je sens toujours ses yeux sombres qui me transpercent. Je sors un stylo avec une feuille, pendant
que le cours reprend. Tous les élèves m’oublient, leur attention se reporte sur la leçon, qui ne m’intéresse
pas.Je suis assise près de la fenêtre. Dehors le soleil brille timidement, illuminant des champs et des forêts à
perte de vue. Les arbres se plient doucement au grès du vent. Ce dernier joue dans les branches et taquine
les feuilles, qui s’envolent dans un tourbillon. En France, dans ma région, c’était la mer... Les populations
entassées, les moulins détruits, les allées de lavandes envoûtantes, les mouettes. Et ce matin, leur chant
m’ont manqué.
Pourtant, devant ce spectacle, je tombai sous le charme de ce nouveau pays. La nature côtoyait les
hommes ; cette image me troublait parce que je n’étais pas habituée à autant d’espace, à cette union étrange
entre l’humanité et sa Dame. Bien que la région soit totalement isolée du reste du monde, pour une fille
venant de la ville, accoutumée aux bruits, à la pollution, aux buildings hauts et entassés, dans ce petit bourg,
l’air était pur et la sensation de liberté si grande. En revanche, les habitants ne m’inspiraient guère. Pour
preuve, il suffisait d’évoquer cet amérindien aux longs cheveux raides et noirs qui me rappellent les miens :
fins et soyeux. Sombres et... doux ? Sûrement. Sa peau mate, légèrement dorée, semble irradier. Il se
démarque parmi ce flot d’inconnus, malgré ses insultes, qui influencent mon observation, c’est lui qui
m’attire en premier. Ses yeux en amande ont soif de découverte, on y décèle une intelligence accrue et une
malice sans limite. Je remarque alors mes camarades féminines. L’attraction que Dyami dégage les
ensorcelle et elles restent bouche bée, face à sa beauté. J’avoue qu’il n’est pas laid, il est même magnifique.
Il est différent des autres et c’est cette différence qui le fait se démarquer.
Dans cette classe, je vois de multiples ethnies. Karen avait raison. Cette diversité m’interpelle et me plaît.
Toutefois à la sonnerie, des clans se forment. L’Indien part avec ses pairs et de légers détails trahissent
qu’il est le chef de cette bande à part.
Personne ne s’occupe de moi et dans un sens, j’en suis soulagée. Au moins, il n’y aura aucune question
indiscrète ou mortifiante. Tant mieux ! Mais dans ce nouveau monde, au plus profond de mon être, j’aurais
espéré, j’aurais aimé que quelqu’un me tende la main et me dise salut, soyons ami et ne te tracasse plus.
Cependant, les bisounours ce n’est pas ici, la dure réalité me rattrape et me happe. Dévorée, je n’ose
m’aventurer auprès de ces inconnus moqueurs.
Je les suis dans le dédale de couloirs. Prochaine heure : physique–chimie. J’arrive dans une salle où les
binômes s’imposent. Je choisis une paillasse. Seule. Cette solitude je l’accepte, je m’y résous.Chapitre 5
Au milieu du cours de ce professeur sévère, une élève frappe à la porte. Elle s’excuse et prétexte que
madame la directrice souhaitait la voir.
― Va t’asseoir, ronchonne l’homme, exaspéré d’être interrompu.
La jolie amérindienne s’avance parmi les tables et à mon grand effroi, s’assoit à mon bureau. Pourvu
qu’elle ne me parle pas, pourvu qu’elle ne pose aucune question au sujet de mon passé. Je caresse la douce
pensée qu’elle restera à mes côtés, silencieuse et attentive à la leçon. J’espère qu’elle notera
consciencieusement les formules de chimie, qu’elle reproduira les tableaux périodiques sans me lancer un
regard. Je veux être seule. Je ne veux pas parler d’eux, d’où je viens, ni de la tragédie qui a bouleversé ma
vie. Je veux me refermer sur moi-même et cesser de vivre.
Ses deux tresses tombent sur sa petite poitrine, qu’elle a mise en valeur par un décolleté. Elle ne prononce
aucun mot et prend des notes. Ouf ! Les joues empourprées, je reprends mes rêveries. Intimidée, parce
qu’elle est venue avec moi. Rêverie, parce que Dyami m’hypnotise. D’un seul regard, il a éclipsé tous les
autres et malgré la douleur de leur perte, à sa seule vue, elle s’atténue quelque peu. Mais vraiment très peu.
Comment, en quelques secondes, a-t-il pu m’envoûter ? Comment, en quelques secondes, a-t-il pu éclipser
cette souffrance omniprésente depuis leur enterrement ? Comment ai-je pu les oublier, ne serait-ce qu’un
court laps de temps ? Est-il magicien ? Les amérindiens jettent-ils des sorts ? Pourquoi ma voisine n’a-t-elle
pas rejoint la fille, au troisième rang, qui est pourtant de sa tribu ? Pourquoi moi...
― Je m’appelle Aiyanna, se présente-t-elle, dans un murmure. Alors comme ça, tu viens de France !
― Oui, dis-je en bredouillant.
― Un jour, j’espère y aller, rêve-t-elle. J’aimerais voir les Champs-Élysées et la Tour Eiffel. Est-elle
aussi impressionnante qu’en photo ?
― Oui.
― Et le Louvre ?
― Immense.
― Versailles ?
― Magique.
― Les châteaux en ruine ?
― Anciens.
― C’est un pays riche, autant en culture qu’en valeurs, mais parfois j’ai l’impression que... c’est du
gâchis.
Piquée au vif, je l’ignore. Qui est-elle pour critiquer ma France ? Qui est-elle pour la juger ? Elle, qui n’y
a jamais résidé, ni même visité. Si ce n’est à travers des photos et Internet. Non ! Elle se trompe ! J’appuie
si fort sur mon stylo que l’encre bave sur le papier. Elle m’énerve avec cette... cette... Elle est jalouse,
parce que mon pays a une Histoire ! Pas le sien !
― Pardonne-moi, je ne voulais pas te vexer.
― Je ne le suis pas.
Mon attention se porte vers l’Indien, qui écrit tout ce que dit le professeur, buvant chacune de ses paroles.
Ne le regarde pas, je me serine. Malheureusement, je n’y parviens pas.
― Dyami est plutôt pas mal, me chuchote Aiyana.
― Un crétin doublé d’un ego surdimensionné.