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NOUVELLES NOUVELLES DE LA FOLIE

De
240 pages
Quand je me demande, avec le recul des années, ce qui m'a le plus marqué au cours de mon activité professionnelle je peux sans hésiter répondre : la rencontre. Les syndromes psychiatriques sont limités et monotones mais la diversité individuelle est infinie. Chacune de ces histoires illustre une variété de folie et ouvre la porte à des commentaires. L'ensemble constitue un bref aperçu des problèmes posés par le monde de la folie… et par la folie du monde.
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:Recueil de nouoelles

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@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harm attan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargita u.. 3
1026 Budapest

ISBN:

2-7475-0249-X

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de la Cfolie

JJ '9farmaffan

Du même auteur

Le Petit Chose à Champrosay

Essai Editions 7 Presse. 1993

Jean Cocteau à Milly la Forêt.

Essai Editions 7 Presse. 1996

Prix Cesare Pavese

Une voix parmi tant d'autres. Nouvelles etpoésies Editions Le Chant du Signe. 1997

Aamatour

Roman Editions de L'Harmattan.1998 Prix Littré

Avant propos

u'est-ce que la folie? Les traités classiques se posent rarement la question. Des équipes de biologistes, dans le monde entier, travaillent sur les molécules qui guériront les maladies mentales, sans avoir vraiment défini les cibles de leurs recherches. Est-ce justifié, de séparer l'humanité en deux catégories: les fous et ceux qui ne le sont pas? C'est une idée traditionnelle, certes, mais le tradition est-elle toujours raisonnable? Qui peut juger que son semblable est fou? Qui a le droit de le rejeter à cause de cela ? Avons nous suffisamment réfléchi sur ce que ce terme représente et sur la légèreté avec laquelle nous l'attribuons? Au cours de ma carrière de psychiatre, je me suis posé maintes fois la question: cette personne qui se confie à moi, est-elle vraiment plus folle que les gens dits normaux qui m'entourent? Après un long parcours, je suis à même d'apporter des éléments de réponse à ce dilemme. Pierres infimes, ajoutées à l'édifice considérable des traités sur la folie,

dl

~

contribution légère dont le grand avantage accessible à tous.

est d'être

Je ne fais partie d'aucune école, je ne suis partisan d'aucune théorie. En écrivant ce livre, j'ai simplement obéi à une nécessité intérieure. Quand je me demande, avec le recul des années, ce qui m'a le plus marqué au cours de mon activité professionnelle je peux sans hésiter répondre: la rencontre. Les syndromes psychiatriques sont limités et monotones mais la diversité individuelle est infmie. L'échange avec l'autre, ce consultant si proche et si lointain, est un moment privilégié de l'exercice médical. C'est cela que j'ai voulu faire revivre sous la forme littéraire d'un recueil de nouvelles. Chacune de ces histoires illustre une variété de folie et ouvre la porte à des commentaires. L'ensemble constitue un bref aperçu des problèmes posés par le monde de la folie. .. et par la folie du monde. En les rédigeant j'ai revécu la compréhension sympathie que j'éprouvais pour ces consultants et la qui

n'étaient guère plus délirants ou plus déviants que nous tous et une exclamation est montée à mes lèvres, paraphrasant François Villon: Frères humains n'ayez le cœur endurci envers les fous.

8

C/vJettre en circulation un jeune médecin, 0 c'est une aventure périlleuse.

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Malgré sa pratique hospitalière assidue, le débutant se sent bien seul lors de ses premières consultations. Particulièrement en psychiatrie, où il assume non seulement la fonction de soignant mais aussi celle de juge. À peine livré à lui même, il doit - tout seul statuer sur un enfermement. C'est une décision arbitraire et un jugement qui concerne une personne particulièrement complexe. Le fou n'est pas un malade ordinaire. Il réveille, chez tous les gens qui se croient normaux, une peur ancestrale et un profond rejet. Le spécialiste n'est pas exempt de ces réactions. Comment doit-il s'orienter quand le consultant est désigné comme tel par son épouse, sa famille ou ses voisins alors que lui même s'en défend? Nous avons appris très tôt à dire : «t'es fou» au copain qui, à notre avis, exagère. Que ce soit à l'école, dans la famille, dans la collectivité, l'idée de folie est associée à l'excès. Celui qui dépasse les limites de 9

vitesse, conduit comme un fou. Celui qui éprouve un sentiment tellement fort qu'il en oublie son intérêt, aime comme un fou. Cette aff1tmation n'est basée sur rien d'objectif: à partir de quelle vitesse ou de quelle ardeur le seuil de la folie est-il franchi ? Chacun pense, qu'après de longues années

d'études, le psychiatre possède des critères objectifs et fiables pour déceler la vraie folie. Il n'en est rien. Les signes sur lesquels il se base restent très subjectifs et, même après une longue expérience, il risque encore de se tromper. A fortiori quand il s'agit de jalousie... Comment évaluer le degré des réactions jalouses à partir duquel un individu sera considéré comme délirant? Comment démêler l'obsession dénuée de tout fondement, de la suspicion légitime? Comment séparer le vrai du faux dans cette passion tellement partagée par l'ensemble des humains?

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Les pièges du métier

C

'était dans les années soixante. J'étais à peine installé en pratique libérale. Muni incertaine, je naviguais entre de

d'une boussole périlleux écueils.

Je venais de prendre en charge mon premier délirant et ce n'était pas un malade facile. Il était amené à ma consultation par son épouse. Pour elle, il était fou, c'était incontestable. Mais pour c'était l'évidence même. Qui avait raison? lui, elle le trompait,

Ma science récente et mon expérience

restreinte

me

soufflaient que c'était elle. Le comportement de Monsieur Z. cadrait bien avec le délire deJalousie tel qu'il est décrit dans les traités. J'avais devant moi un homme bizarre, toujours exilé dans un dialogue intérieur. Il me fallait lui extraire les phrases une à une et quand elles sortaient de sa bouche, j'avais l'impression que sa voix devait se frayer un chemin à travers un tas de gravats. .. Il ne savait que me répéter: Elle me trompe, elle me trompe! Mais jamais il n'avait réussi à étayer ses soupçons

Il

sur aucun fait ou alors sur des détails qui me paraissaient infimes, ou absurdes, ou scabreux. Sa relation avec moi était nulle. Certes, il acceptait mon intervention mais jamais il n'empruntait, dans nos entretiens, le ton de la confidence. C'est sûr qu'il était malheureux mais il exprimait mal sa souffrance, je ne le trouvais pas clair donc suspect. Quelle différence avec Madame Z ! Cette grande femme blonde était l'image même de l'innocence. Ses yeux limpides se noyaient dans les miens installant entre nous un climat de connivence. Comment ne pas la croire quand elle m'affirmait que jamais, même en pensée, elle n'avait trompé son mari. Comment ne pas la plaindre quand elle me décrivait une vie impossible avec un homme violent, lui faisant des scènes affreuses et, même, horreur, se livrant sur elle à des vérifications infamantes. N'exigeait-il pas, quand elle rentrait à la maison, qu'elle lui montrât sa culotte afin d'y déceler les preuves de sa dépravation! Ce détail misérable suscitait en mOl une réprobation profonde. Il fallait être fou pour commettre des choses pareilles! Mais ce qui, plus que tout, me le rendait suspect c'était le danger potentiel qu'il représentait. Chaque fois que Madame Z me voyait, elle me rappelait que son mari possédait une collection de couteaux à cran d'arrêt... et qu'il en maniait souvent les plus belles pièces en la regardant d'un drôle d'air. Tout confttmait ma première impression, je me devais d'agir.
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À mon grand étonnement je n'eus pas à adopter de mesure coercitive. Quand je pris mon air le plus concentré pour proposer à mon malade des soins en clinique, il accepta tout de suite. Il fut donc admis dans un établissement spécialisé avec le diagnostic probable de « délire interprétatif. » Mais voilà. . . au bout d'une semaine d'un traitement relativement léger, il se mit à aller beaucoup mieux. Ses angoisses disparurent, il devint paisible, coopérant. Arrivait-il à donner le change? Toujours est-il qu'il n'y avait aucune raison pour que je le maintienne enfermé plus longtemps. Malgré sa charmante épouse qui aurait souhaité le voir interné à vie, je me résolus à le faire sortir. Hélas, dès son retour à la maison, tout recommença comme avant. Les scènes, les plaintes, les menaces... Rien n'était changé. Je n'arrivais jamais à voir le couple rassemblé. Lui, je l'avais en face de moi chaque semaine, planté comme une souche, n'émettant rien d'autre que les mêmes accusations vagues. Elle, je ne la voyais que de temps en temps, surgissant à ma consultation inopinément, me volant quelques minutes entre deux patients, uniquement pour me crier au secours. J'en étais là quand, un soir, je reçus un appel de l'hôpital général de la ville me demandant de pratiquer un électroencéphalogramme sur un malade en état de coma dépassé. Je me déplaçai donc, avec mon fidèle technicien, pour effectuer ce contrôle toujours délicat
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et dramatique. Chez un blessé grave, que l'on maintient en survie artificielle, si le cerveau n'est pas trop atteint l'assistance respiratoire reste en marche. Si, au contraire, le cerveau ne vit plus: on arrête tout. C'était donc à moi de décider s'il fallait débrancher ou pas. Le blessé était un grand gaillard qui avait reçu un coup de couteau dans le cœur. Il était cliniquement mort, seul un respirateur le maintenait en vie. Hélas, son tracé EEG se révéla nul. D'activité électrique, malgré toutes nos astuces techniques, nous n'en pûmes capter la moindre. Force nous fut de conclure à la mort cérébrale. Je me préparais à signer le compte rendu quand mes yeux se portèrent sur l'adresse de la victime. C'était la même que celle de mon jaloux morbide! Il s'agissait d'une toute petite résidence aux portes de la ville : trois immeubles à deux étages cernant une cour carrée, havre de verdure, terrain de jeux pour les enfants. l'assassin collection voisins... Il n'y avait aucune mention Une idée horrible du meurtrier s'empara sur l'observation. de moi:

ne pouvait être que Monsieur Z. Sa de couteaux, sa jalousie féroce envers les Catastrophe! J'étais responsable. Comment

avais-je pu laisser un pareil fou en liberté? À mesure que j'en faisais le tour, je me persuadais de la probabilité de mes craintes. Plus harassé par mes pensées que par ma longue journée de travail, je ne pouvais me décider à rentrer chez moi. Il fallait que je tire cela au clair; l'épouse du meurtrier allait-elle

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m'accabler? Je me dirigeai donc vers la résidence en question afin de savoir comment cela s'était passé. Sur le chemin, je me voyais déjà, humble accusé, écrasé par la honte, plaidant ma bonne foi devant un président de tribunal figé, sourd à mes explications, hochant la tête négativement pour rejeter chacun de mes arguments. J'arrivai décomposé devant le lieu du drame. Tout était calme. Pas un seul habitant à sa porte en train de guetter des nouvelles. J'allai sonner chez le gardien d'immeubles, un homme encore jeune, de bon aloi, qui interrompit son souper pour me répondre: Vous désirez? Vous êtes au courant du drame? Naturellement. Je suis médecin. Je Vlens de l'hôpital examiné la victime. Alors? Hélas, il est bien mort. où j'ai

- Je m'y attendais. Quand on l'a transporté, il ne respirait plus. Le meurtrier. .. la police l'a arrêté? Oui bien sûr ! Il n'a pas tenté de s'enfuir ? Il n'y a même pas pensé. Comment est-ce arrivé? Ben voilà: une querelle idiote... et puis ça monte, ça monte. il n'aurait pas fallu qu'il aie un couteau à la main ! 15

Sa femme était présente? Oui. Elle est chez elle en ce moment? Non, non, elle l'a suivi au poste de police. Vous saviez que le meurtrier Première nouvelle. Décidément, les choses était soigné? mal. Je ne

s'engageaient

saurais rien de plus ce soir là. Je n'avais plus qu'à rejoindre mon domicile, ressasser mes inquiétudes en essayant de les épargner à mon entourage. Je baissais la tête, accablé. . . Le concierge Qu'est-ce m'observait attentivement. ? Vous avez qui ne va pas, Docteur

l'air de vous faire un souci monstre. Il y a de quoi, croyez moi. . . Ah, ces gosses! Quoi, ces gosses? Les Z. n'ont pas d'enfant! Qu'est-ce qu'ils ont à voir là dedans, les Z. ? ça... Ce n'est pas Monsieur Z. le meurtrier? Mais pas du tout, où avez-vous été chercher

Le drame, c'est vraiment trop bête. Un enfant donne une gifle à un autre, le père du giflé flanque à l'agresseur un coup de pied au cul. Le père de celui ci, un géant, a tout vu de sa fenêtre au premier. Il crie: « t'es pas un homme de t'en prendre à un mouflet. » «Pas un homme, pas un homme,» répond l'autre, un petit coq nerveux, « descends, tu verras qui je suis! » Le temps que le géant arrive au rez-de-chaussée, le petit rageur va prendre un couteau de cuisine et lui plonge tout droit dans la poitrine.

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Ce n'est pas possible! jamais été soigné? Pas à ma connaissance.

Et le meurtrier N on, sûrement

n'avait pas,

c'était un homme normal, bien normal, absolument normal. Vous savez, ces haines entre voisins, bien recuites... ça peut aboutir à des drames. Je me mis à rire Vous avez l'air soulagé, Docteur? Pourquoi mes

pensiez vous que c'était Monsieur Z. l'assassin ? Parce que... secret professionnel, j'ai raIsons.

Vous savez, Monsieur Z., il est renfermé, il est bourru mais c'est un brave type, il ne ferait pas de mal à une mouche. C'est pas comme son épouse. Quoi, son épouse? Oh, elle, elle ferait battre des montagnes. Une Sainte nitouche oui. Qu'est -ce qui vous fait dire ça ? Elle prétend qu'elle est brimée, elle se fait plaindre par les voisins mais moi je peux vous dire que, pendant que son mari travaille, elle ne s'ennuie pas.
Vous avez des preuves? - Je n'ai pas tenu la chandelle, si c'est ce que vous vowez dire. Mais je peux vous affirmer que, tous les voisins et moi-même, ce n'est pas sa femme que l'on plaint. C'est lui !

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n
c:J...::;

e témoignage

humain

est

d'une

rare

complexité.

Il

comporte

de

zones

d'ombre qui échappent à l'enquêteur autant qu'au témoin. Celui-ci ne se rend jamais compte que ce qu'il affirme avec la meilleure foi du monde est dicté par son intérêt ou ses préjugés, ou sa légèreté. Quant au halo de danger qui entoure les malades

mentaux ou soi disant tels, c'est comme la peur du loup, une idée traditionnelle qui a la vie dure. Dans mon aventure vécue c'est l'homme normal qui tue follement alors que le présumé fou n'était dangereux que dans l'imaginaire de sa femme. .. et dans le mien. Cette histoire m'amena très tôt à me poser l'interrogation que j'ai mise préface: qui est fou? La tradition en exergue dans ma

qualifie de fou, non seulement

celui qui

dépasse les bornes, mais aussi celui qui prend une direction erronée. Le sens qu'emprunte la majorité des citoyens a toujours été: le bon sens. Le langage populaire ne dit-il pas de quelqu'un de tes pompes» qu'il réprouve: ou bien «tu «tu marches dérailles? à côté ». Il est

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amusant de constater que ces expressions naïves rejoignent le terme psychiatrique de délirant dont l'étymologie signifie: celui qui sort du sillon. Les psychiatres ont une tendance conservatrice. Ils ont toujours été considérés comme des gardefous. Et ils ne protègent pas les fous contre eux mêmes, comme ils voudraient le laisser croire, mais la société contre les fous. Michel Foucault a bien souligné qu'au dix septième siècle on n'enfermait « furieux» et les «lunatiques» pas seulement mais aussi les les fils

prodigues, les pères dissipés et les filles dévoyées. Sommes nous vraiment sortis de cet arbitraire?

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Elle a tout pour être heureuse

e ne suis pas près d'oublier cette consultation de dernière heure où je vis, dans ma salle d'attente, tous les membres d'une même famille rassemblés. Bien qu'aucun des personnages ne soit agité je sentis dès l'abord dans ce groupe une intensité dramatique: derrière la mère, placée à la proue du navire dans une attitude de combat, se tenaient dans une position d'attente le père et le fils, proches l'un de l'autre. Quant à la belle fille, elle se tenait en retrait. C'est le couple parental qui tint à me voir en premier, et dès les premiers échanges j'eus l'impression qu'il venait, non pas me consultermais me dicter ma conduite. La mère était une femme d'une cinquantaine d'année, à la forte membrure, aux traits réguliers, aux cheveux gris tirés en arrière par un chignon impeccable. T out trahissait en elle la femme dominatrice, sûre de son bon sens, ferme dans sa notion du droitchemin.Le mari, petit homme maigre, au thorax étroit, au visage émacié, se contentait de ponctuer les
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propos de sa femme approbateurs.

par des mouvements

de tête

Ce qu'ils étaient venus me dire était très simple: leur belle-fille était folle et ils comptaient sur moi pour l'enfermer. Mon premier mouvement fut de les remettre à leur

place. Mon second, plus en rapport

avec ma fonction,

fut de répondre sur mon ton le plus calme: Expliquez-moi, Madame, les signes de folie que présente votre belle-fille. Elle n'en a qu'un, mais de taille. Elle veut quitter notre fils ! Ah bon... Pour quelle raison veut-elle s'en aller? - Justement, Docteur, voilà pourquoi elle a perdu la raison. Elle n'a aucune raison à nous donner. A-t-elle d'autres signes de folie? Que voulez-vous dire ? Des anomalies dans son comportement, propos. Mais que vous faut-il d'autre? dans ses pas son

N'est-ce

anormal pour une femme de vouloir rompre union alors qu'elle a tout pour être heureuse!

Elle a peut-être des raisons que vous ignorez... Mais lesquelles? Elle n'a rien à reprocher à mon fils... il lui passe tous ses caprices. Il a un bon métier. Il vient, avec notre aide, de l'installer dans pavillon. . . Quitter tout cela, pour rien: elle vraiment malade! La folie est une chose grave, Madame. pas employer ce mot à la légère. Diriez-vous un est

Il ne faut que votre

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belle fille est folle dans sa manière de tenir ménage, de faire les courses, de gérer son budget?

son

N on. Elle n'a qu'une folie, mais quelle folie! Le mari qui, jusque là, se contentait d'approuver prend la parole d'un air décidé: Il est temps de la soigner énergiquement, Docteur. médecin Et cela ne peut se faire qu'à l'hôpital. Notre traitant lui a donné de petits remèdes, ça ne me heurtait profondément. ..

lui a rien fait. Ce discours

J'imaginais que, dans un autre siècle, un confrère bien dans sa peau, convaincu de protéger les bonnes mœurs, aurait ordonné l'internement et je voyais le tableau d'une jeune femme aux abois enfermée dans l'un de ces calmes asiles, entourée de déments et d'agités, simplement parce qu'elle avait « tout pour être heureuse» et qu'elle ne voulait pas l'admettre... Elle a tout pour être heureuse! Combien de fois l'avaisje entendue cette exclamation! Qu'y met-on dans ce tout? L'alimentation, l'habillement, le logement. N'y at-il vraiment rien d'autre? Quels que fussent mes sentiments J'aimerais bien voir inquiet par mon silence. votre

il était évident au couple

que la seule chose à faire était d'aller plus loin. fils, dis-je

La mère me répondit, soulagée: Mais oui, Docteur, il est dans la salle d'attente; vous conf1tmera. Et je fis entrer un jeune homme traits ne manquaient pas de finesse

il

dégingandé. Ses mais totalement

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d'autorité. Il m'apparut comme un médiocre acteur de théâtre s'essayant à jouer la virilité. Alors. .. votre épouse a décidé brusquement de se séparer de vous. Oui, Docteur. folle. Pour quelle raison? Oh, exigeante, capricieuse. gentille avec mes parents. S'il fallait soigner tous les gens capricieux! C'était le début, les petits signes qui précédaient sa grande folie. V ous considérez donc qu'il faut être malade pour ne plus vous aimer? Ma question déclencha, chez le jeune homme un étonnement outré. Il se tourna vers ses parents, semblant leur dire : « il est incompétent ou quoi? » La mère prit la parole. Que vient faire l'amour là dedans. Il s'agit d'un mariage. Ma belle fille s'est engagée dans cette union pour la vie. Devant Dieu et devant les hommes. Et toc! Je repris mon dialogue avec le fils. Vous voyez souvent vos parents? Nous eux. Et les parents de votre femme? Ils vivent en province, elle les voit peu. La mère intervint à nouveau: Ses parents ne sont pas de notre milieu. .. Malgré cela nous la considérons comme notre propre enfant. passons toutes nos fms de semaine chez Pas toujours très J'ai toujours pensé qu'elle était

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Nous l'avons choyée, guidée, encadrée. Et voilà le remerciement! Le père ajouta d'une voix ferme: Quand on la pousse dans ses derniers retranchements, elle dit que nous ne pourrions pas la comprendre. Vous voyez bien. . . Cette situation devenait cocasse. J'avais tendance, avant de l'avoir examinée, à me situer dans le clan de la belle fille... Bien, dis-je au trio, il me reste à voir la malade. Je vais vous demander de retourner dans la salle d'attente. Stupéfaction générale. Parce que nous ne pouvons pas rester, dit la mère? Absolument pas. Un examen psychologique est confidentiel. Ils se regardèrent consternés. La consultation ne prenait pas la tournure qu'ils avaient rêvée. Ils se voyaient très bien appuyant de leur autorité parentale la décision d'un psychiatre hautain prononçant la peine d'enfermement. Après un moment d'hésitation ils finirent par sortir mais leur mine outragée me le signifiait ouvertement: je n'étais pas la sorte de médecin qu'ils attendaient. Et je vis apparaître la terrible psychopathe. Je ne pus m'empêcher de la trouver sympathique. Son visage sans maquillage était avenant, sérieux, ouvert. Elle était habillée plus à la manière d'une étudiante que d'une petite-bourgeoise. Notre dialogue évoquait un concerto harmonieux: après le piano de
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