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Passeuse d'âmes, tome 1

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Description

Malédiction. Destin. Trahison.
Depuis des générations, les membres de la famille Homes perçoivent les esprits et les manipulent dans leur propre intérêt. Seule Érine a choisi d'user de ses talents pour enfermer les plus malveillants d’entre eux afin de protéger ceux qui en sont victimes.
Un jour, sa route croise celle d'un homme énigmatique à l'aura aussi effrayante qu’intrigante. Suite à cette rencontre, l'existence d'Érine est bouleversée. Elle se retrouve prise au piège d’une succession d’événements funestes qui feront d’elle une Passeuse d’âmes. Elle se verra alors contrainte d'affronter sa famille ainsi que le terrible secret qu'elle cache depuis des siècles.

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Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782379600548
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

©Lyn A. LewisaetLivresque éditions pour la présente édition – 2019 ©Lyn A. Lewis,pour la couverture ©Thibault Benett,pour la maquette ©Jonathan Laroppe, Suivi éditorial & Mise en page
ISBN : 978-2-37960-054-8
Tous droits réservés pour tous pays Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
À mes parents qui veillent sur moi depuis cette oasis paradisiaque….
« Comment est-ce possible ? » Une question que j’entendais souvent. Le problème ? Je n’avais pas forcément toujours une réponse. Ou du moins pas une réponse facile à accepter. Disons qu’il fallait avoir l’esprit ouvert pour l’entendre sans lever les yeux au ciel ou fuir à toutes jambes. Avec le temps, j’avais appris à m’habituer à ce genre de réactions. De toute façon, les personnes qui s’adressaient à moi se retrouvaient généralement au pied du mur. J’étais leur dernière chance, ils n’avaient plus rien à perdre. Ils m’étaient référés par des connaissances, des amis qui partageaient mon secret. Ils étaient rares, mais loyaux. C’était tout ce que je leur demandais. Cette fois, c’était Ian qui m’avait envoyé cette jeune femme laquelle me dévisageait avec des yeux ronds et méfiants, tandis que je répétais ces paroles mémorisées bien des années plus tôt. Celles qui annonçaient que tout était bien réel. Ce qui ruinait sa vie n’était pas un être fait de chair et de sang, mais quelque chose d’invisible, d’intangible. Et j’étais celle qui pouvait l’en débarrasser. La plupart du temps, on ne cherchait pas à en apprendre davantage à mon sujet. Rares étaient ceux qui désiraient vraiment savoir comment ou pourquoi je leur proposais mon aide. L’important était de régler leur problème, et le plus rapidement possible. Et cela me convenait parfaitement, je n’avais aucune envie de m’étaler sur mon passé ni de partager mon expérience avec l’occulte. C’était une histoire de famille que je préférais garder pour moi. Ils n’avaient pas besoin d’entendre comment j’avais été forcée à grandir dans ce monde où le surnaturel n’était pas juste le fruit d’une imagination un peu trop fertile et malsaine. Dans ce cas-ci, il s’agissait d’un simple parasite. Rien de bien exceptionnel. Ma « cliente » devait déjà se sentir mieux. Au fil de notre discussion, s es épaules se relâchaient doucement, son dos s’affaissait, la tension disparaissait. Elle finit même par me sourire. De mon côté, je me sentais de plus en plus lasse, dénuée de motivation. Mission accomplie. Elle me lança ensuite un regard bien connu : « Ne nous revoyons pas ». Et après une formule de politesse abrégée, elle quitta ma boutique sans se retourner. À travers la fenêtre, je l’observais s’éloigner. So n aura n’était plus rognée de noir, elle exprimait désormais son soulagement mais également sa peur. C es rencontres se terminaient souvent de cette manière. On me fuyait. Et c’était sans doute mieux comme ça. Lorsqu’elle disparut au coin de la rue, j’abandonnai mon poste et me dirigeai vers l’arrière-boutique. Au moment où je croisai mon reflet, je m’immobilisai et l’observai avec attention. Il ne lui fallut que quelques secondes pour s’animer et me narguer avec des grimaces presque enfantines. Mes paupières papillotèrent et tout revint à la normale. Un faible rire s’échappa de mes lèvres et je repris mon chemin. Madame la cliente avait vraiment attendu un sacré moment avant de se résoudre à me rendre visite. Son locataire avait eu le temps de s’empiffrer et grandir, assez pour l’influencer de manière significative. Pas étonnant qu’Ian l’avait rencontrée aux urgences, après une première tentative de suicide presque réussie. Je ne devais pas perdre trop de temps. Je ne désirais pas être la nouvelle victime de cette sangsue insatiable. Par expérience, je connaissais parfaitement les effets néfastes provoqués par ce genre de cohabitation. Déjà affaiblie, je trébuchai sur le p aillasson situé devant les escaliers qui menaient jusqu’à mon petit appartement. Mes réflexes m’évitèrent de justesse une chute douloureuse et me permirent de rejoindre mon domicile sans accroc supplémentaire. Évitant un détour vers la cuisine, comme me le conseillait une petite voix intérieure, loin d’être celle de ma conscience, je me dirigeai vers ma chambre. Installée en tailleur sur mon lit, je m’efforçai de me concentrer, de mettre en application les acquis de nombreuses années de méditation. Entre mes mains se trouvait une sphère en onyx brut, future résidence de mon hôte temporaire. Il ne serait pas seul. Il rejoindrait d’autres entités de son genre, enfermées par mes soins depuis près d’une décennie. Car oui, ils existaient. Fantômes,poltergeist, esprits, revenants, qu’importait leurs appellatio ns, ils étaient bien réels. Dans ma famille, on les côtoyait depuis des générations. Et à mon grand regret, je ne faisais pas exception.
— Alors, comment ça s’est passé ? — La routine, répondis-je avec un demi-sourire. Lorsqu’elle me croisera à nouveau, elle changera de trottoir. — Ah ! Quelle ingratitude ! s’esclaffa Ian avant de vider d’un trait sa chope de bière. Je fis signe au barman de nous apporter la même cho se. Cette fois, ce serait ma tournée. Je n’avais rien contre me faire offrir un ou deux verres de temps en temps, tant que j’avais l’occasion de rendre la pareille. Mon ami ne protesta pas, ravi d’être invité à son tour. J’aimais passer du temps avec lui. Sa bonne humeur, presque permanente, était communicative et son aura, chaude et colorée, rassurante. Il n’en avait pas toujours été ainsi, cela dit. — Santé ! lança-t-il joyeusement lorsque nous fûmes servis. À la terreur des esprits frappeurs ! — Crie-le encore plus fort, tout le monde ne t’a pas entendu là-bas au fond. — T’inquiète fillette. Ici, l’anonymat est roi, au pire on croira que je suis complètement bourré. — Tu es sur le bon chemin en tout cas. — Journée pourrie. Avec un sourire en coin, Ian m’adressa un clin d’œil puis entama sa énième chope de la soirée. Je venais à peine de le rejoindre, mais j’avais une va gue idée de son alcoolémie actuelle. Quand il mélangeait rimes et surnoms, il devait en être au quatrième ou cinquième. Pas de quoi s’alarmer, il tenait parfaitement l’alcool. Néanmoins, je ne le laisserai pas s’installer derrière le volant pour rentrer chez lui. En y réfléchissant, c’était sûrement son intention. Un plan qui avait déjà fait ses preuves. Lorsque l’envie lui prenait, il m’invitait à le ret rouver dans un bar proche de chez moi sous des prétextes divers, ce soir le résultat de mon dernier « rendez-vous ». Il profitait ensuite d’un chauffeur plus sobre et responsable que lui. Du Ian tout craché. Enfin, ça ne me dérangeait pas vraiment. Un peu de compagnie ne faisait pas de mal de temps en temps, surtout après une séance de méditation plus délicate que prévu. Je savais qu’il en était de même pour mon ami. Son quotidien d’ambulancier n’était pas toujours évident. Il semblait que ce jour se classait parmi les pires sur son échelle très personnelle du « j’aurais-préféré-ne-jamais-voir-ça ». Cette impression se confirmait par la présence invisible qui gravitait autour de lui. Je ne possédais pas la capacité de la voir, mais je la percevais aisément, comme la dizaine d’autres qui errait dans la brasserie. C’était d’ailleurs le nom que je leur do nnais, des « errantes ». Des âmes égarées ou attachées à un individu bien particulier. Membre de la famille, ami, ennemi ou, dans le cas de Ian, quelqu’un de pnirait par se détacher, mais en attendant nousrésent au moment où la mort les emportait. Elle fi pouvions profiter de son influence qui n’était, heureusement, pas trop importante. À mon tour, je m’emparai de ma chope et la vidai d’un trait. Un ricanement salua ce maigre exploit. Pas besoin de demander de détails supplémentaires. On savait ce que l’autre ressentait. C’était souvent ce genre de soirée qui se terminait dans son appartement, à se réconforter l’un l’autre. Il ne s’agissait pas d’amour, mais d’une amitié qui durait maintenant depuis plusieurs années. À quelques occasions, nous avions traversé la ligne qui séparait les amis des amants, sans pour autant remettre en question notre relation. Ni lui, ni moi, ne désirions quelqu e chose de sérieux. Et puis, en toute franchise, son côté frivole et charmeur ne m’encourageait pas à revoir cette décision. Certes, physiquement il ne me déplaisait pas. Haut d’un mètre quatre-vingt-dix environ, il possédait la carrure large d’un sportif, qu’il était. Il pratiquait toutes sortes d’activités, du ski à la muscu lation, en passant par l’escalade. Ses cheveux bruns étaient habituellement coiffés vers l’arrière avec un peu de gel. Quant à son regard bleu, il en faisait chavirer plus d’une. Toutefois, si j’avais appris une leçon ces dix dernières années, c’était que les liaisons amoureuses et moi ne faisions pas bon ménage. Ou plutôt avec mon héritage familial, considéré par mes ainés comme une bénédiction. De mon point de vue, il s’agissait plus d’une malédiction qu’autre chose. Avoir la possibilité d’interagir avec l’invisible n’était pas aussi excitant qu’on l’imaginait. Au début, peut-être. Mais avec le temps, je l’assimilais plus à une nuisance qu’autre chose. — Alors tu me ramènes ? demanda Ian en faisant tournoyer ses clés autour de son index. Et je t’en devrais une.
— Tu m’en dois déjà deux, Ian. — Détail. Ne t’en fais pas, je saurai me montrer reconnaissant. Après une courte hésitation, je m’emparai de son trousseau et me levai après avoir laissé un billet sur la table. Nos dernières consommations ainsi réglées, j’adressai un regard à mon ami ambulancier qui quitta son siège avec un sourire ravi. Il entoura ma taille d’un de ses bras et m’entraîna à l’extérieur, vers sa voiture, une belle décapotable rouge vif à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Me permettre de la conduire était sans conteste une ma rque de confiance qui me réjouissait. La seule personne à pouvoir poser ses « jolies fesses » sur le siège du conducteur, comme le disait Ian, c’était moi. Et j’en retirais un certain sentiment de fierté. Néanmoins, je n’échappais pas aux recommandations de sécurité habituelles. Quelques kilomètres et une dizaine de minutes plus tard, nous pénétrions dans son appartement, ou plutôt sa garçonnière. Ce n’était pas un secret, Ian passait rarement la nuit en solitaire. Encore une raison pour ne pas s’aventurer dans une relation sérieuse avec un séducteur tel que lui. — Je t’offre quelque chose à boire ? proposa-t-il après s’être débarrassé de son manteau. Il m’aidait déjà à ôter le mien, sans attendre ma réponse. Comme à chaque fois qu’il usait de cette manœuvre pour se faire raccompagner, je me retrouvais à dormir sur place. Son domicile se trouvait bien trop loin du mien et rentrer à pied à cette heure ne me disait trop rien. J’acceptai d’un hochement de tête et m’installai ensuite sur le canapé, où il me rejoignit avec deux larges verres de liqueur d’amande. Ma préférée. — Tu m’as l’air bien pâle. Tu devrais penser à te reposer un peu. C’est quand la dernière fois que tu t’es accordée un peu de vacances ? — Aucune idée, répondis-je, quelques années. — Pas depuis que je te connais en tout cas. Moi, j’aurais déjà mis la clé sous la porte et me serais planqué sur une île déserte pour avoir la paix. Je haussai les épaules. Fuir ne servait à rien. J’avais essayé et ça ne m’avait attiré que des ennuis. Ian ne savait pas tout. Je lui avais épargné les détails sur les us et coutumes de ma famille. Mieux valait qu’il ignore certaines choses dont je n’étais pas particulièrement fière. En toute franchise, nous n’étions pas des gens très recommandables. Avec le temps et l’expérience, j’avais appris à garder le plus de distance possible entre moi et les autres. À quelques exceptions près, dont Ian faisait partie. Je l’avais rencontré peu après mon déménagement. Ma boutique venait d’ouvrir ses portes. J’avais distribué des tracts en ville, fait passer une annonce dans les journaux locaux. Il fut mon premier client. Son aura sombre attira immédiatement mon attention. Il ne souriait pas. Au contraire, il semblait exténué, au bout du rouleau. Des cernes foncés atte staient un manque de sommeil évident. Et finalement, je perçus la raison de ce piteux état. L’homme qui me faisait face était suivi. Je sentais d’innombrables âmes errantes tournoyer autour de lu i, envahir mon magasin et fondre vers moi. — J’ai besoin d’aide. Je crois que quelque chose me hante. Sans blague. Je me retins de lui répondre ou d’afficher une moue ironique. Il ne savait pas à qui il avait à faire. — Vous avez des livres là-dessus ? En silence, j’acquiesçai. Des livres sur les esprits, ça ne manquait pas. Je doutais cependant qu’il trouve de quoi régler son problème de manière radicale. Il n’existait pas de solution miracle. De miracle tout court. Je l’escortai jusqu’à une étagère dédiée au monde i nvisible et la communication avec celui-ci. Devant son air clairement égaré, presque désespéré, je me décidai à lui proposer une aide toute différente. La mienne. D’abord perplexe, il eut vit e fait de se débarrasser de ses hésitations. Il n’avait plus rien à perdre. Si je pouvais lui éparg ner quelques heures de lecture, sans doute inutiles, autant ne pas m’envoyer paître. M ême si je devais p robablement passer à ses yeux pour une folle qui se la jouait médium. Pourtant, lorsqu’il quitta ma boutique, il était so uriant et reconnaissant. Pas effrayé, comme ma cliente de ce soir. Il revint me voir à plusieurs o ccasions. Quelques fois pour obtenir un soutien, d’autres pour simplement discuter. Avec le temps et les visites, nous devînmes amis. Le premier depuis mon arrivée dans cette ville où je m’étais installée, à la recherche d ’un certain isolement. Il avait, sans trop de mal, brisé ce cocon que j’avais créé autour de moi.
À ce jour, je ne regrettais pas cette amitié qui m’avait apporté beaucoup ces dernières années. — Tu as sans doute raison, j’ai besoin de vacances. Mais si je veux continuer à payer mes factures, je n’ai pas trop le choix. Je n’ai pas opté pour la carrière la plus évidente pour me faire de l’argent facile. Mais je vivais ma vie. Pas comme je l’avais imaginée, mais au moins comme je l’entendais. Ma grand-mère n’approuvait pas la manière dont j’utilisais mon don, ni la distance que j’avais instaurée entre ma famille et moi. Quant à mes anciens camarades, ils ne faisaient pas exception. Eux non plus ne recevaient aucune nouvelle de ma part. C’était mieux ainsi. — C’est toi qui vois. Je te ressers ? J’acquiesçai. Je ne m’étais même pas rendu compte que j’avais vidé mon verre. Cette liqueur sucrée était si exquise que j’étais incapable de la boire lentement. Un piège qui pouvait se révéler dangereux si je ne faisais pas attention à ma consommation qui avait tendance à prendre très vite des proportions ahurissantes. Déjà, je ressentais la délicieuse torpeur qui accompagnait l’ingestion trop rapide de ce merveilleux liquide ambré. Je me détendais progressivement et adoptai une position plus décontractée. Ma tête vint reposer contre l’épaule de mon ami qui déposa un baiser sur ma chevelure. J’esquissai un sourire et profitai pleinement de ce moment de complicité silencieux. En face de nous, l’écran de télévision s’anima et le générique d’une émission de télé-réalité envahit le salon. Notre conversation avait pris fin et, en un rien de temps, le sommeil me rattrapa. Je quittai ma léthargie lorsque je me sentis soulevée et transportée par ses bras puissants, habitués à cette procédure. Mes yeux restèrent toutefois fermés et je m’emmitou flai dans les couvertures où il m’avait installée. Bientôt, je sombrai à nouveau, rassurée par sa présence à mes côtés.
Un frisson me parcourut l’échine et je me redressai dans un mouvement brusque. J’avais froid et je ne pus réprimer un nouveau tremblement. D’une main, je cherchai la présence de Ian à mes côtés. Je rencontrai sa peau chaude que je pinçai doucement. Un ronflement me répondit. J’esquissai un mince sourire. Celui-ci disparut la seconde suivante, lorsque j’entendis un craquement provenir du salon, puis un second. En silence, je me levai et m’avançai prudemment pou r atteindre la pièce principale. Tout semblait calme. Je clignai des yeux à plusieurs reprises afi n de m’adapter plus rapidement à l’obscurité. Je n’allumai pas, je ne désirais pas prendre le risque de réveiller mon ami. Dans mon dos, le vieux parquet en bois grinça et un courant d’air glacé glissa subitement le long de mes bras jusqu’à ma nuque. Paralysée, je n’osais me retourner. Je percevais une présence derrière moi. Une aura incroyablement oppressante, sombre, menaçante. Érrriiinnne,fredonna une voix d’outre-tombe. Une main se posa sur mon épaule et je m’écartai vivement. Je pivotai sur moi-même en poussant un gémissement plaintif. Jusque-là, je n’avais jamais été capable delesentendre ou delesvoir. Juste deles sentir. Je ne voulais pas que ça change ! Érrriiinnne,murmura-t-on au creux de mon oreille. P rise d e panique, j e reculai e n tentant de chasser vainement ce souffle glacial de mon visage. Mes gesticulations ne servirent qu’à créer un vacarme monumental au moment où mes doigts rencontrèrent la lampe halogène. Celle-ci se renversa et tomba sur l’écran plat géant qui vola en éclat dans un millier d’étincelles. Je chutai aussi, après m’être emmêlée les pieds dans le tapis en poils longs qui s’embrasa sous mes yeux, suivant de près l’implosion de la télévision. — IAN ! criai-je à pleins poumons. IAN ! Terrifiée, je ramenai mes genoux sous mon menton, évitant de justesse la brûlure, et priai pour que mon ami fasse rapidement son apparition. Inutile, chuchota la voix inhumaine, de l’autre côté de la barrière de flammes. Mon regard balaya l’horizon, fixa l’entrée de la chambre à coucher où Ian tardait à se montrer. Il ne viendra pas. Cette phrase réveilla mes craintes les plus enfouies et je sentis mon cœur manquer un battement. Il reprit ensuite sa course à une vitesse bien supérieure à la normale. Ma respiration se fit de plus en plus saccadée, malgré mes efforts pour garder mon calme. La fumée et l’odeur du tapis en feu rendaient mes tentatives pratiquement vaines. — Non, protestai-je entre deux quintes de toux. Non-non-non-non-non… Un rire cruel mit fin à ma litanie et une silhouette se dessina sous mes yeux brouillés de larmes. La barrière de flammes, qui me tenait jusque-là prisonnière, sembla prendre vie. Elle s’anima, se détacha de l’obscurité et jel’aperçus. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Ce n’était pas une errante. C’était plus, bien plus que ça… Je ne pouvais rien faire contre cette… chose. Cette entité. Je suis là pour toi. Autour de moi, l’appartement s’ébranla. Le mobilier se déplaça d’un côté à l’autre de la pièce. Les objets en verre éclatèrent et les morceaux brisés crissèrent sur le parquet. Les ampoules et les appareils électroménagers explosèrent, créant de nouvelles gerbes rougeoyantes. Celles-ci, comme attirées, voltigèrent jusqu’àluiet sa silhouette incandescente grandit subitement. Le froid ambiant fut remplacé par une chaleur infernale. Des ailes de plusieurs mètres d’envergures jaillirent dans son dos, recouvrant la surface du salon et une puissante odeur de soufre envahit mes narines. Tout mon corps fut agité de secousses viol entes et je me recroquevillai davantage sur moi-même. — Ce n’est pas réel, pas réel, me répétais-je d’une voix enraillée et plaintive. Pas réel. Je devais rêver. Plutôt cauchemarder. Si j’avais beaucoup lu à ce sujet, jamais je n’avais rencontré de véritable démon. Les errantes me suffisaient déjà largement. Non. Une illusion. Une hallucination. Je gémis pendant que mon esprit embrumé peinait de plu s en plus à fonctionner normalement. Je
commençais à perdre la raison. Par-dessus le vacarme constant, j’entendis son rire qui me glaça le sang. Il se pencha vers moi et je sentis son haleine brûlante râper ma peau où se for mèrent immédiatement d’épaisses cloques douloureuses. J’étouffai un cri contre le dos de ma main et des larmes coulèrent le long de mes joues. Je voulais mourir. Le silence se fit soudain dans le salon. Une voix féminine et accusatrice le brisa. — Enfermés ! Elle nous a enfermés ! Des dizaines d’autres la rejoignirent pour scander ces mots encore et encore. Je relevai la tête et découvris les visages de ceux qui réclamaient répar ation. Les âmes que j’avais emprisonnées ces dernières années. Leur simple présence me coupait presque le souffle, tant elles étaient nombreuses. Derrière elles,ilnyx. Une geôle désormais vide donsouriait. Entre ses paumes flottait ma sphère en o t les détenus, assoiffés de vengeance, avançaient dans ma direction. — Érine ? Le calme retomba et tous les regards se détournèrent pour fixer l’intrus. — Ian, parvins-je à articuler. — Qu’est-ce que tu fais recroquevillée comme ça ? Putain, ça caille ici ! Tout en m’interrogeant et se frottant les bras, il se rapprocha de moi. Lorsqu’il s’agenouilla à mes côtés, je commençai à baragouiner quelques mots presque incompréhensibles. — Désolée… Ma sphère... Le feu… Les… Les errantes. Ma main saisit son poignet et le serra avec force. Je ne voulais pas qu’il devienne la prochaine victime de mes bourreaux. Je ne me le pardonnerais jamais s’il lui arrivait malheur à cause de moi. — Calme-toi, tout va bien, me rassura-t-il doucement. Tu as fait un cauchemar, c’est tout. Je fronçai les sourcils. Un cauchemar… Interloquée, j’observai les alentours. Le salon ne montrait plus aucune trace de désordre ou d’incendie. Mon co rps, aucune marque. Il n’y avait personne d’autre que lui et moi dans cet appartement. Visible ou pas. — Je… Je… bafouillai-je. — Je suis là. Il ne t’arrivera rien. Je me redressai subitement et m’accrochai à son cou . Mon visage mouillé de larmes rencontra son torse dénudé et je le serrai un peu plus contre moi. Il me laissa faire, me berça durant plusieurs minutes, jusqu’à ce que ma respiration s’apaise. Seulement alors, il s’écarta, dégagea une mèche de cheveux collée à mon front et la rangea derrière mon oreille. — Il est vraiment temps que tu les prennes, ces vacances, conclut-il sur le ton de la plaisanterie. Je lui répondis avec un sourire peu convaincant et il m’aida à me relever. — Viens te recoucher, il est à peine une heure du matin. — D’accord… Avec précaution, Ian me raccompagna jusqu’à la chambre. Encore hébétée par ce rêve si vivace, je ne remarquai pas que, derrière nous, la télévision ven ait de s’allumer seule. Mon ami, lui, s’était immobilisé et scrutait l’écran enneigé avec curiosité. Il haussa les épaules. Il s’empara de la télécommande, éteignit l’appareil et revint vers moi qui jetai des œillades craintives autour de nous. Rien. Pourtant, à peine Ian eut-il le dos tourné que le poste s’anima à nouveau, avec le volume au maximum, en prime. Cette fois, ce fut avec méfiance qu’il s’avança, décidé à utiliser une manière plus radicale pour mettre fin à cette mascarade. Il se pencha afin d’atteindre la prise de courant lorsque je poussai un cri. Ian ne comprit pas de suite la raison de cette excl amation bruyante. Il se redressa avec un regard interrogatif avant d’afficher un air surpris en me voyant courir dans sa direction. Je fus alors propu lsée en arrière et atterris violemment contre le vaisselier. Un fracas de verre brisé et bon nombre d’entailles accompagnèrent ma réception douloureuse. — Bordel ! Érine ! Il se précipita vers moi et posa un genou au sol, ignorant les éclats coupants. — Il faut partir d’ici. Maintenant. Je levai la tête vers le groupe d’errantes.Mesqui s’étaient agglutinées autour de Ian errantes, quelques instants plus tôt et nous encerclaient désormais. Elles étaient de retour. Et avec elles, une chute significative de température. Notre souffle se transforma en buée épaisse. Aucun de nous n’eut l’occasion d’esquisser le moindre mouvement en direction de la sortie. Tout se déroula très vite. Trop