Passing Strange
126 pages
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Description


1940 : L’ori-kami permet de replier l’espace sur lui-même pour en relier deux points.


À San Francisco, Franny maîtrise cet art et compte l'utiliser pour ramener sa sœur, prisonnière de cette guerre mondiale qui ravage l'Europe.
Mais la magie suffira-t-elle face à l'horreur ?


Retrouver la suite des aventures de Franny aux côtés des cinq autres héroïnes de Passing Strange de Ellen Klages.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782376862390
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

présente



Passing Strange

Ellen Klages
(traduit de l’anglais pas Éric Holstein)
Pour Emma et Eunice, Duke Hobson,
et toute l’équipe de Polyvinyl Flims
La ville aujourd’hui
Un

Au soir du dernier lundi de sa vie, Helen Young rentra de chez son médecin et se prépara une tasse de thé. Comme elle s’y était attendue, les nouvelles n’étaient pas bonnes ; il n’y avait plus rien à espérer.
Depuis les fenêtres de son appartement, au sommet de Nob Hill, les alignements en terrasses des maisons de San Francisco lui faisaient l’effet d’un empilement précaire de cubes en bois. Le soleil couchant transformait verre et acier en flaques de lumière orange et baignait la vieille pierre et les stucs d’une douce teinte pêche. Le brouillard sinuait au pied des collines comme un serpent d’albâtre.
Elle posa la fragile tasse de porcelaine sur un guéridon en teck et réfléchit à ce qu’il lui restait à accomplir. Sa liste des dernières choses à faire. Ivy, sa compagne – qui était aussi son aide-soignante – avait pris sa journée, ce qui allait tout à la fois lui simplifier la tâche et la rendre plus problématique. Elle n’aurait aucune explication à fournir, mais d’un autre côté elle devrait se débrouiller seule.
Peut-être valait-il mieux tout remettre au lendemain matin ? Helen trancha et s’empara de son téléphone. Après soixante-quinze ans, elle était la dernière encore en vie ; il n’y avait plus de temps pour les hésitations et la procrastination. Elle tapota sur l’écran pour commander un taxi.
La journée avait été douce, comme c’était souvent le cas en automne, mais le brouillard laissait présager une soirée plus fraîche. Elle enfila une veste légère en laine et considéra un moment le pommeau de bronze de la canne qui reposait contre son canapé. Allait-elle en avoir besoin ou, au contraire, serait-elle une gêne ?
Elle avait beau être dure d’oreille et porter des verres aussi épais que des culs de bouteilles, ses jambes étaient encore assez bonnes pour un vieux machin comme elle. Bon sang ! De sacrément bonnes jambes, même. Elle enroula sa main autour du pommeau en forme de dragon et esquissa un pas de claquettes qu’elle conclut en plantant sa canne sur le plancher, avant de la reposer là où elle l’avait trouvée.
Arrivée devant sa porte, elle se figea un instant. Et si quelque chose devait mal tourner…
Elle se dirigea vers la cuisine et la petite ardoise Velleda fixée près du réfrigérateur où elle inscrivit l’adresse, juste en dessous des mots THON et ASSURANCE. Aussi facile à effacer à son retour, qu’à trouver si, d’aventure, elle ne revenait pas.
Le concierge l’escorta jusqu’au taxi. « Chinatown, lança-t-elle au chauffeur. Spofford Alley, entre Washington et Clay. » Elle entendit le taxi soupirer. Une course d’à peine un kilomètre n’était sans doute pas ce qu’il avait espéré.
« Hors des sentiers battus, commenta-t-il. Y’ a quoi là-bas ?
— De vieilles amies que je n’ai pas vues depuis très longtemps », répondit Helen avec un demi-sourire qui semblait trahir autant la joie que les regrets.

San Francisco est une ville très peuplée, qui s’est développée aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Entourée d’eau, les maisons collées les unes aux autres… et pourtant, à côté de Chinatown, le reste de la ville semble aéré. Plus de soixante-dix mille habitants s’entassant sur deux kilomètres carrés. Grant Avenue n’est qu’une longue suite de boutiques bon marché et de restaurants qui drainent la majorité des touristes, mais les petites rues adjacentes sont bien moins pittoresques et aseptisées. Alors que le taxi tournait pour s’engager dans une étroite allée bordée d’immeubles en brique à trois étages, Helen fut assaillie par les odeurs caractéristiques d’épices, de choux, de vinaigre et autres aliments mis à sécher.
« Arrêtez-vous là, intima-t-elle.
— Vous êtes sûre, ma p’tite dame ? C’est pas un quartier très recommandable. Surtout le soir.
— Je n’ai jamais été aussi certaine de toute ma vie.
— C’est vous qui voyez. Ça fera quatre dix », dit-il en jetant un œil au compteur.
À travers l’épaisse plaque de plexiglas qui séparait chauffeur et passager, elle lui tendit un billet de vingt.
« Attendez-moi ici… Je devrais en avoir pour un petit quart d’heure. Vous en aurez un autre comme celui-ci pour me ramener.
— Le panneau dit "Stationnement interdit. Enlèvement demandé".
— Si la police débarque, faites le tour du pâté de maisons. » Elle lui glissa un deuxième billet de vingt.
— Pigé », acquiesça le taxi pendant qu’Helen descendait.

Dans la pénombre du crépuscule naissant, la ruelle semblait n’être que ténèbres. Les seules taches de lumière provenaient des fenêtres des appartements, du linge mis à sécher et du miroir d’un salon de beauté un peu plus loin sur la porte duquel un écriteau « FERMÉ » était accroché de guingois. Au numéro 38 se dressait un immeuble de brique sale, couleur de sang séché ; l’entrée étroite et les panneaux de contreplaqué qui recouvraient les fenêtres du rez-de-chaussée étaient peints de la même couleur. La porte semblait massive. Un simple vantail sans la moindre fantaisie, pas de poignée. Personne ne semblait l’avoir ouvert depuis un bon moment.
« Vous connaissez quelqu’un qui vit ici pour de vrai ? lança le chauffeur depuis sa vitre baissée.
— Pas tout à fait », répondit Helen. Elle sortit un trousseau de clefs de sa veste. « J’ai hérité de cet immeuble il y a très longtemps. »

L’entrée était plongée dans le noir. Helen referma derrière elle et sortit une MagLite de la poche de son pantalon. Arrivée au bout d’un couloir plus obscur encore, elle se servit d’une autre clef pour déverrouiller une porte en bois dont les gonds grincèrent sous le poids des ans. Une volée de marches branlantes et une odeur de terre humide lui sauta au visage.
Elle actionna l’interrupteur installé en haut de l’escalier et des ampoules nues s’allumèrent. Elle rangea sa petite lampe torche et, en se tenant à la rampe, entreprit prudemment sa descente vers la cave.
Le sol était en ciment. Les semelles en caoutchouc des chaussures d’Helen ne faisaient aucun bruit. Elle passa sous une arcade et prit à gauche, puis encore à gauche. Elle avançait lentement, mais sûrement. Là-dessous, c’était un véritable labyrinthe dans lequel on avait vite fait de se perdre. Fut une époque où la plupart des immeubles de la rue étaient reliés par des souterrains. Six ou sept bâtiments que l’on pouvait rejoindre par des passages invisibles.
Les « ghost tours » proposés aux touristes prétendaient que c’était des lieux de perdition – opium, traite des blanches. Peut-être que ça avait été le cas avant l’incendie de 1906. Mais après ? Quelques speakeasies {1} , peut-être, jusqu’à la fin de la Prohibition ou tout simplement un moyen commode pour aller d’un endroit à un autre. Dans ce temps-là, les flics n’avaient pas besoin d’excuses pour faire des descentes à Chinatown et les passages souterrains étaient une question de survie.
Aujourd’hui, ils ne servaient plus que comme remises. Il n’y avait plus de lumières au-delà du troisième coude et Helen dû ressortir sa MagLite. Son étroit faisceau captura les contours de quelques meubles bâchés, de cartons, de caisses cerclées de fer et fit détaler plus d’un rat. La lumière froide des LED donnait au lieu un aspect fantomatique et Helen ne put réprimer un frisson.
Un dernier tournant l’amena dans une petite pièce au sol en terre battue. Massifs, deux des murs étaient en pierre et le troisième en brique. La porte qu’elle venait de franchir constituait le seul et unique accès. Hélène promena son pinceau de lumière sur le mur de brique dont la régularité n’était brisée que par des étagères en bois pleines de vieux bols, de tasses à thé poussiéreuses et de piles d’assiettes ébréchées. Une marmite en fonte toute rouillée faisait ployer sous son poids la planche du milieu.
Faisant en sorte de garder le faisceau aussi fixe que possible, elle fit passer sa lampe dans sa main gauche, glissa la droite derrière la marmite et repéra la petite poignée qu’elle dissimulait. Elle tira dessus sans que rien ne bouge. Soupirant, elle cala sa lampe torche sous son bras, essayant de la garder fixée sur son objectif comme elle le pouvait. En son for intérieur, elle rendit grâce aux cours de danse et de yoga qui lui avaient permis de rester aussi souple. À deux mains, elle tira sur le mécanisme caché. Il finit par céder avec un petit clic si discret que ce fût à peine si elle l’entendit, malgré le silence sépulcral de la cave.
Helen recula alors qu’un pan du mur pivotait vers l’extérieur, ouvrant un passage tout juste assez large pour permettre à une personne de s’y faufiler. La disposition en quinconce des briques donnait à la porte du passage un aspect crénelé. Les cheveux à la base de son cou se hérissèrent quand elle sentit sur son visage cet air frais et humide, resté toutes ces années prisonnier du tunnel.
Il rejoignait Stockton Street et, à ce qu’on lui avait dit, il avait été creusé dans les années 20 pour la contrebande de whisky. Mais c’était déjà un cul-de-sac lorsqu’elle y avait mis les pieds pour la première fois. Elle était la dernière personne au monde à connaître son existence et d’ici peu, ça ne serait qu’un petit morceau d’histoire oublié de plus. Elle fit repasser sa lampe dans sa main droite et s’avança dans la galerie.
À cinq mètres devant elle, un mur de ciment dans lequel avait été creusé une niche de la taille d’une petite fenêtre. On aurait dit une crypte, une étrange catacombe. Excepté qu’on réserve les cryptes aux restes d’un mort. Reliquaire, se dit-elle, serait sans doute un terme plus approprié, car ce qu’il renfermait était d’une valeur inestimable.
Le faisceau de lumière lui révéla un coffre en bois poussiéreux d’une dizaine de centimètres d’épaisseur et à peine plus grand qu’une couverture de LIFE Magazine . Helen l’épousseta avant de le soulever en glissant ses mains sous les fines planches qui le constituaient. Il n’était pas lourd. En coinçant la lampe torche contre l’un des côtés, elle sortit à reculons pour rejoindre la pièce où la vaisselle avait été entreposée. Aucun doute, la canne aurait bel et bien été une gêne.
Posant l’un des coins du coffre sur une étagère, elle contempla un long moment la crypte. Elle y vit bien plus que des pierres. Elle se secoua finalement, revenant à elle, et passa la main derrière la marmite en fonte. Remettre le mécanisme en place fut bien plus facile. Le petit clic étouffé se fit de nouveau entendre et le passage se referma lentement pour la dernière fois, ses contours crénelés venant s’ajuster parfaitement à son chambranle de briques.
Un énorme sac en papier était plié sur l’étagère des tasses à thé. Elle y glissa le coffre en veillant à le garder bien à plat. Tenant le sac comme un plateau, elle reprit dans l’autre sens les tours et détours du labyrinthe souterrain, mais bien plus lentement cette fois. Elle mit ses dernières forces dans l’ascension des escaliers qui la ramena dans le vestibule sombre qu’elle quitta en laissant la porte entrouverte. Il n’y avait désormais plus rien de précieux là-dessous. Elle ressortit enfin dans Spofford Alley. Même de nuit, l’étroite ruelle pauvrement éclairée lui sembla lumineuse et aérée par rapport aux ténèbres des caves qu’elle venait de quitter.
Helen posa le sac sur la banquette arrière du taxi qui l’attendait toujours et ferma la portière avec un soupir de soulagement. Une bonne chose de faite. Avant de monter à bord, elle tendit au chauffeur le billet promis. Au moment d’arriver au pied de son immeuble, elle tapota sur la séparation en Plexiglas : « Passez par l’entrée de service, s’il vous plaît. »

L’ascenseur l’emmena jusqu’à son appartement au douzième étage en lui permettant d’éviter le concierge et ses éventuelles questions. Elle posa le sac sur la commode de sa chambre et alla directement dans la cuisine pour effacer l’adresse qu’elle avait écrite sur l’ardoise avant de se verser trois doigts de Macallan dix-huit ans d’âge. C’était bien plus que son habituel petit verre du soir. Ivy l’aurait sans doute gentiment réprimandée, seulement Ivy n’était pas là. Helen extirpa un tournevis d’un tiroir et retourna dans sa chambre.
Il lui fallut bien avaler la moitié du verre avant de se sentir prête. Elle étendit une serviette sur son lit et sortit délicatement le coffre du sac. Les vis étaient vieilles et profondément enfoncées dans les bords. Le bois fin se fissura lorsqu’elle les força une à une. Une fois la dernière posée sur la serviette, elle utilisa ses doigts pour, doucement, soulever le couvercle.
À l’intérieur, emballé dans de la soie, se trouvait un objet rectangulaire presque de la taille du coffre. Elle l’en sortit pour l’installer au bout de son lit et dénouer les liens qui retenaient les quatre coins, un peu comme ceux d’un chapiteau. La soie glissa sur son dessus de lit pour révéler une fragile boîte au couvercle de verre.
Helen la regarda en vidant ce qui restait de son scotch.
« Bonjour, vous, dit-elle. Ça fait un bail. »
Deux

Les mardis étaient toujours calmes. Marty Blake ne savait pas pourquoi. Il se tenait donc derrière son comptoir et rattrapait sa paperasse en retard – imprimer les étiquettes d’expéditions, remettre à jour son catalogue et sa base de données – lorsque la sonnette du magasin retentit.
Il y avait bien plus de passage depuis qu’il avait déménagé. Non pas qu’il n’y ait pas eu du monde dans les rues du Tenderloin {2} , simplement, ce n’était pas la clientèle qu’il recherchait. Martin Blake Rare Books était une petite boutique au loyer proprement astronomique, mais à seulement quelques encablures d’Union Square, elle avait bien plus de chances d’attirer des clients ayant les moyens de se faire plaisir.
Il releva la tête pour voir une vieille Asiatique entrer doucement dans son magasin. Une main était posée sur le pommeau d’une canne très ancienne, l’autre tenait un grand sac Neiman Marcus {3} . Au-dessus d’un pantalon et d’un chemisier de soie noire, elle portait une veste crème dont les revers étaient brodés d’un rouge intense parfaitement assorti à son rouge à lèvres.
Aucun doute, elle était pleine aux as. Quatre-vingts ans bien sonnés – sans toutefois qu’il puisse dire de combien au premier coup d’œil – elle avait un visage ridé, mais ses cheveux fins étaient encore noirs comme de l’encre, tout juste diluée de quelques touches de blanc. Elle n’était absolument pas voûtée et bien que la main sur sa canne soit tachée par les ans, ses yeux, derrière les montures d’argent de ses grosses lunettes, étaient d’un noir de jais.
Le temps qu’elle traverse la boutique, il rajusta sa veste et, d’un geste, lissa son bouc.
« En quoi puis-je vous aider ?
— Vous êtes spécialisé dans les publications du XXe siècle. » Ce n’était pas une question.
« C’est l’un de mes domaines d’expertise, répondit-il d’un haussement d’épaules. Vous recherchez quelque chose en particulier ?
— Peut-être. Puis-je laisser ça là ? demanda-t-elle en posant le sac sur le comptoir.
— Je vous en prie. »
Elle le remercia d’un hochement de tête et Marty retourna à ses comptes. Pas la peine de la surveiller celle-là. Aucun risque de fauche.
Un quart d’heure passa, uniquement ponctué par le raclement de la canne sur le sol et le bruit de ses doigts à lui courant sur le clavier. De temps en temps, Marty relevait la tête et la regardait farfouiller dans les étagères en essayant de deviner ce qui pourrait bien l’intéresser. Il faisait la plupart de ses ventes en ligne et le plus gros de son inventaire était dans ses réserves. Il n’avait de place, ici, que pour ce qu’il avait de mieux.
Dans des vitrines fermées éclairées par d’élégants petits halogènes était exposée une petite centaine de pièces. Côté rue, des premières éditions, des exemplaires dédicacés et quelques manuscrits ou dessins originaux. Il réservait les vitrines placées au fond à des publications moins respectables – vieilles éditions de poche, revues érotiques et comics de la grande époque. Des pièces rares et assez chères, mais pas du goût de tout le monde.
Il avait une dizaine de pulps des années 1920 et 1930 – couvertures criardes, scènes macabres de meurtre ou de torture représentant des femmes en petites tenues roulant des yeux fous, ligotées ou enchaînées et menacées par des serviteurs bossus, des méchants orientaux ou des savants fous. Toutes étaient dans un état impeccable. Elles étaient restées dans des cartons pendant des années, mais durant la dernière décennie, les prix s’étaient envolés, au point de justifier la présence d’une vitrine dédiée.
La vieille dame y était retournée à deux reprises. Peut-être pour la première édition cartonnée du Christie ? Il ne la voyait pas en fan de pulps. C’était plutôt le rayon des geeks des startups de la Silicon Valley à qui l’argent des stocks options avait donné les moyens d’investir dans leurs fantasmes.
Finalement, elle se tourna vers lui en désignant un magazine.
« Pourrais-je voir celle-ci ? »
Eh ben ça alors ! Décidément, on n’était jamais au bout de ses surprises dans ce métier. C’était bien un pulp, et même le meilleur du lot, mais de là à imaginer que ça puisse lui plaire… Un Weird Menace de 1936 rendu légendaire par le grand guignol de sa couverture.
« Mais certainement », répondit-il en ne laissant rien paraître de sa perplexité. Il déverrouilla la vitrine et sortit le plateau d’exposition pour le déposer sur la petite table voisine. Il ajusta le rhéostat de l’halogène pour permettre à sa cliente de mieux voir.
Elle s’assit, posa sa canne le long du fauteuil et détailla la couverture avec une expression que Marty ne parvint pas à déchiffrer. Vénération ? Désir ? Un peu d’excitation, sans aucun doute, mais avec quoi d’autre ? Elle semblait presque nostalgique. Il s’assit en face d’elle.
« Qu’est-ce que vous pouvez m’en dire ?
— Eh bien, comme vous pouvez le constater, il est dans un état parfait. Pages blanches, le dos n’est pas abîmé, on pourrait croire qu’il sort tout juste de chez le marchand de journaux. » Il passa la main sous la couverture en mylar pour l’incliner légèrement. « C’est un excellent numéro qui contient des nouvelles de Clark Ashton Smith et de Manly Wade Wellman, ce qui en soi, suffit à en faire une vraie pièce de collection. Cependant…
— Je n’ai rien à faire de ces histoires, l’interrompit-elle d’un geste de la main. Parlez-moi de la couverture. »
C’était une scène violente avec un arrière-plan abstrait dans des tons sombres. Le personnage central était une femme très pâle au regard terrorisé, entièrement nue si ce n’est un voile de soie couleur chair. Un nid de vipères vertes était enroulé à ses pieds et, penchée sur elle, une silhouette encagoulée de rouge brandissait un fouet. C’était une illustration terrifiante et érotique, de celle qui ne laissait rien – et en même temps tout – à l’imagination du lecteur.
« Ah… » La couverture. Marty changea légèrement son angle d’attaque. « L’artiste est, bien entendu, Haskel. La signature est ici, en bas à droite. » Il lui indiqua un H tout en angles, dont la barre centrale s’envolait d’un trait de pinceau pour passer au-dessus du ASKEL. « Il a signé pas loin d’une centaine de couvertures, pas seulement pour Weird Menace , mais aussi pour plusieurs autres magazines… non conventionnels, dit-il en avalant presque le mot. Un nombre impressionnant pour une si courte carrière. Tout juste sept ans. Personne ne sait vraiment pourquoi il s’est arrêté. » Il repensa aux livres de référence qu’il avait dans son bureau. « Sa dernière couverture date de 1940. Octobre ou novembre, il me semble.
— Plus rien après ça ?
— Pas la moindre trace. C’est comme s’il avait disparu de la surface de la Terre. » Il se remémora toutes les conversations qu’il avait eues avec certains de ses confrères au fil des ans. « Il y a des rumeurs, ajouta-t-il prudemment, à propos d’une ultime couverture qu’il aurait faite, mais elle n’a jamais été publiée. Personne ne sait pour quelle maison d’édition. J’ai entendu des gars à la Pulpcon en parler comme du Saint Graal, la pièce pour laquelle n’importe quel collectionneur serait prêt à vendre sa grand-mère. » Il se tut soudain, se rappelant à qui il s’adressait. « Soit dit sans vouloir vous offenser.
— Il n’y a pas de mal. Et vous, que pensez-vous qu’il lui soit arrivé ?
— La guerre, probablement. Il pourrait y être resté, même s’il n’y a aucun dossier militaire le concernant.
— Mon mari était pilote, dit-elle. Son avion n’a jamais été retrouvé.
— Vous m’en voyez désolé. Mais en ce qui concerne Haskel, il n’y a aucun papier d’aucune sorte en dehors de quelques factures. Pas de photos, non plus. C’est un peu un mystère.
— Je vois. Quoi d’autre ? »
Marty fouilla sa mémoire à la recherche des quelques articles qu’il avait lus à propos de Haskel.
« Il travaillait presque exclusivement à la craie, jamais à l’huile, ce qui donnait à ses peintures un aspect plus doux, avec une sorte de… » Quelle était cette expression employée par ce critique, déjà ? Marty pianota sur la table du bout des doigts. Ah ! Voilà ! « Une sorte d’éclat Technicolor . Son style est inimitable et cette couverture est l’une de ses meilleures. »
Il se saisit de nouveau du magazine, cette fois pour le mettre entre les mains de la vieille dame.
« C’est d’une finesse tout à fait exquise.
— Si vous aimez ce genre d’images, dit-elle en haussant un sourcil. Combien ? »
Il réfléchit vite. Au catalogue, il cotait huit cents, mais il avait vu cette expression sur son visage. « Dans cet état, mille deux cents.
— Ça me semble raisonnable. »
Marty poussa un soupir de soulagement. Elle n’allait même pas essayer de marchander ? Dans ce cas, il se pourrait bien que ça soit un excellent mardi.
« Mais à dire vrai, j’ai bien peur de n’être intéressée que par une œuvre originale. » La vieille dame reposa le magazine dans son plateau d’exposition.
Marty s’étrangla de surprise.
« Un original de Haskel ? C’est pratiquement introuvable. Je n’en ai vu qu’un seul, dans une exposition. On n’en connaît que cinq. Six, tout au plus.
— Vous m’avez parlé d’une centaine de couvertures, s’indigna-t-elle.
— Qu’il a peintes, oui ! Mais… » Marty sortit son mouchoir pour éponger la sueur de son front. « Comprenez bien, à cette époque le marché du pulp était le bas du bas de l’échelle. Sitôt le magazine en rayon, l’orignal partait à la poubelle. Ça ne valait rien. Même pour l’artiste. Par ailleurs, la craie n’est pas aussi durable que l’huile. Aussi délicat qu’une aile de papillon.
— Il y a bien des originaux sur le marché ?
— Pas souvent. Ils appartiennent tous à des collectionneurs privés. Le dernier qui a été proposé à la vente, il y a cinq ans, a atteint 60 000 $. Aujourd’hui, il partirait pour le double.
— Vraiment ? » Songeuse, elle tapota le coin de ses lèvres du bout des doigts avant d’illuminer son expression d’un si grand sourire qu’il fit plisser toute la peau de son visage. « Laissez-moi aller chercher mon sac, jeune homme. Il se peut que j’aie là quelque chose qui vous intéressera. »
 
Trois
 
En posant son sac sur la table, Helen considéra l’homme en face d’elle avec un mépris qu’elle prit grand soin de dissimuler. Après vingt-sept années passées à présider des tribunaux, elle savait parfaitement comment ne rien laisser paraître. Elle avait une excellente expression de joueuse de poker.
Martin Blake était un petit homme aux cheveux rares plaqués en arrière – un cache-misère – et au regard sournois. Il arborait un ridicule petit bouc et portait une veste de prêt-à-porter sur une chemise imprimée et un jean « haute couture ». Elle trouvait l’ensemble sans goût. Elle avait compris, en l’entendant parler du magazine, qu’il était le genre d’homme à surévaluer son expertise.
Il était bien tel qu’elle l’avait espéré.
Helen avait fait ses petites recherches. Le commerce de ce genre d’objets de collection était hautement spécialisé et il n’y avait guère qu’une poignée de vendeurs dans toute la Bay Area, qui avait ce genre de pièces en stock. Elle avait beau être en retraite depuis dix ans, son carnet d’adresses était toujours fourni et fiable. Après avoir soigneusement pesé les informations qui lui avaient été communiquées, elle avait décidé que Martin Blake pouvait être le parfait exécuteur testamentaire.
Sa boutique était aménagée avec assez de goût et ses ventes en ligne attiraient des collectionneurs fortunés du monde entier. Mais ce qui lui avait permis de passer d’une sombre librairie d’occasion du Tenderloin à ce voisinage autrement plus cossu était la petite opération fort lucrative qu’il avait faite auprès d’un vieil ami d’Helen. Blake avait mis la main sur une importante collection qu’il avait estimée à une fraction de sa valeur réelle, s’offrant ainsi un véritable trésor pour une bouchée de pain.
Rien qui ne puisse partir aux enchères ou attirer l’attention du public, toutefois. Le vernis de respectabilité de Martin Blake était intact. À condition de ne pas y regarder de trop près.
Avec précaution, elle sortit la boîte, la posant si délicatement qu’on n’entendit pas le moindre bruit. Pour la seconde fois, Helen délia les cordons qui retenaient l’enveloppe de soie par ses coins pour la laisser s’épanouir sur la table.
Voir son interlocuteur le souffle soudain coupé la récompensa amplement de sa peine.
Une fragile boîte de bois sombre verni de trente centimètres sur quarante-cinq reposait au milieu des plis de soie. Son couvercle était fait d’un verre épais. À l’intérieur, une peinture – plus exactement un pastel aux couleurs chatoyantes – sur une lourde feuille de papier à dessin.
Martin Blake marqua sa sidération de manière presque comique. Ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche s’ouvrit en grand.
« Est-ce que c’est…
— La dernière œuvre de Haskel. »
L’illustration montrait un jeune homme en smoking, cheveux auburn, dansant avec une femme vêtue d’une robe d’un bleu lumineux et dont la chevelure blonde cascadait sur ses épaules. Heureux, les yeux dans les yeux, ils évoluaient dans une bibliothèque surmontée d’un dôme de verre ouvert sur les étoiles. À l’arrière-plan, une baie vitrée s’ouvrait sur la cime des gratte-ciels et la baie de San Francisco en contrebas.
En bas, à droite, on reconnaissait la signature tout en angle.
« Dieu du ciel, s’exclama Martin Blake.
— N’est-ce pas », énonça platement Helen. 
Elle le laissa s’extasier en silence une dizaine de minutes. Il fit lentement le tour de la table, inspecta la peinture sous toutes les coutures. Il se baissa, se pencha pour en étudier la surface avant d’aller chercher derrière son comptoir une paire de gants de coton blanc et une loupe. Il examina la signature puis la boîte, laissant courir ses doigts le long du verre et du bois lisse de ses parois.
« Comment puis-je l’ouvrir ?
— Vous ne pouvez pas. C’est scellé. Étanche et pratiquement sous vide.
— Et comment suis-je censé examiner la peinture ? hoqueta-t-il.
— Seriez-vous intéressé ?
— Si elle peut être authentifiée, je pourrais vous faire une offre. »
On pouvait lire sur son visage un étrange méli-mélo d’émotions, celles d’un homme qui voyait son rêve le plus fou devenir réalité et ne pouvait se résoudre à y croire. Il était tout à la fois extatique et sidéré.
« Je suis sûre d’être en mesure de répondre à toutes les questions que vous pourriez vous poser », le rassura Helen.
Il laissa une nouvelle fois...

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