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Paulinius l'insoumis

De
174 pages
"Sauve qui peut ! Popo fend le vent par monts et par vaux. Quelques minutes après le combat, le premier gendarme reprend ses esprits. "Attrapez-le, attrapez-le, c'est un fugitif !" s'écrie-t-il, desespéré et hagard, espérant avec naïveté que des villageois lui prêteront main-forte. Il tire en l'air, écumant de rage. Peine perdue, le voisinage est tout acquis à la cause de son protégé et personne n'a rien vu, rien entendu ; pas de témoins, pas d'indices." L'auteur met ici en musique la légende de Popo Torrent, au rythme de personnages truculents, pétris d'humanité et portés par un destin hors du commun.
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Françoise Lancréot
Paulinius l’insoumis Roman
Paulinius l’insoumis
Un glossaire figure à la fin de l’ouvrage. Ce roman historique met en scène un personnage qui a existé et dont la légende a quelque peu dépassé la réalité de son époque… © Sépia, 2016 : 9791033401ISBN 094
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Paulinius l’insoumis
Françoise Lancréot Paulinius l’insoumis
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À l’aube des mouches, on voit soudain surgir de la voûte céleste, telle un feu d’artifice, une splendide et plantureuse étoile filante. Elle se démultiplie en une pluie de poussières d’astres flamboyants, jaillissant et foisonnant de tous les côtés, illuminant, enflammant le ciel, l’embrasant d’éclairs si vifs qu’en pleine nuit le soleil semble à son zénith. Captivés, aimantés, tous élancent leurs yeux au ciel, et tentent de suivre la course folle de ce vol de brillance. Il s’étend, du haut de la montagne au firmament et va finalement finir sa course évanescente en pleine mer au bout de l’horizon, ponctuant cet adieu d’un bruit fracassant, véritable coup de canon. Cette brassée d’étincelles suspend le temps. Plane ensuite un silence assourdissant. Puis soudain, sailli de nulle part, un cri rauque, strident, sortant des entrailles de la terre, un hurlement sanglant : « Popo, Popo, Popo est mort ! » C’est la fin de l’après-midi, Sylvaine est aux champs. La 1 petite femme capresse , plutôt filiforme, au visage de poupée, rond et souriant, perçoit tout d’un coup quelques soubresauts au bas des profondeurs de son ventre, qu’elle tient harnaché, serré d’un foulard madras. Hé oui, même
1 Femme issue d’un couple noir, mulâtre.
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enceinte, il faut bien trimer, gagner sa croûte, planter, récolter ignames et patates, pour se nourrir chaque jour que Dieu nous donne. Malgré sa bedaine éléphantesque et rebondissante, qui ralentit considérablement sa marche, elle cultive, s’échine. – Non ! dit-elle, je ne suis pas prête ! Elle continue de fouiller ses tubercules, ne voulant pas croire à ce qui lui arrive, tout en soulageant son ventre à bout de main gauche en forme de palée, comme si de rien n’était. La deuxième alerte ne tarde pas à se déclarer, une douleur la pénètre, une lame de couteau effilé la transperce. Aie ! Mon dieu, j’suis pas prête ! Après avoir tenté de respirer profon-dément et de se calmer – autant que faire se peut –, elle décide de raison garder. La route est longue, elle n’est pas prête, mais elle doit regagner son toit – coûte que coûte – remonter la pente raide qui la mène à sa case. Personne à l’horizon et elle n’a pas l’intention d’accoucher ici, seule au milieu d’un champ, livrée à son triste sort. Elle abandonne son panier d’osier rempli de quelques plants et autres ustensiles agricoles et commence à gravir péniblement, mais avec détermination le chemin pentu de retour vers les siens. L’angoisse la gagne. Il faut qu’elle y arrive, qu’elle franchisse cette côte, qu’elle grimpe chez elle. Elle met un pied devant l’autre, rassemble son courage, marche, piétine, titube, s’arrête de temps en temps en demandant à Dieu de lui permettre de trouver sa route. Les minutes s’étirent, les secousses se rapprochent, l’assaillent, la brutalisent, la tétanisent. Les dents serrées, grinçantes, elle tente, s’efforce de ne pas crier, mais les larmes amères, elles, perlent goutte à goutte, glissent, jaillissent, puis s’écoulent à grands flots. Le ruisseau devient rivière, fleuve en crue. Il arrose son visage, dévale ses cuisses et sillonne son corps. Je ne suis pas prête,
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maugrée-t-elle, tout en continuant à marcher en automate, suivant la boussole de son instinct, guidée par ce puissant désir d’atteindre son but, d’emmener son enfant à bon port, d’être soutenue, de retrouver sa case et ses proches, son refuge. Elle pensait avoir encore une ou deux semaines devant elle, à prendre des bains de glycérine et de fleur d’oranger pour se rafraîchir et des tisanes d’eau de coco et de pâte de 2 raquette râpée. Mais non ! Une volonté de fer, indéfectible, une force surhumaine la portent. Elle parvient comme une somnambule – elle ne sait comment – sur la petite dalle juste devant sa maison, faite de pierres mises en puzzle et colmatées de farine-ciment. C’est alors qu’elle se relâche, s’effondre et se met à héler aux abois, appelant sa sœur. – Édamise ! Va chercher madame Marie, je vais accoucher. Elle réalise soudain qu’elle est trempée de la tête aux pieds. Arrosée par la perte des eaux, imbibée de souffrance, de transpiration, de larmes. Un torrent en furie s’est déversé sur elle. Se jette sur la paillasse – son lit –, se recroqueville, en être supplicié, se tord de douleur, mais se console : elle n’est plus 3 seule. La ruche des voisines – telles des von-von – s’affaire autour d’elle. Celle-ci lui donne la main, cette autre lui rafraîchit le visage. Elles préparent avec diligence du linge blanc et propre, de l’eau bouillie, des draps, des serviettes, le nécessaire pour la naissance d’un nouveau-né. C’est une affaire de femmes et elles savent s’y prendre.
2 Cactus opuntia. 3 Insectes au vol tournoyant comme des hélices d’hélicoptère.
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