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Perry Rhodan n°256 - Aphilie

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219 pages

Juillet 3540 : quatre-vingts ans se sont écoulés depuis que la Terre et la Lune, transférées à l'autre bout de l'Univers puis ancrées en orbite stable autour d'un nouveau soleil, ont échappé à la dictature instaurée par les Larenns au nom du Concile des Sept Galaxies.
Leurs habitants se sont résignés à l'exil loin de la Voie Lactée et jouissent de la liberté ainsi retrouvée. Mais ils commencent aussi à en payer le prix car Médaillon, l'astre tutélaire d'adoption de la patrie de l'Humanité, suscite peu à peu chez la majorité d'entre eux une étrange et dramatique altération du comportement...





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couverture
K.-H. SCHEER
et CLARK DARLTON

APHILIE

PERRY RHODAN — 256

image

Sous le règne de l’APHILIE

L’ère de la perfection

Tous les hommes sont libres et égaux ! La faim et les maladies sont devenues des problèmes exceptionnels. Le travail a fait place aux « activités raisonnées », tandis qu’ordinateurs et robots se chargent des tâches les plus pénibles. Au nom de l’expansion tous azimuts, de formidables vaisseaux interstellaires s’élancent chaque jour à la conquête des mondes lointains.

 

L’ère de l’horreur

L’individu ne connaît plus que lui-même, ne vit plus que pour lui-même et pour satisfaire ses propres désirs. Les nouveau-nés sont confiés à des foyers dépourvus de toute chaleur affective, puis les enfants grandissent dans des institutions d’État. Jamais ils ne sauront qui étaient leurs parents. Inutiles pour la société, faibles et vieillards disparaissent derrière les hauts murs des Maisons de Silence. Jamais on ne les reverra.

 

La nef-monde de l’exil

En l’an 3580, le navire géant Sol quitte la Terre sans âme pour tenter de rallier la Voie Lactée, quelque part à l’autre bout de l’Univers. Bannis de leur planète-mère, voués à l’errance sur les Routes du Néant, Perry Rhodan et ses proches seront confrontés aux réalités du Concile des Sept, aux secrets de sa toute-puissance, à des arrière-plans cosmiques ouvrant sur d’inimaginables perspectives…

 

Pour la dignité des peuples galactiques !

L’Empire Solaire est mort, vive le Nouvel Impérium Einsteinien… Dans l’ombre du Poing de Provcon, Atlan organise la résistance contre l’occupant larenn et sa tutelle dictatoriale. Mais l’Arkonide saura-t-il garder intacts le courage de lutter contre l’invincible, et l’espoir de libérer un jour la Voie Lactée ?

 

La Terre sans Hommes

Dure est la loi de l’Univers… Arraché au Maelström des Étoiles et de nouveau transplanté, le berceau de l’Humanité resurgira dans l’inconnu total. Enfin rejoints par Perry Rhodan, les très rares survivants de la catastrophe ne vont plus tarder à faire la rencontre des Superintelligences qui président aux destinées du cosmos et de ses peuples…

CHRONOLOGIE GÉNÉRALE
 DES NEUF PREMIERS CYCLES1
 DE LA SÉRIE PERRY RHODAN

Dates et événements

1971 : avec la fusée Astrée, Perry Rhodan se pose sur la Lune. Il y rencontre les Arkonides Thora et Krest, naufragés lors d’une expédition spatiale.

1972 : la supertechnologie arkonide permet la constitution de la Troisième Force et l’unification de l’Humanité terrestre.

1976 : l’être spirituel collectif qui règne sur la planète Délos accorde l’immortalité relative à Perry Rhodan et à ses plus proches compagnons.

1984 : de grandes puissances galactiques hostiles, les Arkonides, les Francs-Passeurs, les Arras et les Lourds, tentent de soumettre l’Humanité terrestre qui entame son expansion interstellaire.

2040 : l’Empire Solaire vient de naître ; il incarne désormais un facteur politique et économique de premier plan dans la Voie Lactée. L’Arkonide immortel Atlan, exilé sur Terre depuis près de dix mille ans, fait son apparition et devient l’un des proches de Perry Rhodan.

2326-2328 : des colonies terraniennes sont menacées par les Acridocères et les monstrueux Annélicères. Les humains entrent en conflit contre les Bleus qui dominent l’Est galactique.

2400-2406 : Perry Rhodan découvre la Route des Transmetteurs qui relie la Voie Lactée à Andromède. Plusieurs tentatives d’invasion de la Galaxie, orchestrées depuis la Nébuleuse, sont déjouées de justesse. Portant la lutte en territoire ennemi, les Terraniens libèrent les peuples d’Andromède de la tyrannie des Maîtres Insulaires.

2435-2437 : la forteresse-robot géante Old Man menace la Voie Lactée ; les Bi-Conditionnés surgissent, à bord de leurs Dolans, pour punir l’Humanité d’avoir effectué des expérimentations temporelles. Perry Rhodan est expédié dans la très lointaine galaxie M 87. Après son retour, la victoire sur les Ulebs – encore appelés la Première Puissance Fréquentielle – sera chèrement acquise.

2909 : la Crise de la Seconde Genèse provoque la mort de presque tous les mutants de la Milice.

3430-3434 : presque un millénaire s’est écoulé ; l’Humanité, éparpillée dans la Galaxie, connaît de graves dissensions. Afin d’éviter une guerre fratricide, Perry Rhodan fait déphaser le Système Solaire de cinq minutes dans le futur. De nouvelles menaces, comme le Supermutant Ribald Corello, se font jour et seront vaincues – à l’exception du satellite tueur qui orbite à l’intérieur de la couronne du Soleil. Pour empêcher que l’astre ne se transforme en nova, Perry Rhodan doit effectuer plusieurs voyages dans un passé vieux de deux cent mille ans et y rencontre le Cappin Ovaron, qui s’avère le seul capable de neutraliser l’engin autrefois installé par ses frères de race.

3437 : depuis Gruelfin, la lointaine galaxie-patrie des Cappins, une invasion d’un genre inédit se prépare contre l’ensemble de la Voie Lactée. Perry Rhodan se lance vers cet univers-île inconnu dans une expédition d’envergure dont le but est double : d’une part, contrer le plan des envahisseurs ; d’autre part, rétablir le bon droit en faveur d’Ovaron, souverain légitime dont l’exil a duré deux cent mille ans. Là-bas, les Takérans ont imposé leur hégémonie par la violence et règnent par la répression. Sitôt arrivés, les Terraniens entament la lutte contre les maîtres de Gruelfin puis ils repèrent la trace des Ganjasis, qui s’était apparemment perdue. Elle aboutit à la galaxie naine Morshatzas, isolée du continuum standard dans une bulle hyperspatiale. Ovaron y est confronté à la Mère Originelle, un cerveau-robot géant dont il avait jadis programmé la construction ainsi que la mission, et qui l’identifie comme l’authentique Ganjo. Alors que la puissance des Takérans est brisée à l’intérieur de Gruelfin, la Mère elle-même intervient dans la Voie Lactée pour faire échec à l’invasion et elle se sacrifie avec son armada de Collecteurs, entraînant aussi la destruction de Pluton.

3438-3443 : suite au sabotage de ses convertisseurs hexadim alors qu’il effectue son vol de retour de Gruelfin, le Marco Polo subit une dilatation temporelle et n’atteint la périphérie de son objectif que début juin 3441. Dès leur rentrée dans la Galaxie, Perry Rhodan et ses compagnons découvrent qu’elle a été balayée par une vague d’abrutissement imputable à l’Essaim, un conglomérat stellaire vagabond qui est en train de traverser la Voie Lactée. À de rares exceptions près, tous les êtres doués d’intelligence ont été crétinisés et il règne désormais un chaos sans précédent.

Tandis qu’une poignée d’immunisés se regroupent et tentent d’abord de résister, puis de trouver une parade au fléau et éventuellement de contre-attaquer, l’Empire Secret des Cynos commence à faire parler de lui et ses mystérieux ressortissants finissent par reprendre le contrôle de l’Essaim – car telle était la mission originelle de ce peuple qui a failli tout perdre à cause d’une lamentable erreur dont seuls les Terraniens et leurs alliés ont pu aider à effacer les conséquences dramatiques.

3444 : après bien des incompréhensions et des affrontements en chaîne, les esprits désincarnés des huit Vieux-Mutants projetés dans l’hyperespace durant la Crise de la Seconde Genèse sont enfin conduits à l’intérieur d’une météorite géante regorgeant de semper, un métalloïde à rayonnement quintidimensionnel indispensable à leur survie. Mais l’énorme astéroïde, en réalité un gigantesque vaisseau spatial, s’arrache alors à la croûte du monde dans lequel il était encastré depuis plusieurs siècles et les Terraniens le suivent jusqu’au Système Brisé, patrie des inquiétants Paramags qui, des dizaines de millénaires plus tôt, se sont lancés tous azimuts dans la recherche de semper à travers la Galaxie en utilisant les fragments de leur planète-mère reconvertis en nefs interstellaires.

Après avoir désamorcé la menace immémoriale que ces créatures faisaient planer sur Sol et ses satellites, Perry Rhodan et ses proches offrent enfin aux Vieux-Mutants un asile durable au sein d’un planétoïde riche en semper, acheminé jusqu’à un secteur isolé et calme de la Voie Lactée.

Décembre 3458 à août 3460 : au nom du mystérieux Concile des Sept, les Larenns s’imposent dans la Voie Lactée grâce à leur supériorité technologique et contraignent Perry Rhodan à assumer la charge de Premier Hétran de la Galaxie. Jouant en apparence le jeu des émissaires du Hétos des Sept, le Stellarque entreprend d’organiser la résistance et commence par déphaser le Système Solaire de quelques minutes dans le futur, afin de le soustraire aux agressions potentielles des Larenns et de leurs exécutants, les Lourds.

Face à l’intensification de la menace ennemie, la Terre et la Lune seront finalement dématérialisées en empruntant un transmetteur stellaire spécial installé dans la plus grande urgence. Elles ne resurgissent hélas pas à l’endroit prévu mais, à une distance énorme de la Voie Lactée, au sein d’une région spatiale turbulente appelée le Maelström des Étoiles. Pour les Terraniens exilés à l’autre bout de l’Univers, le nouveau défi sera de réussir à s’acclimater et à s’affirmer dans ce secteur riche en surprises, en périls de tous genres et en adversités imprévues. Initialement hostiles, les Ploohns insectiformes se révéleront des alliés décisifs puisqu’ils accourront à l’aide de l’Humanité transplantée et permettront l’ancrage du couple Terre-Lune sur une orbite stable autour d’un soleil approprié, Médaillon.

Pendant ce temps, dans la très lointaine Voie Lactée qui plie désormais sous le joug du Concile, l’immortel Arkonide Atlan mène dans l’ombre le combat contre les oppresseurs. En priorité, il assure l’exode des Terraniens, traqués sans relâche par l’occupant, vers le nuage obscur appelé le Poing de Provcon et la planète Gaïa qui se dissimule en son sein. Le Système Solaire, privé de la Terre et de son satellite naturel, devient peu à peu le fief du nouveau Premier Hétran, le Lourd Leticron, dictateur galactique et chef des forces militaires à la solde des Larenns.

 

L’arrière-plan du nouveau cycle « Aphilie »

Juillet 3540 : en quatre-vingts ans d’exposition à une composante spéciale du spectre radiatif de l’étoile Médaillon, la majorité de la population terrestre a connu une étrange modification comportementale. Peu à peu, presque tous les Humains ont perdu sentimentalité, émotion et amour. Seules exceptions : la plupart des immortels relatifs, les mutants, et quelques cas inexplicables. Un nouvel ordre mondial s’est installé, froid et logique, centré sur l’individu et le matérialisme glacial, prêt à balayer toutes les anciennes valeurs et règles sociales, à traquer et éliminer les réfractaires.

Les temps sont désormais à l’APHILIE

1. Téléchargez gratuitement toute l’action antérieure des neuf premiers cycles de la série PERRY RHODAN avec le guide spécial Destinée cosmique I (1971–3459) sur le site www.fleuvenoir.fr.

CHAPITRE PREMIER

Terre, année 3580.

 

— Le prochain qui te reluque, je lui casse la figure, grommela Sergio Percellar.

— Fais attention ! l’avertit Sylvia Demmister. Ton regard te trahit.

Ils traversaient le centre de Bangkok sur la section la plus lente du trottoir roulant. Au fil des siècles, la capitale de l’ancienne nation thaïlandaise s’était développée en une vaste mégalopole. Sur la bande transporteuse, Sergio et Sylvia voyageaient presque épaule contre épaule avec une foule dense de gens en vêtements gris clair, des gens qui fixaient le plus souvent un point, droit devant eux, le visage figé et inexpressif. De temps en temps, cependant, une femme éveillait l’intérêt d’un homme – ou inversement – qui laissait transparaître sans vergogne sa convoitise. Ainsi, nombre de passants mâles suivaient Sylvia du regard depuis la bande circulant en sens inverse, et dans leurs yeux brillait ouvertement une lueur d’attirance sexuelle qui provoquait chez Sergio une rage presque irrépressible.

La jeune femme percevait sa colère. Elle lui posa furtivement une main sur le bras, un geste qui l’aurait immédiatement fait repérer si quelqu’un l’avait remarqué.

— Reste calme ! murmura-t-elle. Nous serons bientôt arrivés. N’oublie pas pourquoi nous sommes ici.

— J’ignorais que ce serait si dur ! grinça Sergio.

— Répète notre credo ! ordonna Sylvia.

— Maintenant ? Ici ?

— Parle à voix basse, personne ne t’entendra sauf moi. Vas-y !

Quand la jeune femme prenait ce ton, il était inutile de discuter. Percellar commença en hésitant, puis sa voix gagna en fermeté :

— Je considère l’amour du prochain comme le bien le plus précieux qui appartienne aux Humains. Je n’oublie pas que les Humains ont perdu l’amour de leur prochain par un caprice de la Nature, et non de leur propre volonté. Mes frères sont des malades qui méritent mon indulgence. Je me défends contre leurs actes s’ils menacent ma vie mais je ne les tiens pas responsables de leurs actes issus de l’absence d’amour du prochain.

Sylvia lâcha le bras de son compagnon.

— Tu l’as bien dit, le félicita-t-elle.

Ses traits montraient la même expression figée que tous leurs voisins.

— Ne te sens-tu pas plus serein ? ajouta-t-elle.

— Si, confirma Sergio avec un petit rire silencieux.

Quand il lut la mise en garde dans les yeux de Sylvia, il était trop tard. L’un des piétons s’était retourné et interrogeait d’une voix comminatoire :

— Qui a ri ?

Un vieillard rabougri pointa un doigt accusateur sur le coupable et criailla :

— C’est lui ! J’ai distinctement entendu sa manifestation émotionnelle !

Celui qui avait posé la question, un individu à la stature lourde et trapue, écarta l’assistance et se planta devant Percellar.

— Tu as ri, frère ? Pourquoi ?

Sergio s’était recomposé un visage fermé et inexpressif. « Le masque standard », disait Sylvia. C’était devenu une nécessité. Ils connaissaient tous deux la règle : ne réagir à rien, ne pas sortir du troupeau.

— Même si j’avais ri, répondit-il d’une voix atone, cela ne te concernerait pas, frère. En réalité, j’ai avalé de travers et j’ai toussé. Cesse de m’importuner !

Était-ce la réponse ou le regard impérieux de Percellar, l’autre se détourna sans mot dire.

Une demi-minute plus tard, les deux voyageurs descendirent de la bande transporteuse et disparurent dans la foule, entre les gratte-ciel.

Les rues étaient noires de monde, comme si l’aphilie poussait les gens hors de chez eux. Ils n’avaient rien à se dire, mais ils voulaient être les uns près des autres. Une multitude bigarrée entourait Sergio et Sylvia, des natifs des cinq continents de la Terre, des Martiens, des colons originaires des quatre coins de l’ex-Empire Solaire. Tous regardaient fixement devant eux, indifférents. Percellar détestait ces visages vides et devait faire un gros effort pour ne pas montrer son aversion.

Certains groupes d’individus se distinguaient de la masse : ils portaient des uniformes brun rouille et scrutaient tout le monde des yeux. C’étaient les policiers du nouveau régime : les robots-contrôleurs de deuxième génération, ou C-2. Ils veillaient au respect de la loi. En cas d’infraction, ils infligeaient une punition immédiate au contrevenant.

Leur numéro de modèle était devenu un mot du langage courant : cédeux. Un mot redouté, car ils étaient impitoyables. Toute faute était sévèrement réprimée. La sanction la moins lourde était un coup sur l’épaule. De la part d’un robot, cela occasionnait au minimum une fracture de la clavicule.

Les gens s’écartaient largement devant les cédeux.

Pour Sergio Percellar et Sylvia Demmister, ils incarnaient l’horreur de ce monde. Percellar haïssait férocement ces machines. Il en avait déjà liquidé vingt-deux.

Il suivit sa compagne dans une rue latérale étroite, aux façades anciennes. La jeune femme aimait cette partie de la ville. Elle y connaissait un petit restaurant dont elle avait vanté le charme à Sergio. Il se composait d’une salle unique dans laquelle se serraient autant de tables et de chaises qu’elle pouvait en contenir.

Quand ils y entrèrent, l’établissement était presque rempli aux trois quarts. Sur le mur du fond s’alignaient les distributeurs de nourriture et de boissons. Une queue s’y étirait car ils offraient un choix étonnamment large. Au-dessus des unités de distribution pendaient de petites caméras qui enregistraient tout ce qui se passait dans le restaurant. C’était une caractéristique de la société aphile : partout, elle surveillait ses membres.

Sylvia et Sergio prirent place dans une file. Le jeune homme tira quelques pièces de sa poche et les compta. Leur argent devait durer jusqu’à ce qu’ils atteignent Bornéo – un nom que l’on ne mentionnait qu’à voix basse, la main devant la bouche.

Il ne restait que trois ou quatre personnes devant eux quand l’incident se produisit. À l’un des autres distributeurs, un client prenait apparemment trop de temps pour faire son choix, du moins au goût de l’homme qui le suivait. Celui-ci, de taille moyenne et lourdement charpenté, s’avança en grognant et écarta le lambin d’un coup de coude, puis il commença à composer sa commande.

Tout le restaurant parut se figer. Instinctivement, Sergio contracta ses muscles. Comme tout le monde dans la salle, il savait ce qui allait se passer.

Une sirène aiguë hurla. La loi sur le comportement social avait été transgressée. L’un des appareils de prise de vue avait enregistré et signalé l’infraction.

L’homme qui avait bousculé la file pour prendre la place qu’il estimait lui revenir eut d’abord l’air étonné. Quand il se détourna du distributeur, Percellar put observer ses traits : un visage émacié et revêche, au teint jaunâtre et maladif. Le resquilleur parut réaliser peu à peu la signification de l’alerte. Ses yeux s’écarquillèrent, un gargouillement jaillit de sa bouche, puis il regarda la porte de la cantine. Battant sauvagement des bras, il repoussa les clients et se rua vers la sortie. Lorsqu’il déboucha à l’extérieur, il s’immobilisa soudain, comme s’il avait heurté un mur invisible.

Surgissant de sa droite, une paire de cédeux s’approchait. L’un d’eux portait l’uniforme brun rouille ordinaire ; l’autre arborait en plus, au revers, une bande rouge qui indiquait un rang supérieur. Il était probablement dans le secteur par hasard, car le délit commis au restaurant était mineur et sa répression ne nécessitait pas la présence d’un inspecteur.

Les deux machines ramenèrent l’homme dans la cantine. Sous le régime aphile, un principe pénal voulait que l’exécution des sanctions se passe autant que possible sur le lieu du crime et en présence des témoins. Le contrôleur de rang inférieur s’adressa au contrevenant d’une voix bien modulée :

— Tu as enfreint la loi sur le comportement social, paragraphe trois, « Au quotidien », et paragraphe quatorze, « Lors de l’utilisation des équipements publics ». Les faits ont été enregistrés, et je t’identifie formellement. As-tu des questions ?

Les lèvres de l’individu au teint maladif prononcèrent un « non » inaudible. La réponse parut suffire au robot, qui leva le bras. Vingt newtons-mètres… Cela équivalait à recevoir une masse d’un kilogramme tombant d’une hauteur d’environ deux mètres – un coup auquel un os résistait difficilement. Le justiciable demeurait immobile, mais son regard terrifié fixait le poing du cédeux, au-dessus de lui.

— Maintenant ! fit la machine.

Le membre métallique s’abattit sur l’épaule du contrevenant. Elle se brisa avec un craquement sourd. L’homme poussa un cri en s’affaissant sur les genoux. Pendant de longues secondes, il demeura ainsi, le visage tordu de souffrance. Puis il se redressa et partit en chancelant. Les robots s’en allèrent eux aussi, leur tâche accomplie.

— Je n’ai plus faim du tout, murmura Sylvia.

Sergio émergea de sa rêverie.

— Faim ? grommela-t-il. Qui pourrait encore avoir faim après ça… ?

Ils quittèrent le restaurant et se mêlèrent à la foule, errant sans but. Ils ne se parlaient pas, essayant de « digérer » la scène à laquelle ils avaient assisté.

Percellar prêtait à peine attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne releva les yeux que quand une masse de couleur brun rouille entra dans son champ visuel. Avec un sursaut, il s’arrêta. Devant lui se tenait un cédeux-inspecteur, probablement celui qui était intervenu à la cantine – mais il était difficile de l’affirmer car tous ces robots avaient le même masque inexpressif. Cependant, aucun doute n’était permis, c’était à Sergio et Sylvia qu’il s’intéressait, car il s’était planté devant eux au milieu de la foule afin de leur barrer le chemin.

— Vous faites un curieux couple, frère et sœur, déclara-t-il. Je vous ai observés dans le restaurant, et je n’ai pas capté l’émission caractéristique d’une puce d’identification individuelle. Vous savez bien sûr ce qu’est une P.I.I., n’est-ce pas ? Ou l’ignorez-vous ?

— Enfer et damnation ! lâcha Percellar.

Il songea aussitôt qu’il aurait mieux fait de tourner sept fois sa langue dans sa bouche, mais c’était trop tard, ce qui était dit était dit.

— Tu utilises un curieux langage, frère, fit remarquer le cédeux-inspecteur. De tels mots sont indignes d’un individu libéré.

Sergio ne pouvait plus que limiter les dégâts.

— Ton observation est correcte, frère, admit-il. Nous n’avons pas encore de P.I.I.

— Pourquoi ?

— Nous n’avons jamais séjourné assez longtemps au même endroit pour nous en procurer une. En outre, il nous reste du temps. Le délai légal n’expire que dans quelques semaines.

— Dans quatre jours très exactement, frère, corrigea le robot. Tu devrais prêter plus d’attention au calendrier.

— Nous nous procurerons une puce à la première occasion, promit Percellar.

— C’est précisément ce que j’allais te recommander, frère. Accompagnez-moi ! Tous les deux !

— Que veux-tu dire ?

— Je vous offre l’occasion d’obtenir immédiatement une puce d’identification individuelle. Suivez-moi au bureau local du service de surveillance.

Pour Sergio, cette proposition était tout sauf bienvenue. Il n’avait aucune envie que Sylvia et lui diffusent un code d’identification individuelle qui serait capté par le gouvernement lorsqu’ils parcourraient les jungles de Bornéo. Il essaya de temporiser.

— Nous avons un rendez-vous urgent. Je te certifie que nous viendrons le plus vite poss…

— Un rendez-vous urgent n’est pas un motif valide pour reporter l’implantation d’une puce d’identification individuelle, l’interrompit le cédeux, citant le règlement. Quiconque est trouvé sans P.I.I. dans les dix jours précédant l’expiration du délai légal doit être conduit au plus proche bureau du service de surveillance et recevoir sa puce.

Percellar haussa les épaules, en un geste d’impuissance. Le regard que lui renvoya sa compagne était tout aussi résigné.

Le couple sur les talons, le robot se fraya un passage à travers la foule. Plusieurs fois, Sergio envisagea de fuir, mais les toussotements de Sylvia – et sa propre raison – lui soufflaient qu’il valait mieux ne pas provoquer l’inspecteur. Les machines de ce type possédaient une vitesse de réaction incroyable. En silence, ils suivirent leur guide, ne communiquant que par des coups d’œil et des gestes furtifs. Peut-être le C-2 le remarquait-il, bien qu’il leur tournât le dos, mais nul ne pouvait déchiffrer leur langage corporel.

Si le « service de surveillance », ainsi que le cédeux appelait la police d’État, se contentait de leur implanter une P.I.I. sous la peau, ils avaient encore une chance : une fois en mer, ils pourraient se débarrasser de l’appareil. Mais si le robot nourrissait le moindre soupçon concernant leur orthodoxie, la mécanique écrasante du régime se mettrait en marche. Or, Percellar ne pouvait absolument pas laisser les choses aller jusqu’à un interrogatoire sous hypnose. Car, alors, il dirait tout ce qu’il savait, y compris le fait qu’il était un Livre… Ce qui signerait son arrêt de mort, et celui de Sylvia.

Avant d’entreprendre leur voyage vers Bornéo, ils avaient minutieusement préparé un plan d’action qui incluait tous les dangers, tous les aléas. Il s’était déroulé très tranquillement. Aujourd’hui seulement, ils affrontaient la première menace sérieuse. Ils savaient que leur vie ne tenait qu’à un fil des plus ténus.

L’aile administrative du service de surveillance était un bâtiment à plusieurs étages dressé dans une zone sécurisée et entourée d’une cloche énergétique scintillante. Le cédeux-inspecteur y ouvrit une fenêtre structurale et pria ses captifs de rester très près de lui. Ils connaissaient d’ailleurs l’effet mortel de tels barrages et n’auraient pas songé à s’écarter.

Sommes-nous en train de nous précipiter vers la chambre d’exécution ? disait le regard de la jeune femme.

Sous l’écran protecteur stationnaient plusieurs dizaines de glisseurs des forces de l’ordre. Des robots en uniforme brun rouille attendaient leur prochaine mission.

L’intérieur du bâtiment, ce fut la première impression de Percellar, n’était composé que de longs couloirs nus, sans fenêtre, brillamment éclairés et où s’ouvraient d’innombrables portes, de chaque côté. Le cédeux les mena à un petit local pourvu de bancs fixés aux murs. À l’opposé de l’entrée, un panneau donnait accès à une autre pièce, dans laquelle disparut l’inspecteur.

Les minutes s’écoulèrent. Sergio fixait obstinément le sol. La salle était certainement surveillée, Sylvia le savait également. Avec le temps qui passait, garder le silence devenait un supplice. Le robot devait rapporter chaque phase de leur rencontre, sans oublier la malédiction que le jeune homme avait laissé échapper. Si leur cas était considéré comme suspect, une confrontation serait inévitable. La main de Percellar descendit vers sa hanche. Mais avant que ses doigts ne tâtent, sous ses vêtements, la discrète bosse que faisait son unique arme, il se rappela les dispositifs de surveillance et termina son geste en se grattant. Presque au même instant, un individu assez âgé entra dans la pièce. Il était de taille moyenne, avait des cheveux sombres coupés courts et un visage banal. Il scruta du regard Sylvia puis Sergio, sans mot dire. Enfin, il adressa un signe de tête à Percellar et déclara :

— Je m’entretiendrai d’abord avec toi, frère. Suis-moi !

Contrairement à ce que croyait le jeune homme, le panneau du fond ne donnait pas accès à une autre pièce, mais à un corridor étroit et moins éclairé que les couloirs par lesquels ils étaient venus. Il n’y avait pas non plus de portes dans les parois.

— Où m’emmènes-tu, frère ? demanda Sergio à son guide.

— Là où l’on t’implantera ta puce d’identification individuelle, frère, fut la réponse.

Soudain, la lumière vacilla.

Surpris, Percellar leva les yeux. L’autre l’interpella sèchement :

— Ne t’arrête pas ! Avance !

Une musique basse semblait tomber du plafond. C’était une mélodie particulière, d’un style que Sergio n’avait jamais entendu auparavant ; son rythme singulier s’accordait avec le vacillement de l’éclairage et produisait un effet qui faisait vibrer le corps à l’unisson.

— Ne t’arrête pas ! Avance…

La voix de l’insignifiant fonctionnaire elle-même s’inscrivait dans la mélopée. Dérouté, Percellar regardait fixement le couloir, qui semblait s’étirer à l’infini et osciller avec la musique et la lumière. Il se trouvait dans un monde fabuleux. Plus rien n’était réel, sinon l’ordre sans cesse répété :

— Ne t’arrête pas ! Avance…

Chaque fibre de son être entrait en résonance…

Au tout dernier moment, Sergio prit conscience du piège hypnotique dans lequel il s’engluait. À quelques secondes près, il aurait été livré sans défense à l’influence des tonalités étranges, de l’éclairage psychédélique et de la voix insistante.

— Je viens, fit-il avec un gémissement pour donner satisfaction au fonctionnaire.

En même temps, sa main droite descendait de nouveau vers sa cuisse. Ses doigts déchirèrent la couture lâchement surfilée du pantalon. Ses ongles pincèrent la peau et s’y enfoncèrent, faisant saillir la minuscule capsule dissimulée. Réprimant un cri de douleur, Sergio appuya, extrayant de sa chair le petit objet. Le contact avec l’atmosphère activa le détonateur. Désormais, Percellar disposait de quinze secondes.

— Pourquoi ne viens-tu pas ? l’apostropha son guide.

Mais l’éclairage, la mélodie paralysante, la voix insistante, tout cela n’avait plus aucune influence sur la victime.

— Que le diable vous emporte tous, « frère » ! s’écria Sergio avec colère.

Il lança la microbombe, se retourna et remonta le corridor en courant.

Il lui fallut beaucoup plus de temps qu’il ne le pensait pour apercevoir, dans la lumière toujours fluctuante, la porte de la salle d’attente. Cinq ou six pas l’en séparaient encore quand la capsule explosa. Un éclair vif fulgura dans le couloir, et l’onde de choc jeta le fuyard à terre.

Il resta allongé jusqu’à ce que le vacarme et le souffle incandescent soient passés. Baigné de sueur, il chancela vers le vantail. Il s’attendait à trouver une porte normale – qui s’ouvrait automatiquement – mais elle ne coulissa pas et il s’y heurta violemment la tête.

Avec un mouvement de recul, Percellar considéra l’obstacle d’une mine incrédule. Puis il se rua sur le panneau massif et le martela des poings et des pieds. Il espérait que Sylvia l’entendrait et ouvrirait de son côté. Mais ses coups furieux ne produisaient rien de plus qu’un faible écho. Il finit par arrêter, les doigts endoloris. La chaleur lui coupait le souffle, et sa transpiration lui brûlait les yeux. Il avait cru pouvoir se débarrasser des aphiles avec une unique microbombe et recouvrer la liberté, mais il était coincé.

Les nuages de poussière et de fumée avaient envahi le couloir. En haletant, Sergio se fraya un chemin à travers les débris des parois jusqu’à l’endroit de l’explosion. Jamais auparavant, il ne s’était autant préoccupé de la santé d’un aphile qu’à cet instant. Car il n’y avait pour lui qu’un seul espoir de s’en sortir : que l’insignifiant fonctionnaire ait survécu, et qu’il lui apporte son aide.

Il déblaya les gravats. S’il ne réussissait pas à s’échapper rapidement, il aurait perdu son unique chance. Le choc de l’explosion avait évidemment été perçu dans tout le bâtiment. Bientôt, les premiers robots de réparation apparaîtraient… Enfin, il y arriva : de sous les décombres monta un gémissement. Il avait les mains en sang lorsqu’il dégagea le fonctionnaire. Dans la faible clarté de l’unique plaque lumineuse encore intacte, il découvrit le regard apeuré de l’aphile.

Après la disparition de toutes les émotions et à côté des processus mentaux strictement logiques, c’étaient les instincts qui dominaient la conscience de ces gens. Incapables d’éprouver amour ou colère, sympathie, aversion, joie ou tristesse, les aphiles étaient livrés à leurs instincts primitifs dans une beaucoup plus large mesure que les générations précédentes. Le pitoyable individu qui se tordait devant Percellar était tenaillé par l’angoisse de la mort, jusqu’au tréfonds de son être.

— Es-tu blessé, frère ? demanda calmement Sergio, s’efforçant de prendre un ton inflexible.

— Je… Je ne sais pas… répondit l’autre en tremblant.

— Comment t’appelles-tu ?

— Je… Paco… Je m’appelle Paco…

— Bien, Paco. Lève-toi !

L’homme obtempéra. Il saignait d’une entaille au front, mais il ne semblait pas sérieusement blessé. À sa ceinture, Percellar remarqua un petit radiant. Aussitôt, il s’en saisit pour prévenir toute agression.

— Écoute, Paco ! dit-il au fonctionnaire qui s’était plus ou moins remis sur pied. Au bout de ce passage se trouve un panneau fermé. Tu l’ouvriras pour moi. Si tu n’obéis pas, je te tue. Tu m’as compris ?

— Ou… Oui…

Sergio lui assena une vigoureuse bourrade qui le propulsa en direction de la porte. Arrivé devant l’huis, l’homme murmura quelques mots. Le mécanisme d’ouverture était équipé d’un capteur acoustique et fonctionnait grâce à un code. Quand le panneau coulissa, Percellar poussa Paco de côté et se précipita hors du couloir.

— Sylvia ! appela-t-il. Nous devons…

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Déconcerté, il regarda autour de lui. La jeune femme n’était plus là. Quand il pivota sur lui-même et fixa l’insignifiant fonctionnaire, une lueur mortelle flamboyait dans ses yeux sombres. L’aphile se tassa sur lui-même.

— Où est-elle ? gronda Sergio.

— La… la femme a été emmenée pour interrogatoire.

— As-tu une position importante dans l’administration ?

Manifestement, le changement de sujet prit Paco au dépourvu.

— Oui, admit-il à contrecœur.

— Conduis-moi là où se trouve ma compagne ! lui intima Percellar. Active-toi, sinon…

Entendant un bruit dans son dos, il se retourna. La porte d’entrée s’était ouverte pour laisser passer un robot d’entretien et de réparation.

— Renvoie-le, ordonna Sergio. Immédiatement !

Le fonctionnaire s’avança vers la machine.

— Ta présence ici n’est pas utile, dit-il d’une voix tremblante. La situation est sous contrôle.

Docilement, le robot s’en alla. Ils le suivirent à quelques mètres de distance, mais bifurquèrent rapidement à gauche alors que la machine continuait tout droit. Son arme braquée, Percellar s’assura que la voie était libre. À part le cyber-ouvrier qui s’éloignait, les couloirs étaient déserts. Paco passa devant quatre portes et s’arrêta devant la cinquième.

— La femme est dans cette pièce, annonça-t-il craintivement.

— Seule ?

— Avec un fonctionnaire et un cédeux.

— Ouvre !

De nouveau, le prisonnier murmura un code. La porte coulissa, dévoilant un autre local sans fenêtres, vivement éclairé par des tubes fluorescents. Les murs étaient occupés par des instruments médicaux et des consoles de commande. Au milieu de la salle, Sylvia était allongée, à demi dévêtue, sur une civière antigrav. Les yeux clos, elle dormait ou était inconsciente. Un homme trapu et un robot pivotèrent vers les intrus. Sergio enfonça le canon de son radiant dans le dos de son otage et poussa ce dernier en avant.

— Écartez-vous ! ordonna-t-il aux deux autres. Allez !

— Faites ce qu’il dit ! gémit Paco. De toute façon, il ne sortira pas d’ici.

Le robot obéit aussitôt. Sans doute transmettait-il déjà la scène à sa centrale. Percellar tira l’homme par le bras, puis braqua son arme sur le cédeux. Il garda le doigt sur la détente durant plusieurs secondes, jusqu’à ce qu’une explosion ébranle la machine.

Les deux aphiles avaient plongé à terre et y restaient, tremblants. Sans les quitter des yeux, Sergio s’approcha de la couchette. Sylvia respirait calmement ; probablement l’avait-on paralysée ou droguée. Son compagnon défit les rubans de polymère qui lui entravaient bras et jambes, puis il s’adressa à Paco :

— Nous devons partir d’ici. Vous deux, vous allez nous aider à franchir l’écran énergétique.

Dehors, les sirènes d’alerte mugissaient, annonçant à tous les vents que la police de Bangkok rencontrait des problèmes au sein même de son grand quartier général.

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Percellar poussait les deux aphiles devant lui en les « encourageant » du canon de son radiant. Le deuxième fonctionnaire portait Sylvia, toujours inconsciente, sur son épaule. Via un puits antigrav, ils étaient descendus dans les niveaux souterrains. D’après Paco, le couloir qu’ils parcouraient franchissait le périmètre de l’écran énergétique et rejoignait le réseau de circulation public. Les sirènes s’étaient tues, mais Sergio supposait qu’il ne faudrait pas longtemps à la police d’État pour retrouver sa trace.

Le corridor formait un angle droit et se terminait par une porte. Paco s’arrêta, haletant.

— Voilà la sortie, dit-il.

— On continue ! ordonna Percellar.

Le haut fonctionnaire ouvrit le panneau. Ils débouchèrent sur le quai vide d’une gare. À droite, la plate-forme se terminait après quelques pas. Une dizaine de mètres plus loin brillait la porte du sas qui séparait la station, où régnait la pression atmosphérique, du tube, qui était maintenu sous dépression.

Sergio s’était lancé dans la fuite sans plan précis. À la vue du sas, il sut ce qu’il devait faire.

— Descendez sur la voie ! ordonna-t-il aux deux aphiles.

Sous la menace de son arme, ils obéirent. Celui qui portait Sylvia trébucha et laissa tomber la jeune femme. Bien que Percellar se fût précipité, il ne put empêcher que sa compagne ne chute lourdement. Mais lorsqu’il se pencha vers elle pour voir si elle était blessée, elle ouvrit les yeux.

— Je vais bien, dit-elle à voix basse. Ne t’occupe pas de moi, surveille plutôt ces crapules ! Ils sont capables de tout.

Elle se releva d’un pied étonnamment sûr. L’œil enflammé, elle fixa l’homme trapu qui l’avait portée jusqu’à la gare.

— C’est celui-là le plus mauvais, siffla-t-elle. À peine t’avait-on emmené qu’il est entré, prétendant vouloir m’implanter une P.I.I. Au lieu de cela, il m’a fait une piqûre, et je me suis sentie faible…

L’intéressé courba les épaules sous son regard furibond.

Sergio montra le sas.

— Nous devons partir par là. Dépêchez-vous, avant que la prochaine rame n’arrive !

Se tenant à une distance qu’il estimait sûre, il pointa son radiant vers le panneau, visa le mécanisme d’ouverture positronique et tira. Le faisceau énergétique fit fondre le métal. Percellar força ensuite les aphiles à écarter manuellement l’un des panneaux.

La chambre du sas était éclairée. Les fuyards et leurs prisonniers coururent vers la seconde porte, éloignée d’une centaine de mètres. Au-delà débutait la section sous dépression. Sergio s’approcha à quinze pas et tira de nouveau. Dès que le rayon transperça la cloison, un sifflement retentit et Percellar se sentit poussé dans le dos par un violent courant d’air. La partie du panneau qu’il avait commencé à découper au radiant se plia, fut entraînée et s’abattit plus loin dans le conduit tubulaire. Venant de la station, l’atmosphère s’engouffrait dans la section sous vide. Les fugitifs éprouvaient un léger sentiment de vertige, et leurs tympans bourdonnaient.

— En avant ! cria Sergio par-dessus le bruit de la tempête.

Sylvia avait réagi à temps et s’était plaquée contre la paroi de la galerie. Les deux aphiles, fauchés par le flux d’air, durent ramper. Percellar attendit qu’ils le dépassent et pénètrent dans le tube, puis il les suivit. Ils n’avaient plus à craindre le passage d’une rame, car le système de surveillance avait enregistré le dysfonctionnement du sas et immédiatement bloqué le trafic dans cette partie du réseau. En revanche, il avait également informé les services de sécurité.

En silence, ils avancèrent à tâtons dans une semi-obscurité que combattaient quelques plaques lumineuses largement espacées. La tempête avait diminué, la pression s’étant à peu près équilibrée.

Sergio s’arrêta lorsqu’il repéra dans la paroi arrondie l’extrémité d’un injecteur du dispositif de régulation. Derrière le panneau s’étendait un réseau de tuyauteries, de pompes et de vastes réservoirs d’air comprimé ; ce dispositif se déclenchait s’il fallait d’urgence remettre le tube sous atmosphère. Quelques pas plus loin et de l’autre côté, à un mètre de haut, était encastré l’opercule d’une soupape d’évacuation. Celle-ci s’ouvrait automatiquement en cas d’excès de pression.

Les aphiles s’étaient eux aussi arrêtés. Paco poussa un cri quand il vit Percellar braquer la gueule brasillante de son arme vers l’injecteur.

— Non ! Tu vas nous tuer ! gémit-il.

— À terre ! gronda le jeune homme. Aplatissez-vous et le souffle ne pourra pas vous emporter.

Le haut fonctionnaire continuait de geindre mais, d’une vigoureuse bourrade, Sergio le précipita au sol. Sylvia et l’autre aphile avaient déjà exécuté ses instructions. Il s’agenouilla, visa le panneau et tira.

L’effet fut dévastateur. L’injecteur se volatilisa avec un terrible craquement, laissant jaillir un violent flot d’air comprimé.

Percellar s’était jeté à terre et se collait autant que possible à la voie. Il craignit pourtant d’être emporté par la tempête. Il dut se cramponner pendant une trentaine de secondes à peine, mais elles lui parurent durer une éternité. Puis le flux perdit un peu de sa force. Prudemment, Sergio redressa le torse et regarda des deux côtés de la galerie. L’écoulement d’air lui arrachait des larmes, mais il distingua sur sa gauche les deux aphiles qui se pressaient étroitement contre le sol et, sur sa droite, Sylvia, dans la même position que lui. Elle avait intuitivement compris son plan.

La brutale décompression du tuyau de l’injecteur avait emporté un pan de la paroi. Un individu de taille normale pouvait aisément se glisser par la brèche et pénétrer dans le réservoir en train de se vider. D’un coup d’œil, le jeune homme constata que la soupape d’évacuation remplissait son office. L’afflux d’air comprimé avait soudainement fait grimper la pression dans la galerie, et l’opercule s’était ouvert. Ce serait un chemin plus difficile que le large trou dans l’autre paroi, mais il menait directement à la liberté.

Sergio fit un mouvement de tête que comprit immédiatement Sylvia Demmister. Ils durent lutter contre la tempête encore violente alors qu’ils rampaient vers l’ouverture du conduit de vidange. Le jeune homme aida sa compagne à se couler dans le boyau, puis il la suivit après s’être assuré d’un dernier regard que les aphiles étaient toujours étendus à plat ventre, le visage entre les bras.

La large carrure de Percellar le gênait, mais il progressa assez rapidement dans l’étroit conduit horizontal. Plus loin, le passage se ramifiait. Les deux fuyards s’engagèrent dans un diverticule montant, puis ils accordèrent quelques instants de repos à leur corps endolori. Un courant d’air sifflait toujours dans le dispositif de régulation, mais avec beaucoup moins de violence. Bientôt, la pression se normaliserait dans le réseau de transport, et la soupape se refermerait.

Percellar fut soulagé. Dès que les deux aphiles feraient leur rapport, tout le monde croirait que lui et Sylvia s’étaient glissés dans le réservoir éventré pour s’échapper par un puits de visite.

Il faudra du temps à la police pour imaginer que nous avons en réalité utilisé le conduit d’évacuation, se dit Sergio. Beaucoup de temps, j’espère