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Poker d'Etoiles

De
437 pages
En ce XXVe siècle où l'Homme a colonisé d'autres systèmes solaires, Sean et Eddy survivent de parties de poker et de contrebande, grâce à leur audace et à Démosthène, la très susceptible Intelligence Artificielle qui pilote leur vaisseau. Alors que Sean vient de perdre une nouvelle partie de poker, une jeune femme apparaît littéralement dans sa vie, lui transmettant à la fois des ennemis sans scrupules déterminés à l'éliminer, une responsabilité aux dimensions du cosmos, et un amour qui le mènera à trouver sa place dans cet univers. Dans une écriture rapide et active, c'est à un voyage initiatique que nous convie l'auteur dans le sillage de héros attachants et drôles à mi chemin entre le roman noir et un space-opera poétique.
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2 Titre
Poker d'Étoiles

3Titre
Germain Huc
Poker d'Étoiles

Roman science-fiction
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01426-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304014266 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01427-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304014273 (livre numérique)

6





A ces Comètes qui, traversant nos vies,
y déposent leurs sourires ou leurs baisers,
et laissent notre âme pantelante et métamorphosée.

A Carine, dont les talents d’accoucheuse ont permis à
cette histoire
de vivre et de grandir, et qui m’a permis d’aller au
bout
de mes idées et de mes mots.
. 8 Les cartes : Celui qui garde les âmes

LES CARTES : CELUI QUI GARDE LES ÂMES
Elle était étendue sur une table de métal. Ses poignets
et ses chevilles lui faisaient mal. Les liens étaient faits
d’une substance étrange qui lui sciait la peau et se resser-
raient à chaque fois qu’elle faisait un mouvement. Quel-
ques gouttes de son sang perlaient là où les meurtrissures
étaient les plus franches. Là où sa peau s’était déchirée à
cause de ses nombreuses tentatives pour se libérer. Il ne
restait plus grand-chose de sa tunique et elle avait froid.
Sa peau était parcourue de frissons. Des frissons de
peur. Mais elle savait que de toutes façons sa tunique ne
lui aurait été d’aucun secours. Le froid qu’elle ressentait
était comme un feu qui vous brûle de l’intérieur. Il se
répandait tel un venin au plus profond de son corps, de
son cœur, de son âme. Comme si le métal qui la soute-
nait voulait fusionner avec sa chair. Mais surtout elle se
sentait faible. Elle savait que le brouillard qui voilait
son regard et que la douleur aiguë qui explosait dans sa
tête par vagues étaient provoqués par la substance amère
qu’ils l’avaient forcée à ingurgiter un peu plus tôt. Elle
n’avait pas pu lutter lorsqu’ils avaient enfoncé la tige de
métal dans son cou. Et maintenant son esprit tournait
9 Poker d'Étoiles
en rond prisonnier d’une toute petite cage d’idées étran-
ges.
Elle essayait de ne plus penser à l’endroit où elle
était. Elle voulait revoir la mer, revoir son village et ses
amis. Entendre à nouveau les rires des dauphins et des
enfants.

L’image s’enfuit rapidement, comme un
vieux souvenir que l’on a peine à faire remonter
à la conscience. Mais la beauté de la jeune
femme avait frappé le Gardien d’Âmes. Son re-
gard accrocha à nouveau la réalité présente. Les
bruits familiers du tripot redevinrent enfin
clairs. Comme à chaque fois, il avait
l’impression qu’un épais nuage de brouillard
venait soudain de se déchirer dans son cerveau,
et le voile qui restait devant ses yeux n’était plus
que celui d’une larme furtive. Il l’essuya d’un
revers de la manche. Son seul œil valide lui
montra à nouveau l’homme roux installé à une
table de poker. Dans la pénombre enfumée de
l’alcôve où ils étaient affairés, on distinguait
tout de même certains traits des joueurs. Il y
avait l’homme roux. C’était pour lui que le Gar-
dien était là, de cela il en était sûr. C’était cet
homme qui l’avait appelé. Et le Gardien était
venu car il était rare, de nos jours, qu’un hu-
main appelle volontairement un de ceux qui
Gardent les Âmes. Son quotidien consistait plu-
tôt à voyager et à glaner ce que le Destin voulait
10 Les cartes : Celui qui garde les âmes
bien mettre à sa portée. Mais ce soir il était là
pour et grâce à cet homme pas très grand, à la
crinière rebelle. Ses traits étaient fins mais dé-
terminés. Les traits d’un homme encore jeune
mais qui a déjà beaucoup vu et sans doute au-
tant vécu. Il avait une sorte d’assurance tran-
quille et insolente, avec des gestes sûrs, précis,
rapides. Sa main gauche était toujours posée sur
la table, immobile, comme s’il s’était agit d’un
objet un peu encombrant. Parfois, il la caressait
distraitement de son autre main, tout en regar-
dant les autres joueurs. Le tas de ses jetons posé
à côté de cette main atrocement immobile sem-
blait fondre à vue d’œil, mais il ne départissait
pas pour autant du petit sourire en coin qui
courbait ses lèvres pleines. Perdre semblait lui
être égal. Tout semblait d’ailleurs le laisser légè-
rement en retrait. Même la jolie serveuse qui
pourtant lui décochait à tout bout de champ
sourires, frôlements de main et œillades provo-
cantes. Il accordait par contre une attention
particulière à l’homme qui se tenait en face de
lui. Un jeune homme à la peau mate et aux yeux
aussi noirs que ses cheveux gominés et tirés en
arrière. Lui gagnait, c’était évident. A la manière
qu’il avait de poser ses cartes, on avait
l’impression qu’il lui était inimaginable que qui-
conque ose lui contester le droit de remporter
chaque mise. Personne n’avait ce droit sauf
peut-être l’homme roux. Leur duel était devenu
11 Poker d'Étoiles
comme le point de convergence de toutes les
énergies du tripot, le centre de rotation de la
planète, même si peu en cet instant précis en
avaient conscience. Et pourtant cela était si
clair, se prit à penser le Gardien. La partie de
cartes qui se déroulait là avait d’autres enjeux, il
le sentait bien, que ceux d’un simple poker.
Même les autres joueurs semblaient se rendre
compte confusément de n’être que des figu-
rants. Leurs yeux fuyaient et ils semblaient avoir
été posés comme de travers sur leur chaise.
Quelqu’un bouscula le Gardien. Un homme
vêtu d’un lourd manteau noir et à la carrure im-
pressionnante, probablement héritée d’une mo-
dification génétique familiale de la musculature.
Il cherchait visiblement à se frayer un chemin
vers le centre du tripot, et il s’activait à sa tâche
sans ménagement pour les gens qu’il pouvait
croiser. Il n’avait pas vraiment le style pour se
fondre dans la masse des petits malfrats qui fré-
quentaient l’endroit. C’était probablement un
garde du corps privé, un de ces chiens de garde
venu escorter une personnalité qui ne se sentait
pas vraiment à sa place en un tel lieu. Prudent,
le Gardien s’écarta légèrement et le laissa
s’engouffrer dans la foule. Il le suivit de son re-
gard borgne jusqu’à le perdre. Puis il vit l’autre
homme. Accoudé au comptoir, il se régalait du
duel qui opposait les deux joueurs de poker. Lui
savait parfaitement de quoi il retournait. Il sui-
12 Les cartes : Celui qui garde les âmes
vait chaque geste avec intérêt, décodait chaque
mimique, débusquait chaque botte secrète que
l’un ou l’autre décochait en posant ses cartes, en
misant, en dévoilant peu à peu son jeu. Ses
grands yeux noirs brillaient d’excitation conte-
nue. Il était grand, bien bâti. Suffisamment bien
en tous les cas pour en faire un homme proba-
blement dangereux. Ses traits étaient d’ailleurs
figés, comme un paradoxe inquiétant à la mobi-
lité et à la bonhomie de son regard. Et la crosse
de son énergyst était bien en évidence pour
rappeler qu’il n’était pas seulement là pour re-
garder une partie de poker ou boire un verre. La
serveuse empressée lui glissa quelques mots. Il
se mit à sourire franchement, d’un sourire ave-
nant. Il lui répondit et elle retourna derrière le
comptoir, les yeux toujours fixés avec admira-
tion sur l’homme roux.
En s’appuyant à nouveau sur son bâton ma-
gnétique, le Gardien descendit les marches qui
conduisaient à la salle principale. Son long man-
teau brun élimé traînait derrière lui. Avec len-
teur il se dirigea vers une table d’où il était sûr
de ne rien manquer de la scène. Il connaissait
peu les règles du poker. Les jeux de cartes ne
l’avaient jamais vraiment intéressé. Mais bien
que son visage soit le plus impassible qui soit, il
se sentait heureux. Il ne savait plus depuis com-
bien de temps il avait voyagé sans ressentir ce
sentiment si familier, si agréable. Ce sentiment
13 Poker d'Étoiles
de faire à nouveau partie de quelque chose de
plus grand que lui. Il avait été appelé et cela de-
venait si rare qu’il s’était demandé durant tout
son voyage s’il n’imaginait pas tout ça. Il était
très vieux, même selon les critères exception-
nels de longévité des Gardiens, et son ardent
désir de recevoir une dernière fois cet appel si
précieux l’avait peut-être abusé. Mais cette fois
l’appel était si fort, si déterminé qu’il n’avait pas
hésité longtemps avant de suivre les directives
que lui hurlait son instinct. Mais il restait éton-
né. Comment ne pas l’être ? Après plusieurs
vies à sillonner les galaxies, il avait fini par
croire que les histoires qui valaient la peine
d’être entendues s’étaient éteintes définitive-
ment dans le cœur des Hommes. Ceux qui
Gardent les Âmes avaient pourtant connu de
belles années, riches en échange et en partage
avec ces colons qui s’en allaient découvrir des
mondes aux quatre coins de l’univers et qui
nourrissaient le fol espoir de préserver
l’unanimité de l’espèce humaine malgré les dis-
tances. Alors ils accueillaient les Gardiens pour
leur offrir leurs histoires afin de les déverser
dans ce creuset humain et ainsi de les sauver de
l’oubli.
Les Gardiens étaient apparus peu après le
Grand Exode. Un vaisseau qui s’en allait vers
les confins de l’univers s’échoua sur la
deuxième planète d’un système à deux étoiles,
14 Les cartes : Celui qui garde les âmes
Pharos. Ce système n’était même pas à mi-
chemin de leur véritable destination. Mais les
colons qui étaient à son bord y trouvèrent une
planète paisible et propice à la vie. Et plutôt que
de chercher à en repartir et à atteindre le but
véritable de leur expédition ils fondèrent
Alexandria, un monde si particulier qu’il acquit
bien vite un statut à part parmi les Colonies.
Car Alexandria devint le berceau de Ceux qui
Gardent les Âmes. Conscients de ce que le
Grand Exode finirait par couper l’Humanité de
ses racines communes, les Alexandriens se lan-
cèrent dans un vaste projet génétique. Et après
quelques générations les brillants généticiens
Alexandriens parvinrent à établir des lignées,
issues de deux des familles les plus anciennes.
Ces êtres avaient acquis l’extraordinaire aptitude
de recomposer leur génome suivant leurs désirs
conscients. Ces deux familles devinrent ainsi les
ancêtres des Gardiens, des conteurs éternelle-
ment errants capables d’inscrire les mots d’une
histoire au cœur de leur ADN, de les y intégrer
sous la forme de séquences très spéciales en
remodelant certaines régions intergéniques, non
essentielles, de leur génome. Ces séquences se
transmettaient ensuite à leurs descendants qui à
leur tour modelaient de nouvelles séquences lo-
calisées en d’autres régions de leurs chromoso-
mes, et ainsi chaque génération enrichissait le
fonds commun. Le code moral très strict des
15 Poker d'Étoiles
Gardiens d’Âmes leur permettait de choisir les
histoires qu’ils intégraient à leur génome, en
fonction de critères particuliers qui demeuraient
mystérieux. On ne savait pas toujours pourquoi
telle histoire leur semblait digne de faire partie
du patrimoine commun de l’Humanité, et
pourquoi telle autre non. Les contes les plus
tragiques voisinaient avec les farces les plus tri-
viales, sans que l’on sut vraiment pourquoi. La
seule chose que l’on tenait pour sûre, c’était que
la personne d’un Gardien d’Âmes était devenue
sacrée et presque mythique. Chacun leur devait
un peu de cet inconscient collectif qui faisait
que, malgré les centaines d’années-lumière qui
les séparaient, tous les Hommes étaient issus
d’une seule et même planète, la Terre.
Mais le temps et la dispersion ne sont pas les
seuls ennemis de la mémoire. Les jalousies, les
privilèges, les rancœurs, s’ils sont partie inté-
grante de l’âme humaine et donc dignes du pa-
trimoine mnémo-génétique des Gardiens, sont
aussi des braises dangereuses. Connaissant
l’âme humaine mieux que quiconque, les Gar-
diens avaient vu leur Nemesis fleurir. La peur.
Le Conseil des Hegêmon qui était à la tête de la
Fédération en était lui-même devenu la source.
Un grand nombre des Colonies n’avaient pas le
statut envié de Planète Libre qui leur garantis-
sait un Hegêmon au Conseil. En vérité, les Co-
lonies portaient bien mieux leur nom que qui-
16 Les cartes : Celui qui garde les âmes
conque ne pouvait le croire. Le modèle politi-
que qui avait présidé à l’instauration de la Pre-
mière Hégémonie Terrienne, puis à la Fédéra-
tion Hégémonique après les terraformations
majeures d’Alpha Centauri et de Secunda, repo-
sait sur une vision aristocratique dans laquelle
les Citoyens de Prima et de Secunda gardaient
de fait une préséance sur tous les autres. La Fé-
dération était bien restée une Hégémonie de
trois systèmes très développés exploitant sans
états d’âme un nombre de Colonies sujettes
sans cesse croissant. Les richesses de nombreux
mondes convergeaient vers ce que l’on finit par
appeler la Ceinture Aristocratique, qui englou-
tissait presque tout comme un trou noir. Et ne
recrachait rien. Les mondes laissés à l’abandon
réagirent très différemment suivant leur éloi-
gnement de la Ceinture Aristocratique. Les plus
proches eurent le choix entre deux attitudes
également suicidaires. Certains se soumirent de
bonne grâce à l’Hégémonie, espérant recevoir
les miettes du butin, et étaient donc devenus les
auxiliaires zélés de la Fédération. Ils y avaient
gagné quelques avantages de prime abord, en
devenant des banlieues recherchées par les ca-
dres dynamiques des jeunes filiales multiplané-
taires. Mais le revers de la médaille était de
taille : les colons originels avaient été déportés
dans d’autres systèmes, beaucoup moins agréa-
bles à vivre. D’autres mondes proches se soule-
17 Poker d'Étoiles
vèrent en prétendant briser l’étau de
l’Hégémonie. Plusieurs Guerres
d’Indépendance avaient donc éclaté depuis la
fondation de la Première Hégémonie, en 2115.
Les lunes d’Uranus, Tercia, Thulé I, et bien sûr
Mars. Mars où la Révolution, récente, avait bien
failli remporter le succès que les précédentes
n’avaient pu atteindre. Mars qui, comme ses il-
lustres sœurs de rébellion, fut impitoyablement
châtiée. Noyée dans le sang de ses enfants.
Mars qui était devenue ce cloaque infâme admi-
nistré directement par la Terre avec une poigne
d’acier, et où fleurissaient les tripots, les bordels
et les usines polluantes. Mais Mars incarnait en-
core un idéal, repris par d’autres mondes qui
avaient la chance de bénéficier d’une condition
unique : être très éloignés de la Ceinture Aristo-
cratique, dans ce que l’on nommait les Colonies
de la Quatrième et de la Cinquième Vague. Les
conditions de vie y étaient parfois plus dures
que sur les planètes Aristocratiques, mais
l’éloignement rendait ces systèmes si peu attrac-
tifs que l’influence de la Fédération était peu
perceptible. Et chacun d’eux revint à une forme
d’existence tribale. L’unité des premiers Colons,
rêvant de tisser un réseau immense de planètes
sœurs, n’était plus qu’une utopie. Chaque pla-
nète, chaque système, s’était recentré sur lui-
même. Les guerres étaient réapparues, les pro-
grès scientifiques ou techniques n’étaient plus
18 Les cartes : Celui qui garde les âmes
partagés, même à travers la Toile. Certains
mondes avaient même coupé les ponts, pure-
ment et simplement, avec le reste de
l’Humanité. Comme la mystérieuse et effrayante
Hélion III dont personne n’était jamais revenu
pour raconter ce qu’il y avait vécu, vu. La Fédé-
ration n’avait pas cherché à les contacter à nou-
veau, estimant sans doute que cela était peu ren-
table. Mais les Gardiens savaient, eux, ce que
cela signifiait. Le Morcellement, la décadence, la
régression. Et s’ils étaient toujours respectés
comme peuvent l’être les Dieux déchus, les
Gardiens d’Âmes étaient regardés comme des
excentriques, comme les produits d’une époque
révolue. Certains les appelaient les Oreillards,
ceux qui écoutent, qui fouinent et qui sèment la
discorde. Ce nom résumait désormais la condi-
tion des Gardiens : ils étaient tolérés mais de-
vaient se tenir à l’écart, tapis dans l’ombre de
l’Humanité comme des chauve-souris au plus
profond de leur grotte.
Malgré cela des Gardiens d’Âmes conti-
nuaient de naître et de sillonner l’univers même
si leur nombre décroissait. Leur reproduction
était directement liée aux nombres d’histoire
qu’ils venaient déverser dans le grand réservoir
de leur mémoire commune. Et ce nombre dé-
croissait inéluctablement entraînant à sa suite la
population des Gardiens. Né bien longtemps
auparavant à Alexandria, le Gardien avait été
19 Poker d'Étoiles
dès sa conception destiné à devenir l’un de ces
conteurs errants qui sillonnaient inlassablement
l’univers. Mais sa longue errance était au fil des
ans devenue plus un fardeau qu’une joie. Aussi
ce jour-là, guidé par cet appel qui le taraudait
depuis maintenant quelques mois, il s’était diri-
gé sans grand espoir dans les ruelles labyrinthi-
ques d’un quartier chaud de New Arès, sur
Mars. Il avait soif, et le tripot était là, devant lui.
Il y était entré. Et dès don premier pas à
l’intérieur il sut que c’était, elle, l’histoire elle-
même qui l’avait attiré ici. Il le sut et il se prépa-
ra à la recevoir.

L’homme portait un masque et une tenue verte, déjà
pleine de sang. Elle fut parcourue d’une vague de fris-
sons plus intense que les autres lorsqu’il se retourna vers
elle. Il avait dans la main une petite boîte qu’elle
connaissait bien. Il rangeait dedans des outils tranchants
dont il avait déjà fait usage la dernière fois. Ce souvenir
seul suffit à déverser en elle les flots rugissants de la dou-
leur et de la panique. Elle savait aussi, grâce aux sou-
venirs qui affluaient en elle, ce qu’il s’apprêtait à faire
d’elle. Son jeune frère avait subi tout cela avant elle et
parfois sa conscience s’éveillait au point de toucher la
sienne et de lui transmettre la douleur et l’horreur de son
sort. Elle ne voulait pas connaître le même destin. Même
la mort lui semblait préférable. Il choisit une lame parmi
toutes celles qui s’entrechoquaient dans la boîte. Elle
était fine mais longue. La lumière la parait de reflets qui
20 Les cartes : Celui qui garde les âmes
l’auraient rendu presque belle si elle n’avait en même
temps été si menaçante. Il abaissa lentement sa lame.
Non elle ne deviendrait pas ce à quoi ils avaient réduit
son frère. La peur reflua loin dans son âme, laissant
place à la seule volonté. Elle voulait cet homme mort,
elle le voulait de toutes ses forces.
Il s’écroula.
Les liens ne pouvaient plus, ne devaient plus
l’emprisonner. Elle devait mettre fin à tout cela.
Alors la matière qui lacérait sa peau se brisa comme
du cristal.
La partie de poker s’était terminée. Même
sans avoir suivi l’échange, le Gardien su que
l’homme roux avait perdu. Il avait jeté les cartes
avec un geste de fatalité sans même un regard à
son adversaire. Puis il avait rejoint son compa-
gnon au bar, qui à son approche arbora un sou-
rire franchement ironique. Et tous deux plaisan-
tèrent. De son œil droit, bleu profond, et de la
cicatrice épaisse qui déchirait le gauche en le
rendant vitreux et blanchâtre, le Gardien scru-
tait l’homme roux, essayant vainement de com-
prendre ce qui le rendait si différent. Si vivant.
Le regard était insistant, et après quelques se-
condes l’homme en eut conscience. Il ne portait
pourtant pas d’implant oculaire ou
d’intensificateur de sens. Non. L’homme roux
ne possédait qu’un implant com’ interne, plutôt
banal d’ailleurs pour un pilote de vaisseau de
contrebande.
21 Poker d'Étoiles
Un frisson parcourut soudain le dos du Gar-
dien. La Convergence.
Dieter était allongé sur sa couchette, les deux mains
derrière la tête. Il rêvassait à sa prochaine permission
qui devrait lui être accordée dans quelques jours si tout
se passait bien. Il avait hâte de se rendre sur Titan, l’un
des satellites de Jupiter, où il savait pouvoir se divertir
tout son saoul. Titan était devenu, depuis son accession
au statut de Planète Libre quelques dizaines d’années
auparavant, un véritable paradis empli de vins, de fem-
mes, de jeux, et de drogues en tout genre. Vous n’aviez
qu’à claquer des doigts pour voir s’exaucer tous vos
vœux du moment que vous déteniez le sésame, autrement
dit les spatiocreds, libérant les milliers de petits génies
peuplant Titan. Et Dieter avait besoin de tout cela en
même temps, en ce moment et largement de quoi se le
fournir. Sa solde était conséquente et suffisait à lui offrir
une vie de roi lors de ses permissions, mais elle était à la
hauteur des risques encourus. Faire partie d’une unité
mercenaire était une façon rapide de devenir très riche…
si l’on survivait. Mais c’était en général une façon encore
plus rapide de finir à l’état de cadavre. Et si l’on parve-
nait à raccrocher avant l’inévitable, si l’on parvenait à
vraiment décrocher sans s’être fait des ennemis désireux
de se venger à tout prix, alors, oui, c’était un métier qui
valait le coup. Bien sûr il ne fallait pas être très regar-
dant sur la moralité, très exigeant sur une quelconque
éthique, ou muni de quelque chose qui ressemblât de près
ou de loin à une conscience. Ces menus défauts étaient
fatals dans ce milieu. Fort heureusement, Dieter avait
22 Les cartes : Celui qui garde les âmes
dû regarder dans un dictionnaire pour en apprendre le
sens. Il était donc encore en vie après quatre années de
service, ce qui en faisait un vétéran admiré et craint.
Il s’autorisa un sourire carnassier à la pensée que lui,
dernier d’une portée de quinze enfants battus par un
père défoncé aux neurophorisants toute la sainte journée,
put être craint et admiré. Il s’était promis, son temps
achevé, de faire une visite impromptue à son paternel.
Une dernière visite. Une visite définitive, en quelque
sorte. Et qu’il fut encore en vie était la seule et unique
requête qu’il daignait encore présenter sous forme de
prière.
Le tirant de sa rêverie, l’implant com’ de Dieter affi-
cha soudain un indicateur d’alerte maximale sur sa ré-
tine. Il se mit aussitôt debout alors que se répandait
dans tout son cœur l’adrénaline recombinante produite
artificiellement par une neuro-puce et contrôlée par des
signaux codés ajoutés aux informations qui lui étaient
transmises. Trente secondes plus tard il avait empoigné
son énergyst d’assaut, vérifié que son poignard à vibro-
lame mono-moléculaire était bien en place dans son étui
et ne pensait plus à rien d’autre que courir vers le point
de ralliement. La douleur qui immobilisait son poignet
depuis trois jours avait totalement disparu et il put saisir
son casque de combat et rajuster son armure sans bron-
cher. Une minute trente après l’alerte il sortit en courant
dans le couloir pour rejoindre la salle de lancement. Le
commando Delta 7 fut au complet en moins de deux
minutes. L’officier en chef, le major Stephan Heim, les
attendait déjà. Tandis qu’il parlait, les données de la
23 Poker d'Étoiles
cible et les instructions codées défilaient sur leurs afficha-
ges rétiniens. Une guenon s’était échappée. Elle avait
buté un médic’ et volé un disque de données.

MISSION PRIORITAIRE : CAPTURE SUJET EVA
AVANT TRANSMISSION DU DISQUE À UN TIERS.
M : RÉCUPÉRATION DIS-
QUE.
INSTRUCTIONS ALTERNATIVES : DESTRUC-
TION DISQUE ET SUJET EVA.
MISSION PRIORITAIRE : NE LAISSER AUCUNE
TRACE PASSAGE COMMANDO DELTA 7.

Dieter eut un rictus. Formule toute militaire pour
dire qu’aucun témoin ne devait survivre à leur rencontre.
Mais le plus intéressant était que le commando recevrait
l’aide d’une sonde moléculaire pour retrouver la fugitive.
Ils devaient foutrement y tenir à cette fille pour sortir
l’artillerie lourde. Le briefing se poursuivit encore quel-
ques minutes. L’officier de mission prit les coordonnées
génétiques de chacun des sept membres de son unité et les
inséra lui-même dans le terminal de l’Intelligence Artifi-
cielle de la base. Des drogues de combat, avaient été enfi-
chées dans les systèmes de régulation métaboliques des
armures. Au cas, bien improbable, où le commando
Delta 7 ait à faire face à une résistance efficace de la
part de la cible. Mais Dieter ne se leurrait pas. Chaque
fois qu’on leur faisait profiter de ces merveilles chimiques
c’était pour une bonne raison. La fille était donc un gros
24 Les cartes : Celui qui garde les âmes
poisson et un poisson qui ne comptait pas se laisser pê-
cher si facilement.
L’officier de mission reçut l’ordre d’emmener son uni-
té au point de transduction.
Lorsqu’il reprit ses esprits, l’homme roux le
fixait toujours, mais une partie de son attention
était tournée vers une femme d’âge mûr qui
s’était installée près de lui et de son compagnon.
Une négociation. Il s’agissait bien d’un contre-
bandier.
Mais pas n’importe lequel, se surprit-il à pen-
ser.
Un silence soudain se fit dans ses pensées.
Un silence qui pourtant était comme un mur-
mure, qui demandait à être entendu. le Gardien
se laissa envahir par ce Silence si particulier. Et
en même temps qu’il se déversait en lui, porteur
de tant de promesses, une grande sérénité le
pénétra. Sérénité qu’il connaissait bien pour
l’avoir souvent côtoyée par le passé et souvent
regrettée ces dernières années. Et l’homme roux
hocha la tête, à l’intention du Gardien tout au-
tant qu’à celle de la femme qu’il avait en face de
lui. Il était satisfait, le Gardien était à la hauteur
de ses espérances. Alors Le Gardien écouta le
Silence. Le Silence parlait, lui parlait. Par une
impulsion soudaine, il activa d’une pensée le
branchement de ses unités mémorielles protéi-
ques annexes, libéra les verrous de sécurité
hypnotiques qui bloquaient son conditionne-
25 Poker d'Étoiles
ment mental. Les mots commencèrent à se
frayer un chemin à travers sa chair jusqu’à
s’imprimer dans les couches les plus profondes
de ses cellules. Chacun rejoignait sa place le
long du long ruban d’ADN que chaque cellule
de son organisme déroulait harmonieusement,
et y modifiait l’agencement nucléotidique d’une
façon qui lui était unique. Le Gardien n’était
plus un être humain de chair et de sang. Il
s’évaporait, devenait littéralement l’histoire d’un
autre. L’histoire de Sean Holden.
26
PREMIER JEU : LA RENCONTRE
– Full aux dix par les rois !
L’homme qui me faisait face venait d’abattre
fièrement ses cartes sur la table, un rictus nar-
quois aux lèvres. Son cigare à moitié consumé
faisait un angle imbécile avec son nez. Le venti-
lateur qui tournait au-dessus de nos têtes ne
parvenait même plus à dissiper les nuages de
fumée qui se dégageaient de son mégot puant.
Je l’ai regardé fixement. Une irrépressible envie
de rire m’a soudain étreint. Je la réprimai diffici-
lement. Nerveux. Car si j’étais convaincu d’une
chose, c’est que le mec en face ne comprendrait
absolument pas cette note d’humour là. Parce
que Nikos le Stratège, il était à mon avis pas
équipé du tout pour ne serait-ce qu’entrevoir
l’ironie de la situation ! D’ailleurs à bien y réflé-
chir je ne suis pas certain de la comprendre
moi-même aujourd’hui !
Toujours est-il que j’étais là, assis en face de
ce tocard dont le costume autrefois blanc n’était
plus qu’auréoles de sueur. Et c’était lui qui te-
nait la main gagnante. Une fois de plus. Je dé-
27 Poker d'Étoiles
testais cet homme. Oui, je détestais son air suf-
fisant de vainqueur et la manière dont il pelotait
du regard la serveuse. Je détestais la façon qu’il
avait de ramasser les spatiocreds par poignées et
d’en laisser s’échapper une partie qui s’en allait
rouler à terre, comme si ils n’avaient aucune
importance pour lui. Je détestais plus encore sa
façon, une fois tous les clients partis, de se bais-
ser à même le sol pour les ramasser un à un. Je
détestais son haleine qui empestait le cigare
froid et son visage obscène de cochon de lait
surmonté de cheveux filasses, clairsemés et
graisseux. Mais par-dessus tout je détestais Ni-
kos le Stratège pour tout ce qu’il était et repré-
sentait. Je détestais Nikos le Stratège, la pire
vermine mais aussi le meilleur joueur de poker
que portait le système Sol.
D’un geste las je jetai les cartes à mon tour.
Ma paire de sept s’écroula lamentablement sur
la table. Non vraiment, pas mon jour de
chance ! Il y a des jours comme ça, mais là
vraiment ça frisait le risible. C’était la troisième
fois de la semaine. Seuls les dingues osaient se
mesurer à Nikos deux fois de suite. Et moi j’ai
toujours été dingue. La preuve.
Je me levai enfin de ma chaise, comme son-
né. Trois fois. Près de deux mille spatiocreds
chaque fois. Des spatiocreds que je n’avais pas,
bien sûr, puisque j’étais venu là pour les gagner.
Il allait falloir réagir et autrement qu’en riant !
28 Premier jeu : La rencontre
Ou ma situation commencerait à devenir vrai-
ment délicate. Les échéanciers de paiement de
Jack étaient plutôt stricts, à ce que j’avais com-
pris. Comme il ne pouvait pas se faire que je
rentre et les mains vides et le gosier sec, je
m’emparai de la bouteille de mauvais scotch qui
traînait sur la table d’à côté. Maigre consolation
du vaincu qui repart la queue entre les jambes.
Sans rien ajouter, j’ai pris la porte. Pas la
grande bien sûr. Il ne fallait pas que l’on puisse
me remarquer sortant du bouge de Jack. J’ai
pris la porte de derrière, celle qui donne juste
sur le tas d’ordures si typique que la ville avait
dû le classer monument historique. Ca expli-
quait sans doute pourquoi jamais personne ne
songeait à en débarrasser la ruelle.
Une fois dehors j’avais le choix. Je pouvais
aller me faire consoler par Lisa-Belle et ses deux
cousines ou bien j’allais cuver tout seul en at-
tendant d’avoir retrouvé assez d’aplomb pour
affronter les deux autres dans le hangar. Le
cœur n’y était vraiment pas, et j’ai opté pour la
seconde solution, prenant là une décision qui
allait faire basculer ma vie en un instant.
Dehors, la seule lumière était la lueur bla-
farde et bleuâtre que s’obstinait à répandre un
néon fatigué à la respiration chaotique. Il devait
être deux heures du matin en plein cœur de
New Ishtar. Je me traînai hors de la ruelle en
serrant la bouteille de scotch comme un naufra-
29 Poker d'Étoiles
gé sa planche de salut. Je savais que le réveil se-
rait difficile. Je me préparais une bonne vieille
gueule de bois des familles. Mais peu
m’importait et je savais exactement où aller si-
roter tranquille mon tord-boyaux.
Le quartier était désert à cette heure de la
nuit. Les Ishtariens n’aiment pas la nuit. Il faut
dire que, aussi bizarre que cela puisse paraître,
Vénus n’a pas de lune. Plutôt dommage pour
une planète qui a tant fait rêver les poètes et les
amoureux depuis l’aube de l’Humanité. Mais
c’est ainsi. Et les nuits de New Ishtar étaient
aussi noires que longues et dangereuses. A
l’époque, les seuls à mettre le nez dehors la nuit
venue étaient des gars dans mon genre. Pas re-
commandables. Ou encore moins fréquentables
si l’on pensait aux hordes plus ou moins organi-
sées de voyous, de camés et de psycho-violeurs
qui rôdaient dans les ruelles. Ou même à la mi-
lice. D’ailleurs, il était difficile de savoir lesquels
étaient les pires !
Les rues de New Ishtar, originellement tra-
cées selon un plan précis rappelant
l’ordonnancement régulier des villes romaines,
avaient été peu à peu grignotées par les bâti-
ments en acier qui s’étaient répandus à travers la
ville. Pour faire face à l’afflux des colons, à une
natalité incontrôlée, et aux loyers démesurés, les
Ishtariens n’avaient pas hésité à greffer des tau-
dis misérables de métal aux villas de style néo-
30 Premier jeu : La rencontre
classique des premiers temps. Le résultat était
proprement effrayant. Les rues s’étaient rétré-
cies au point de faire passer les ruelles médiéva-
les de la Terre pour de larges avenues moder-
nes. Elles serpentaient à travers des labyrinthes
toujours renouvelés et constamment changeants
de bidonvilles et d’entrepôts, laissant s’écouler
la rousseur terne et maladive de la rouille des
bâtiments dans des ruisseaux poisseux et nau-
séabonds. Les impasses étaient innombrables et
impossible à connaître toutes. Car il n’existait
plus de carte valable de New Ishtar. Tous ceux
qui s’étaient essayés à l’exercice avaient bien vite
abandonné. Toutes les venelles de la ville
étaient temporaires. Telle ruelle pouvait être
bouchée en quelques heures par l’effondrement
d’un pâté de maison vaincu par la construction
hasardeuse, ou bien par l’apparition soudaine
d’une maison de tôles aussitôt envahie par une
horde de squatteurs. Des quartiers entiers
avaient ainsi vu le jour en quelques semaines là
où naguère s’étendait une avenue. Et ces mê-
mes quartiers pouvaient disparaître en une nuit.
J’avais souvent l’impression que New Ishtar
était un organisme vivant, mais malade. Malade
d’un cancer qui n’en finirait pas de la ronger de
l’intérieur, de pourrir ses organes et de défigurer
son âme même. Et pourtant l’organisme se bat-
tait. Les Ishtariens avaient résolu certains pro-
blèmes engendrés par cette frénésie anarchique
31 Poker d'Étoiles
de construction en développant un réseau de
circulation qui passait par les toits. A mon avis
c’était aussi dangereux que de risquer de mau-
vaises rencontres en passant par les ruelles. Je
ne connaissais aucune construction dans cette
ville qui eut été édifiée suivant des règles de sé-
curité acceptables, en dehors bien sûr des véri-
tables palais que s’étaient fait bâtir les riches
armateurs qui tenaient Vénus entre leurs mains.
Vous aviez ainsi autant de chances de finir écra-
sé à vingt mètres en contrebas que d’être dé-
troussé et mutilé en croisant les mauvaises per-
sonnes au mauvais endroit et au mauvais mo-
ment. Si encore vous saviez vous orienter dans
un tel foutoir. Les angles droits avaient prati-
quement disparu et il fallait posséder un solide
sens de l’orientation pour ne pas se perdre. De
jour, les gamins des rues, comme partout insai-
sissables et rapides, pouvaient vous guider dans
leur domaine, aux limites de leurs territoires,
contre l’assurance de quelques spatiocreds. Mais
de nuit, il ne fallait pas espérer d’autres guides
que les battements de votre cœur et l’incertitude
toujours renouvelée d’avoir pris le bon chemin.
Mais heureusement je n’avais pas beaucoup à
marcher pour rejoindre mon Paradis. Brusque-
ment, la rouille, les odeurs pestilentielles, les
ruelles sombres s’arrêtaient net pour vous lais-
ser déboucher dans un espace dégagé où le vé-
gétal reprenait des droits qu’on lui avait retiré
32 Premier jeu : La rencontre
partout ailleurs dans la ville. Un véritable havre
au cœur de la tourmente, qui avait inexplica-
blement échappé à la rapacité urbaine des habi-
tants de cette ville, comme les huit autres colli-
nes qui la ceinturaient. J’étais parvenu au som-
met de la Mer d’Etoiles.
Etrange nom pour une colline, non ? Mais ce
nom là prend tout son sens lorsque vous arrivez
tout là-haut. La colline surplombe toute la ville
et en regardant autour de vous, vous avez
l’impression de littéralement plonger au cœur
de l’espace. Vous perdez toute notion de haut
et de bas, de gauche et de droite, et soudain
vous faites corps avec l’immensité stellaire. Une
mer, oui, qui vous enveloppe et vous enivre si
vous n’y prenez garde. Vous l’aurez compris
c’était le meilleur endroit de toute cette foutue
planète pour admirer les étoiles, les traînées de
poussière de comètes, et celles des cargos ou
des navettes qui sillonnaient le ciel jour et nuit
en partance pour toutes les planètes colonisées
par l’homme. Tous les circuits touristiques de
New Ishtar y faisaient étape à différentes heures
de la journée, en fonction du prix que vous
aviez payé. Et ça empirait chaque quinze du
mois, lorsque le vaisseau d’approvisionnement
parti de la Terre accostait sur le terminal princi-
pal. Et aucun de ces traîne-savates en mal
d’émotions fortes ne parvenait à voir ne serait-
ce que le dixième de ce que la Mer d’Etoiles
33 Poker d'Étoiles
avait à leur offrir : l’immensité, l’éternité. Mais
moi je voyais tous ces trésors et plus encore.
Et la nuit, la Mer n’était qu’à moi. Je me suis
trouvé un banc au bord du ravin, tout près de la
balustrade. Cette colline était sans aucun doute
mon endroit favori sur cette planète. Enfin pas
loin avant le bouge de Jack, pour être totale-
ment honnête. L’un et l’autre étaient en quelque
sorte devenu le yin et le yang de la vie sordide
que je menais sur cette planète depuis quelques
semaines. Je suis resté là une bonne heure, ne
pensant à rien d’autre qu’à contempler la voûte
céleste au-dessus de moi. Ma vraie passion. La
seule à me vider la tête de tout, même de moi-
même. Machinalement je calculais les distances
en parsec qui séparaient les différentes étoiles,
les meilleures routes pour rejoindre tous ces
systèmes planétaires que je n’avais pas encore
visités et tous ceux sur lesquels je ne retourne-
rais jamais plus. Mon matricule était un peu
trop connu sur de nombreux mondes. Puis j’ai
baissé mon regard. Et là j’ai vu la ville et ses
lumières presque aussi nombreuses que celles
des étoiles mais infiniment plus fades. Peut-être
à cause de cette espèce de voile de pollution qui
flottait sans jamais se déchirer au-dessus de la
ville. Une satanée fourmilière, même pour une
colonie aussi ancienne que celle-là. Vénus avait
été l’une des premières planètes à être terrafor-
mée, à l’Epoque Pré-Stellaire, et c’était pour ce-
34 Premier jeu : La rencontre
la qu’elle était encore le point de mire de nom-
breux circuits touristiques. Mais, avec le Décret
de Carthage, les vaisseaux longs courriers
s’étaient élancés toujours plus nombreux à la
conquête du vide. Les candidats à l’Exode ne
manquaient pas. Et l’apparition des premiers
moteurs Heraklès à propulsion hyperluminique
avait réduit les temps de voyage à presque rien.
Les colonies s’étaient ensuite multipliées
comme des cafards. Des planètes moins arides
ou plus riches avaient été rapidement découver-
tes, reléguant Vénus et ses déserts au rang de
colonie inférieure. Les trois quarts de la planète
étaient laissés à l’abandon. Trop difficile à amé-
nager, pas assez rentable. Alors les millions de
pauvres cloches qui peuplaient Vénus se ser-
raient entre neuf collines, au cœur d’une ville
qui étouffait sous leur nombre.
Les colons vénusiens se divisaient à mes yeux
en deux catégories. Ceux qui se satisfaisaient de
leur sort sans rien vouloir de plus que leur pe-
tite vie minable de sous-citoyens de la Fédéra-
tion, et ceux qui ne pouvaient que rêver de
s’extraire de cette gangue en regardant les vais-
seaux s’envoler vers ces autres mondes dont ils
ne savaient rien ou presque. Dans les deux cas
frustrations et humiliations résumaient leur mi-
sérable existence, finissant par les délaver, les
décolorer, les rendre presque invisibles. En
marge, il y avait les petits malins comme Nikos,
35 Poker d'Étoiles
qui profitaient de cette merde pour mener la vie
des grands princes. Et au-dessus de tout ça il y
avait les vrais patrons, les dirigeants des grandes
firmes interstellaires qui avaient acheté la pla-
nète en concession au Conseil de l’Hegêmon en
échange de tout ce que Vénus pouvait cracher
d’utile, c’est-à-dire pas grand-chose. Ceux-là te-
naient même le Juge-Gouverneur dans leurs
griffes. Et moi j’étais coincé ici depuis deux
mois que le Scarabée était en cale sèche dans un
entrepôt miteux.
La bouteille de scotch déjà à moitié vide se
rappela soudain à mon bon souvenir. Voilà qui
allait m’aider à me sortir de tout ça au moins
quelques heures. A oublier cette foutue planète
où tout sentait le moisi à des kilomètres à la
ronde. Voilà, comme ça, une bonne rasade dans
le gosier. Il arrachait ce scotch, nom de Dieu,
c’était rien de le dire ! Je ne sais toujours pas
avec quoi ils distillaient ce poison, mais je met-
trais ma main au feu que c’était pas légal. A
l’époque je m’en balançais bien. Il suffisait que
ça m’aide à me sentir à nouveau dans les étoiles,
et pour ça j’étais prêt à boire le sang du Diable
lui-même !
C’est à cet instant que j’ai aperçu une drôle
de lueur, un flash soudain et puissant derrière
moi. Un bruit au même moment, comme une
chute dans l’herbe, m’a fait me lever et pivoter.
J’étais debout, peu assuré sur mes jambes à
36 Premier jeu : La rencontre
cause de l’alcool, mais prêt à bondir au besoin.
J’ai écarquillé les yeux à les rendre douloureux.
Et j’ai fini par distinguer une forme étendue par
terre qui bougeait par à coups mais qui visible-
ment tentait de se relever. Je me suis approché
en titubant, un peu rassuré par la lenteur des
mouvements de l’intrus. Mais je restais aux
aguets. J’avais pas vraiment envie de m’attirer
plus d’ennuis que ceux que j’avais déjà. Six mille
spatiocreds de dette, c’était déjà un peu cher le
séjour, sans compter que je ne savais pas encore
comment payer les réparations du Scarabée.
C’était une femme, ça, ça se voyait même
sans lumière. Ca sautait aussi aux yeux qu’elle
avait des ennuis. Je connaissais aucune Ishta-
rienne qui se serait baladé seule et de nuit sur la
Mer des Etoiles sans y être acculée. Je conti-
nuais à m’approcher. Peu à peu je distinguais la
peau de ses bras zébrée d’estafilades sanglantes
et sa tunique de patricienne mise en lambeaux.
Encore un peu plus près et j’entraperçus son
visage noyé dans ses longs cheveux rendus
poisseux par la sueur et le sang. Celui-là ne
semblait pas être le sien car son visage était in-
tact. Elle avait dans les yeux cette expression
d’animal traqué que je connais bien pour l’avoir
souvent lue dans mon propre regard.
A peine fut-elle debout que plusieurs autres
éclairs se succédèrent à une fréquence rapide.
37 Poker d'Étoiles
J’en comptais huit, légèrement à notre gauche.
Peut-être deux cent ou trois cent mètres.
Lorsque le noir fut enfin revenu, ce furent
d’abord les bruits d’une course qui me parvin-
rent distinctement. Donc elle n’était pas seule.
Le temps de ré-accomoder ma vision, et je vis
huit hommes lourdement armés courir droit
vers nous. Nous. La femme semblait toujours
mal en point mais elle trouva la force de se met-
tre à courir en me tirant faiblement par la man-
che. Elle n’était pas seule, mais elle ne semblait
pas vraiment ravie de la compagnie de ces ty-
pes.
Je les regardais plus attentivement et je mis
deux secondes à réaliser. Des commandos. Ca
me fit instantanément désaoûler.
Je me mis à courir moi aussi, suivant la
femme qui longeait le ravin. Sa course était ma-
ladroite. Ses blessures avaient dû l’affaiblir.
Peut-être même qu’elle était droguée. Sans
tourner la tête j’étais sûr que nos huit poursui-
vants gagnaient du terrain à chaque pas. Je sa-
vais qu’ils n’en avaient pas après moi au départ,
mais que le simple fait de les avoir vus et de me
trouver maintenant aux côtés de la fugitive me
classait d’emblée dans le camp de leurs enne-
mis. Or, moi, des ennemis, j’en avais déjà plus
que ma part. Mais dans quel foutu pétrin elle
s’était fourrée pour attirer l’attention de si
charmants compagnons ? Et puis nos ennuis ne
38 Premier jeu : La rencontre
faisaient très certainement que commencer. Un
tel raffût ne manquerait pas de rameuter la mi-
lice. Et avec mon casier, je risquais bien plus
qu’un simple sermon ! Si par chance ils ava-
laient l’histoire du mec malheureux venu cuver
son vin, ils ne se laisseraient certainement pas
abuser par ma carte d’identification qui n’était
qu’un bien médiocre faux troqué au marché
noir contre des pièces usagées du Scarabée.
J’étais donc, quoi qu’il arrive, dans le même sac
que la fille et ça me mettait les nerfs en pelote.
Pas mon jour, non, vraiment pas.
Les molosses se rapprochaient toujours. Ils
étaient plus lourds que nous mais aussi plus en-
traînés. Ils n’étaient pas blessés et ne risquaient
pas d’avoir pris une cuite avant de venir comme
c’était mon cas… Ces types étaient des pros,
pas de doute. Des décharges de leurs rayons à
haute densité commençaient à fuser autour de
nous, incendiant les arbustes qui nous entou-
raient. Mes réflexes de mauvais garçon ont
commencé à revenir. Pas trop tôt.Ouais.Mais
lorsque ma main s’est mécaniquement dirigée
vers mon ceinturon où devait se trouver mon
flingue, j’eus un frisson. Le holster était vide.
Nom de Dieu j’avais laissé mon calibre chez
Jack. J’ai maudis le poker et ma satanée tête de
linotte, et je crois que mon aversion pour Nikos
le Stratège augmenta encore d’un cran. Pas la
39 Poker d'Étoiles
peine de maudire cette foutue planète, je faisais
ça depuis deux mois chaque jour.
N’empêche, là j’étais vraiment très mal !
J’aurais donné une main pour mon vieux ca-
libre démodé. C’était un vieux flingue à projec-
tiles balistiques terrien calibre .38 qui bien sûr
n’était plus utilisé nulle part, mis à part peut-
être lors de ces reconstitutions ridicules aux-
quelles quelques illuminés nostalgiques des
vieilles séries terriennes se livraient sur Gamios
IV. A ma connaissance j’étais le seul dingue
dans l’univers à me promener avec ce genre de
pétard dans le but de se défendre avec. Ces an-
tiquités préhistoriques avaient été reléguées au
musée depuis plus de cent ans par les armes à
énergie, qui ont un pouvoir de pénétration su-
périeur, et une sélection de visée plus discrimi-
nante. Mais l’avantage de ce genre d’arme de
collection rarissime, c’est qu’on n’a pas besoin
d’attendre deux minutes que l’accu d’énergie se
recharge entre chaque tir. L’inconvénient c’est
qu’il faut être plutôt bon tireur pour viser les
endroits du corps non protégés par les tissus de
protection, parce que le calibre .38 c’est pas très
pénétrant de nos jours. Mais moi j’ai un sens
inné de la mitraille et pour rien au monde je
n’aurais échangé mon vieux machin contre une
de ces armes surpuissantes ! Mais cette fois,
doué ou pas, ça n’avait aucune importance !
40 Premier jeu : La rencontre
Il allait falloir me bricoler seul un petit mira-
cle si je voulais nous sortir de là à peu près in-
tacts. En évaluant la situation plus lucidement je
me rendis compte que la fille nous conduisait
droit vers le terrain de jeu pour enfants, c’est-à-
dire droit vers une impasse. Vu la topographie
du lieu les ingénieux architectes urbains avaient
préféré éloigner les bambins vénusiens et du
ravin et du point de vue qui était bien trop fré-
quenté la journée. Les enlèvements d’enfants
étaient monnaie courante sur Vénus. Ils consti-
tuaient une main d’œuvre qui pouvait se mon-
nayer au prix fort sur certaines planètes mines
comme Alpha II. Et ma compagne d’infortune,
qui ne devait pas connaître le coin, nous diri-
geait tout droit vers cette mini vallée des mer-
veilles. Il me fallut deux secondes pour me dire
que nos huit camarades ne devaient pas connaî-
tre le coin non plus. J’eus un demi-sourire que
personne ne put voir dans le noir. N’empêche.
J’avais maintenant une chance à tenter, même si
elle était plutôt mince.
La fille s’était arrêtée. Elle regardait les murs
de roches qui ceinturaient le parc en interdisant
toute fuite. Lorsque je m’arrêtai à mon tour,
tout à côté d’elle, son visage prit une expression
de découragement qui déforma ses traits un ins-
tant. Puis son regard se durcit. Je compris
qu’elle avait l’intention de vendre chèrement sa
peau, la petite. Mais même avec toute la bonne
41 Poker d'Étoiles
volonté du monde et un bluff du tonnerre, elle
n’avait aucune chance face à des mercenaires
aguerris. Pour être franc, je n’aurais même pas
parié ma chemise sur elle face aux gamins qui
grouilleraient dès le matin à cet endroit même.
Les huit commandos avaient seulement
quelques dizaines de mètres à franchir pour
nous rejoindre. Ca allait être court mais ça suffi-
rait. Mon communicateur grésillait. Je sub-
vocalisais quelques mots clefs. Tout dépendait
maintenant de Démosthène, l’Intelligence Arti-
ficielle qui contrôlait le Scarabée. Je me suis ca-
ché de mon mieux près d’un buisson pour ga-
gner du temps. J’entendis la voix rauque de
Démosthène qui m’informait qu’il n’attendait
plus que mon signal. Les mecs avaient ralenti
l’allure. Ils avaient compris que nous étions faits
comme des rats. J’avais l’impression de voir le
rictus stupide de satisfaction qui devait fendre
leur bouche. Malgré tout ils gardaient une cer-
taine vigilance dans leur avance qui m’étonna.
C’était comme s’ils se méfiaient. Et c’était cer-
tainement pas de moi car ma dégaine ne laissait
aucun doute sur mon état. Par contre, à bien la
regarder, la fille n’avait pas l’air bien nette. Aus-
si fou que cela pouvait paraître elle les attendait
campée sur ses jambes, tout son corps déga-
geant une détermination farouche. J’en avais
presque des frissons et je me pris à penser que
je n’aurais pas aimé être à leur place.
42 Premier jeu : La rencontre
Puis ils furent là. Postés en demi-cercle, leurs
fusils à énergie pointés vers elle. Ils ne sem-
blaient pas m’avoir remarqué ou, s’ils l’avaient
fait, ils avaient bel et bien décidé que j’étais
inoffensif. Le gros poisson c’était elle. Moi je
n’étais qu’un grain de poussière venu gripper
l’engrenage.Ouais.Mais le grain de poussière
était radioactif. Alors il fallait faire vite. Encore
quelques pas et je pourrais donner le signal at-
tendu par Démosthène. Allez, un effort les gars.
Faut pas flancher maintenant. Juste quelques
pas.
J’allais ouvrir la bouche quand la fille s’est
précipitée vers eux à une vitesse incroyable.
Avant même que j’aie pu comprendre elle en
avait étendu trois. Les cinq autres ont tiré. Et
quand les flammes se sont calmées, elle était
encore là, debout, face à eux. Ces cons l’avaient
manquée. J’ai presque hurlé dans mon vocali-
seur. Toutes les lumières du parc se sont allu-
mées en même temps. Merci, Démosthène. Les
cerbères sont restés aveuglés par la luminosité
soudaine. J’ai aussitôt sauté sur le plus proche
de moi. J’aime pas faire ça, mais le craquement
de ses vertèbres m’a quand même soulagé. J’ai
pris son deuxième flingue. Il était chargé à bloc.
J’ai pas cherché à comprendre et j’ai arrosé ses
copains.
Tout s’est calmé. Je les avais carbonisés.
Tous les cinq. Elle, elle se tenait au milieu du
43