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Preneur d'images

De
132 pages
Comme c'est agréable de se blottir dans le monde de son enfance quand celui-ci est doux, mais remonter dans le temps peut être une souffrance quand les seuls souvenirs sont l'absence et la solitude. Partager son savoir est une manière de tisser des liens entre humains, devenir un adulte prêt à affronter les pires réalités. Pouvoir sauvegarder la beauté sans perdre l'enfant qui vit dans ses entrailles à jamais.
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Le Preneur d'Images
Du même auteur Nouvelles La Tyrrhénienne,Éditions du Thélès (épuisé), Paris, 2010.
Concetta Pino Le Preneur d'Images Roman L’HARMATTAN
© L'HARM ATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96377-1 EAN : 9782296963771
l est penché sur sa table de travail un large pinceau de Isoie caresse les gravures fragiles et ternies d’un ouvrage ancien et rare que le temps a outragé, sous la presse les cartons patientent avant d’être encollés, puis le cuir ancien sera posé et restauréà son tour, concentré, son visage s’illumine d’un sourire malicieux quand apparaissent les couleurs originelles sous l’effleurement délicat, le doigté est léger et assuré, les cahiers abîmés retrouveront leurs splendeurs d’antan. Les gestes sont précis maintes et maintes fois répétés pour exceller dans le travail sur mesure et maîtriser les matériaux nobles comme le cuir, le demi-cuir, pleine peaux, peaux de luxe, le bois et la feuille d’or. A ses côtés un jeune homme suit les belles mains en mouvements habiles, attentif, admiratif de l’infinie patience de son aîné, le démontage d’un livre la réparation et l’ébarbage des pages la couture et la reliure des cahiers puis la dorure n’ont plus de secret pour ces deux hommes là. Précipitamment l'un s’arrache de l’atelier, son appareil photographique en bandoulière, lance un courtois et vif « Messieurs dames bonjour » en se frayant un chemin à travers les badauds stationnés devant les deux immenses verrières. Ils contemplent le cousoir, le massicot et la cisaille, la lumière du jour éclatante guide les regards curieux. Alban, le plus jeune se dirige à vive allure vers son rendez-vous dans le centre de la grande ville et le propriétaire des lieux, quarante ans, est le maître artisan relieur et le père du jeune Alban. Père et fils complices, ne comptent pas les heures passées ensemble, l’artisan passionné accomplit sa tâche et transmet à son jeune fils toutes les ficelles du métier. L'artisan n’hésite pas à céder la place à son fils devant les
͸ différents outils, toucher un demi-cuir ou une peau de luxe, sentir les textures et savoir les reconnaître au premier coup d’œil, est un apprentissage long et nécessaire qui permet ensuite d’être libre dans la création. D’ailleurs Alban aime vivre dans l’atelier, il admire le professionnalisme et l’étonnante imagination dont fait preuve son père devant un recueil détruit en partie, la réalisation est d’autant plus passionnante que le défi est grand, le relieur ne connaît ni le doute ni le découragement, la perfection, l’audace et la ténacité sont les principales qualités pour réussir dans son métier. Sa première restaura-tion fut diaboliquement éprouvante, les œuvres complètes de Dante : restauration du papier, restauration des couvertures, restauration du cuir. Le vieil ouvrage en ruine devint un livre magnifique en pleine peau marine marquée de fleurons or, le titre doré à la feuille d’or brille d’un éclat incomparable, le dos est décoré de cinq nerfs et un signet en cuir marine marque la première page. La perfection du travail valut à l'apprenti passionné la reconnaissance inconditionnelle de la profession, les éloges fusèrent, sa première exécution est un chef d'œuvre. Courbé tantôt sur la grande cisaille, tantôt sur la grande presseles déplacements d’une machine à l’autre sont agiles, l'homme est à l'aise et heureux dans cette pièce rectangulaire et toute blanche. Même le bruissement du papier, le martelage du cuir, le pas et la voix de l'artisan ne brisent pas l’ambiance calfeutrée, douce, la vie aussi. Mais depuis plusieurs semaines une clameur rompt la quiétude habituelle des faubourgs, la mobilisation générale paralyse le pays, étudiants et ouvriers unis déclament leur mécontentement
͹ longtemps muselé, l’espérance longtemps enfouie explose à la face du pouvoir en place et déborde les frontières du vieux continent empêtré dans son conventionnel carcan immuable jusque-là. « T'emballe pas fiston, je te recommande la prudence, c'est ta première vraie manif et ça ne sera pas une partie de plaisir, crois-moi. » – Je m'en doute papa, mais t'en fais pas, il faut que je fasse ce reportage, quitte à prendre des risques c'est mon boulot ! – Alban, ce mouvement lancé par les étudiants est devenu un mouvement de lutte sociale, alors ça va castagner, Paris sera cernée par des milliers de CRS, l'occasion est trop belle ! – On se doute que les flics seront partout mais n'est pas peur on se serre les coudes et notre manif est avant tout pacifiste. – C'est bien ça qui me fait peur votre naïveté, à la première escarmouche les flics vont charger sur les manifes-tants et ne feront pas de quartier, ils ne sont pas là pour rigoler, eux, mais pour maintenir l'ordre comme ils disent ! – Nous, non plus, on va se défendre s'il le faut, les CRS on les attend de pieds fermes ! Rien ne peut plus nous arrêter. » Le père et le fils échangent leurs idées, la fougue de la jeunesse affronte le rationalisme de l’aîné. A travers la verrière les passants observent : leurs corps entiers parlent, les bras et les mains accompagnent les propos, les sourires s’échangent.
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L’euphorie d’Alban inquiète le père, son large front est parcouru de fines rides qui trahissent son anxiété, ses yeux inquisiteurs se posent sur son fils pour tenter de calmer son enthousiasme mais le discours est effréné, il est impuissant devant l’impétuosité de la jeunesse. Il ne peut s’empêcher d’envier la fraîcheur et le vif élan qui animent les étudiants, évidemment ses collègues et lui seront dans le cortège, ils espèrent tous un profond changement de la société mais au plus profond de son être une force tranquille lui dicte la prudence quant aux croyances révolutionnaires. « Les étudiants suivent les cours assis par terre collés les uns contre les autres ce n’est plus possible de travailler ainsi, on n’en peut plus ! Les facs tombent en ruine, les étudiants vivent comme des clodos ! Il faut que ça change ! Nous voulons dialoguer avec nos profs et ne plus vivre à l’écart de la société. Nous exigeons les libertés politiques sur les campus. Nous exigeons la fin de la guerre au Vietnam qu’on en termine avec cette boucherie, la paix à tout prix, il faut qu’on nous entende ! » Explique Alban convaincu. – Je comprends vos désirs, répond le père attentif. – Tu sais la classe ouvrière se bat de mieux en mieux et comme vous, nous sommes exaspérés par les injustices. Les syndicats mobilisent les travailleurs et la lutte est en marche. Solidaires, nous réclamons des hausses de salaires, nous défendons la Sécurité Sociale, les ouvriers dénoncent l’autoritarisme des patrons, tu vois les revendications ne manquent pas. Alban, nous devons rester vigilants le pouvoir possède des moyens de choc pour briser notre élan, crois en mon expérience.
ͻ – Nous serons nombreux papa, rien ne pourra nous arrêter. » C'est bien ça qui rend le père inquiet, comme l'écrivit J-P Sartre : « Quand une fois la liberté a explosé dans une âme d'homme, les dieux ne peuvent plus rien contre cet homme-là ». Les dieux certainement, pense-t-il mais la tyrannie du pouvoir ! Le père regarde son fils décidé comme le temps passe vite, malgré lui comme un vieux film oublié dans sa boîte métallique poussiéreuse, il visionne le monde de sa petite enfance, les scènes sont nettes, l'émotion l'étreint, la mélancolie comme une ex-compagne rentre au bercail et la belle lumière s'évanouit, prend place la grisaille d'un jour de pluie : un homme encore jeune et vigoureux laboure la terre de ses ancêtres sans relâche il creuse des sillons interminables dans le brouillard et le froid au cœur d’une campagne austère. La terre nourrit la famille c’est l’essentiel, le reste n’est que baliverne et blablabla comme disait l’ancêtre, peu bavard les échanges sont brefs et toujours en rapport avec la ferme, c’est la vie de son père. La mère soigne les animaux et élève leurs deux fils, un sourire égaie de temps à autre son visage fermé et ses yeux éteints, elle parle rarement sa présence est un mirage quand elle fredonne d’une voix claire et douce des ritournelles et quelquefois quand elle est seule dans la maison au moment du coucher une berceuse s’échappe pour endormir ses louveteaux : « Dodo l’enfant do l’enfant dormira bien vite. – Dodo l’enfant do l’enfant dormira bientôt… » Une voix inconnue légère sortait du corps de cette femme effacée qui vivait sous la coupe de son homme, était-
ͳͲ elle résignée ?, traversait-elle le temps sans se poser de questions ? Le fils éloigné ne sait pas. Dans son souvenir la mère nourricière n’est rien d’autre qu’une ombre qui s’agite autour de la table au moment des repas, elle passe. Plus tard, il comprendra que sa mère était cette petite fille fragile qui avait oubliée de grandir, elle avait un perpétuel besoin d’être rassurée, comment peut-on donner confiance à son enfant quand on vit soi-même dans un monde imaginaire pour se protéger de la réalité ? Alors, à la sortie de la classe, quand les copains se jetaient dans les bras tendus de la mère espérée toute la journée, lui rentrait seul désespérément seul dans le froid et le noir des courtes journées d’hiver. Pourtant un soir, une frêle silhouette reconnaissable entre toutes, attendait son petit garçon, elle était là, dans son joli manteau rouge souligné d’une fourrure noire au col, douce et parfumée à la lavande. Il courut si vite dans ses bras qu’elle vacilla sous la force de l’emprise, la joie coulait sur ses joues. Il n’oubliera jamais l’odeur du chausson aux pommes, goûter miracle tendu par une main tant attendue. La compote au goût de miel coule encore dans sa gorge et la chaleur de sa main dans celle de sa maman le réchauffe encore. Les souvenirs de l’enfance sont rares, effrités, réduits en poussière au cœur d’un désert de sentiments. Le silence de la mère, le silence du père, le silence du frère aîné emplissent le cœur de Martin d’une sombre et douloureuse mélancolie. Rien ! Où sont les jeux et les chahuts des deux frères, les Noëls, les anniversaires ? Les paupières sont closes sur le triste passé, mettre fin à la liaison dangereuse avec la solitude, rompre l’attachement avec la détresse, son cœur cogne si fort que sa