Procrastination

Procrastination

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416 pages

Description

Le temps est une ressource qu'il faut gérer, chacun le sait.

Sur le Disque-monde, c'est le boulot des moines de l'Histoire, qui l'emmagasinent, le prélèvent où on le gaspille (par exemple sous la mer : de combien de temps a besoin une morue?) et le redistribuent à de gros consommateurs comme les villes où l'on en manque toujours.

Mais la fabrication de la première horloge du monde vraiment précise donne le départ d'une course contre... disons la montre pour Lou-tsé et son apprenti Lobsang. Parce qu'elle va arrêter le temps. Et ce ne sera que le début des ennuis.

Procrastination (voir dictionnaire) s'est assuré la participation de héros et de canailles, de yétis, d'artistes martiaux et de Ronnie, le cinquième cavalier de l'Apocalypse (qui a quitté le groupe avant qu'il devienne célèbre).


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Date de parution 24 juin 2013
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EAN13 9782367931999
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Terry Pratchett
LES ANNALES DU DISQUE-MONDE
PROCRASTINATION
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR PATRICK COUTON
L’ATALANTE Nantes
SELONle premier manuscrit de Wen l’Eternel Surpris,Wen sortit de la caverne où il avait eu l’illumination pour émerger dans l’aube du premier des jours lui restant à vivre. Il fixa un moment le soleil qui se levait car il ne l’avait encore jamais vu. Il poussa du bout de sa sandale la forme assoupie de Maremotte, l’apprenti, et déclara : « J’ai vu. Maintenant je comprends. » Puis il s’interrompit et regarda la chose auprès de Maremotte. «Quelle est cette chose étonnante ? demanda-t-il. — Euh… euh… c’est un arbre, maître, répondit un Maremotte pas encore tout à fait réveillé. Vous vous souvenez ? Il était là hier. — Il n’y a pas eu d’hier. — Euh… euh… je crois que si, maître, rétorqua Maremotte en se relevant péniblement. Vous vous souvenez ? On est montés ici, je vous ai préparé un repas, c’est même moi qui ai épluché votre sklang parce que vous vouliez pas manger la peau. — Je me souviens parfaitement, dit Wen d’un air songeur. Mais le souvenir est maintenant dans ma tête. Hier était-il réel ? Ou seulement son souvenir ? A la vérité, hier je n’étais pas né. » La figure de Maremotte ne fut plus qu’un masque torturé d’incompréhension. « Mon cher gros bêta de Maremotte, j’ai tout appris, dit Wen. Dans les lignes de la main, il n’y a ni passé ni avenir. Il n’y a qu’aujourd’hui. Pas d’autre temps que le présent. Nous avons beaucoup à faire. » Maremotte hésita. Son maître n’était plus tout à fait le même. Une lueur habitait son regard et, quand il se déplaçait, d’étranges lumières bleu argenté flottaient autour de lui, comme des reflets de miroirs liquides. « Elle m’a tout dit, poursuivait Wen. Je sais que le temps a été créé pour les hommes, et non l’inverse. J’ai appris comment le modeler et l’infléchir. Je sais faire durer un moment éternellement, parce que ça s’est déjà produit. Et je peux enseigner ces talents, même à toi, Maremotte. J’ai entendu battre le cœur de l’univers. Je connais les réponses à un grand nombre de questions. Tu n’as qu’à demander. » L’apprenti posa sur lui un regard larmoyant. Il était trop tôt de chez trop tôt. C’était sa seule certitude. « Euh… qu’est-ce que le maître veut pour son petit-déjeuner ? » demanda-t-il. Wen baissa les yeux depuis leur camp, par-dessus les champs de neige et les montagnes violacées, vers la lumière dorée du jour qui créait le monde et médita sur certains aspects de l’humanité. « Ah, dit-il. Une difficile, celle-là. »
Pour que quelque chose existe, il faut qu’on l’observe. Pour que quelque chose existe, il lui faut occuper une position dans l’espace et dans le temps. Ce qui explique pourquoi les neuf dixièmes de la masse de l’univers ne sont pas pris en compte. Ces neuf dixièmes sont la connaissance de la position et de la direction de tout ce que contient le dernier dixième. Chaque atome a sa biographie, chaque étoile son dossier, chaque échange chimique l’équivalent d’un inspecteur armé d’une écritoire à pince. Ils ne sont pas pris en compte parce que ce sont eux qui font les comptes pour tout le reste et qu’on ne peut pas se voir l’arrière du crâne1. Les neuf dixièmes de l’univers sont en fait la paperasse. Et si vous voulez connaître l’histoire, rappelez-vous alors qu’une histoire ne se déroule pas. Elle sinue. Des événements qui démarrent en des lieux différents et à des époques différentes foncent tous vers ce tout petit point de l’espace-temps qui est l’instant idéal. Imaginez qu’un empereur se soit laissé convaincre de porter un nouveau costume au tissu si fin qu’il reste invisible à l’œil du commun des mortels. Et imaginez qu’un petit garçon le fasse remarquer d’une voix forte et claire… Vous avez alors l’histoire de « l’empereur qui ne portait pas de vêtements ». Mais si vous en saviez un peu plus long, ce serait l’histoire du « gamin qui a reçu de son père une fessée bien méritée pour avoir manqué de respect à la royauté et qui s’est fait enfermer dans sa chambre ». Ou l’histoire de tous les badauds que les gardes ont cernés avant de leur dire : « Tout ça n’est jamais arrivé, vu ? Des objections ? » Ce pourrait être aussi l’histoire d’un royaume qui a soudain compris les avantages des « nouvelles tenues » et s’est enthousiasmé pour les sports excellents pour la santé2 dans une agréable insouciance, lesquels sports ont gagné une multitude de nouveaux adeptes chaque année et conduit à une récession due à la crise du secteur de la confection classique. Ce pourrait même être une histoire sur la grande épidémie de pneumonie de l’année 09. Tout dépend de l’étendue de vos connaissances. Supposons que vous ayez observé la lente accumulation de la neige au fil des millénaires, sa compression, sa poussée sur la couche rocheuse jusqu’à ce que le glacier mette bas ses icebergs dans la mer, que vous ayez observé la dérive de l’un d’eux sur les eaux glaciales, que vous ayez fini par connaître sa cargaison bienheureuse d’ours polaires et de phoques impatients d’entamer une nouvelle vie meilleure dans l’autre hémisphère où, à ce qu’on raconte, les glaces flottantes regorgent de manchots croustillants, et alors…boum !La tragédie se profile à l’horizon sous la forme de milliers de tonnes d’acier flottant inexplicablement et d’une bande-son poignante… … Vous voudriez savoir le fin mot de l’histoire. Et celle-ci commence dans des bureaux. Il s’agit en l’occurrence du bureau d’un professionnel. Il est clair que son travail, c’est sa vie. On y reconnaît des… touches humaines, mais de celles qu’autorise le
strict usage dans un monde froid de responsabilités et de routine. Elles se trouvent principalement sur le seul objet de couleur véritable dans ce décor de noirs et de gris. Une chope à café. Quelqu’un, quelque part, a voulu en faire une chope joyeuse. Elle s’orne de la représentation peu convaincante d’un ours et de la légende « Au meilleur papi du monde ». La légère différence de lettrage dans le mot « papi » révèle indiscutablement que le récipient provient d’une de ces boutiques qui en exposent des centaines d’autres toutes pareilles affirmant qu’elles sont destinées aux meilleurs papi/papa/maman/mamie/tonton/tata/autre du monde. Seul un être qui a peu reçu de l’existence attacherait une quelconque valeur à une pareille camelote. Pour l’heure, la chope contient du thé dans lequel flotte une tranche de citron. Sur le bureau austère sont également posés un coupe-papier en forme de faux et des sabliers. La Mort prend la chope d’une main squelettique… … et but une gorgée, ne marquant une pause que pour contempler encore la dédicace déjà lue des milliers de fois avant de la reposer. « TRÈS BIEN, dit-il3 d’une voix aux accents de cloche des morts. FAIS VOIR. » Le dernier objet sur le bureau était un appareil mécanique. « Appareil » était le terme approprié. Il se composait essentiellement de deux disques. Le premier, horizontal, était tapissé d’un petit cercle de carrés miniatures, visiblement en moquette. Le second, vertical, se hérissait d’un grand nombre de bras supportant chacun une petite tranche de pain grillé et beurré. Chaque tranche était posée de façon à pivoter facilement lorsque la rotation de la roue la descendait vers le disque de bouts de moquette. « JE CROIS QUE JE COMMENCE À COMPRENDRE LE PRINCIPE », dit la Mort. La petite silhouette près de la machine salua promptement et se fendit d’un grand sourire, pour autant qu’un crâne de rat puisse sourire. Elle abaissa une paire de lunettes sur ses orbites vides, remonta sa robe d’une saccade et se hissa dans la machine. La Mort se demandait toujours pourquoi il permettait à la Mort aux Rats d’avoir une existence indépendante. Après tout, quand on était la Mort, on l’était pour tout, y compris les rongeurs de toutes espèces. Mais on a peut-être tous besoin qu’une petite partie de soi puisse, métaphoriquement, courir nu sous la pluie4, nourrir des pensées impensables, se cacher dans les recoins d’où épier le monde, se livrer à des actes interdits mais agréables. Lentement, la Mort aux Rats appuya sur les pédales. Les roues se mirent à tourner. « Passionnant, hein ? » lança une voix éraillée près de l’oreille de la Mort. Celle de Dit, le corbeau, qui s’était lui-même attaché à la maisonnée en tant que moyen de transport personnel et copain de la Mort aux Rats. Sa seule motivation, répétait-il toujours, c’était les yeux. Les carrés de moquette se mirent à tourner. Les toutes petites tartines grillées s’abattaient brutalement, parfois avec un bruit mou de beurre, parfois sans. Dit n’en perdait pas une miette, au cas où des yeux seraient de la partie. La Mort vit qu’on avait consacré du temps et des efforts à concevoir un mécanisme pour rebeurrer chaque tartine qui revenait. Un autre encore plus tarabiscoté comptabilisait le nombre de moquettes beurrées. Au bout de deux tours complets, l’aiguille du mécanisme dénombrant le pourcentage de moquettes beurrées indiquait 60, et les roues s’arrêtèrent. « ALORS ? fit la Mort. SI TU RECOMMENÇAIS, IL SE POURRAIT BIEN QUE TU… » La Mort aux Rats déplaça un levier de vitesse et se remit à pédaler.
« COUII », ordonna-t-il. La Mort se pencha docilement plus près. Cette fois, l’aiguille ne monta qu’à 40 pour cent. Les huit bouts de moquette beurrés à ce second essai étaient tous sans exception ceux qui ne l’avaient pas été au premier. Des roues dentées comme des araignées ronronnaient dans la machine. Un écriteau surgit en tremblotant sur des ressorts, produisant un effet équivalant visuellement àboing. Un instant plus tard, deux cierges magiques s’allumèrent en crachotant par à-coups et continuèrent de grésiller de chaque côté du mot MALFAISANCE. La Mort hocha la tête. Tout à fait ce qu’il avait subodoré. Il traversa son cabinet, la Mort aux Rats trottinant devant lui, et s’approcha d’un miroir en pied. Un miroir sombre comme le fond d’un puits. Un motif de crânes et de tibias en ornait le cadre pour sauver les apparences ; la Mort ne pouvait pas se regarder au fond des orbites dans un miroir entouré de chérubins et de roses. La Mort aux Rats grimpa le long du cadre dans un grattement de griffes et observa la Mort depuis le sommet, comme en attente. Dit s’amena en voletant et picora un bref instant son propre reflet, partant du principe que ça ne coûtait rien d’essayer. « MONTRE-MOI, dit la Mort. MONTRE-MOI… MES PENSÉES. » Un échiquier apparut, mais triangulaire et si grand qu’on n’en voyait que la pointe la plus proche. Sur cette pointe se trouvait le monde : tortue, éléphants, le petit soleil en orbite et tout le toutim. Le Disque-monde, qui n’existe que de ce côté-ci de l’invraisemblance totale, qui occupe donc une région frontalière, une marche. La frontière d’une marche est souvent franchie, et parfois se glissent dans l’univers des choses qui ont en tête davantage qu’une vie meilleure pour leur progéniture et un avenir radieux dans la cueillette des fruits et les emplois de maison. A perte de vue, sur chacun des petits triangles noirs ou blancs composant l’échiquier, se dressait une petite silhouette grise, un peu comme une robe à capuchon sans personne dedans. Pourquoi maintenant ? songea la Mort. Il les reconnaissait. Ce n’étaient pas des formes de vie. Plutôt des… formes de non-vie. Les observateurs de la bonne marche de l’univers, ses commis, ses contrôleurs. Ils veillaient à ce que tout tourne rond et à ce que les rochers tombent à pic. Et ils croyaient, pour qu’une chose existe, qu’elle devait occuper une position dans le temps et l’espace. L’arrivée de l’humanité avait été un sale coup. L’humanité se composait de sentiments n’occupant en fait aucune position dans le temps ni l’espace, tels que l’imagination, la pitié, l’espoir, l’histoire et la croyance. Qu’on les lui enlève, et il ne restait plus que des singes qui dégringolaient des arbres plus souvent qu’à leur tour. La vie intelligente était donc une anomalie. Elle fichait la pagaïe dans le classement. Les Contrôleurs détestaient ça. Régulièrement, ils s’efforçaient de remettre un peu d’ordre. L’année précédente, des astronomes du Disque-monde entier avaient vu d’un œil intrigué les étoiles effectuer une lente conversion dans le ciel tandis que la tortue porteuse exécutait un tonneau. L’épaisseur du monde leur interdisait de comprendre le but de la manœuvre, mais la tête ancestrale de la grande A’Tuin avait jailli et plongé pour happer en plein ciel l’astéroïde fulgurant à cause duquel, s’il avait percuté le monde, plus personne n’aurait plus jamais eu besoin de faire l’emplette d’un agenda. Non, le monde pouvait se charger de menaces si grossières. Aussi les robes grises préféraient-elles maintenant des escarmouches plus subtiles, plus lâches, dans leur désir insatiable d’un univers où rien ne se passerait qui ne soit parfaitement prévisible.
L’effet « côté beurré dessous » n’était qu’un indicateur sans importance mais éloquent. Il signalait un regain d’activité. Leur sempiternel message était : renoncez. Revenez au stade de gouttes dans l’océan. Les gouttes ne posent pas de problèmes. Mais la partie géante se jouait à des tas de niveaux, la Mort le savait. Et il était souvent difficile d’en connaître les participants. « CHAQUE CAUSE A SON EFFET, dit-il tout haut. DONC CHAQUE EFFET A SA CAUSE. » Il hocha la tête à l’adresse de la Mort aux Rats. « MONTRE-MOI, reprit-il. MONTRE-MOI… UN COMMENCEMENT. » Tic
C’était une nuit d’hiver glaciale. L’homme tambourina à la porte de derrière, suite à quoi de la neige glissa et tomba du toit. La jeune femme qui admirait son nouveau chapeau dans le miroir tira sèchement sur le décolleté déjà plongeant de sa robe afin de dévoiler un peu plus d’appas, au cas où le visiteur serait du genre masculin, puis elle alla ouvrir la porte. Une silhouette se découpait sur fond de clarté stellaire glacée. Des flocons s’amoncelaient déjà sur sa cape. « Madame Ogg ? La sage-femme ? demanda l’inconnu. — Mademoiselle, rectifia fièrement mademoiselle Ogg. Et aussi sorcière, ’videmment. » Elle montra du doigt son nouveau chapeau noir pointu. Elle en était encore au stade de le porter chez elle. « Il faut venir tout de suite. C’est très urgent. » La jeune femme parut soudain prise de panique. « C’est madame Tisserand ? J’croyais qu’elle en avait encore pour deux sem… — Je viens de loin, dit la silhouette. Il paraît que vous êtes la meilleure au monde. — Quoi ? Moi ? J’ai accouché qu’une seule femme ! s’étonna mademoiselle Ogg qui avait maintenant l’air aux abois. Gaga Spective a bien plus d’expérience que moi ! Et la vieille Minnie Lefranque ! Madame Tisserand allait être mon premier accouchement en solo parce qu’elle est taillée comme une arm… — Je vous demande pardon. Je ne vais pas abuser de votre temps. » L’étranger se retira dans les ténèbres mouchetées de flocons. « Hého ? lança mademoiselle Ogg. Hého ? » Mais il n’y avait plus rien sinon des empreintes de pas. Qui s’interrompaient au milieu du sentier enneigé… Tac
On tambourina à la porte. Madame Ogg reposa l’enfant qu’elle avait sur les genoux et alla soulever le loquet. Une silhouette sombre se découpait sur fond de ciel d’été par une chaude soirée.
Elle avait de curieuses épaules. « Madame Ogg ? Vous êtes mariée maintenant ? — Ouaip. Deux fois, répondit joyeusement madame Ogg. Qu’esse j’peux faire pour v… ? — Il faut venir tout de suite. C’est très urgent. — J’savais pas que quelqu’un… — Je viens de loin », dit la silhouette. Madame Ogg marqua un temps. Il y avait quelque chose dans la façon dont il avait prononcéloin… Elle s’apercevait maintenant que la cape du visiteur devait sa blancheur à la neige qui fondait rapidement. Un vague souvenir s’agita. « Bon, ben, fit-elle car elle avait beaucoup appris au cours de la vingtaine d’années écoulées, c’est fort possible, et j’fais toujours du mieux que j’peux, demandez autour de vous. Mais j’dirais pas que j’suis la meilleure. J’arrête pas d’apprendre, moi. — Oh. Dans ce cas, je repasserai à un… moment plus opportun. — Pourquoi vous avez d’la neige sur… ? » Mais, sans avoir vraiment disparu, l’étranger n’était déjà plus là… Tic
On tambourina à la porte. Nounou Ogg reposa soigneusement son petit verre d’eau-de-vie d’avant coucher et regarda fixement le mur un moment. Toute une vie de sorcellerie marginale5 lui avait affûté des sens dont la plupart de ses contemporains ne se savaient pas dotés, et un rouage sous son crâne s’enclencha.Clic. Sur la plaque du foyer, l’eau pour sa bouillotte commençait juste à bouillir dans la bouilloire. Elle reposa sa pipe, se leva et ouvrit la porte sur la nuit printanière. « Vous venez de loin, m’est avis, dit-elle en ne montrant aucune surprise devant la silhouette sombre. — C’est vrai, madame Ogg. — Tous ceux qui m’connaissent m’appellent Nounou. » Son regard tomba sur la neige fondue qui s’égouttait de la cape. Il n’avait pas neigé dans la région depuis un mois. « Et c’est urgent, j’suppose ? lança-t-elle alors que le fil de la mémoire se dévidait. — Effectivement. — Et maintenant vous devez dire : “Il faut venir tout de suite.” — Il faut venir tout de suite. — Bon, ben, j’avoue que… oui, j’me défends pas mal comme sage-femme, même si c’est moi qui l’dis. J’en ai vu des centaines venir au monde. Même des trolls, et c’est pas du boulot pour les débutantes. J’sais accoucher par la tête, par le siège et des fois quasiment par les bras. Mais j’suis toujours prête à apprendre de nouveaux trucs. » Elle baissa modestement les yeux. « J’dis pas que j’suis la meilleure, reprit-elle, mais j’vois personne de plus compétent, faut bien reconnaître. — Vous devez m’accompagner tout de suite. — Oh, je dois, hein ? — Oui ! » Une sorcière marginale réfléchit vite parce que les marges peuvent changer en un rien de temps. Elle a aussi appris à sentir quand une mythologie est à l’œuvre et que
le mieux à faire c’est de lui emboîter le pas et de courir pour ne pas se laisser distancer. « J’vais prendre… — Pas le temps. — Mais j’peux pas sortir comme… — Tout de suite. » Tendant le bras derrière la porte, Nounou empoigna sa trousse de sage-femme qu’elle gardait là pour de telles occasions et qui renfermait ce qu’elle savait indispensable ainsi que quelques autres bricoles dont elle espérait n’avoir jamais besoin. « D’accord », fit-elle. Puis elle partit. Tac
La bouilloire chantait quand Nounou revint dans sa cuisine. Elle la contempla un moment puis la retira du feu. Il restait encore une goutte d’eau-de-vie dans le verre près de son fauteuil. Elle l’avala avant de saisir la bouteille et de refaire le plein du verre à ras bord. Elle ramassa sa pipe. Le fourneau en était encore chaud. Elle tira dessus et les braises grésillèrent. Puis elle sortit quelque chose de sa trousse maintenant bien moins pleine et, son verre d’eau-de-vie à la main, s’assit pour l’examiner. « Ben ça, dit-elle enfin, ça… sortait drôlement de l’ordinaire… » Tic
La Mort regarda l’image s’estomper. Quelques flocons de neige soufflés par le vent hors du miroir avaient déjà fondu sur le plancher, mais il flottait encore une odeur de fumée de pipe. « AH, JE VOIS, dit-il. UNE MISE AU MONDE DANS DES CIRCONSTANCES ÉTRANGES, MAIS S’AGIT-IL DU PROBLÈME PASSÉ OU EST-CE LA SOLUTION A VENIR ? — COUIII, fit la Mort aux Rats. — EXACTEMENT. TU AS PEUT-ÊTRE RAISON. JE SAIS QUE LA SAGE-FEMME NE ME DIRA JAMAIS RIEN. » La Mort aux Rats parut surpris. « COUIII ? » La Mort sourit. « LA MORT ? DEMANDER DES NOUVELLES D’UN ENFANT ? NON. ELLE NE ME DIRAIT RIEN. — ’scusez, intervint le corbeau, mais comment ça se fait que mademoiselle Ogg soit devenue madame Ogg ? Ça m’a l’air d’une combine de la campagne, si vous me suivez.