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PSOAS

De
196 pages
Le narrateur de ce récit a trouvé dans ce mot admirable, psoas , dont la racine grecque signifie " lombe ", " rein ", de quoi résumer une vieille et longue histoire d'amour. Psoas ? D'abord portrait d'une femme qui lutte pour vaincre et l'adversité de sa pauvreté et le malheur de son corps. Ensuite l'amour : violent, tenace. Enfin serait-ce, aussi, le procès de l'écriture supposée exorciste de l'angoisse ? Ce livre est une peinture des corps en guenille, de l'esprit blessé. Car la déchéance est l'une des voies possibles de l'être.
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Psoas

Du MÊME

AUTEUR ET DIVERS PSEUDONYMES:

SOUS LE NOM DE DANIEL

COHEN

Fictions:
I
11III -

-

Cycle D'HuMAINES
L 'HISTOIRE
DE

CONCILIATIONS: L'Harmattan, Paris, 2000
(EN PRÉPARATION)

D'HUMAINES CONCIUATIONS, roman,
TOMBE AU-DEHORS NÉS D'HIER (EN PRÉPARATION)
CET ARBRE SÉCHÉ

IV

(EN PRÉPARATION)

BLANCHE DES OUBLIES, MADAME LE PRÉSIDENT, fable, illustrée planches d'Ellis A. Ware (en cours)

de 120

Vita:
CANCÉRIADE, récit, Intertextes éditeur, Paris, 1983 (épuisé) OMBRES, écit, Intertextes éditeur, Paris, 1989 (épuisé) r
Cycle EAUX DÉROBÉES [PROVERBES, lX, l7] :

I - PSOAS,L'Harmattan, Paris, 2001 II - Où TESTRACES... L'Harmattan, Paris, 2001 ,
III -DEVANT PLUTON (EN PRÉPARATION)

IV - LETTREÀ UNEAMIEALLEMANDE, voyage à Berlin, récit d'une expérience, L'Harmattan, Paris, 2000

Essais & divers:
SAINT-PIERRE-DU-GRoS-CAILLOU,HISTOIRE D'UNE PAROISSEDE PARIS, DES

ORIGINES NOSJOURS,(ouvrage photographié et illustré par AnÀ drew Pockett) Centre culturel du Gros Caillou, [commande de l'Église de France], Paris, 1995 LA CORRESPONDANCE, ESSAIDETYPOLOGIE, Amarande, Paris-Genève, 1991 [édition courante et en livre de poche] (épuisé) LE DROITDUTRAVAIL,hi.;toire et guide, Amarande, Paris-Genève, 1992 [plusieurs tirages] (épuisé) LE DROITCIVIL,histoire et guide, Amarande, Paris-Genève, 1993 (épuisé) Travail d'édition: DANIEL COHEN a publié près de cent textes, romans, essais, poésie, français et traduits de langues étrangères: de l'anglais, entre autres, D.-H. LAWRENCE,
HENRY JAMES,MELVILLE; du japonais, KENJIMIYAZAWA, SHUlSHI ATa; de l'alleK mand, entre autres, URS FAES, SILVIa BLATTER,OTTO. F. WALTER; de l'hébreu, entre autres, YOTAMREINENY, BRENNER, GNESSIN; du latin, Louis MEYER; un

fonds d'essayistes et de romanciers français, de poètes, d'un livre-objet en hommage aux enfants assassinés à Soweto en 1976 (texte d'Edouard Maunick et noirs de Mechtilt, pièce qui fait partie de quelques grandes collections muséales en Europe et en Amérique du Nord). Nombreux, parmi ces ouvrages, ont été repris par d'autres éditeurs et sont régulièrement réimprimés.

DANIEL COHEN

EAUX DÉROBÉES

Psoas

L'Harmattan

Au livre des Proverbes bibliques, chapitre IX, versets 17 & 18, je lis : (( Les eaux dérobées sont douces et le pain pris en cachette délicieux! / Et il ne sait pas que les Ombres sont là, que ses invités sont aux profondeurs du shéol)). Par « eaux dérobées », j'entends une jouissance: celle de l'écriture, dérobée à un long et épuisant travail. J'assigne à ces mots un rôle d'identification. Si Où tes traces... procède de Psoas par la proximité géographique des lieux évoqués, de la figure emblématique d'un personnage fondamental dans mon travail d'écriture - qui rebondit, du reste, dans ce deuxième récit quoi qu'il m'en ait coûté - en dirais-je autant de Lettre à une amie allemande? Mais le jurerais-je? Un fil, d'abord à mon insu, a présidé à la conception et à l'élaboration de ces trois textes: il s'agit, à l'échelle de l'Allemagne, avec la Lettre, et à celle d'un moi, forcément moins universel, avec Psoas et Où tes traces..., d'une trilogie sur l'amour, et, essentiellement, sur son deuil: ils sont attachés, dans cette expérience, comme par fatalité; des passerelles les relient et leur offrent une forme d'unité; elle complète la tétralogie romanesque D'Humaines conciliations, dont le premier volume éponyme est paru en l'an 2000, encore que celle-ci soit fondée sur l'idée du remords et de son dépassement.

@

L'Harmattan.

2001

5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan. Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargira u. 3 1026 Budapesr ISBN: 2-7475-1593-1

A Andrée Sadeh et Joëlle Erez
très fraternellement - et à jamais. Pour mémoire

À Liliane Atlan, pour son amitié et sa générosité

Celui qui a beaucoup souffert

-

le degré de souffrance auquel un homme
peut atteindre détermine presque sa place dans la hiérarchie est plein d'orgueil spirituel et de dégoût

-

Par-delà

FRIEDRICH NIETZSCHE le bien et le mal (S 270)

SOUS le ciel, les choses auraient-elles dû changer? Qu'estce que sa disparition? Partir après avoir vécu. Toutes ces pages noircies depuis le jour, lointain, où je crus qu'écrire signifierait vivre... Aimée. Amie. Enfant. Mère. Mon pain - mon sel. Quotidiens. Sa souffrance. Transpercements. Soufre. Sang. Le soir tomba. Et la Nuit. Belle, Elle. Et digne. « Évolution terminale d'une néoplasie mammaire diffuse accident emboligène terminal». Tel fut, dans sa sécheresse, sa concision médicales, son style relâché, le certificat de décès, l'acte conclusif et public de son existence. Un 28 août. Le soleil faisait fête. À Paris. Violence, agressivité, humiliations, force au combat. Auraient-elles été pensables sans le mythe d'une maladie que d'autres, depuis, à tort ou à raison, ont relativisée? Violence... Maître-mot de cette aventure. Elle nous aima violemment. Censée ne rien savoir. La mettre au courant

d'un diagnostic dont le pronostic faisait (sombre) réputation dans l'équipe soignante ? Elle se décomposa. Un soir d'août, je compris que, très bientôt, je l'enterrerais. Arracher à ma détresse ce je-ne-saisquoi qui rendrait inoubliables les derniers jours de notre vie. Quelle démonstration? Avec quelle soif de vivre elle tenta de reconquérir la guenille jaunâtre qu'était son corps! Je crus que l'assaut serait retardé de quelques jours. D'un seul mouvement la tueuse eut raison d'Elle. Cet immense désir! « Donne-moi à boire, j'ai très soif ». Mardi. Quinze heures et quinze minutes. La bête! Ce mot jaillit de ma langue, spontanément, lorsqu'ils m'annoncèrent la réapparition de sa tumeur. Huit ans plus tôt, elle s'était fixée sur son sein droit, petite, informe, indolore, presque insignifiante. Au bout de quinze jours, son corps fut mutilé. La glande mammaire, le prolongement axillaire, les ovaires lui furent arrachés: la doctrine, alors admise, voulait que ces néoplasmes fussent justiciables du bourreau chirurgical. Sans doute y avait-il, dans mon mouvement de recul, la vieille peur de l'humanité devant l'épaisseur d'une croissance incontrôlée, si répugnante que les Anciens lui donnèrent l'image d'un crabe. Je n'avais pas vingt ans. La lune avait été foulée par les pas d'un homme; les sciences révolutionnaient tous azimuts. L'autorité avait tranché sereinement. Profane et idéaliste, je souscrivais au protocole avec l'assurance d'un blanc-bec. Néanmoins, quelques indélicats lui apprirent la nature de son malheur. Elle décida de se considérer comme pure de cette pollution, un cancer ne pouvant être que pourriture. Ou châtiment. Qu'avait-elle à payer, elle qui avait été et méritante et aimante et observante et croyante? Elle métamorphosa, avec 10

un aplomb qui me laissa rêveur, l'effroyable aspect des amputations. On lui avait enlevé des kystes. Et jusqu'au bout, il n'avait pu s'agir que d'excroissances. Elle s'assigna une hygiène rigoureuse, accoutuma sa musculature à la nouvelle situation. Ses grosses nattes relevées en couronne, elle pratiqua une gymnastique quotidienne, lutta, comme elle put. On lui affirma qu'elle n'avait plus à s'inquiéter désormais. Sauvée! Presque. Des kystes... Une période probatoire de cinq ans était nécessaire pour que l'évaluation devînt certitude... Je m'interroge sur les angoisses, les questions, les doutes qu'elle eut à affronter. J'étais parti. À ma recherche. J'allai dans le monde relever défis, lutiner iqéaux. De loin elle m'apparut grandie, irréelle sans doute, mythifiée. Un jour, le chirurgien, l'ange des lumières et des ténèbres, l'embrassa: « Vous n'avez plus rien à craindre ». Elle était récompensée. Elle m'écrivit, à la ma. nière de ses aïeux. Sa langue s'est perdue. Je la retrouve, pour en goûter la saveur, dans les textes d'Albert Cohen ou chez les personnages saloniciens, réduits en fumée, des drames magnifiques de Liliane Atlan. Les mots de ma mère étaient d'une extrême beauté. Sédiments du limon biblique. Sauvée! Dès cet instant le temps lui fut compté. La latence d'une métastase est, dit-on, de quelques années. Dévorer, matière de ce livre, commença à l'instant où le chirurgien lui donna son baiser de traître. La tumeur, se jouant des statistiques, foudroya les deux seins, s'empara des poumons, du foie, se nicha dans le crâne. Bientôt, Elle ne serait plus!

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La bête! De quelle force, de quelle passion, de quelle haine sourdait mon cri de guerre? Aboutissement d'un sinueux cheminement. Les années de notre séparation m'avaient déniaisé, dans mes idéaux d'adolescent, dans les séduisantes certitudes d'un monde meilleur. Je demandai, sans circonlocution, à Andrée, ma sœur, qui s'efforçait de me mettre au courant: « Dis-le donc! Est-ce la chose?». Sa réponse, confuse, m'indiqua que je n'avais pas d'illusion, pas une seule, à cultiver. Cette même année, je m'étais, souvent, réveillé la nuit. Un malaise, l'idée que le bonheur était désormais derrière. Je ne pensais ni à Dieu, ni au diable, ni à la sainteté ni à la profanation du monde, mais à Elle: je lui appartenais. Aujourd'hui, je songe à cette étrange chimie qu'il nous fallut affronter: une néoplasie, une polymitose. Mots cristallins qu'on use dans les colloques; s'y substitue, parfois, ce jargon: « carcinose mammaire en formation squirreuse avec extension oncopathique généralisée »... Je me souviens des soirs où, ne pouvant plus masquer sa ruine, elle regrettait de ne pas savoir coucher, sur une feuille, ses peurs, ses bouillonnements. Comment pénétrer dans un monde qui fut, essentiellement, sien? Comment saisir une part de ce qu'elle voulut me donner sans échapper à la banalité du littérateur? Témoigner. Écueils de nature: dire. Tout en moi voulait l'unicité: partager sa misère, son malheur. Comment les transcrire? La Dame - la souffrance, insensible aux narcotiques, sabotait l'intelligence qu'elle avait, jusque lors, déployée afin, précisément, de s'en protéger, et la sabotant ainsi, elle perdait sa mémoire, moins sa raison que ce que la mémoire tend à laisser: la patience, les compromis.

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J'ai été, mal ou possiblement, naïvement, un ombrageux ouvert à l'Écriture. Ici, vanité toute bue, j'avoue que la tueuse n'a pas su flatter cette prédisposition. Plutôt que d'exploiter un magnifique gisement me voici narrateur d'un deuil et donc, dans les faits comme de raison, d'un Rien. Évoquer sa maladie, n'est-ce pas dénuder une violence, j'allais écrire un viol - un corps qui ne s'appartient qu'aux instants de saccage, quand la douleur descend, s'installe, use avant de s'user, bientôt relayée d'une autre, fraîche, carnassière: un corps médicalisé, piqué, ferré, soufré? Elle s'était livrée, entière, soumise, dégradée, réclamant, en silence, de moi, un parfait maternage. J'acceptai les termes de l'échange. Tu seras ma mère, mon fils; et moi, ta mère, je serai ton enfant. Mais qui étais.je ? Un fils déso. rienté - sûrement! Je ramassais ce qui glissait sur mes mains et gisait à mes pieds: l'outrage, les ravages des chairs... C'est une banalité d'affirmer que nous voyons notre mort sur le visage des mourants. Elle lisait. Ma transparence. Nous inclinions à une in. fantilisation. Ma mère... Mon enfant surtout. On ne se résigne, je crois, qu'une fois les bruits du tréfonds assourdis. Les dernières minutes. Je les reconstituerai, avec précision, morbidité, à l'approche de l'après-midi. Puis, le cours du quotidien, interrompu, se ressoudait. D'abord évoquer ses yeux. Sa lumière, son globe, son être. Très écartés, haut placés, au-dessus de pommettes saillantes. Dès les tiraillements de mon enfance, j'en avais fait repaire et repères. Le soleil se répandait. À Paris, mardi. Vingt-huit août. Il faisait chaud. Les jours précédents avaient été pluvieux, 13

lourds ou froids. Aube bleue, rose: un anticyclone, au large de l'Atlantique, éblouissait les anges et nous promettait quelques merveilles. L'été. Pourquoi, amour, suis-je sorti? Pourquoi, petite, me suis-je arrêté au bistrot de la rue Campo-Formio afin d'avaler un café, souffler après les journées saturées d'odeurs hospitalières? Pourquoi, ma Dame, ne me suis-je cloîtré, dans la ruelle qui nous rapprocha, par-delà nos peurs et nos regards hagards ? La voir; la statufier. Ce matin, miracle, elle avait souhaité se lever. Elle avait pu s'asseoir sur le fauteuil et, après quatre jours de coma, avait regardé le ciel à travers la fenêtre que j'avais ouverte, par laquelle pénétrait, généreuse, la lumière de la saison. À midi, elle avala un bol de soupe. Pourtant la matinée expirant, j'avais remarqué un léger voile couvrir ses prunelles - une lentille cristalline; par intermittences son regard se vitrifiait; cependant la vie coulait ailleurs, dans ses mains décharnées, sur sa langue que la veille elle avait déliée pour nous offrir une longue procession de souvenirs. Tout à l'heure, concomitante à l'apparition de l'humeur cristalline, j'avais noté l'effondrement de sa musculature rectale. J'avais tenté d'introduire, dans son anus, un suppositoire antispasmodique. Je priai je ne sais quel Infini, contre qui il m'était arrivé de blasphémer, pour que la matière lisse du médicament pénétrât, là, dans la chaude cavité, se répandît dans ses veines et lui apportât un peu, juste un peu de répit, afin que sa chienne de vie ne fût pas, jusqu'au bout, le calvaire qu'elle avait monté, Elle pourrie et aimante, révoltéeet résignée. Les chairs, préparées à leur prochain 14

anéantissement, défendaient, désormais, toute approche. Les premiers temps, mettre un suppositoire dans le cul de ma mère m'avait semblé tenir de la profanation absolue. Progressivement, j'avais surmonté cette répugnance.. Le corps se gausse, parfois, de nos tabous: en quoi, alors, diraije l'essentiel? Il y eut d'autres abjections; celle-ci me paraît aujourd'hui touchante; très vite, je privilégiai la voie anale pour les substances anesthésiantes. L'avouerai-je, ce vingthuit août, l'imminence du désastre offrait à cet étrange huisclos, fait de mes mains et de ses cuisses, ouvertes dans l'attente du suppositoire, quelque chose de dérisoire. Bientôt, elle se plaignit. Douleur et lourdeur dans la poitrine. L'appareil pulmonaire avait fonctionné vaille que vaille; le barrage, dressé en amont du cœur, était-il en train d'imploser? Elle parlait, malgré l'écume autour des lèvres. Elle s'inventa un mieux; nous entendions le cœur cogner avec une violence que j'ai peine à restituer; il résonnait dans l'espace qui nous séparait d'elle. L'angoisse se plaqua dans la partie du visage qui court des sourcils à la bouche; c'était si insoutenable que je tournai la tête, une, deux secondes. Angoisse qui coupait sa chair et la portait, lentement, lentement, vers ce là-bas auquel nous n'aurions accès. Elle eut la force de me demander de lui serrer la main; je tenais, entre mes doigts, cette créature qui m'avait hanté ces semaines, ces mois, ces deux années passés ensemble dans le giron de son cancer, de sa néoplasie, de sa polymitose, ainsi qu'ils ont dit dans les sanctuaires où l'on traite, ou l'on croit traiter ces affections. Un personnage, la Mort, avec lequel j'avais cousiné, enfant, et contre lequel j'avais armé mon bras, mes rêves, moi, dépiauté, envoûté. Dans un effort, lié à la partie encore vierge de la contamination, elle tenta un dégagement - tout, disaient ses 15

yeux, mais pas ce monstrueux étau. Le cœur galopait. Sous mes doigts, je sentais la cavalcade du pouls. Sa peur. Et la mienne, la pouilleuse! Aucun des médecins appelés n'était là. L'un avait eu une panne de voiture; l'autre se contentait de donner des conseils par téléphone; le troisième, du SAMU, était en route. J'étais à peine étonné par cette conspiration du destin: elle avait dû travailler trois fois plus pour recevoir trois fois moins. Vingt-huit août. Paris de bleu, de blond. Dans la chambre rose: colloque des ombres, vanité des peurs humaines, insolence de l'amour. Paris des paumés, des chagrinés, notre mouroir loin de l'allée des platanes du Jardin des Plantes, des fleurs du Luxembourg, des terrasses de SaintGermain, des allées où croissent paulownias, marronniers. Calme-toi! m'exhortait une petite, une sale petite voix, la mienne. Sois digne! Digne? La belle affaire! Elle cria: « Je sens que je vais partir. Je n'en peux plus, Daniel. Je vais lâcher! » Elle exigeait de l'eau, une grande quantité d'eau. Et moi, redoutant de donner la main à CELLE qui attendait, patiente, entre le mur et SES yeux, je me contentai d'humecter ses lèvres. Plus tard, j'observai que notre dialogue s'était arrêté sur cette réclamation de la vie, l'eau, dont elle se vidait à grosses gouttes. Plus tard, encore, je me reprochai de ne pas lui avoir dit combien je l'aimais, combien je l'avais aimée, combien je l'aimerai; si je le lui avais répété, depuis mon enfance, même lorsqu'il m'arriva de l'exécrer, de trouver étouffants ses baisers de méduse, de me sentir, entre des bouffées d'amour vastes comme le monde, parfaitement étranger, de culture et de tempérament, à quoi cela avait-il servi, puisqu'au seuil de sa Vérité j'avais gardé mes mots? 16

Pour penser ainsi, j'ai dû, fût-ce imperceptiblement, aImer Dieu. Dieu, passion lointaine? Dépouille ou refus? Je le recevais avec parcimonie; il est inféodé à ma pauvreté, à mes colères, à mes trahisons. J'ai aimé ma liberté. M'attacher à la grandiose figure testamentaire que ma mère et mon père me prièrent de vénérer? Dans l'autre pièce du petit appartement, le téléphone a sonné. J'ai osé me lever, décrocher le récepteur, parler à un fantôme. Qui a donc mérité que je laisse mon aimée à son agonie? Ai-je trouvé le prétexte d'un éloignement, pour ressourcer mes forces battues entre le mur d'où la gueuse s'apprêterait à lancer son filet et la chaise, la ruelle où nous avions inscrit, cette année, le chiffre de notre amour? Enfin les médecins furent là. Le généraliste me dit, après s'être concerté avec son confrère, dans le couloir, qu'elle vivrait une demi-heure, peut-être moins, peut-être plus. Il importait de la calmer. À très forte dose de morphine. Je sursautai. J'objectai que les poumons étaient court-circuités et céderaient. Il prétendit que Yadministration de la drogue n'était pas un geste euthanasique mais un moyen de soulagement. Ou alors acceptez le spectacle de l'étouffement... Comprit-elle? Sur les murs, sur celui où l'Ombre se relevait, le soleil marbrait d'or les motifs roses du papier de revêtement. J'allai vers l'armoire de médicaments, retirai une ampoule de morphine; aucun des trois praticiens n'en détenait dans sa trousse. Je demandai à mes sœurs si elles étaient d'accord; elles étaient affolées à l'idée que notre mère mourût d'asphyxie; elles ne répondirent pas. Je revins à son chevet. Cela ira bien. Je crus m'entendre. On philosophe, on fait de la littérature, on compile des phrases, on proclame, on juge: devant la Vérité, quelle envergure? La langue s'est foudroyée. Le langage se com17

plaît, s'envenime, fulmine, tonne, détone. En magistère public: c'est subtil, c'est sublime. Mais quand la lie musèle notre bouche? La lie ? Le dépôt de deux années... Le cardiologue inj~cta la drogue dans la tubulure qui commandait la perfusion, administrée depuis quelques jours. Sans transition, sa peau jaunâtre passa au blanc; puis une grande vague de sang noya ses artères. Elle bleuit. Ses lèvres violacèrent, puis noircirent. Ses ongles s'assombrirent. Ses yeux s'énucléèrent. Chimie de la Mort, beauté de sa vie; globes éclatés: elle y inscrivait le message de sa détresse. Champ de ruines. Si un hémisphère du cerveau s'était brisé, l'autre indiquait des droits. Du vivant. Revenus de leur stupeur, les médecins qui avaient littéralement quitté la pièce, pétrifiés de honte, accoururent; l'un ouvrit le manomètre de la bombe à oxygène, tous gaz lâchés, le second frappa la poitrine. Le visage ne cessa de s'élargir, de plus en plus, au point qu'une seconde je crus qu'il se détacherait du tronc. Tout reflua. Le Rien apparut. Un instant... Une éternité plutôt. Celle dont j'avais humecté les lèvres, à qui j'avais dit: «cela ira bien» - était une forme drapée de blanc. À Paris, le soleil faisait fête. Après, des siècles s'étant écoulés, j'osai abaisser le drap; rien de l'assaut; la tueuse devait sévir ailleurs; la touffe de ses cheveux était encore mouillée et plaquée contre le cou. Silence. Rien et masque. Rien et silence. Jusqu'à l'instant de sa mort, son corps, cette dernière année, avait été un réservoir de sifflements, de râles de sons, doux ou aigus. Mon chagrin était si envahissant que je n'aurais aimé qu'être un chien à qui on permettrait d'aboyer. Au lieu de quoi, la force tranquille des choses reprenait le dessus, l'ordre du monde 18

avec ses formes et ses privilèges, au nom desquels on vous oblige de vous tenir droit et discret. «Pourquoi vivre et pourquoi mourir? » est une question qui a perdu de son pathétique ancien; c'est une interrogation quotidienne que posent les hommes, sans qu'elle ne tire à conséquence, chaque fois que leur conscience ou leurs affections se heurtent à la puissance du monde. Là où leur éon, selon le mot des gnostiques, agit sur les choses, la mort vient rendre compte de leur insignifiance. Mais écrivant « pourquoi?» je pourrais élargir l'assise de l'insurrection, retourner au petit carré miteux de Job ou cueillir un vers de Mallarmé: «Nous sommes la triste opacité de nos spectres futurs». Un soir d'octobre, je m'installai devant une table. Je déramai un paquet de feuilles. J'y traçai deux colonnes, les titrai: «écriture»; «manière d'écriture », comme pour me garder de faire du littéraire avec la matière de mes souvenirs. Du coup, l'interrogation« qu'est-ce que la littérature?» se réimposait, même si je répugnai à y répondre ici, et précisément dans mon effort de remémoration. Qu'y devrais-je consigner alors que, ces dernières semaines, le problème de sa décomposition m'avait requis, aiguillonné, torturé? Processus morbide, diraient ceux, charitables, qui se méfieraient de ce besoin d'affronter, par le sentiment, une des données permanentAs de la nature: pourquoi, après tout, ajouteraient-ils, sarcastiques, ne pas verser des larmes lorsqu'un bouquet de roses se décompose dans votre vase? Que l'on me pardonne d'illustrer, parmi d'autres symptômes, une des névroses de l'amour. Si le « don de vivre a passé dans les fleurs», en quoi cela me consolerait. il ? Déjà, tandis que je soignais le sein rétracté, pustulé, induré, j'avais songé que cette manière de se dissoudre était, aussi, naturelle. Pour ne pas m'en lamenter, alors, il aurait fallu que je ne sois pas un 19