Que celui qui peut comprendre, comprenne
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Description

Après avoir acquis la certitude que les vampires n’étaient pas des êtres de légende, Gary venait d’acquérir celle qu’ils n’étaient pas tout à fait immortels. Une découverte qui, cependant, ne lui enleva pas de l’esprit l’ambition d’en devenir un.

Quand Radu Dracula meurt en Octobre 1476, il ne sait pas que sa vie ne fait que commencer. Le Diable lui confie une quête qui justifie sa condition de non-mort.

Dans ce sixième et dernier opus : Que celui qui peut comprendre, comprenne. Toutes les pièces sont en place pour le dénouement de cette aventure. Radu Dracula, Sa fille Maria, le Diable, Judas, Mina, Torquemada et bien entendu le dernier descendant du Christ. Le rideau peut se lever sur la scène finale.

Avec ce roman, Philippe Lemaire termine de réécrire le mythe du vampire et sa quête du Graal. Une nouvelle vision de Dracula.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 6
EAN13 9782369762416
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
Mentions légales
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
EpiloguePhilippe LEMAIRE
Radu DRACULA
Que celui qui peut comprendre, comprenne
Evangile selon Saint Matthieu 19 – 12
Collection Lune Tenébreuse Mentions légales
©2017Auteur Philippe LEMAIRE.Illustration:©2017 Philippe LEMAIRE. Édité par
LuneÉcarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans
tous pays. ISBN 978-2-36976-241-6
. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à
une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite
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Transylvanie. Février 2012.
Le grand loup noir et sa femelle à la robe gris clair, visiblement repus, abandonnèrent la carcasse du chamois à la dernière
portée de la meute. Les jeunes loups s’empressèrent alors de déchiqueter ce qu’il restait du bovidé en se disputant bruyamment
les meilleurs morceaux, teintant la neige d’un beau rouge qui me fit une étrange impression. Tout ce sang quelque peu gâché me
rappelait que je ne m’étais moi-même plus sustenté depuis des mois, et je fus à deux doigts de rejoindre la horde qui me servait
de voisins pour m’inviter à leur repas. L’arrivée de Solange dans la petite clairière où les loups avaient tué le chamois m’en
dissuada cependant. Quelque peu amusé de pouvoir observer ma compagne à son insu, je me dissimulai derrière un des
créneaux enneigés du donjon afin de pouvoir épier ses faits et gestes à ma guise. La chevelure rousse de la non-morte tranchait
sur ses vêtements uniformément noirs, et plus encore sur la blancheur immaculée de l’épaisse couche de poudreuse. Elle
s’agenouilla à quelques pas de la meute et, tandis que les jeunes bêtes faisaient ripaille, le couple dominant vint à sa rencontre.
S’ensuivit un échange de cajoleries entre les fauves et la n o s f e r a t u, des cajoleries comme seuls les animaux peuvent en
procurer aux damnés que nous sommes. Est-ce parce qu’ils n’ont pas conscience de la malédiction qui pèse sur nous ? Est-ce
parce qu’ils s’en moquent ? J’avoue que je n’ai aucune certitude à ce sujet mais le fait est, et tout particulièrement avec les loups.
Malgré la distance, je pus voir au teint de Solange qu’elle venait de s’octroyer une quantité non négligeable d’hémoglobine, de
toute évidence humaine vu l’extrême pâleur de sa peau. Depuis que je lui ai fait don de la non-mort, l’archéologue française a
toujours fait en sorte de préserver son aspect physique par des ponctions régulières de fluide vital. J’imagine qu’il s’agit là d’une
forme de coquetterie propre aux femmes de son pays. Cela ne me dérange d’ailleurs en aucune façon car elle excelle dans la
faculté de ne pas provoquer la mort de ses proies, ce qui rend ses attaques imperceptibles pour le commun des mortels. Après
être restée de longues minutes à dorloter mes enfants de la nuit, elle prit le chemin de la forteresse en la contemplant d’un regard
presque désespéré. J’avoue que mon manoir, en partie en ruines, ne constitue certainement pas le séjour auquel rêvent les
jeunes françaises de ce siècle, mais je tiens à lui conserver cet aspect. Nous ne sommes pas complètement à l’abri d’un touriste
s’aventurant plus que de raison dans les montagnes ceinturant la passe Borgo, et un château ressemblant à autre chose qu’à
une ruine ne manquerait pas d’attirer fortement l’attention du visiteur importun.
Quand Solange s’engouffra sous le porche couronnant l’unique accès à la forteresse, j’abandonnai mon poste d’observation
afin de regagner avant elle la bibliothèque dans laquelle elle ne manquerait certainement pas de se rendre. Il ne me fallut que
quelques dizaines de secondes pour descendre les escaliers en colimaçon du haut donjon et traverser le dédale de longs
couloirs qui menait à cette salle. J’entendais encore le bruit de ses bottes s’enfonçant dans la poudreuse qui envahissait la cour
lorsque j’atteignis les imposantes portes à double battant de la bibliothèque. Je pris alors soin de charger la cheminée de
quelques bûches afin de conférer à l’immense pièce l’illusion d’un lieu habité par des vivants, et je pris place devant l’échiquier.
Le dernier coup de Solange avait été dévastateur pour ma défense en ligne. Quasi assuré de ne pouvoir sortir du piège
qu’elle avait savamment orchestré, je déplaçai un de ses fous d’une case, ce qui me permit de rétablir une situation fort
compromise. Le son des pas de ma compagne d’immortalité se précisant dans les couloirs, je me décidai à positionner ma dame
en opposition à son attaque en cours.
— Bonsoir, Monsieur Basarab.
Le teint de Solange, rehaussé par la rousseur flamboyante de sa tignasse, était d’une pâleur telle qu’il m’effraya presque.
L’absence de respiration conjuguée à l’immobilité contre-nature de tout son corps lui donnait l’aspect d’une poupée animée par
un sort quelconque. La beauté de ses traits ne parvenait qu’avec peine à atténuer l’effroyable impression que peut donner
l’aspect d’une non-morte gorgée de sang.
— Bonsoir, Dame Solange. La nuit vous a été profitable, à ce que je vois ?
— Est-ce un reproche ?
— Vous savez bien que non. Un touriste égaré ? Un paysan distrait ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Mhmm… Quelle que fut votre dernière proie, elle n’aura hélas pu accomplir l’exploit de vous redonner un peu de bonne
humeur, vous m’en voyez navré.
Solange prit place à son tour devant l’échiquier, bien en face de moi, et ses yeux à l’éclat si peu humain parcoururent le
damier. Un sourire désabusé courut sur ses lèvres.
— Vous trichez, Monsieur Basarab. Mon fou n’était pas sur cette case.
— Enfin voyons, Solange ! Comment osez-vous…
— Vous accusez de tricher ? Mais tout simplement parce que vous êtes un tricheur, Monsieur Basarab. Cela n’a cependant
aucune importance. Avez-vous avancé dans nos dernières recherches pendant que je me suis octroyée cette petite promenade ?
Le ton désinvolte et un tantinet provocateur de ma compagne fit naître en moi un début de colère que je refrénai
immédiatement. Voilà bientôt quatre ans que l’archéologue française partage ma non-vie et je dois bien reconnaître qu’au petit
jeu du chat et de la souris, elle parvient le plus souvent à jouer celui du chat. Me gratifiant d’un nouveau sourire emprunt du plus
parfait narcissisme, elle déplaça son fou de deux cases.
— A vous.La nouvelle position des pièces me permettant d’accomplir l’attaque que j’avais envisagée, je plaçai un cavalier au centre de
sa défense, menaçant trois pièces sur ce seul coup.
— Eh bien, pas vraiment Solange. Tout laisse à penser que les vampires du cimetière d’Highgate ont été entièrement
détruits, et il m’est impossible de joindre ce Gary qui était au service de Wilhelmina Harker. Je n’ai donc, pour ainsi dire, plus
aucun contact sur Londres. Concernant Judas l’Iscariot et son dernier protégé, même chose, le constat d’échec est total. Le
Gardien du sang du Christ a complètement disparu dans la nature après avoir vendu sa dernière résidence, au même titre que le
dernier descendant du nazaréen. Ces deux là se cachent vraisemblablement au même endroit mais où ? Je n’en ai pas la
moindre idée. J’ai la nette impression que nos dernières avancées ne nous ont finalement permis que de mieux reculer.
— Je ne suis pas d’accord avec vous, Monsieur Basarab. Si ces gens sont introuvables à ce point, c’est qu’ils se terrent
quelque part, donc qu’ils n’en mènent pas large. Nous avons, certes, perdu momentanément leur trace mais je suis certaine que
nous finirons bien par les retrouver de nouveau. N’avons-nous pas le privilège du temps sur eux ? Ils ne peuvent rester cloitrés
indéfiniment, ce n’est qu’une question de temps pour que nous parvenions à découvrir où ils se terrent. Que ça arrive tôt ou tard,
qu’est-ce que ça change pour nous, n’est-ce pas ? Et sinon, qu’en est-il de votre fille ?
— Encore la même chose : aucune trace. Mais je pense qu’elle finira par revenir d’elle-même. Ce monde est dangereux pour
les damnés que nous sommes et Maria n’est qu’une jeune n o s f e r a t u, qui plus est tout à fait inaccoutumée à cette époque.
Lorsqu’elle aura enfin compris que cette forteresse est le meilleur abri qui soit pour des êtres tels que nous, elle reviendra.
La française quitta sa chaise presque brusquement et traversa la vaste salle pour aller se planter devant une des hautes
fenêtres qui donnaient sur la forêt en contrebas. Elle essaya d’enlever le givre qui avait envahi la baie vitrée mais, ses mains
gelées ne le lui permettant pas, finit par ouvrir la fenêtre en grand. Une bourrasque d’air glacial envahit aussitôt la pièce.
Parfaitement insensible à cette soudaine baisse de la température, la vampire se mit à contempler l’immensité de forêt enneigée
qui s’étendait sous ses yeux.
— En êtes-vous vraiment certain, Monsieur Basarab ?
— Que voulez-vous qu’elle fasse ?
— Lutter contre vous. Elle n’accepte pas cette condition de non-morte, vous le savez parfaitement, et elle fera tout ce qui est
en son pouvoir pour y échapper.
— On n’échappe pas à la non-mort, Solange.
— Si. Par la véritable mort.
— Vous savez bien que c’est impossible dans son cas. C’est Satan lui-même qui a fait d’elle une n o s f e r a t u. Je suis certain
qu’elle est aussi immortelle que moi.
— Je vous trouve bien sûr de vous pour un homme qui poursuit une quête depuis plus de cinq cents ans sans parvenir à ses
fins.
Cette fois, mon poing s’abattit sur la table avec une telle violence que le chêne noirci se fendit. Ne pouvant plus contenir la
rage qui m’envahissait, je projetai mon fauteuil princier contre un mur où il alla se fracasser.
— Et que me conseillez-vous, très chère, pour y parvenir ?! Votre aide m’avait semblé précieuse au début, mais qu’en est-il
aujourd’hui ? Nous avons pu identifier le Gardien du sang du Christ, et même sa descendance ! Soit, et alors ? A quoi cela nous
a-t-il menés ? Ne nous narguent-ils pas de leur repaire fiché je ne sais où ? Vous dites que le temps joue en notre faveur, mais
Judas n’est-il pas aussi immortel que moi ? Ne peut-il pas continuer à contrecarrer mes plans pendant que la descendance de ce
maudit crucifié continue à se reproduire ad vitam eternam ? Il vous est facile de me reprocher mes échecs du haut de vos
quelques années de non-mort, Dame Solange, mais pensez-vous donc que vous auriez fait mieux à ma place ?
Bien entendu, Solange resta parfaitement imperturbable face à ma colère, étudiant les positions des pièces sur l’échiquier
avec le plus grand calme, exactement comme si je n’avais pas haussé le ton.
— Je ne suis pas à votre place et je n’ai jamais demandé à devenir une non-morte, comme vous dites.
— Moi non plus.
Solange referma la lourde fenêtre et la bourrasque qui envahissait la pièce disparut. Je parvins alors à grand peine à contrôler
ma vaine fureur. La française vint s’agenouiller devant la haute cheminée et la rechargea de quelques bûches. Son regard se fit
lointain sans perdre de son intensité, comme si elle contemplait une scène qu’elle seule pouvait voir.
— Je pense que nous gagnerions à mieux nous entendre, Monsieur Basarab. Vous n’avez pas voulu de cette non-mort, je
veux bien le croire, mais je n’en ai pas voulu non plus et, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, vous resterez à jamais
celui qui me l’a octroyée. Maria a fait le serment de lutter contre vous et, bien que je la comprenne dans ce choix, je ne puis me
résoudre à l’imiter. Sans doute une conséquence de la malédiction dont vous m’avez fait don, j’imagine ?
— Continuez, je vous prie.
— Lorsque Satan a détruit Torquemada (*), j’avoue avoir été très impressionnée. Cet être n’est visiblement pas de ce monde
et ne ressemble quasiment en rien à l’idée que je m’en faisais.
— Votre éducation judéo-chrétienne sans doute…
— Pas seulement. Ce n’est certes pas la Bête hideuse décrite dans les textes anciens, mais en plus, cet être a finalement
quelque chose d’attachant. Quelque chose de presque… beau.
— N’a-t-il pas été connu -entre autres— sous le nom de Lucifer, l’ange porteur de lumière ?
— C’est vrai. Mais qu’il ait conservé une partie angélique ou qu’il ne soit plus que le Roi des démons, ses fins m’échappent
complètement. Il n’en va cependant pas de même pour vous. Fussiez-vous d’une autre époque, vous avez été un humain,
Monsieur Basarab. A ce titre, je vous considère comme pleinement responsable de ce que vous avez fait de moi. Suis-je
devenue votre objet à part entière ? J’en ai souvent l’impression même si, au fond de moi, je refuse catégoriquement cette idée.
Mais quoiqu’il en soit, je ne vois pas ce que je peux faire d’autre que de vous assister dans votre quête puisqu’il m’est impossiblede prendre le parti de Maria. Je doute d’ailleurs que les projets de votre fille soient réalisables, vu l’étendue du pouvoir de votre
mentor, ainsi que de celui qu’il vous a octroyé.
Délaissant le foyer où crépitaient maintenant de hautes flammes, l’archéologue vint reprendre sa place devant l’échiquier
qu’elle contempla un peu rêveusement avant qu’un sourire presque malsain ne vienne s’imprimer sur son visage.
— Il m’est cependant parfois très difficile, voyez-vous, de faire confiance à quelqu’un qui soit capable d’autant de naïveté que
vous.
— Qu’insinuez-vous donc là, Dame Solange ?
Solange prit délicatement sa Dame, la fit tournoyer légèrement dans l’air sans me quitter des yeux, et la posa sur la case
jouxtant mon cavalier.
— Echec et mat, Monsieur Basarab.
(*) Voir tome précédent.
Chapitre 2
Londres. Angleterre. Novembre 2012.
Gary Youngman avala les dernières bouchées de son « Chicken Méditerranée » en contemplant d’un regard maussade la
clientèle du « Bistro 1 ». Tous ces visages affichant une joie de vivre aussi béate que stupide, souvent bouffis et parfois
rubiconds lui donnaient la nausée. Depuis sa plus tendre enfance, il n’avait jamais pu supporter l’exubérance de ses
compatriotes, se demandant souvent quel caprice du destin l’avait fait naître sujet de sa soi-disant gracieuse Majesté. Il avait
donc toujours limité, autant que faire se peut, les rapports avec ses concitoyens, quels qu’ils soient. Puis, quelques années plus
tôt, le destin lui avait enfin permis de ne plus être tributaire d’eux et de leur société surfaite. Un bien curieux destin, certes, mais
dont il s’était totalement satisfait.
Pourquoi l’avait-elle choisi, lui, plutôt qu’un autre ? Par rapport à son rejet de ses semblables ? C’était possible, après tout. En
tout cas, aussi exigeante fut-elle quant aux services qu’elle attendait de lui, sa maîtresse lui avait offert un refuge inespéré dans
sa vaste propriété sise en plein cœur de Londres. Et elle le payait plus grassement que ce qu’il n’aurait jamais pu espérer ! Il
commençait tout juste à se demander comment une femme si jeune et ne travaillant pas avait pu amasser une telle fortune
quand la vérité lui était apparue sous la forme d’un cadavre exsangue retrouvé dans le lit de sa patronne. Madame Harker lui
avait alors révélé qu’elle-même était morte depuis un siècle.
Après d’interminables soirées à évoquer avec elle le passé de sa maîtresse, il en était arrivé à la conclusion que cette
condition de vampire – de non-mort ou de n o s f e r a t u comme ils disent entre eux – lui aurait convenu parfaitement. Quatrelongues années de service sans faille furent nécessaires pour que Wilhelmina Harker consente à faire la promesse de lui en faire
don, mais elle finit par le lui promettre. C’était quelques mois avant qu’elle ne… meure.
Après avoir acquis la certitude que les vampires n’étaient pas des êtres de légende, Gary venait d’acquérir celle qu’ils
n’étaient pas tout à fait immortels. Une découverte qui, cependant, ne lui enleva pas de l’esprit l’ambition d’en devenir un. Mina
Harker avait tout de même vécu une bonne centaine d’années en conservant un aspect de jeune femme et, après tout, ne
s’étaitelle pas jetée elle-même dans la gueule du loup ? Ce Jason Schirt qu’elle avait traqué et qui l’avait finalement détruite n’était-il
pas sensé être protégé par un immortel se faisant passer pour l’apôtre Judas ? Il y avait là matière à prendre plus de précautions
qu’elle n’en avait pris, lui semblait-il. Il avait lui-même espionné à de nombreuses reprises le soi-disant apôtre Judas qui avait pris
l’identité d’un agent immobilier sous le nom de Mark Westmoreland et, immortel ou pas, ancien apôtre ou pas, cet homme était de
toute évidence à prendre très au sérieux. Ca sautait aux yeux tellement il était organisé, méthodique, prudent et d’une
perspicacité presque surhumaine, au point qu’il était finalement parvenu à échapper à la surveillance des vampires.

Gary posa sur un coin de la table l’ordinateur portable qui ne le quittait plus et se mit à pianoter en attendant que le serveur
vienne le débarrasser. Il avait beau agrémenter les noms de Mark Westmoreland et de Jason Schirt de tous les mots clefs
possibles et imaginables, il ne parvenait à aucun résultat. Quand des photos ne lui indiquaient pas clairement qu’il faisait fausse
route, d’autres éléments ne tardaient pas à apparaître pour lui signifier que le Jason Schirt qu’il avait trouvé n’était pas le bon ou
que le Mark Westmoreland déniché ne correspondait pas à la dernière identité qu’avait prise Judas l’Iscariot. Il finit par se dire
qu’il n’y parviendrait pas comme ça, que les deux hommes avaient probablement déjà changé de nom. Après tout, Judas était un
spécialiste dans ce domaine depuis des siècles — s’il était vraiment ce que croyait sa maîtresse — et dans ce cas, il avait
certainement conseillé à son protégé d’avoir recours à ce moyen de brouiller les pistes.
— Prendrez-vous un dessert, Monsieur ?
— Hein ? Ha oui… Heu… Eh bien non, merci. Votre poulet cuisiné à la méditerranéenne m’a calé l’estomac et un café me
suffira. Dites-moi serveur, vous connaissez la Roumanie ?
— Pas du tout, Monsieur. Mes voyages sur le continent ne m’ont jamais emmené aussi loin. Et pour tout vous dire, à chaque
fois que j’en ai entendu parler, ça ne m’a jamais donné envie d’aller m’y promener !
— Tiens donc. Et pourquoi je vous prie ?
— D’après les gens qui y sont allés, c’est un pays qui a au moins cent ans de retard sur le reste de l’Europe. Les routes ne
sont qu’en partie goudronnées et quand elles le sont, les nids de poule rendent la circulation plus que dangereuse. Ajoutez à ça
que dans les zones rurales, on croise davantage d’attelages que de véhicules automobiles ou que les animaux sauvages
traversent les chaussées en toute liberté, non merci, très peu pour moi.
— Je vois, je vois. Et parmi ces gens qui y sont allés, en connaissez-vous personnellement ou est-ce seulement des propos
qu’on vous a rapportés ?
— Ce sont essentiellement des clients qui m’en ont parlé, c’est sûr, mais néanmoins, un de mes cousins qui s’est rendu sur
place m’en a fait exactement la même description.
— Est-ce indiscret de vous demander ce que votre cousin est allé faire en Roumanie ?
— Oh mais non, pas du tout. Figurez-vous que ce grand rêveur est tellement accroc à tout ce qui touche au fantastique qu’il
n’a rien trouvé de mieux que d’aller passer ses vacances au pays de Dracula, comme il dit !
— Voilà qui est intéressant, dites-moi ! Et alors ? Qu’est-ce que ça a donné ?
— Eh bien il a finit par casser un essieu sur une route de campagne et cet idiot s’est fait rapatrier par son assurance. Des
vacances de rêve quoi !
— Effectivement… A-t-il au moins eu le temps de satisfaire sa passion du fantastique ?
— Même pas, figurez-vous ! Il s’est rendu dans l’endroit où, selon Bram Stoker, se trouvait le château de son croque-mitaines
et là, les gens l’ont dirigé vers un hôtel moderne, un truc pour touristes pompeusement baptisé « Hôtel Castle Dracula ». Plus têtu
qu’un irlandais, ce benêt a alors parcouru toute la région en questionnant les autochtones, et il s’est fait répéter des dizaines de
fois qu’il n’y avait aucun véritable château dans les environs, ce qui ne l’a pas empêché de continuer ses explorations. S’il n’avait
pas fini par casser un essieu, je crois bien qu’il serait encore en train de le chercher, son foutu château ! Quelle truffe ce cousin
quand j’y repense…
— Savez-vous pourquoi il croyait tellement à l’existence de ce lieu ? Pourquoi il n’a pas voulu s’en tenir à ce que lui ont dit les
gens du coin ?
— Je vous l’ai déjà dit : parce qu’il est têtu comme un irlandais ! Il prétendait avoir fait des recherches qui, selon lui,
prouvaient que Stoker n’avait pas tout inventé dans son roman, notamment l’emplacement de la forteresse du vampire. Il en était
tellement convaincu qu’il y serait encore s’il n’avait pas cassé sa voiture je vous dis !
— Je vois, je vois… Voulez-vous bien m’apporter un café avec l’addition, s’il vous plait ?
Gary avala le breuvage fumant d’un trait, régla la note, et sortit du « Bistro 1 ». Niché en plein cœur de Piccadilly Circus, cet
établissement de bon goût lui semblait le moins détestable du quartier et il y avait pris ses quartiers depuis peu. Il lui en coûtait
de sacrifier journellement quelques pounds pour se sustenter mais, depuis qu’il avait dû quitter la luxueuse propriété de sa
défunte maîtresse, il n’avait plus le courage de se faire à manger lui-même. A sa décharge, l’exiguïté et l’équipement sommaire
du meublé qu’il avait déniché dans Beak street ne l’y encourageaient guère, l’incitant en permanence à aller se changer les idées
ailleurs. Il y retourna pourtant plus tôt que de coutume ce soir là.
La vétuste porte d’entrée à la peinture écaillée l’ayant gratifié de son grincement de gonds habituel, il jeta son pardessus sur
l’unique table du petit studio et mit de l’eau à chauffer dans une casserole à la propreté douteuse, ce dont il se fichait
éperdument. Ayant récupéré une tasse dans l’évier rempli de vaisselle sale, il la nettoya sommairement avant de la déposer sur
la table, nantie d’un sachet de thé basique et de deux sucres. Il ouvrit ensuite un des tiroirs de l’unique commode, se saisit d’une
carte routière froissée et commença à la déplier avant de l’étaler à même le sol.
S’étant accroupi, il commença à suivre du doigt le cheminement d’une autoroute traversant l’Europe : Calais, Bruxelles,
Wiesbaden, Nuremberg, Vienne, Budapest, Oradea. Soit plus de deux mille kilomètres, ne put-il s’empêcher de songer. Sonindex poursuivit lentement son avancée vers l’est de la carte : Cluj Napoka, et enfin Bistrita. L’eau commençant à frémir dans la
casserole, Gary s’empressa de la retirer du feu, la versa dans la tasse et se réinstalla devant la carte. Il détailla les environs de
Bistrita, identifia le col de Borgo sous le nom de « passe Tihuta », et se rendit compte que hormis quelques villages situés sur la
route elle-même, la passe était ceinturée de montagnes inhabitées. Il songea alors aux propos du serveur du « Bistro 1 » lui
dépeignant le pays comme étant arriéré d’une centaine d’années, et il commença à se dire que ça semblait bel et bien être la
réalité. Comment expliquer autrement que tant d’espace forestier puisse être laissé à l’état de nature vierge ? Ca semblait
presque inconcevable au vingt et unième siècle, fut-ce à l’autre bout de l’Europe.
Perplexe, il alla s’asseoir à la table et ralluma son ordinateur. Une vision satellite de l’endroit lui confirma l’immensité de la
forêt sauvage qui entourait le col de Borgo, et il eut la nette sensation qu’il aurait à chercher une aiguille dans une meule de foin.
Il tenta de se rassurer en songeant qu’il possédait une information dont le malheureux cousin du bistrotier ne disposait pas, une
information qui lui éviterait au moins de chercher dans toutes les directions. Quelques jours avant d’être détruite, Wilhelmina
Harker lui avait encore parlé de ses différents séjours dans la forteresse invisible, et il essayait de se remémorer tous les détails
de ce qu’elle lui avait dit. Il était certain qu’il fallait prendre un chemin sur la droite, c’était donc déjà ça. Cependant, il n’avait
aucune idée de l’endroit où ce chemin rejoignait l’axe principal du col.
Continuant à consulter la carte par satellite, il commença par étudier la petite route menant à Colibita et à son lac. L’endroit lui
parut toutefois un peu trop touristique pour pouvoir cacher la tanière d’un vampire. Il détailla les informations qu’il put trouver sur
ce village, et apprit que le lac était réputé pour ses activités nautiques et que de plus en plus de parcelles de terrains étaient
vendues à des étrangers, notamment depuis la construction de l’hôtel… Castel Dracula ! Tiens donc, encore lui ! Décidemment,
cet établissement semblait avoir tout à fait réussi sa promotion dans le secteur. Il s’empressa d’aller recueillir des informations
sur ce commerce, ce qui lui confirma les propos du serveur du « Bistro 1 » : il s’agissait bel et bien d’un piège à touristes.
Un autre chemin, trouvé un peu plus haut dans le col, conduisait au minuscule village de Dornisoara et il lui sembla une
meilleure piste. Les quelques images qu’il put trouver sur internet lui dévoilèrent un hameau d’à peine quelques maisons, perdu
au milieu d’une immensité de sapins, d’épicéas géants et de monts volcaniques aux sommets dénudés, et parfois escarpés. Le
sentier conduisant à Dornisoara se poursuivait après le village en direction des montagnes Calimani, une zone qui semblait
complètement vierge de toute construction humaine. Poursuivant ses recherches dans ce secteur, il ne trouva rien qui puisse
l’aiguiller davantage, si ce n’est quelques pages internet traitant d’un lieu-dit du nom de Rachiteaua. Il y était question de ruines à
la réputation douteuse, mais aucune carte ne put lui permettre de localiser cet endroit.
Passablement déçu de l’aide qu’il avait espéré des technologies modernes, Gary finit par se dire qu’il n’avait vraiment pas
d’autre choix que d’aller fouiller cette région lui-même, ce qui ne fut pas sans lui rappeler la mésaventure du cousin du serveur.
Mais qu’à cela ne tienne, même s’il ne serait certainement pas aisé d’y trouver ce qu’il cherchait, il avait au moins l’avantage de
savoir dans quelle direction chercher. Depuis sa discussion avec le garçon du « Bistro 1 », il savait aussi qu’il était inutile
d’essayer de questionner les habitants du coin, ce qui lui éviterait de perdre du temps avec ça. En fait, plus il y songeait, plus iI se
sentait fin prêt à arpenter tous les sentiers débouchant sur la passe Tihuta, dut-il y passer le reste de ses jours.
Contemplant l’ampoule poussiéreuse qui commençait à chauffer sa calvitie naissante, il songea qu’à bien y réfléchir, il n’avait
plus vraiment le choix de toute façon. Depuis que ce maudit Jason Schirt avait détruit Wilhelmina Harker, ses rêves d’accéder à
l’immortalité par la non-mort avaient été réduits à néant en même temps que sa maîtresse, et il était hors de question qu’il
l’accepte. Si encore il avait pu mettre la main sur Schirt ou ce soi-disant apôtre Judas que Mina appelait aussi le Gardien…
Traqués comme ils l’étaient par le Maître de tous les vampires, il ne faisait aucun doute qu’il eut ainsi pu renouer un contact avec
un autre non-mort, quel qu’il soit. Mais après des mois de recherches infructueuses, il lui apparaissait de plus en plus évident qu’il
n’y parviendrait jamais, et que la seule solution était maintenant de retrouver le Prince des vampires lui-même, fut-ce aux fins
fonds des Carpates orientales, dans ce que d’aucuns appelaient la Transylvanie subcarpatique.
Consentirait-il à faire de lui un n o s f e r a t u ? Gary Youngman voulait y croire. Le prince Radu avait été très proche de sa
maîtresse, et après tout, qui pouvait se vanter d’avoir plus fidèlement servi la défunte Mina Harker que Gary Youngman ? Il lui
semblait impossible qu’un ancien Seigneur comme Radu Dracula ne fasse pas preuve de magnanimité envers un humain ayant
tout quitté pour se mettre au service d’une non-morte depuis tant d’années, qui plus est en faisant preuve d’une fidélité sans faille
tout en ayant parfaitement conscience de servir une damnée. Et puis après tout, le Maître des vampires ne lui avait-t-il pas déjà
fait l’honneur d’une petite morsure lors de sa dernière visite chez sa défunte maitresse ? Voilà qui, de toute évidence, témoignait
d’un certain intérêt du prince Dracula pour sa petite personne. Non, le Maître de tous les vampires ne lui refuserait pas ça. C’était
impossible.
Chapitre 3
Fort William. Ecosse. Novembre 2012.
Jason sirotait sa deuxième Loddon par petites gorgées en observant l’anxiété de son client. Le « Ben Devis » regorgeant de
monde en cette fin d’après-midi, il y avait peu de chances pour que quelqu’un remarque le stress de Richard, mais ce n’en était
pas moins une très mauvaise idée que de l’afficher à ce point. Il déposa sur le comptoir un billet de dix pounds pour régler les
bières et descendit de son tabouret haut.
— Bon. On y va, Richie ? J’ai l’impression que t’as besoin de prendre l’air.Sans répondre, Richard, remonta la fermeture éclair de son anorak et lui emboîta le pas. A l’extérieur, High Street
commençait à se remplir de monde et Jason prit d’autorité la direction du port.
— On va où ?
— On s’éloigne de toute cette populace. C’est pas que je sois parano, mais avec les regards paniqués que tu lances dans
toutes les directions, tu risques d’attirer...