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Retour des singes

De
241 pages
Retour des Singes est une fable onirique mettant en scène les destins croisés de deux personnages. Marsyas, un pêcheur, parti en mer un matin, fuyant désespérément une vie d'ennui et de frustration, découvre sous les eaux une forteresse interdite, chargée de rêves et de mensonges alors que Nisha, sa femme, restée sur leur île natale, s'abîme dans une existence mercantile et matérialiste, ancrant délibérément à la terre son désir de sécurité.
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Constance de Bock
RetouR des singes Roman
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-00435-8 EAN : 9782336004358
Retour des Singes
Constance de Bock
Retour des Singes
roman
L’Harmattan
“Dark is the heaven above, and cold and hard the earth beneath” WILLIAMBLAKE
Chapitre I
arsyas quitta sa femme un matin de pure lumière, à M cette heure où le soleil écourte l’ombre fraîche et ti-tubante de la nuit. Il s’était levé à l’aube, comme toujours, avait pris plus de temps peut-être à lacer ses chaussures et à garnir son sac, par habitude machinale d’un présent exten-sible dont il se plaisait à éprouver l’élasticité. Il avait posé un doigt sur sa bouche et esquissait un sourire muet à Zuhri qui le regardait, les sourcils froncés, les mains closes contre sa poitrine que soulevaient violem-ment, par intermittence, des soupirs chagrins. Il ouvrit les yeux, se surprit à découvrir une chambre qui n’était pas la sienne, et pourtant trop connue. Et cette familiarité avec les choses le blessait. Il se tourna vers sa femme, glissa son regard sur la courbe de ses reins, toucha avec fébrilité ses cheveux épars dont il devinait déjà la future canitie malgré leur noir pro-fond. Sa peau était douce. Il prit son sac, les yeux plissés par le soleil de l’aube qui filtrait au travers de rideaux inutiles. Marsyas s’enfuit vers la porte qu’il ouvrit avec des mains tremblantes et affo-lées. Il s’écorcha un doigt, ne voulait pas se retourner, sur-tout ne pas voir. Mais il se retourna.
8RETOUR DESSINGES
Il regarda droit devant, dans l’obscurité du passage sombre qui menait à la chambre, ce passage de rien du tout, nu et dur, qu’il arpentait en songe dès que tombait la nuit ; et le vent soufflait sur la porte grinçante qui s’ouvrait et se fermait comme une mâchoire de fer, dessinant sur un mur un quadrilatère de lumière, danseur et fuyant, esprit malin du jour. Puis il sortit ; il respira avec précaution l’air espiègle et fa-cétieux du large, sentit combien dangereuse était la mer ce jour-là, gorgée d’une transparence trompeuse, d’une clarté dissidente. Il chargea ses filets de pêche dans la barque qui tan-guait impatiemment au bord de l’eau, y déposa son sac et ses provisions et regarda, au loin, la mer s’approcher. Marsyas pêchait presque tous les jours entre l’aurore et mi-di. Il revenait couvert d’écume et les yeux brillants d’un éclat extraterrestre. Il serrait Nisha et Zuhri dans ses bras ; son fils lui demandait alors avec cet acharnement indéfec-tible qu’ont les enfants à poser sans cesse la même ques-tion : « Père, quand est-ce que je pourrai venir avec toi ? ». Marsyas répondait d’une voix grave où perçait un sourire : « Plus tard... ». Puis il rentrait. Et c’était tout. Au-delà de la porte en bois et des murailles blanches, il pen-sait : il y a autre chose, autre chose que ces murs ; la mer, douce comme une sœur, frémissait. Il résistait. Il était tou-jours revenu embrasser sa femme et son fils. Il était tou-jours parti et revenu, avec les fluctuations du vent.
RETOUR DESSINGES9
Le père de Marsyas l’avait emmené en mer, pour la première fois, le jour de ses douze ans. Marsyas lui avait demandé : « Pourquoi douze ans ? Pourquoi aujour-d’hui ? », mais il n’avait pas eu de réponse. Ce jour-là, il avait eu douze ans et la mer tout entière était circulaire, un grand cercle, tout autour de lui, à perte de vue. Ubiquité de la mer, ubiquité de ses douze ans, de la barque impatiente, du bois et des murs, des murailles. Il avait grandi dans une maison qui était devenue la sienne et qu’il avait perdue, par habitude. Son père était mort depuis longtemps, et depuis longtemps Marsyas lui-même était devenu père. Et chaque matin il partait, successeur et fantôme d’une vie qui glissait entre ses doigts. Marsyas avait souvent eu l’envie instinctive et spontanée de conserver la tradition, de répondre à Zuhri : « Quand tu auras douze ans » ; mais il redoutait la question qu’il avait lui-même posée à son père – pourquoi, pourquoi douze ans ? – puisqu’à son tour il ne saurait pas y répondre. Il croyait se souvenir d’une légende, une vieille légende qu’on lui avait racontée lorsqu’il était enfant, une légende sur la mer : tous les douze ans… Il ne se rappelait plus. Quelle importance, au fond ? Il détestait les légendes. La supersti-tion maligne, sournoise, chuchotée des ancêtres regroupés comme des conspirateurs aux angles morts des maisons, il détestait : des chimères, des mirages, ils ne comprenaient pas la mer, aucun d’entre eux.