Révélation incendiaire

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Partir.


Tout quitter. Mes racines. Ma famille. Mes amis. Et tenter de me reconstruire et guérir de mes blessures.


Je devais reprendre ma vie en main avec pour simples bagages, une valise et mes souvenirs ! Pourtant, rien n’aurait pu me préparer à ce que j’allais affronter. Je pensais être un monstre, néanmoins je n’étais rien comparé à certains.


Ma vie allait prendre un nouveau tournant, surprenant et bien loin de ce que j’avais imaginé. Mais je ne serais pas seule face à mon destin. Une rencontre précieuse. Gabriel.



Je m’appelle Cathye... mais pour eux, je suis le Phénix !

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Date de parution 23 février 2016
Nombre de visites sur la page 49
EAN13 9782819100027
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Révélation Incendiaire

 

 

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K. Aisling

 

 

 

 

Révélation Incendiaire

 

 

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« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. »

 

 

© 2016 Les Editions Sharon Kena

www.leseditionssharonkena.com

 

 

Table des matières

 

 

 

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1 –

 

 

 

Assise côté hublot, je regardais la piste défiler à toute vitesse. Je sentis une pression sur mon cœur qui se mit à battre de plus en plus fort. Était-ce dû à la prise d’altitude, le mal de l’air ou la tristesse de quitter subitement mon foyer, ma vie, je ne le savais pas. Mes yeux restaient secs, ce qui me rassura. Ma respiration fut, un court instant, difficile, saccadée ; juste le temps pour l’avion de prendre de la hauteur. Je fermai les yeux, me concentrai sur mon souffle et les battements de mon cœur, et parvins à calmer quelque peu la panique qui s’emparait de moi.

Décidément, mieux valait le plancher des vaches que le royaume des cieux. Depuis toute gosse, j’étais terrifiée par les airs. Si la nature avait voulu que l’homme puisse voler, ne l’aurait-elle pas doté d’ailes ? Je jetai un rapide coup d’œil par le hublot et fus surprise d’y voir les nuages, immenses barbes à papa blanches, sans consistance, loin d’être rassurants. Des nuages qui me tiendraient compagnie durant les quelques heures qui me séparaient de cette nouvelle terre. Paupières closes, j’essayai de m’installer un peu plus confortablement dans le fauteuil. Appuyée sur l’accoudoir, je fis glisser mes doigts sur la cicatrice qui partait de la tempe jusqu’en dessous du lobe de mon oreille gauche, ultime souvenir de l’année écoulée.

« La classe éco porte bien son nom », pensai-je en tentant de basculer légèrement le dossier brun, en vain. Il était aussi raide qu’une planche de bois. Je ressentais les effets du calmant pris un peu plus tôt, m’anesthésiant quelque peu l’esprit et annihilant peu à peu l’angoisse de mon être.

La vie était bien étrange. En quelques mois, la mienne avait littéralement basculé au point que l’exil était la seule solution envisageable afin de reprendre le dessus. Enfin, c’était ce que mes parents et mon psy avaient réussi à me convaincre d’entreprendre afin que j’accepte de briser le cocon que je m’étais forgé. Je n’avais que vingt ans et quelques mois – le bel âge – et pourtant, je me sentais bien plus vieille, bien plus fatiguée, quasi brisée ; et je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais trouver à mon arrivée, ni quand est-ce que j’allais pouvoir rentrer chez moi. J’allais face à un destin que je n’avais jamais envisagé, une nouvelle vie, une nouvelle famille, un nouveau pays.

« Comme c’est étrange… », songeai-je avant de m’assoupir.

Une boisson, mademoiselle ?

À moitié éveillée, j’observai une des hôtesses de l’air qui me présentait un assortiment de boissons bien disposé sur un caddie en inox. C’était curieux, mais je m’attendais à la voir vêtue d’un de ces ensembles bleu ciel avec un petit feutre assorti qu’on pouvait voir dans certains films. Avec un sourire aimable, quoiqu’un peu forcé, elle attendait ma réponse.

Un peu d’eau, s’il vous plaît.

Très professionnelle, l’hôtesse me proposa une bouteille d’eau de trente centilitres à prix exorbitant, avec un gobelet en plastique, offert gracieusement, que je posai sur la tablette face à moi. Le voyage allait être long, la traversée d’un océan ne se faisait pas en un éclair. Quoique, peut-être que dans un avenir prochain, on pourrait voyager instantanément. Quel gain de temps cela serait ! Je fis alors vagabonder mon esprit, un exercice que je pratiquais régulièrement depuis près d’un an, imaginant des lieux paradisiaques où je pourrais m’installer une fois mes études terminées. Cette pratique peu commune avait un côté quelque peu fâcheux : mes yeux vides me valaient des regards curieux et, plus récemment, avaient contribué, en partie, à un billet direct pour le Québec.

La place à côté de moi était libre. Rien de bien étonnant quand on voyait qu’un bon tiers de l’avion avait des fauteuils dépourvus de passagers ; à croire que la crise financière avait également touché le low cost. Cela ne m’ennuyait pas, bien au contraire, ça m’évitait de feindre la conversation en faisant semblant de m’intéresser aux petits tracas ou petits bonheurs d’un inconnu. Tout à coup je me sentis observée. J’avais horreur de cette sensation d’être épiée. C’est alors que je les remarquai. Deux grands gaillards, dont un guère plus âgé que moi, discutaient tout en m’observant. S’ils pensaient être discrets, ils se mettaient le doigt dans l’œil. À l’aéroport, j’avais déjà repéré le plus âgé des deux, facilement identifiable avec ses cheveux noirs et une étrange mèche blanche traversant en diagonale le côté droit de sa tête. Il était juste devant moi lors de l’enregistrement des bagages. L’autre détail qui ne m’avait pas échappé fut sa voix, suave et grave à la fois, langoureuse et charmeuse, une voix hypnotique qui donnait l’irrépressible envie de le suivre jusqu’au bout du monde, s’il le demandait. Le plus jeune était tout aussi séduisant ; des cheveux châtain clair, mi-longs, encadraient un visage, alliant perfection et fascination. Ils étaient beaux, délicieusement beaux. Tous deux portaient des lunettes de soleil aux verres jaunâtres qui cachaient leurs yeux que l’on devinait irrésistibles. Je me rendis alors compte que je n’étais pas la seule à apprécier les qualités physiques de ces deux passagers ensorcelants ; même les hôtesses de l’air n’étaient pas insensibles à leurs charmes. Toutes, sans exception, étaient déjà allées proposer de quoi boire ou manger ou encore un oreiller – certaines plusieurs fois même, à croire qu’elles avaient organisé un concours entre elles. J’étais prête à parier qu’il ne leur manquait pas grand-chose pour se croire en première classe.

Je m’obligeai à détourner mes yeux de ces deux êtres fascinants et sortis un livre de mon sac. Malheureusement, la mélancolie m’avait aussitôt rattrapée. Rien ne me séduisait bien longtemps, rien ne me donnait envie de m’intéresser à quoi que ce soit même si une créature divine surgissait devant mes yeux. J’étais comme devenue aveugle, sourde, muette et insensible à la fois – une coquille vide avec, cependant, des accès de colère redoutables. Mais à quoi bon, à présent…

Je relisais la même phrase depuis plusieurs minutes. Pourtant, c’était mon livre favori, Andromaque, une sublime pièce tragique. Mais même Racine ne pouvait empêcher mes pensées de divaguer sans cesse. Il m’était difficile de me concentrer ces derniers temps. N’est-ce pas pour cela que je me retrouvais dans cet avion en direction du Québec ? Tout reprendre à zéro. Tenter de me reconstruire. Est-ce que c’était la bonne solution ? C’était ce qu’on n’avait cessé de me répéter durant des jours, des mois même. Moi, je n’en savais rien, mais pourquoi pas ? Tenter le tout pour le tout ! Je ne serais pas seule. Le cousin de ma mère m’avait trouvé une bonne école, pas bien loin de chez lui. Mais j’avais préféré prendre un studio sur le campus afin de ne pas être constamment surveillée.

Hum…

Je sursautai. Le jeune homme aux cheveux si savamment coiffés se tenait tout près de moi et m’observait à travers ses lunettes.

Heu oui ? demandai-je.

Excusez-moi de vous déranger, mais auriez-vous un stylo, s’il vous plaît ? Mon frère aimerait faire des mots croisés mais son Montblanc l’a lâché.

S’apercevant que je ne réagissais pas, il ajouta :

J’ai remarqué que vous aviez un livre, aussi je me suis dit que vous aviez peut-être un stylo également ?

Oh ! Oui… je dois avoir ça.

Je fouillai mon sac et trouvai un stylo en ne cessant de me dire qu’il y avait des façons plus poétiques pour aborder une femme. Le jeune homme attendait patiemment et je lui tendis mon pauvre Bic, avec un léger sourire aux lèvres. Autant se montrer moins sauvage que possible !

Je vous remercie, mademoiselle, dit-il, je vous le ramène dès qu’il en aura fini avec ses jeux…

Il s’éloigna avec élégance et grâce, et reprit sa place aux côtés de son frère. Leur lien de parenté expliquait leur étrange ressemblance, du moins leur magnétisme similaire.

Il se tourna vers moi et me sourit. Un frisson me parcourut le long de la colonne vertébrale. Cette perfection qui émanait de cet homme me donnait la chair de poule. À moins que ce ne soit sa façon de draguer. Je me sentais comme le petit chaperon rouge face au grand méchant loup. Quelle impression stupide ! Pourtant, il y avait quelque chose de dangereux chez ce garçon, de terrorisant même, mais de tellement attrayant. J’étais folle ! Ça, c’est dit ! J’avais développé comme un sixième sens qui m’alertait en cas de danger. Et j’aimais ça depuis le jour maudit, un besoin d’adrénaline intense pour me sentir quelque peu vivante même si je savais qu’une partie de mon être était belle et bien morte.

Me remettant de cette sensation de malaise, je remis mon nez dans mon livre et retrouvai Andromaque, une mère ne souhaitant que protéger son enfant et rester fidèle à son amour perdu. Après un quart d’heure d’effort à tenter de me concentrer sur la même page, je capitulai et le rangeai dans mon sac que je posai à côté de moi, puis, basculant ma tête en arrière, je fermai les yeux. Dormir encore un peu ferait passer le vol plus vite et quelques exercices de respiration appris les mois précédents m’aideraient peut-être à me détendre.

« Rien à faire, juste laissez-faire », me répétais-je inlassablement.

Ma sophrologue m’avait appris un exercice qui m’avait permis de gérer plus simplement mon stress, de me libérer de mes tensions physiques et émotionnelles. D’après elle, je devrais ainsi acquérir un véritable mieux-être. Bon, ce n’était pas gagné ! Certains combats n’étaient pas faciles à rafler et pouvaient être désespérés. Et, personnellement, j’étais sûre d’appartenir à cette dernière catégorie.

Le ronronnement du moteur de l’avion commençait à me bercer. Comme il était agréable de pouvoir faire le vide dans sa tête, de ne plus réfléchir à quoi que ce soit, même si ça ne durait que quelques secondes. C’était toujours ça de gagné sans souffrance, sans ce poing qui m’écrasait la poitrine, ces larmes qui s’accumulaient sans pouvoir sortir, et ces pensées qui tourbillonnaient et qui m’empêchaient de dormir d’un sommeil sans rêves et reposant.

Mesdames, Messieurs, nous allons traverser quelques perturbations, veuillez relever votre siège et bien attacher votre ceinture de sécurité. Merci, annoncèrent les haut-parleurs.

« Zut ! Pour une fois que je suis assez bien installée. »

Quelques minutes plus tard, les passagers se sentirent un peu secoués. Juste de quoi être réveillé si on venait de s’assoupir. Il y eut certains petits cris de surprise mêlés de stupeur. Mais contrairement à mes compagnons de voyage, je n’étais pas angoissée. J’étais terrorisée. J’ôtai de ma poche mon médaillon ovale doré et le portai à mes lèvres. Après avoir déposé un baiser sur le métal froid, je me sentis quelque peu apaisée. Si la mort devait venir me chercher, qu’elle le fasse vite. Étrangement, je me sentais prête à la recevoir comme on retrouverait une vieille amie et lui tendre les bras pour l’enlacer afin qu’elle m’amène retrouver... Mais non, ni la mort ni la Déesse ne voulaient de moi. Toujours pas, et ce n’était pas faute d’avoir essayé. La Déesse… Voilà bien longtemps que je n’avais pas pensé à elle. Je n’étais pas croyante de ces religions qui vénéraient un Dieu et son prophète à l’abri d’un quelconque lieu saint. Je respectais ces croyances, mais ne les partageais pas. En revanche, je révérais ce qui m’entourait : la terre, le ciel, l’eau, les êtres vivants, tout enfant de la Nature, la seule que je considérais comme Déesse. Encore un enseignement de ma grand-mère tant aimée.

Les secousses s’atténuèrent pour finalement s’arrêter totalement. Des soupirs de soulagement se firent entendre dans tout l’avion. Le pilote rassura ses passagers, la perturbation était terminée, et les hôtesses reprirent leur rôle en donnant ce que les passagers réclamaient. Sur de grands écrans, on annonçait le début d’un film. Pour ceux qui le souhaitaient, des casques audio étaient à leur disposition. Gardant le médaillon dans ma main, j’en pris un et regardai ce film d’action où le héros tout en muscles sauve in extrémis la demoiselle en détresse d’un terrible danger mis en scène par le vilain méchant. Bref deux heures à voir des explosions, des courses-poursuites avec des voitures de sport finissant à la casse, des échanges de coups de feu, quelques morts, rien de très réjouissant en somme. Mais rien de tel pour éviter de se prendre la tête et pour se vider de toutes pensées qui me donnaient un air ahuri. J’aimais bien ces films qui ne demandaient pas grande réflexion. Il faudrait peut-être que je change de type de littérature pour un style plus distrayant. Le film terminé, un autre commençait. Une belle histoire d’amour inspirée tout droit d’un roman à l’eau de rose. Encore pire que Monsieur muscle et sa dulcinée ! Écœurant… Et un peu trop sensible à mon goût.

Posant mon casque, je jetai imperceptiblement un coup d’œil aux deux bellâtres qui n’avaient pas bougé. Le plus jeune remarqua mon léger regard et me sourit une fois encore, comme pour m’encourager à prendre les devants. Son frère aîné continuait à faire des mots croisés. À ce rythme affolant, il aurait fini son calepin de jeux bien avant l’atterrissage de l’avion.

Plus que trois heures avant l’arrivée, plus que trois heures à trouver à s’occuper pour ne pas devenir folle, plus que trois heures avant de tout recommencer…

Je n’étais pas du genre à croire au destin, aux coïncidences, aux grands bouleversements, mais ces derniers temps, j’avais changé du tout au tout. J’étais revenue à plus de naturel avec ma couleur châtain foncé. Fini le maquillage à outrance, le fond de teint, le blush et les séances d’UV pour paraître plus bronzée. Mon teint pâle aurait fait mourir d’envie les bourgeoises du 18e siècle, alors autant le garder. Un simple trait de crayon khôl noir sous l’œil habillait mon regard vert. J’avais complété ce nouveau look en simplifiant ma garde-robe et en ne conservant que quelques jeans et hauts simples. Il fut un temps, j’avais été si superficielle ! Mais dans cet avion, il n’y avait qu’une simple jeune femme, habillée certes avec goût mais sans aucune prétention. Une jeune femme charmante, aurait pu dire la plupart des hommes mais qui ne cherchait pas à se distinguer ni à se mettre trop en valeur. Je ne voulais plus qu’on me remarque, je ne voulais plus sentir de regards désireux caresser mon corps, je ne voulais plus envoûter les hommes, je ne voulais plus les amener à leur perte. Je ne savais pas ce que me réservait la vie et je ne désirais pas le savoir. Vivre pour vivre : c’était tout ce que je souhaitais car j’étais trop lâche pour tout arrêter.

Mais il fallait voir le bon côté des choses ! Mes parents étaient à présent heureux de retrouver leur carte bancaire avec un compte bien rempli tous les mois. Du moins, c’était ce que je m’efforçais à croire, même si au fond de moi, je savais bien que c’était un déchirement pour eux de me voir ainsi métamorphosée en une personne que je n’avais jamais été et de devoir partir à des milliers de kilomètres d’eux.

Hum, je vous rends votre stylo ! Mon frère vous remercie.

Je sursautai à nouveau mais plus violemment. Le bellâtre se tenait juste à côté de moi, une main sur mon épaule, penché au-dessus du siège voisin. Je ne l’avais pas vu arriver, j’en avais presque oublié le fameux stylo.

Euh… de rien, lui répondis-je en réprimant un frisson.

Je peux m’asseoir avec vous ? me demanda-t-il avec un sourire des plus séduisants.

Je hochai la tête en guise d’assentiment et retirai mon sac du siège tout en y glissant discrètement le médaillon. Ce garçon me mettait mal à l’aise mais j’étais curieuse d’entendre ce qu’il avait à me raconter. Il s’installa à mes côtés avec une rare élégance, les coudes posés sur les accoudoirs et les mains croisées sur ses genoux. 

Il n’est pas évident de s’occuper dans un avion, dit-il. Mon frère adore tous ces jeux qui demandent réflexion. Je me demande toujours comment il arrive à rester des heures là-dessus ! Oh ! Au fait, je m’appelle Matthieu Harper et mon piètre compagnon de voyage, c’est Samuel.

Matthieu et Samuel, des noms bibliques. Il me tendit la main et je la serrai prestement. Sa main était froide. Puis il ôta ses lunettes. Ses yeux étaient d’un bleu limpide, d’une clarté indescriptible. Je pensai instantanément à la couleur des icebergs représentés sur certaines photographies dans des livres du National Géographic.

« Ça colle tout à fait à l’idée que je me fais du personnage, pensais-je, dommage que ça ne soit que des lentilles ». J’étais capable de détecter n’importe quel artifice sur les gens, pour en avoir abusé, moi aussi, par le passé.

Cathye, je m’appelle Cathye, lui répondis-je.

Ce bonhomme me foutait les jetons décidément. Il semblait si faux mais si beau, une statue de cire parfaite.

Ravi de vous rencontrer, Cathye, et où allez-vous, sans indiscrétion ?

Montréal, destination finale de cet avion, il me semble.

Oh ! Et qu’est-ce qu’une pitoune{1} telle que vous vient faire dans ce pays glacial ?

Je ne sais pas ce que vous voulez dire mais je pense que vous êtes bien indiscret, monsieur !!! dis-je plus sèchement que je ne l’aurais voulu.

Décidément, il y avait quelque chose chez ce type qui m’agaçait au plus haut point. Avec son physique de dieu grec, sa perfection gestuelle, sa voix ensorcelante et sa politesse exemplaire qui aurait pu mettre en confiance n’importe qui… Quelque chose ne tournait pas rond. Je n’aurais pas su dire quoi, mais mon instinct me mettait en garde. Pourquoi ? Rien dans son attitude ni dans sa discussion n’était agressif. Au contraire ! Mais une sonnette d’alarme retentissait dans ma tête. Ma grand-mère m’avait toujours dit de me méfier des hommes trop parfaits, trop sûrs d’eux, trop tout court.

Le dénommé Matthieu sembla désarçonné quelques microsecondes puis se mit à rire.

Oh ! Je suis navré ! Mon frère me reproche assez ce vilain défaut qu’est la curiosité ! Pardonnez-moi… Vous verrez ! Le Québec est un pays magnifique ! Vous vous y plairez ! Et pitoune n’est qu’une expression québécoise qui désigne une belle femme.

Je devrais être flattée mais qui vous dit que je viens pour la première fois ? demandai-je, méfiante.

Ça se sent… murmura-t-il en m’observant en dessous de ses cils prodigieusement longs et fournis, à faire pâlir d’envie n’importe quelle femme. (Une lumière d’air amusé dans le regard, il se pencha doucement vers moi, son haleine mentholée chatouillait mes narines) Je suis sûr que vous allez aimer cette terre et j’espère bien qu’on se rencontrera à nouveau. Voici mon numéro, au cas où…

Il me glissa une carte de visite plastifiée dans la main. Franchement ce type n’avait peur de rien !

« Mais quel culot ! Il se croit vraiment irrésistible ce mec ! »

Puis un fou rire me prit. Je tentai de le réprimer, main sur la bouche, mais en vain. Ces derniers temps, mes réactions étaient totalement imprévisibles, même pour moi…

Euh… oui… Euh… merci, dis-je, entrecoupée de rires étouffés. Désolée, un fou rire incontrôlable, stress du voyage, je suppose, ajoutai-je en remarquant le regard glacé du jeune homme.

Ses yeux bleu antarctique auraient gelé sur place la plus dangereuse créature foulant la Terre. Un malaise s’installa entre nous. Je pensai soudain que j’avais peut-être mal jugé ce beau garçon qui n’avait pas été désagréable avec moi en fin de compte. Pour me rattraper, je décidai de reprendre la conversation.

Pardon… je n’ai pas l’habitude qu’un étranger me donne une carte de visite aussi rapidement ! Puis, je vous avoue que je n’ai pas la tête à avoir une relation, quelle qu’elle soit, en ce moment.

Au moins, les choses étaient claires et concises. Le regard de Matthieu se radoucit aussitôt. Je fus surprise de voir à quel point ses iris pouvaient refléter ses émotions. Je pouvais y lire comme dans un livre ouvert, avec un peu trop de facilité.

Bien. Ce n’est pas grave, mais gardez la carte. On ne sait jamais. Si un jour vous avez besoin de parler ou si vous souhaitez qu’on se revoie, n’hésitez pas ! Mais faites-moi plaisir, si on se tutoyait ?

Ok, lui répondis-je en souriant, cette fois-ci, sincèrement.

Ça ne te dérange pas si je reste à côté de toi ? Mon frère est d’une piètre compagnie quand il a le nez dans ses bouquins…

Je me retournai et remarquai que le frère du jeune homme était en train de dévorer un pavé d’une bonne épaisseur.

Je te parie qu’il ne s’est même pas rendu compte que je ne suis plus à ma place.

Et moi je te parie qu’à cette allure, il aura fini son livre avant l’atterrissage !

Ben, t’es sûre de gagner, crois-moi…

On se mit à rire ensemble. Qu’est-ce qu’il était bon de plaisanter aussi franchement ! Pour la première fois depuis le début du vol, je sentis mon point à la poitrine s’atténuer quelque peu. Mais l’alarme dans ma tête n’avait pas cessé pour autant. Exaspérée par moi-même, je la fis taire.

J’appris ainsi que Samuel possédait une entreprise spécialisée dans l’informatique à Montréal, qui fonctionnait plutôt bien. De ce fait, il faisait souvent la navette entre la France et le Québec afin de faire fructifier son affaire. À vingt-quatre ans, Matthieu venait de terminer ses études à Paris et rentrait au pays pour s’associer avec son frère. Il s’était spécialisé en marketing et pensait avoir le potentiel nécessaire pour mettre l’affaire de son frère sur le devant de la scène internationale. Décidément, malgré le caractère sympathique du jeune homme, il était bien imbu de sa personne. À croire qu’il était le seul à avoir la capacité à développer une firme au niveau international ! Au moins, on ne pouvait lui reprocher son manque d’ambition.

Le reste du voyage fut assez agréable et les dernières heures défilèrent plus vite. Enfin, l’avion amorça sa descente vers mon nouveau monde. Étrangement, j’étais très excitée à l’idée de commencer sur de nouvelles bases. J’avais la sensation que la Cathye, qui était montée dans cet avion, s’était métamorphosée en une nouvelle Cathye, plus courageuse, plus stimulée par cette nouvelle vie. Une seconde chance s’offrait à moi, il ne fallait pas que je la rate ! Je ne voulais décevoir personne, plus personne. Matthieu me fit promettre de lui donner de mes nouvelles. N’ayant pas encore de téléphone portable, je fus soulagée de ne pas avoir à lui donner mon numéro. Contradictoire comme sentiment, diriez-vous… Mais ma personnalité, tout mon être était contradictoire.