Ronde de nuit

Ronde de nuit

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Livres
448 pages

Description

C’est un homme comblé que le duc Sam Vimaire, commissaire divisionnaire du Guet d’Ankh-Morpork, heureux père bientôt. Hélas ! la poursuite d’un dangereux criminel entraîne un accident qui le ramène dans son propre passé, en un temps de tumulte et de violence.

Vivre dans le passé n’est pas facile mais y mourir étonnamment simple. Il doit pourtant survivre car des tâches essentielles l’attendent : mettre le grappin sur un meurtrier, s’instruire lui-même, débutant, pour devenir un bon flic et changer l’issue d’une rébellion sanglante.

À l’assaut des paradoxes temporels, un « conte d’une ville » façon Disque-monde, avec sa collection de gavroches, de dames à l’affection négociable (« L’amour au juste prix ! »), de rebelles, de policiers de la Secrète et autres enfants de la révolution.


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Date de parution 09 septembre 2013
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EAN13 9782367932002
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Terry Pratchett
LES ANNALES DU DISQUE-MONDE
RONDE DE NUIT
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR PATRICK COUTON
L’ATALANTE Nantes
SAM VIMAIRE soupira en entendant le cri mais finit de se raser avant d’aller voir de quoi il retournait. Puis il enfila sa veste et sortit d’un pas tranquille par cette merveilleuse matinée du printemps finissant. Les oiseaux chantaient dans les arbres, les abeilles bourdonnaient dans les ramures en fleur. Le ciel était pourtant voilé, et des cumulonimbus à l’horizon présageaient une pluie prochaine. Mais, pour l’heure, le fond de l’air était chaud et lourd. Et, dans l’ancienne fosse d’aisance derrière la cabane du jardinier, un jeune homme pataugeait dans l’eau. Enfin… il pataugeait, disons. Vimaire s’écarta un peu et s’alluma un cigare. Ça ne serait sûrement pas une bonne idée de gratter une allumette plus près de la fosse. La chute depuis le toit de la cabane avait brisé la croûte. « Bonjour ! lança-t-il d’un ton joyeux. — Bonjour, monsieur le duc », répondit le pataugeur acharné. La voix était plus haut perchée que ne s’y attendait Vimaire, et il comprit que, chose très inhabituelle, le jeune homme dans la fosse était en fait une jeune femme. Ce n’était cependant pas entièrement inattendu – la Guilde des Assassins n’ignorait pas que les femmes jouissaient d’une imagination au moins égale à celle des hommes en matière de meurtre – mais ça changeait tout de même un peu les données. « Je ne crois pas qu’on se connaît, dit Vimaire. Même si vous, à ce que je vois, vous me connaissez. Vous êtes… ? — Ouigues, monseigneur, répondit la naïade. Jocasta Ouigues. C’est un honneur de vous rencontrer, monsieur le duc. — Ouigues, hein ? Célèbre famille à la Guilde. “Monsieur” suffira, au fait. Je crois avoir un jour cassé la jambe de votre père, non ? — Si, monsieur. Il m’a demandé de le rappeler à votre bon souvenir. — Vous n’êtes pas un peu jeune pour vous charger d’un contrat pareil ? — Ce n’est pas un contrat, monsieur, rectifia Jocasta qui continuait de barboter. — Allons, mademoiselle Ouigues. Ma tête est mise à prix à au moins… — Le conseil de la Guilde a résilié la mise à prix, monsieur, dit la nageuse obstinée. Vous êtes rayé de la liste. Ils n’acceptent plus de contrats sur vous pour l’instant. — Bon sang, et pourquoi ça ? — Aucune idée, monsieur », répondit mademoiselle Ouigues. Ses efforts patients l’avaient amenée au bord de la fosse, et elle découvrait maintenant que la paroi de brique était en parfait état, glissante, et n’offrait aucune prise. Vimaire le savait parce qu’il s’était arrangé, au prix d’un après-midi de travail consciencieux, pour qu’il en soit ainsi. « Pourquoi est-ce qu’on vous a envoyée, alors ? — Mademoiselle Labande m’a infligé cet exercice, répondit Jocasta. Dites, ces briques sont drôlement traîtresses, hein ? — Oui, reconnut Vimaire, c’est vrai. Est-ce que vous vous êtes montrée mal élevée envers mademoiselle Labande ces derniers temps ? Est-ce que vous l’avez contrariée d’une façon ou d’une autre ? — Oh, non, monsieur le duc. Mais elle a dit que je devenais présomptueuse et que du travail de terrain de haut niveau me ferait du bien. — Ah. Je vois. » Vimaire s’efforça de se rappeler mademoiselle Alice Labande, un des professeurs les plus durs de la Guilde des Assassins. Elle était, à ce qu’on disait, très portée sur les travaux pratiques. « Alors… elle vous a envoyée me tuer, c’est ça ? fit-il. — Non, monsieur ! C’est un exercice ! Je n’ai même pas de carreaux d’arbalète ! Je devais juste trouver un poste d’où je pourrais vous tenir dans ma ligne de mire et ensuite en rendre compte ! — Elle vous croirait ? — Evidemment, monsieur, se récria Jocasta d’un air froissé. L’honneur de la Guilde, monsieur. » Vimaire prit une inspiration profonde. « Vous voyez, mademoiselle Ouigues, un certain
nombre de vos copains ont tenté de me tuer chez moi ces dernières années. Comme vous vous en doutez, je vois tout ça d’un mauvais œil. — Je comprends parfaitement, dit Jocasta du ton de l’infortunée consciente que son seul espoir de se tirer de ce mauvais pas dépend de la bonne volonté d’une personne qui n’a aucune raison urgente d’en faire preuve. — Et vous n’en reviendriez pas de tous les traquenards que recèle la propriété, poursuivit Vimaire. Dont certains très vicieux, sans vouloir me vanter. — C’est vrai que je ne m’attendais pas à ce que les tuiles de la cabane bougent comme ça, monsieur. — Elles reposent sur des rails enduits de graisse. — Bien joué, monsieur ! — Et un certain nombre de pièges vous font tomber dans des trous mortels. — J’ai eu de la chance de tomber dans celui-ci, hein, monsieur ? — Oh, il est mortel lui aussi. A la longue. » Vimaire soupira. Il avait vraiment envie de décourager de telles entreprises mais… ils l’avaient rayé de la liste ? Il ne pouvait pas dire qu’il aimait servir de cible à des silhouettes encapuchonnées dont ses ennemis nombreux et variés louaient temporairement les services, mais il y voyait comme un vote de confiance. Ça prouvait qu’il contrariait les citoyens riches et arrogants qui devaient être contrariés. Et puis c’était facile de se montrer plus malin que la Guilde des Assassins. Ils avaient des règles strictes qu’ils suivaient assez fidèlement, ce qui convenait tout à fait à Vimaire qui, lui, dans certains domaines pratiques, n’obéissait à aucune espèce de règle. Rayé de la liste, hein ? La seule autre personne à ne plus y figurer, prétendait la rumeur, c’était le seigneur Vétérini, le Patricien. Les Assassins comprenaient le jeu politique municipal mieux que personne, et s’ils vous rayaient de leur liste, c’était parce qu’ils estimaient que votre départ non seulement gâcherait la partie mais mettrait en pièces la table de jeu… « Je vous serais drôlement reconnaissante si vous pouviez me sortir de là, monsieur, dit Jocasta. — Quoi ? Oh, oui. Pardon, j’ai des vêtements propres. Mais je vais retourner à la maison et demander au maître d’hôtel de vous apporter une échelle. Qu’est-ce que vous en dites ? — Merci beaucoup, monsieur. Ravie de vous avoir connu, monsieur. » Vimaire revint du même pas de flâneur vers la maison. Rayé de la liste ? Avait-il le droit de faire appel ? Peut-être croyaient-ils… L’odeur l’enveloppa. Il leva la tête. Au-dessus de lui, un lilas était en fleur. Ses yeux s’écarquillèrent. Merde ! Merde ! Merde ! Tous les ans il oubliait. Enfin, non. Il n’oubliait jamais. Il mettait de côté les souvenirs comme de vieux couverts qu’on ne veut pas ternir. Et tous les ans ils revenaient, nets et éclatants, pour lui transpercer le cœur. Et il avait fallu que ce soit aujourd’hui… Il leva le bras, et sa main trembla quand il saisit une fleur pour en briser délicatement la tige. Il la huma. Resta un moment immobile, le regard dans le vague. Puis il remonta précieusement le brin de lilas dans son cabinet d’essayage. Villequin avait aujourd’hui préparé l’uniforme officiel. Sam Vimaire le fixa d’un regard absent puis se souvint. La commission du Guet. D’accord. Le vieux plastron cabossé n’était pas de mise, évidemment… Pas pour monsieur le duc d’Ankh, commissaire divisionnaire du Guet municipal, sire Samuel Vimaire. Le seigneur Vétérini avait été formel là-dessus, la barbe ! D’autant plus la barbe que Sam Vimaire comprenait hélas parfaitement. Il détestait la tenue officielle, mais il représentait un peu plus que lui-même ces temps-ci. Sam Vimaire pouvait se pointer à des réunions en armure crasseuse, et même sire Samuel Vimaire trouvait souvent le moyen de rester en permanence en uniforme de tous les jours, mais le duc… ben, le duc avait besoin d’un peu de lustre. Un duc ne pouvait pas avoir le derrière qui lui sortait du pantalon quand il rencontrait des diplomates étrangers. A vrai dire, même le quidam Sam Vimaire n’avait jamais le derrière qui lui sortait du pantalon non plus, mais personne n’aurait déclenché une guerre si cela s’était produit. Le quidam Sam Vimaire avait résisté. Il s’était débarrassé de la majeure partie des plumes et des collants ridicules, si bien que sa tenue de cérémonie avait désormais au moins de vagues allures masculines. Mais le casque était rehaussé d’or et les soi-disant armuriers lui avaient
conçu un nouveau plastron reluisant affligé de dorures inutiles. Sam Vimaire se sentait traître à sa classe sociale chaque fois qu’il le portait. Il détestait qu’on le prenne pour un de ces guignols qui s’affublaient d’armures d’apparat ridicules. Il se sentait alors submergé d’une vague dorure. Il tortilla le brin de lilas entre ses doigts et huma encore l’odeur entêtante. Non… il n’en avait pas toujours été ainsi… On venait de lui parler. Il releva la tête. « Quoi ? aboya-t-il. — Je demandais comment allait madame la duchesse, monsieur le duc, dit le maître d’hôtel d’un air surpris. Vous allez bien, monsieur le duc ? — Quoi ? Oh, oui. Non. Je vais bien. Sa Seigneurie aussi, oui, merci. Je suis passé la voir avant de sortir. Madame Contenance est auprès d’elle. A son avis, il y en a encore pour un moment. — J’ai néanmoins conseillé à la cuisine de garder beaucoup d’eau chaude sous la main, monsieur le duc, dit Villequin en aidant Vimaire à revêtir son plastron doré. — Oui. Pourquoi faut-il autant d’eau, d’après vous ? — Je n’en ai aucune idée, monsieur le duc. Il vaut mieux sans doute ne pas savoir. » Vimaire hocha la tête. Sybil lui avait déjà bien fait comprendre, avec tact et discrétion, qu’on n’avait pas besoin de lui en la circonstance. Ce qui, il devait le reconnaître, avait été un soulagement. Il tendit à Villequin le brin de lilas. Le maître d’hôtel le prit sans commentaire, l’introduisit dans un petit tube d’argent rempli d’eau qui le garderait frais pendant plusieurs heures et le fixa sur une des sangles du plastron. « Le temps passe, n’est-ce pas, monsieur le duc ? » dit-il en époussetant son maître avec une petite brosse. Vimaire sortit sa montre. « Ça, c’est vrai. Ecoutez, je vais passer aux Orfèvres en allant au palais, signer ce qu’il y a à signer, et je reviens le plus tôt possible, d’accord ? » Villequin lui jeta un regard inquiet peu fréquent chez un majordome. « Je suis certain que tout ira bien pour Sa Seigneurie, monsieur le duc, dit-il. Evidemment, elle n’est pas… pas… — … toute jeune, termina Vimaire. — Je dirais qu’elle est plus riche en années que beaucoup d’autres primigestes, dit Villequin d’une voix douce. Mais elle est solidement bâtie, si vous me permettez, et on connaît traditionnellement dans sa famille peu de soucis de délivrance… — Primi quoi ? — Les mères pour la première fois, monsieur le duc. Je suis sûr que Sa Seigneurie préférera vous savoir à la poursuite d’un malfaiteur plutôt qu’en train de creuser un trou dans le tapis de la bibliothèque. — J’imagine que vous avez raison, Villequin. Euh… oh, oui, il y a une jeune dame qui barbote dans l’ancienne fosse d’aisance, Villequin. — Très bien, monsieur le duc. J’y envoie sur-le-champ le garçon de cuisine avec une échelle. Et un message à la Guilde des Assassins ? — Bonne idée. Elle aura besoin de vêtements propres et d’un bain. — Je crois que le tuyau d’arrosage de l’ancienne arrière-cuisine conviendrait peut-être mieux, monsieur le duc ? Du moins pour commencer ? — Bien vu. Vous vous en occupez. Maintenant il faut que j’y aille. »
Dans le bureau principal bondé du Guet des Orfèvres, le sergent Côlon rajusta distraitement le brin de lilas qu’il s’était fiché dans le casque à la manière d’un plumet. « Ils deviennent très bizarres, Chicard, dit-il en feuilletant mollement la paperasse du matin. C’est un truc de flic. Ça m’est arrivé quand j’avais des gamins. On s’endurcit. — Comment ça, on s’endurcit ? s’étonna le caporal Chicque, sans doute la plus belle preuve vivante de l’évolution progressive de l’animal à l’homme. — Be-en… fit Côlon en se renversant dans son fauteuil, c’est comme… ben, quand on a notre âge… » Il lança un regard à Chicard et hésita. Chicard avouait « sans doute trente-quatre ans » depuis des années ; dans la famille Chicque, on n’était pas doué pour tenir les comptes. « J’veux dire, quand un gars arrive à… un certain âge, essaya-t-il encore, il sait que le monde
sera jamais parfait. Il s’est fait à l’idée d’un monde un peu… un peu… — Miteux ? » suggéra Chicard. Derrière son oreille, à la place où il se collait d’ordinaire sa cigarette, il y avait une autre fleur de lilas à moitié fanée. « Exactement, opina Côlon. Comme qui dirait, il sera jamais parfait, alors le gars fait du mieux qu’il peut, d’accord ? Mais quand y a un gamin en route, ben, tout d’un coup il voit les choses différemment. Il s’dit : Va falloir que mon gamin grandisse dans tout ce bazar. Il serait temps d’y mettre de l’ordre. D’en faire un monde meilleur. Il fait un peu… de zèle. Déborde d’énergie. Quand il va entendre causer de Fortdubras, ça va chauffer dans l’secteur pour… ’jour, m’sieur Vimaire ! — On parle de moi, hein ? » fit Vimaire en passant à grands pas devant les deux hommes qui se mettaient d’une secousse au garde-à-vous. Il n’avait en vérité rien entendu de la conversation, mais on lisait sur la figure du sergent Côlon comme dans un livre ouvert que Vimaire avait appris par cœur des années plus tôt. « On s’demandait si l’heureux événement… dit Côlon en se traînant derrière Vimaire qui montait les marches deux par deux. — Pas encore », fit sèchement Vimaire. Il ouvrit la porte de son bureau. « ’jour, Carotte ! » Le capitaine Carotte bondit sur ses pieds et salua. « ’jour, monsieur le commissaire ! Est-ce que dame… ? — Non, Carotte. Pas encore. Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit ? » Le regard de Carotte se posa sur le brin de lilas puis revint sur le visage de Vimaire. « Rien de bon, monsieur le commissaire, dit-il. Un autre agent tué. » Vimaire s’arrêta net. « Qui ? demanda-t-il. — Le sergent Fortdubras, monsieur le commissaire. Tué rue de la Mélassière. Encore Carcer. » Vimaire consulta sa montre. Il leur restait dix minutes pour se rendre au palais. Mais le temps n’avait soudain plus d’importance. Il s’assit à son bureau. « Des témoins ? — Trois, cette fois, monsieur le commissaire. — Tant que ça ? — Tous nains. Fortdubras n’était même pas en service, monsieur le commissaire. Il avait pointé en partant et il passait prendre un pâté de rat avec des frites dans une boutique quand, en sortant, il a carrément buté dans Carcer. Le démon lui a donné un coup de couteau dans le cou et a pris la fuite. Il a dû se dire qu’on l’avait retrouvé. — On le recherche depuis des semaines ! Et lui, il tombe nez à nez avec le pauvre Fortdubras alors que le nain ne pensait qu’à son petit-déj’ ? Angua s’est mise en chasse ? — Jusqu’à un certain point, monsieur le commissaire, répondit Carotte d’un air gêné. — Pourquoi seulement jusqu’à un certain point ? — Il – enfin, on présume que c’est Carcer – a lâché une bombe à la graine d’anis place Sator. Une essence presque pure. » Vimaire soupira. C’était étonnant, tout le monde s’adaptait. Le Guet avait un loup-garou. La nouvelle s’était répandue plus ou moins clandestinement. Les criminels avaient évolué afin de survivre dans une société où la loi bénéficiait d’une truffe très sensible. La solution : une bombe odorante. « Bombe » était un grand mot. Il suffisait de laisser tomber un petit flacon de menthe poivrée ou de graine d’anis pures dans la rue où des tas de passants ne manqueraient de marcher dedans, et le sergent Angua devait soudain démêler un entrelacs de cent, de mille pistes avant d’aller se coucher avec un mal de crâne carabiné. Il écouta d’un air morne le compte rendu de Carotte : on avait rappelé des agents en congé, doublé les équipes, cuisiné les indics, contrôlé les balances, mouché les mouchards, tendu un doigt mouillé dans le vent, collé l’oreille sur la chaussée. Et Vimaire savait pour quels maigres résultats. Le Guet comptait toujours moins d’une centaine d’agents, cantinière comprise. Il y avait un million d’habitants en ville et un milliard de cachettes. Ankh-Morpork était bâtie sur des terriers. Et puis Carcer était un cauchemar. Vimaire était habitué à d’autres types de cinglés, ceux qui agissaient à peu près normalement jusqu’au jour où ils perdaient la boule et démolissaient à coups de tisonnier le premier qui se mouchait trop fort. Mais Carcer était différent. Il hésitait toujours entre deux décisions, mais ces deux décisions, au lieu d’être en conflit, étaient en compétition. Il avait deux démons, un sur chaque épaule, qui s’excitaient mutuellement. Malgré tout… il affichait en permanence un sourire jovial, alors qu’il se conduisait comme ces truands qui vivent d’expédients en vendant des montres destinées à verdir au bout d’une
semaine. Et il était visiblement convaincu, profondément convaincu, qu’il ne commettait rien de franchement répréhensible. Debout au milieu d’un carnage, du sang plein les mains et des bijoux volés plein les poches, il aurait demandé d’un air d’innocence outragée : « Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » Et c’était plausible jusqu’au moment où vous croisiez ses yeux insolents, rigolards, et que vous y découvriez tout au fond les démons qui vous rendaient votre regard… … mais il fallait éviter de fixer ces yeux trop longtemps, car vous ne lui regardiez du coup plus les mains, dont une tenait alors un couteau. Le flic ordinaire ne sait pas toujours s’y prendre avec de tels individus. Le flic ordinaire s’attend à ce que les suspects appréhendés, quand ils sont inférieurs en nombre, renoncent, cherchent à passer un marché ou, au moins, cessent de bouger. Il ne s’attend pas à ce qu’ils tuent pour une montre à cinq piastres. (Pour une montre à cent piastres, là, ce serait différent. On est à Ankh-Morpork, après tout.) « Fortdubras était marié ? demanda Vimaire. — Non, monsieur le commissaire. Il habitait rue des Nouvelles-Pompes, chez ses parents. » Ses parents, songea Vimaire. Voilà qui n’arrangeait rien. « Quelqu’un est allé leur annoncer ? demanda-t-il. Et ne me dites pas que c’est Chicard. Pas question qu’il nous refasse le coup débile “je vous parie une piastre que vous êtes la veuve Durand”. — C’est moi qui m’en suis chargé, monsieur le commissaire. Dès qu’on a appris la nouvelle. — Merci. Ils ont mal accusé le coup ? — Ils l’ont accusé… avec gravité, monsieur le commissaire. » Vimaire gémit. Il voyait d’ici leurs têtes. « Je vais leur écrire la lettre officielle, dit-il en ouvrant son bureau. Trouvez-moi quelqu’un pour la porter, vous voulez bien ? Et précisez que je passerai plus tard. Ce n’est peut-être pas le moment de… » Non, minute, c’étaient des nains, et les nains n’avaient pas honte de parler argent. « Oubliez ça – dites qu’on a tous les détails de sa pension et ainsi de suite. Et aussi qu’il est mort dans l’exercice de ses fonctions. Enfin, presque. Dites-le quand même. Ça complétera le tableau. » Il fourragea dans ses placards. « Où est son dossier ? — Ici, monsieur le commissaire, répondit Carotte en le lui tendant tranquillement. On doit être au palais à dix heures, monsieur le commissaire. Commission du Guet. Mais je suis sûr qu’ils comprendront, ajouta-t-il en voyant la figure de son supérieur. Je vais aller vider le casier de Fortdubras, monsieur le commissaire, et je pense que les gars vont faire une collecte pour les fleurs et tout… » Vimaire médita sur une feuille de papier à en-tête après le départ du capitaine. Un dossier, il devait consulter une saleté de dossier. Mais il y avait tant de flics depuis quelque temps… Une collecte pour les fleurs. Et pour un cercueil. On s’occupe des collègues, c’est ce qu’avait dit le sergent Diquince il y avait longtemps… Les mots, ça n’était pas son fort, du moins sur le papier, mais après avoir survolé le dossier pour se rafraîchir la mémoire, il écrivit ce qu’il put trouver de mieux. Il ne s’agissait que de bonnes paroles plus ou moins de circonstance. Mais Fortdubras n’était à la vérité qu’un brave nain payé pour faire le flic. Il s’était engagé parce que le Guet, par les temps qui couraient, représentait un bon choix de carrière. Le salaire n’était pas mauvais, on bénéficiait d’une pension conséquente ainsi que d’un système médical de premier ordre quand on avait le courage de se soumettre aux soins d’Igor dans la cave, et, au bout d’en gros une année, un flic qualifié d’Ankh-Morpork pouvait quitter la ville et trouver dans n’importe quel guet des autres localités de la plaine un poste assorti d’une promotion immédiate. Le cas se produisait fréquemment. Les Sammies, on les appelait, même dans les villes où on n’avait jamais entendu parler de Sam Vimaire. Il en tirait une certaine fierté. Sammy était synonyme d’agent capable de réfléchir sans remuer les lèvres, insensible aux pots-de-vin – enfin, le plus souvent, et limités à une petite bière et des beignets, ce qui, même pour Vimaire, était la graisse indispensable au bon fonctionnement des rouages – et, dans l’ensemble, digne de confiance. Tout dépendait de la valeur qu’on accordait au mot « confiance », évidemment. Un bruit de course signala que le sergent Détritus ramenait certains des derniers stagiaires de leur séance d’échauffement du matin. Il entendait la rengaine que leur avait apprise le troll. On devinait par certains côtés qu’un troll l’avait écrite : « Chantons tous not’ chanson tartignole !
On la chante en jouant des guibolles ! Pourquoi on la chante, ça on sait pas ! Les paroles riment même pas comme il faut ! On s’numérote ! Un ! Deux ! On s’numérote ! Beaucoup ! Des tas ! On s’numérote ! Euh… quoi ? » Ça agaçait toujours Vimaire que le petit centre de formation dans l’ancienne usine de limonade produise autant de bons flics qui partaient de la ville dès la fin de leur période d’essai. Mais ça présentait certains avantages. On trouvait désormais des Sammies jusqu’en Uberwald, et tous gravissaient les échelons locaux à toute allure. C’était un avantage de connaître des noms et de savoir que tous ces noms avaient appris à le saluer. Les va-et-vient de la politique faisaient souvent que les dirigeants locaux ne se parlaient plus, mais les Sammies, eux, par le truchement des tours sémaphoriques, passaient leur temps à discuter. Il s’aperçut qu’il fredonnait tout bas une autre chanson. Un air oublié depuis des années. Qui allait de pair avec le lilas, parfum et chanson formant un tout. Il marqua un temps sous le coup d’un sentiment coupable. Il terminait sa lettre quand on frappa à la porte. « Presque fini ! cria-t-il. — F’est moi, monfieur le commiffaire, dit l’agent Igor en passant la tête à la porte avant d’ajouter : Igor, monsieur. — Oui, Igor ? fit Vimaire en se demandant une fois de plus quel besoin avait un gars à la tête aussi couturée de décliner son identité1. — Fe voudrais fufte fignaler, monsieur le commissaire, que f’aurais pu remettre le petit Fortdubras fur pied », dit Igor d’un ton de léger reproche. Vimaire soupira. La figure d’Igor reflétait le souci rehaussé d’une pointe de déception. On l’avait empêché d’exercer son… métier. Il ne pouvait qu’être déçu. « On ne va pas revenir là-dessus, Igor. Ce n’est pas comme recoudre une jambe. Et les nains s’opposent formellement à ces pratiques-là. — Il n’y a rien de furnaturel là-dedans, monfieur le commiffaire. Fe fuis un phyfifien, moi ! Et il était encore chaud quand ils l’ont ramené… — C’est le règlement, Igor. Merci quand même. On connaît tous votre bon cœur… Mesbons cœurs, monsieur le commissaire, rectifia Igor d’un ton de reproche. — C’est ce que je voulais dire, fit Vimaire sans se démonter (ce qu’Igor aurait fait mieux que lui). — Oh, très bien, monsieur. » Igor préférait laisser tomber. Il marqua un temps puis demanda : « Comment va madame la dufesse, monsieur le commissaire ? » Vimaire s’y attendait. C’était une hypothèse terrible à envisager pour un cerveau, mais le sien avait déjà avancé l’idée d’une phrase associant Igor et Sybil. Non pas qu’il détestât Igor. Au contraire. En ce moment même, dans les rues, des agents faisaient leur ronde qui n’auraient pas de jambes sans le génie d’Igor en matière de couture. Mais… « Bien. Elle va bien, répondit-il abruptement. — Feulement, j’ai entendu dire que madame Contenance était un peu inquiè… — Igor, il y a des domaines où… Dites donc, vous vous y connaissez en… femmes et en bébés ? — Pas ecfactement, monsieur le commissaire, mais quand j’ai quelqu’un fur le billard et que fe farfouille un peu, voyez, je sais que je peux me débrouiller de quafiment n’importe quoi… » Arrivé là, l’imagination de Vimaire ferma carrément boutique. « Merci, Igor, parvint-il à répondre sans que sa voix tremble, mais madame Contenance est une sage-femme très expérimentée. — Puifque vous le dites, monsieur, fit Igor dont chaque parole exprimait le doute. — Et maintenant faut que j’y aille. La journée sera longue. » Vimaire dévala l’escalier, balança la lettre au sergent Côlon, adressa un signe de tête à Carotte, et tous deux filèrent d’un bon pas vers le palais. Une fois la porte refermée, un des agents leva le nez du bureau et du rapport avec lequel il se
bagarrait péniblement pour coucher par écrit, comme font les agents de l’ordre public, ce qui aurait dû se passer. « Sergent ? — Oui, caporal Ping ? — Pourquoi est-ce que certains d’entre vous portent des fleurs violettes, sergent ? » Un changement subtil s’opéra dans l’ambiance du local, comme si les sons étaient aspirés par un grand nombre de paires d’oreilles ouvrant largement leur pavillon. Tous les agents présents s’étaient arrêtés d’écrire. « Je veux dire, je vous ai vus, Raymond, Chicard et vous, les porter l’année dernière à la même époque, et je me suis demandé si on était tous censés… » Ping hésita. Les yeux ordinairement aimables du sergent Côlon s’étaient étrécis et ils transmettaient le message suivant : T’es sur un terrain glissant, mon gars, et tes crampons commencent à s’user… « J’veux dire, ma propriétaire a un jardin, alors je pourrais facilement aller en couper… reprit Ping dans une tentative de suicide qui ne lui ressemblait pas. — Tu porterais le lilas aujourd’hui, c’est ça ? fit doucement Côlon. — Je veux juste dire que, si vous voulez, je peux aller… — Tu y étais, toi ? lança Côlon en se mettant debout si vite qu’il en renversa son fauteuil. — Mollo, Fred, murmura Chicard. — Je ne voulais pas dire… commença Ping. Enfin… j’y étais où, sergent ? » Côlon se pencha sur le bureau, sa figure ronde et rougeaude à toucher le nez de Ping. « Si tu sais pas où, alors tu y étais pas », dit-il de la même voix douce. Il se redressa une nouvelle fois. « Maintenant, Chicard et moi, on a un boulot à faire. Repos, Ping. Nous, on sort. — Euh… » La journée s’annonçait mauvaise pour le caporal Ping. « Quoi encore ? — Euh… le règlement, sergent… Vous êtes le gradé responsable, voyez, et moi l’agent de service du jour. Je ne poserais pas la question dans d’autres circonstances, mais… si vous sortez, sergent, vous devez me dire où vous allez. Juste au cas où quelqu’un devrait vous contacter, voyez ? Faut que je le note dans le registre. A la plume et tout, ajouta-t-il. — Tu sais quel jour on est, Ping ? fit Côlon. — Euh… le 25 mai, sergent. — Et tu sais ce que ça veut dire, Ping ? — Euh… — Ça veut dire, intervint Chicard, que les ceusses assez importants pour demander où on va… — … sauront où on est allés », termina Fred Côlon. La porte se referma en claquant derrière eux.
Au cimetière des Petits Dieux reposaient ceux qui ne savaient pas ce qui se passait après. Ils ne savaient pas en quoi ils croyaient ni s’il y avait une vie après la mort, et, souvent, ne savaient pas non plus ce qui leur avait tapé dessus. Ils avaient traversé l’existence dans une aimable incertitude jusqu’au moment où la certitude ultime avait fini par les réclamer. Parmi tous les boulevards des allongés de la ville, le cimetière équivalait au tiroir libellé « divers », là où on enterrait les défunts dans la glorieuse attente de pas grand-chose. La majorité des défunts du Guet y étaient enterrés. Les agents de l’ordre, au bout de quelques années, avaient du mal à croire en leurs contemporains, à plus forte raison en quelqu’un qu’ils ne voyaient pas. Pour une fois, il ne pleuvait pas. Un petit vent agitait les peupliers noirs de suie bordant les murs et les faisait bruire. « On aurait dû apporter des fleurs, dit Côlon alors qu’ils se frayaient un chemin dans les hautes herbes. — J’peux en piquer sur les tombes récentes, sergent, proposa Chicard. — C’est pas le genre d’idée que j’ai envie de t’entendre sortir en un moment pareil, Chicard, répliqua Côlon d’un ton sévère. — Pardon, sergent. — En un moment pareil, on devrait penser à notre âme immortelle par rapport au grand fleuve