//img.uscri.be/pth/e81f60f5de47ae6f8af56faca694d9e67e2a3782
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Sensible

De
108 pages
L'auteur aime les femmes et en fait cinq portraits peints avec beaucoup de naturel. Les scènes d'amour sont décrites avec retenue. La sensualité reste perceptible sans s'imposer. Dans un monde aseptisé où l'on fait des rencontres sans se voir, où l'on respire des parfums artificiels, où les saveurs sont fabriquées, les sons saturés, nous sommes ici dans l'authentique, dans l'émotion.
Voir plus Voir moins

Sensible

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-06791-2 EAN : 9782296067912

Jacques Brancotte

Sensible

Nouvelles

L'Harmattan

MELODIE

Nous avons rendez-vous à Saint-Germain-des-Prés, aux Deux Magots. Je suis arrivé une demi-heure avant l'heure prévue. Je passe et repasse devant le café pour regarder les clients en terrasse et tente de repérer la jeune femme que je dois rencontrer. Au téléphone, je lui ai demandé comment je la reconnaîtrai et elle m'a répondu que si on doit se rencontrer on se reconnaîtra. C'est à nous d'être perspicaces. Je ne connais rien d'elle, à part sa voix. Sa voix est mon seul indice au moment où je déambule sur le trottoir. Une voix chaude, avec un léger accent anglais. Une voix qui vous enveloppe et vous donne envie d'avoir de la tendresse. Nous sommes souvent en contact téléphonique. J'appelle presque quotidiennement la Région Ile-de- France, les services qui s'occupent des lycées et, à chaque fois, j'entends la même voix. La sienne. On a ainsi appris à se connaître. Elle tient le secrétariat de la personne que je dois contacter. Après quelques semaines, nous avons échangé nos prénoms et des banalités. Puis, peu à peu, les bavardages sont devenus ambigus. Sa voix a suggéré des images, un visage, une silhouette encore floue mais flatteuse. Je me suis vite pris au jeu et bientôt je me surpris à lui faire la cour. Elle riait en faisant encore la timide. L'hiver passa, puis au printemps je me lançai: - On pourrait peut-être se voir? - Pourquoi pas. Je ne travaille pas le samedi.

-

Alors voyons-nous ce samedi après-midi. Attendez-

moi aux Deux Magots, face à l'église Saint-Germain-desPrés. Vous connaissez? - Oui. C'est un quartier que j'aime bien. Elle s'appelle Mélodie et est à Paris pour effectuer un stage dans une administration pour parfaire son français, déjà très correct, afin de valider son diplôme. Elle avait été acceptée dans les services de la région Ile-de-France, boulevard des Invalides.

A la terrasse des Deux Magots, il y a beaucoup de monde mais peu de personnes seules. Des couples légitimes ou non, des copines qui ne cessent de bavarder, des jeunes gens silencieux et absorbés par la lecture d'un journal, des hommes qui se détendent entre deux rendez-vous d'affaire, mais aucune femme seule. Je décide de quitter les lieux et d'y revenir ultérieurement. Je déambule dans les rues avoisinantes puis m'enfonce dans la rue Bonaparte. J'apprécie les boutiques d'antiquités qui m'emportent dans des rêves de grandes et belles demeures, de manoirs imaginaires qu'il aurait fallu meubler et décorer. Dans les vitrines, s'exposent toutes sortes d'objets pour cela. Parvenu sur les quais de la Seine, je remonte vers le boulevard Saint-Germain en empruntant la rue des SaintsPères. Rue intéressante dans sa première partie commerçante et plus austère à la hauteur de l'Ecole de médecine et de l'école des Ponts-et-Chaussées située en face. Même la chocolaterie Debauve-et-Gallais a gardé sa devanture 8

vieillotte qui affiche l'inscription énigmatique pour mal: « Chocolats hygiéniques. » En haut de la rue, je m'engage sur la gauche en direction de l'église. L'heure est maintenant légèrement dépassée et Mélodie doit être arrivée. J'éprouve, soudain, un peu d'appréhension et, tout près du café, j'ai la tentation d'abandonner. La curiosité étant la plus grande, je décide de continuer. Après tout qu'est-ce que je risque? En terrasse, peu de changement sauf la présence de deux femmes seules à des tables différentes. L'une boit un café, l'autre un thé. Tout parle en la faveur de cette dernière. Jeune, les cheveux blond roux réunis en une queue de cheval liée par un ruban vert, le teint pâle, rehaussé de petites tâches de son. Elle lève la tête et je découvre de jolis yeux aux reflets verts. Un sourire éclaire son visage. On s'est reconnu. Elle est auréolée du soleil qui filtre à travers la verrière de la terrasse qui borde le boulevard et qui pourtant, a gardé ses lanternes allumées. Dans l'ensemble, les clients sont jeunes, beaucoup plus jeunes que ceux du café de la Paix de la place de l'Opéra. Eternelle disparité entre rive gauche et rive droite
-

Bonjour, dit-elle, quandje fus devant elle.

- Bonjour, il y a longtemps que vous attendez? - Non! A peine dix minutes. Je prends place en face d'elle et me sens moins loquace qu'au téléphone. Le timide que je suis a souvent besoin d'accessoires pour s'exprimer. Et puis, elle est si belle que je suis immédiatement délicieusement troublé. C'est elle qui parle la première.
-

Je suis heureuse de vous voir. Vous êtes tel que je

vous ai imaginé d'après votre voix. Je vous croyais juste un peu plus grand. Mais rassurez-vous je ne suis nullement déçue. Et vous, comment m'aviez-vous imaginée? 9

- Beaucoup plus rousse et les yeux carrément verts. Mais vous êtes très bien telle que vous êtes. Je suis, moi aussi, ravi de vous rencontrer. Maintenant, au téléphone, je ne vous imaginerai plus, je vous verrai. Le garçon m'apporte un café et un verre d'eau sur un petit plateau argenté, tandis que Mélodie boit son thé à petites gorgées. Elle porte un pull dont la large encolure découvre son épaule droite striée par la bretelle transparente de son soutien-gorge. L'épaule est aussi constellée de petites taches couleur miel. J'ai subitement un goût sucré dans la bouche. Le soleil encore haut dans le ciel a déposé deux étoiles dans les yeux de Mélodie. Comme pour toutes les conversations de début de rencontre, nous débitons quelques platitudes, puis elle me parle d'elle et de son séjour à Paris. Elle est en France depuis le mois de septembre dernier et doit y séjourner deux ans. La première année, en travaillant dans une administration, la deuxième année étant réservée à l'écriture d'un mémoire sur un sujet de société. Pour cela, elle a l'intention de voyager à travers le pays pour en étudier les us et coutumes régionales. J'apprends, aussi, qu'elle se destine à enseigner le français dans une grande et prestigieuse école anglaise. Je bois ses paroles et ne sais plus où poser mes yeux. Dans les siens, sur son épaule nue, sur ses cheveux irisés de lumière, sur sa bouche. J'ai du mal à me concentrer. Un petit oiseau vole sous la verrière et se pose sur le dossier d'un siège en rotin bicolore qui vient d'être libéré. Le petit volatile provoque une pause dans notre conversation en meublant le silence avec ses pépiements insolites en ce lieu. A la table, à côté de la notre, une femme commande une assiette de tomates à la mozzarella et une coupe de 10

champagne, coupe qu'elle renvoie aussitôt servie prétextant un manque de fraîcheur. Cela nous fait sourire et Mélodie agrandit ses yeux pour souligner son étonnement. - Si nous sortions? demande-t-elle. Je règle les consommations et nous sortons. - Où allons-nous? - Vous pouvez me raccompagner jusqu'à Bastille? J'habite boulevard Richard Lenoir.
-

Oui. Ma voiture est garée rue Racine. C'est à dix

minutes. Tout en marchant nous avons continué nos bavardages. Mélodie était encore surprise par la femme à la coupe de champagne.
-

Tout est possible, à Paris, lui dis-je. On est parfois

proche de la caricature. Vous découvrirez bien d'autres bizarreries si vous parcourez le pays. Dans la voiture, elle se tient droite sur son siège. En changeant de vitesse, je crois ressentir la chaleur de ses cuisses. J'ai la poitrine serrée et suis envahi par cette sensation. La circulation est relativement fluide et nous arrivons à Bastille en quelques minutes. Elle m'indique l'emplacement de son immeuble au début du boulevard. Comme partout à Paris, les places de stationnement étant rares, il a fallu dépasser l'adresse pour se garer. En revenant sur nos pas, je remarque pour la première fois, la souplesse de la marche de Mélodie. Elle a dû ou elle doit faire de la danse. Ses pieds se posent à peine sur le sol. J'ai très envie de lui prendre la main. Elle compose un code avant de pousser la lourde porte laquée de vert sombre et me précède dans le hall de Il

l'immeuble. Elle prend à droite en disant: «C'est au deuxième étage. Je n'utilise jamais l'ascenseur. » Je la suis dans l'escalier dont les marches recouvertes d'un épais tapis rouge aux liserés dorés étouffent nos pas. En montant, je ne peux détacher mes yeux de ses jambes et du bas de sa jupe qui se balance juste au-dessus de la saignée du genou. Mélodie grimpe sur la pointe des pieds ce qui durcit ses mollets et les rend plus vivants. Je suis tellement absorbé par ce spectacle que je suis surpris quand Mélodie s'arrête sur le palier du deuxième étage. Elle fouille dans son sac pour en extraire les clefs. On entre dans un bel appartement haussmannien. Un grand couloir, des doubles portes vitrées, des parquets cirés et grinçants. - J'habite chez mon oncle. Le frère de ma mère. Il est chef d'orchestre et est actuellement en tournée à travers l'Europe avec sa formation. Dans le salon, on ne peut manquer la laque noire du piano à queue dans laquelle se reflète un énorme bouquet de roses multicolores. Mélodie pose son sac et ses clefs sur une petite table basse et s'approche de moi. Elle entoure mon cou de ses bras et m'embrasse avec toute la vigueur de sa jeunesse. Je lui rends son baiser en essayant de me maîtriser.
-

J'en avais tellement envie, dit-elle en reculant pour

planter ses yeux dans les miens. Elle me laisse tout pantelant et se dirige vers le fond de la pièce, s'approche d'un petit meuble en acajou garni de CD. Elle en choisit un qu'elle place dans une chaîne plaquée au mur. Elle manipule la télécommande et aussitôt, un concerto emplit tout l'espace avec un volume sonore à la limite du supportable. 12