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Soldat de la paix

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Description

Soldat de la paix

Danielle Tremblay

David est l'un des deux seuls postulants à avoir réussi l'épreuve d'admission sur son groupe de vingt élèves. Il ne commencera sa formation à Éden que lorsqu’il se sera fait de Jonathan un ami, ce jeune homme qu'il a maltraité étant adolescent. C'est la condition que lui impose son mentor, maître Greg Arsh. Il découvre en salle virtuelle pourquoi on hésite à choisir ce précepteur pour sa formation. David doit se donner corps et âme. Il lui semble que maître Arsh lui en demande bien davantage.

Cette série nommée « Pas de paradis sans... l'enfer » comporte 9 titres :

• L'épreuve d'admission, tome 1 de la 1re trilogie

• Soldat de la paix, tome 2 de la 1re trilogie

• Un pas en avant, tome 3 de la 1re trilogie

• Perturbations internes et externes, tome 1 de la 2e trilogie

• Ici et ailleurs, tome 2 de la 2e trilogie

• D'épreuve en épreuve, tome 3 de la 2e trilogie

• Chacun son tour, tome 1 de la 3e trilogie

• Une raison de vivre ou de mourir, tome 2 de la 3e trilogie

• Devenir Maître, tome 3 de la 3e trilogie

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 19
EAN13 9782363079459
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Pas de paradis sans… l’enfer re 1 trilogie, tome 2 Soldat de la paix Danielle Tremblay Aux meilleurs, les plus grandes exigences. Greg Arsh
Prologue : Moi, la C.P., Éden et l’épreuve d’admission Je m’appelle David Bar-Kokhba. J’ai dix-huit ans. Je mesure un mètre quatre-vingt, j’ai les cheveux et les yeux noirs et je suis en bonne forme physique. J’ai réussi récemment ce qu’on appelle l’épreuve d’admission au collège de la Communauté des planètes, communément appelée C.P. La C.P. est une puissante collectivité née de la fusion d’organismes humanitaires et d’organisations de sécurité interplanétaire, mais aussi de groupements sociaux, économiques et culturels de nombreuses planètes. Elle dispose sur ces planètes de vastes territoires où elle a acquis le statut d’autorité souveraine. Sa mission est de même nature que celle des organismes fondateurs. On la verra, par exemple, porter assistance aux populations lors de cataclysmes, famines, pandémies et guerres, lutter contre l’oppression, soutenir les gouvernements et souvent même des associations indépendantes dans la réalisation de divers projets d’importance (alphabétisation de vastes populations, exploration de nouvelles planètes, etc.) et, bien sûr, former dans des collèges comme Éden jeunes et moins jeunes pour la réalisation de toutes ces tâches. Ces interventions pour porter assistance aux populations sont souvent loin d’être faciles. Il faut y être très bien préparé. C’est pourquoi la C.P. dispose de plusieurs collèges sur toutes les planètes qui en font partie. Ces collèges, comme Éden, sur Terre, dispensent une formation technique, scientifique et même psychologique, ainsi qu’un entraînement pratique, afin que les maîtres qui y sont formés soient capables d’intervenir efficacement, quelle que soit la nature ou la gravité des circonstances. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours voulu devenir maître de la C.P. Plus jeune, cela représentait pour moi surtout la garantie de mener une vie aventureuse. Mais récemment, j’ai compris que là n’était pas l’essentiel. Si je n’étais pas désireux d’aider à maintenir ou rétablir la paix, à sauver des vies ou à faire en sorte d’améliorer le sort de nombreuses personnes, autant devenir comptable, comme le souhaiterait ma mère. Ce qui ne m’attire pas du tout. Je me suis donc inscrit à Éden en sélectionnant un maître formateur parmi la trentaine de maîtres qui en font partie, afin de pouvoir subir la redoutable épreuve d’admission. D’autant plus redoutable que Greg Arsh, le maître que j’ai choisi, est considéré comme le plus exigeant maître d’Éden et peut-être même de tous les collèges de la Communauté. Mais il est aussi considéré comme l’un des meilleurs. Ceux qui sont passés entre ses mains réussissent mieux en mission que quiconque. Ses élèves semblent toujours prêts à tout. Étant donné qu’ils ont une aussi bonne réputation, ils sont demandés pour les plus difficiles missions. C’est la raison pour laquelle, malgré leurs talents et leur formation exceptionnels, un plus grand nombre de ces élèves sont morts ou ont été gravement blessés lors de telles interventions. Certains mauvais farceurs prétendent même que Greg Arsh forme des kamikazes. Mais que devrait-on faire ? N’envoyer personne dans ces missions-suicides et laisser la population mourir. Que devrait-il faire, lui ? Envoyer ses élèves en enfer sans les y avoir préparés ? Ma mère aurait préféré que je choisisse maître Weak, qui forme ses élèves pour occuper des postes administratifs. Elle n’a pas besoin d’étudier les statistiques concernant les élèves d’Éden pour savoir que ceux de maître Weak courent bien peu de risques dans l’exercice de leurs fonctions. Mais moi, ce que je veux, c’est aller aider ceux qui en ont le plus besoin quelle que soit la planète où ils se trouvent, même si je dois y risquer ma vie. C’est pourquoi j’ai choisi maître Arsh. J’ai donc fait partie d’un groupe d’une vingtaine de postulants qu'il a testés lors de l'épreuve d’admission pendant laquelle il a vérifié notre état de santé et éprouvé notre esprit d’équipe, notre courage, notre désir de venir en aide, notre adaptabilité, notre ingéniosité, notre ténacité, ainsi que plusieurs habilités techniques, comme le pilotage et l’entretien d’astronefs.
Pour y parvenir, il nous a fait affronter diverses difficultés et nous a regardés réagir pour nous jauger sous tous les angles et évaluer tous nos talents. À la fin de cette épreuve d’admission, il ne restait plus que moi et Gao, une jeune femme à l’intelligence exceptionnelle, capable de trouver des solutions à tous les problèmes. Cela ne signifie pas que je sois aussi intelligent qu’elle, loin de là, mais il semble que maître Arsh m’ait trouvé de nombreuses qualités susceptibles d’être utiles à la Communauté. Ce dont je suis particulièrement fier et heureux. Cependant, à la fin de mon épreuve, maître Arsh a exigé de moi que je fasse la paix avec Jonathan Whimp, un jeune homme à qui j’ai causé des misères pendant un an, alors que j’avais presque quinze ans et qu’il en avait onze. Même si j’ai traversé avec succès l’épreuve d’admission, je ne serai vraiment admis que si j’y parviens. Bien que je craigne de ne pas y arriver, je crois que maître Arsh a raison d’avoir envers moi une telle exigence. Car si je ne sais pas faire la paix avec Jonny, comment en effet pourrais-je devenir « soldat de la paix », ce que sont censés être les maîtres de la Communauté des planètes ?
Chapitre 1 : La rencontre de David et de Jonathan
Avant d’aller rencontrer Jonathan, comme maître Arsh l’a exigé lors de mon épreuve d’admission pour que je sois admis à Éden, je me suis informé pour savoir ce que Jonny était devenu. D’après ce que j’ai découvert, il est maintenant un bel adolescent de quatorze ans qui, en gagnant en taille et en force, a aussi gagné en assurance. Il fait partie d’une équipe de football en terrain à gravité accentuée et pratique plusieurs arts martiaux. Son succès aussi bien en classe que dans ses activités sportives est bien connu dans la région où il habite.
Le fait de pratiquer ces sports avec succès lui a attiré l’attention des filles de son âge, qui le trouvent et, avec raison, dit-on, très attirant. On le décrit comme un beau jeune homme blond aux cheveux un peu bouclés et un peu rebelles, au corps musclé et au regard farouche, qui vous toise du haut de son mètre quatre-vingt-quatre. Il ne doit donc guère passer inaperçu. D’autant plus qu’il lui serait resté un fond de timidité et de vulnérabilité qui ressortirait aux moments les plus inattendus. Tout cela contribue à le rendre irrésistible aux yeux de plusieurs.
On dit qu’il sort parfois pour un dîner ou une soirée avec une fille ou une autre, mais qu’il ne veut pas s’engager dans une relation stable avec l’une d’elles. Ce qui a occasionné une sorte de concours féminin pour gagner son cœur.
Les jeunes hommes de son âge se rappellent le petit Jonny dont tout le monde se moquait. Jonathan, quant à lui, agit comme si ce passé n’avait jamais existé.
Jonny n’est plus du tout le petit gars peureux d’autrefois et il semble parfaitement heureux sans moi. Alors, je me demande si c’est une si bonne idée de retourner dans sa vie. Si je le fais, n’est-ce pas juste pour être certain d’être admis à Éden ? Ce n’est pas pour son bien en tout cas. Alors je me sens lâche de chercher à le rencontrer. Tellement que je décide de communiquer avec celui qui sera peut-être mon maître, si je me fais pardonner de Jonny ce que je lui ai fait quand il avait onze ans et moi presque quinze.
— Oui. Que veux-tu, David ? me demande maître Arsh.
— Monsieur. C’est que… Jonny… Il est… Je crois que…
— David, je n’ai pas de temps à perdre. Tu me dis ce que tu veux ou je raccroche.
— Jonny semble heureux comme tout le monde aimerait l’être. Il a du succès dans tout ce qu’il fait et…
— Oui, je sais tout ça. Et tu ne m’as toujours pas dit ce que tu veux.
— Je me sens lâche de retourner dans sa vie et de risquer de détruire son bonheur.
— Es-tu sûr que c’est la volonté de ne pas nuire à Jonny qui te pousse à ne pas vouloir retourner dans sa vie, David ? Ne serait-ce pas plutôt la peur de ce qui risque de se produire
et de ce que tu pourrais perdre, peut-être pour de bon, si tu ne réussissais pas à t’entendre avec lui ? Tu as dû espérer qu’en raison de tes arguments altruistes, je te libérerais de cette obligation et t’admettrais sans exiger davantage de toi.
Je réfléchis à ces questions et à son commentaire, ma foi, plutôt pertinents. Je ne peux pas nier qu’il y ait du vrai là-dedans, mais d’un autre côté, ce que je lui ai dit est vrai également.
— David. Si je t’ai demandé de retourner le voir, ce n’était pas seulement pour que tu puisses te racheter, c’était surtout pour Jonny.
— Vous voulez dire que vous pensez qu’il retirera quelque chose de cette rencontre ?
— Tout dépend de la façon dont tu mèneras ton jeu. Si tu sais y faire, vous y gagnerez tous les deux.
— Très bien, Monsieur. J’irai le rencontrer.
— Bien. Rappelle-moi ou viens me voir après l’avoir rencontré. J’aimerais savoir où tu en es rendu.
— Oui, Monsieur.
Donc, pas moyen d’y échapper. Je ne comprends pas ce que cette rencontre pourra apporter à Jonny, à part raviver de mauvais souvenirs, mais ce n’est pas moi le télépathe après tout. Et monsieur Arsh a des années d’expérience avec des jeunes qui ont eu toutes sortes de vécu. J’imagine que ce n’est pas la première fois qu’il voit un conflit entre deux jeunes.
Vendredi soir, après ma première semaine de cours à Éden, je me suis rendu chez Jonny. Il demeure dans une double pyramide résidentielle. Je trouve que ces édifices ont une allure de cube cassé en diagonale et dont les morceaux auraient été mal rafistolés. Celui où réside la famille de Jonny ressemble un peu à un sablier, car les deux morceaux ont été raboutés par les pointes. Une fois à la porte extérieure, je profite de la sortie d’un résident pour entrer. Je monte à l’étage où habite Jonny et sonne à sa porte. Son père répond.
— David ? ! Est-ce bien toi ? Mais entre.
Il semble très heureux de me revoir. Jonny ne lui a donc jamais parlé de la nature de notre « amitié ».
— Que fais-tu ici ? Je croyais que tu étudiais maintenant à Éden avec… Comment s’appelle ce maître déjà ?
— Greg Arsh. Oui, vous avez raison, Monsieur Whimp. Mais j’étais dans le coin et j’aurais aimé voir Jonny. Il y a longtemps que nous nous sommes vus.
— Ah, il aimerait sûrement pouvoir parler du bon vieux temps avec toi, mais il est à son match de foot.
Aimer parler du « bon vieux temps » ? Rien n’est moins sûr.
— Annette, viens voir qui est là.
La mère de Jonny passe la tête par la porte entrouverte d’une pièce voisine et en me voyant, son expression change. Elle pâlit. Elle est au courant. Pourquoi en parler à sa mère, mais pas à son père ? Monsieur Whimp, toujours d’aussi bonne humeur, ajoute :
— C’est David, Annette, te souviens-tu de lui ?
— Oui, dit-elle, sur un ton qui ne laisse rien présager de bon.
— Quelque chose ne va pas, Annette ? On dirait que tu as vu un fantôme.
La mère de Jonny et moi nous regardons intensément. Je lis tous les reproches du monde dans ses yeux. Et je ne me sens pas très bien tout à coup, mais je continue de la regarder comme Monsieur me dirait sans doute de le faire. Il a horreur des regards fuyants, alors je soutiens le regard appuyé de la mère de Jonny. Elle ne peut pas ne pas lire dans le mien que si je regrette le « bon vieux temps », ce n’est pas parce qu’il me rappelle de bons souvenirs.
— Il aimerait revoir Jonny. Je lui ai dit que…
Elle s’approche. Elle est tendue et a un air rancunier. J’imagine comment réagirait ma mère si quelqu’un avait agi envers moi comme j’ai traité Jonny et qu’il réapparaissait dans ma vie plusieurs années plus tard.
— Que lui veux-tu ? Pourquoi être revenu ici ? Tu ne trouves pas que tu en as assez fait ?
J’ai envie de fuir ou de supplier qu’on me pardonne. Je ne sais pas quoi dire ni que faire.
— Mais, voyons, Annette ! Pourquoi parles-tu à David de cette manière ?
— Elle a d’excellentes raisons de ne pas avoir envie de me revoir, Monsieur Whimp. De toute évidence, Jonny ne vous a rien raconté, alors je ne le ferai pas non plus.
— Va-t’en ! Laisse-nous tranquilles. Tout va bien pour Jonny depuis que tu n’es plus dans sa vie, ne viens pas tout gâcher.
— Mais va-t-on m’expliquer ce qui se passe ici ? insiste monsieur Whimp.
— Je ne veux pas de mal à Jonathan, Madame. Au contraire. J’aimerais trouver un moyen de me faire pardonner de lui.
— Le meilleur moyen est de partir d’ici et de ne plus jamais revenir, répond-elle durement.
— Je m’en vais.
Je sors, mais je n’ai pas l’intention de ne plus jamais revenir. « Jonny est à son match de foot », a dit son père. Je sais qu’il joue sur un terrain à gravité accentuée. Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans le coin. Je demande donc à l’Informateur universel où on peut trouver un tel terrain à proximité et si un match doit s’y tenir ce soir. Je trouve vite l’endroit et je prends le premier astrobus qui passe pour m’y rendre.
Je m’assois dans les gradins avec les deux cents à trois cents personnes qui s’y trouvent. Ce n’est pas un match éliminatoire, juste une partie de la série mettant en jeu des équipes locales. Mais l’ambiance est bonne. Et une belle rangée de jeunes femmes se trouve à quelques rangs devant moi et crie dès qu’un joueur de l’équipe des Moutons noirs marque un but ou même réussit une belle passe.
J’essaie de trouver Jonny, mais je n’ai vu de lui qu’une mauvaise image extraite par l’informateur universel de l’enregistrement d’une entrevue de son équipe de football lors de la finale de l’an dernier. Comme Jonny se tenait derrière d’autres membres de son équipe, cette image mal agrandie ne m’a donné qu’une bien piètre idée de ce dont il peut avoir l’air maintenant et aucune idée de son physique.
J’attends que le match se termine et je me rends à la sortie. Je regarde tout le public et les joueurs quitter le terrain, les uns après les autres. Quand je ne vois plus personne sortir pendant plus de cinq minutes, je crois avoir manqué la sortie de Jonny. Il doit être passé sans que je le reconnaisse. Puis je l'aperçois. J’en ressens presque un choc de le voir si grand et si… viril. Il a tellement changé ! Une fille est en train d’exécuter une sorte de rituel de la séduction devant lui. Il rit, amusé par son petit manège. Puis il tourne la tête dans ma direction et me voit.
On dirait que le projecteur s’est enrayé ou qu’on a mis l’image sur Pause. Jonny s’est si parfaitement immobilisé que même les traits de son visage se sont figés. J’ai le cœur qui bat comme un tambour fou. Il est magnifique. Tout le monde doit vouloir devenir son ami ou son amoureuse.
La fille a fini par comprendre que quelque chose n’allait pas. Elle regarde dans la même direction que Jonny et me voit. Elle me reconnaît. Elle doit m’avoir vu à la tridi à la suite du succès de mon épreuve d’admission à Éden, quand des journalistes sont venus nous interroger, Gao et moi, pour essayer de nous extirper des informations concernant cette épreuve et pour nous demander pourquoi il ne restait que deux élèves du groupe de Greg Arsh.
Moi et Jonny nous regardons encore, aussi immobiles que l’air avant que la tornade ne touche le sol. Il tourne la tête vers la jeune femme et doit lui dire de rentrer.
Une fois qu’elle est partie, je m’approche de lui et m’arrête à deux pas. Il a les mains dans les poches de sa veste et me regarde encore fixement, mais je vois dans ses yeux qu’il est en train de remonter le temps. Il me regarde sans me voir. J’attends qu’il revienne ici et maintenant.
— Viens, me dit-il.
Je le suis sans rien dire. Nous montons dans un astrobus. Quand je comprends où il m’entraîne, j’hésite à continuer. Je suis parcouru de frissons qui ne veulent pas s’arrêter. Nous sommes revenus là où je l’ai amené le jour de la fête de ses douze ans, peu avant que sa famille déménage et que je ne le voie plus. C’est ici que je l’ai cruellement humilié. Tout le monde s’est moqué de lui par la suite à cause de ce que je lui avais demandé de faire, jusqu’à ce qu’il déménage.
Il marche vers le centre du terrain de jeux et d’activités publiques. Il s’arrête à l’endroit
précis où les choses se sont déroulées il y a plus de trois ans et il se retourne pour me dévisager. Je m’avance là où il s’était tenu autrefois, avec la peur qui me tord les entrailles.
La place publique est pleine de monde, des gens venus pour toutes sortes de raisons. On va y donner un concert un peu plus tard et des gens commencent à arriver, dans l’espoir d’avoir les meilleures places. Des enfants s’amusent sur des manèges. Des ados jouent à la balle folle ou rivalisent d’adresse sur leur planche véloce. De jeunes femmes semblent à la recherche du plus beau mâle du coin. Elles pointent du doigt un gars ou un autre, tout en se taquinant et en riant.
Je n’ai pas prononcé un seul mot depuis notre rencontre à la sortie du terrain de sport et je ne vois pas, de toute manière, ce que je pourrais dire à part « pardonne-moi » ; mais ce serait si banal et si facile, bien trop facile. J’ai peur que le moindre mot perturbe cet étrange équilibre des forces qui s’est établi entre Jonny et moi.
— Jonny.
— Ne m’appelle pas comme ça. Mes amis m’appellent Jonny.
— Jonathan. Y a-t-il quelque chose que je pourrais faire pour t’aider à oublier le passé ?
— Oui. Partir et ne plus revenir.
Les mots exacts de sa mère. Que dirait son père s’il savait ? Jonny pourrait me demander de faire n’importe quoi pour me faire payer cette année de sévices que je lui ai fait vivre, mais il se contente de me dire de m’en aller.
— Je sais que c’est trop facile, mais je tiens à te dire que je regrette.
Il me regarde avec un sourire plein de mépris. Je ravale mon surplus de salive et, en pointant le centre de la place où nous nous trouvions quelques instants avant, je lui demande :
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi ne pas me l’avoir demandé ?
— Et me rabaisser à ton niveau ? Va-t'en, David.
Pourquoi me semble-t-il qu’il y a de la tristesse dans sa voix ?
— Pourquoi es-tu ici, David ? Pendant quatre ans, je n’ai plus entendu parler de toi. Et là, subitement, tu réapparais. Qu’est-ce qui t’a poussé à venir me voir ?
Je lui dis la vérité, que Monsieur Arsh l’a exigé sous peine de renvoi.
— Donc, c’est toujours pour David Bar-Kokhba que tu agis, uniquement en pensant à ton propre intérêt, à ton bien-être personnel. Tu es bien toujours le même. Rien n’a changé.
— Jonny… eh, pardon, Jonathan ! Tu as tort de penser ça. Je veux vraiment me faire pardonner.
— Va-t'en. Je dirai à ton maître que je t’ai pardonné. Tu pourras continuer tes cours là-bas.
Et moi, je pourrai continuer ma vie en paix.
— Il ne te croira pas. Il saura que tu lui mens.
— Comment pourrait-il savoir ? Si je lui dis que je t’ai pardonné, il sera bien forcé de t’admettre.
— Crois-moi, il saura.
Je ne sais pas quoi lui dire de plus sans lui parler du don de télépathie de mon nouveau maître ; mais Jonny, pas du tout idiot, en tire la conclusion qu’il faut.
— On prétend qu’il est télépathe. Alors, il l’est vraiment, hein ? C’est ça ?
Je ne réponds rien. Ni oui ni non. Il se met à rire.
— Ce doit être quelque chose d’avoir un maître télépathe, quelqu’un qui lit dans ton esprit et ton cœur. Je ne suis pas certain que j’aimerais ça. Comment a-t-il pu te choisir en sachant ce que tu m’as fait ?
— Comme tu l’as si bien dit, il sait ce qu’il y a dans nos cœurs. Il sait que je regrette vraiment ce que j’ai fait.
— Alors, il n’y a rien que je puisse faire pour toi.
— Demande-moi ce que tu veux, fais-moi ce que tu veux, mais pardonne-moi.
Les larmes me montent aux yeux. Jonny regarde ailleurs.
— Tu tiens tant que ça à être accepté à Éden ? Rien ne te semblerait trop dur pour l’obtenir, hein ?
— Ce n’est pas que ça. Tu ne comprends pas, Jonathan. Je suis sincère. Je regrette assez pour trouver le courage d’accepter tout ce que tu pourrais me demander ou me faire.
— Mais pas assez pour partir. Et si j’étais incapable de te pardonner ? Si c’était au-dessus de mes forces ?
Une jeune femme que je ne connais pas s’approche et me demande si je suis celui qui a été admis à Éden par Greg Arsh. Je réponds « non ». Je ne suis pas du tout certain d’être admis, alors je ne mens pas. Pendant ce temps, Jonny s’est éloigné. Je cours derrière lui et je pose une main sur son bras pour le retenir. Il me prend par le poignet et retire ma main, sans violence, mais avec fermeté. Il est fort, plus que moi, et il ne veut pas que je le touche.
Toutes sortes d’images folles et dramatiques me traversent la tête. Je me vois me jetant à genoux et rampant à ses pieds, devenant son factotum servile et le traitant aux petits oignons pendant des années, le visitant toute ma vie, le jour de sa fête, pour lui offrir un cadeau amical et une carte remplie de demandes de pardon et d’offres d’amitié. Je me presse pour le dépasser et me mets en travers de son chemin. Il s’arrête. Il remet les mains dans ses poches, se retourne et regarde alentour ce qui se passe, tous ces gens qui s’amusent.
— Je n’étais qu’un gamin, dit Jonny.
— Je sais. Je regrette infiniment, je te le jure.
— J’avais peur de ce que tu pourrais faire à ma famille. Pas une seule journée de cette année sans avoir peur, sans faire des cauchemars qui me réveillaient en sueurs et en pleurs. Ma mère venait me réconforter. Alors un jour, elle m’a demandé ce qui se passait. Je lui ai raconté. Je ne voulais pas qu’elle en parle à papa. Je craignais qu’il s’en prenne à toi et que tu veuilles ensuite te venger. Sans raconter tout ça à mon père, elle a réussi, après des mois d’efforts, à le convaincre d’aller vivre ailleurs.
— Je suis allé chez toi un peu plus tôt, dis-je.
— Quoi ? !
Il se retourne et m’attrape par ma veste. Il a l’air d’être prêt à me frapper. Je ne fais pas le moindre geste pour me protéger. Il me lâche si brusquement que j’en suis déséquilibré et je tombe presque.
— Je n’ai rien dit. J’ai juste demandé à te voir. Ton père était content de me voir, mais pas ta mère. Elle m’a dit de partir et de ne plus revenir. Je suis sorti. C’est tout ce qui s’est passé, je t’assure.
— Papa va quand même avoir compris que quelque chose n’allait pas et va questionner maman. Je préférais qu’il ne sache pas. Rien que par ta présence ici, tu fous la merde dans ma vie. Déguerpis !
— Très bien Jonny. Je m’en vais. Je n’étais pas venu pour te créer des ennuis.
Je m’éloigne en sachant que ce départ signifie la fin de ma formation auprès de maître Arsh et probablement même de ma formation à Éden, car je ne pourrai sans doute pas être admis par un autre maître. Par voie de conséquence, je mets ainsi fin à ma carrière également.
Jonny ne me retient pas, alors je rentre chez moi et je continue mes cours jusqu’au vendredi suivant en me disant que ce sera au moins cela de pris. Vu que Monsieur m’a dit de le rappeler ou de passer le voir sans me dire précisément quand, je pouvais bien me permettre d’attendre que la semaine se termine pour aller lui parler.
Quand j’arrive à son bureau, la porte s’ouvre devant moi sans que j’aie à m’annoncer. J’entre et je vais me mettre devant sa table de travail dans ce que Monsieur appelle la posture d’attente : pieds écartés à la largeur des épaules et avant-bras joints dans le dos. Il est en train de visualiser quelque chose qui me semble s’être passé dans le sous-sol d’Éden, mais comme je n’y ai jamais mis les pieds, je ne peux pas en être certain. Il met la projection sur pause et contourne sa table pour venir me faire face, debout devant moi, presque trop près, carrément dans ma bulle. Je veux me reculer, pour lui donner un peu plus d’espace, mais il me retient des deux mains sur mes épaules.
— Tu n’es pas censé bouger ni parler à moins que je te le permette ou que je te questionne. Raconte-moi.