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Solitudes

De
126 pages
Les Solitudes, ce sont ces aventures minuscules que nous vivons tous, mais que l'on ne raconte à personne. Elles se glissent entre les plis du quotidien et éblouissent notre vie, un court instant, de lumière noire ou dorée. On ne les oubliera pas, mais on n'en parlera jamais.
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Solitudes
D/2017/4910/64
©Academia – L’Harmattan s.a.Grand’Place, 29 B-1348 Louvain-la-Neuve
ISBN : 978-2-8061-0381-9
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
Olivier Odaert
Solitudes
Nouvelles
Illustrations de Sylvain Delcourt
Ses yeux froids et verts sont perdus dans le lointain, au-delà des chemins et des bouquets d’arbres, et au-delà du bruissement de la ville tout autour. On voit que ses mains ont été fortes et sûres autrefois mais aujourd’hui elles sont juste posées là à ses côtés et on dirait deux insectes, immenses, et morts. Le garçon à côté de lui prend sa main gauche et la porte à sa joue, et sa peau est douce, et il laisse longtemps la main contre lui. Mais l’homme ne réagit pas. Il ne le regarde même pas. Il reste avachi là, sur ce banc où il s’est assis tôt ce matin et où il reste depuis lors immobile, comme absorbé par une musique incertaine, et que peut-il entendre, et que peut-il voir au-delà des portes du parc, au-delà des portes du monde ?
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Ses yeux froids et verts sont perdus dans le lointain, au-delà des chemins et des bouquets d’arbres, et au-delà du bruissement de la ville tout autour. On voit que ses mains ont été fortes et sûres autrefois mais aujourd’hui elles sont juste posées là à ses côtés et on dirait deux insectes, immenses, et morts. Le garçon à côté de lui prend sa main gauche et la porte à sa joue, et sa peau est douce, et il laisse longtemps la main contre lui. Mais l’homme ne réagit pas. Il ne le regarde même pas. Il reste avachi là, sur ce banc où il s’est assis tôt ce matin et où il reste depuis lors immobile, comme absorbé par une musique incertaine, et que peut-il entendre, et que peut-il voir au-delà des portes du parc, au-delà des portes du monde ?
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Le soleil est haut dans le ciel, mais il fait froid et l’herbe reste humide. Des promeneurs il y en a, des mères et des nouveau-nés, des hommes seuls, ils marchent lentement ou vite ; le garçon ne reconnaît aucun d’eux, il ne connaît personne dans cette ville, ni nulle part ailleurs. Il regarde encore la main dans la sienne et puis les yeux verts, et puis encore les passants. Il voudrait rester assis là, mais ses jambes lui font mal et ça fait longtemps maintenant qu’il a faim. Il fait quelques pas sur le chemin puis revient s’asseoir un moment. Puis il repart encore. Ses errances décrivent des cercles de plus en plus grands, glissant le long des grilles du parc, d’où il peut entendre les voitures et voir les devantures des magasins. Il imagine les repas qui se préparent dans les restaurants quand il entend le tintement des verres et des couverts résonner dans le calme grandissant de cette fin de matinée. C’est une belle journée.
Le garçon marche tête baissée et ne voit pas qu’on le regarde, avec ses joues sales, ses lacets défaits, qu’il n’a pas encore appris à nouer tout seul, il ne sait pas qu’on voit qu’il a pleuré, ses pommettes rougies par le froid, ses yeux noirs, son cœur qui bat, son cœur qui ne s’arrête pas et le pousse en avant, et le pousse à vouloir, et la faim qui le tiraille, les gens d’ici l’ont déjà vu, il est toujours dans le parc avec son père, tous les jours, parfois on lui tend une pièce, mais pas aujourd’hui. Il revient vers son père sur le banc, le pousse un peu et dit papa on y va, mais son père ne l’écoute pas, il regarde toujours dans le lointain, il attend là, son chapeau posé à l’envers devant lui, et son bâton de marche à côté. Le garçon ne se souvient pas de la dernière fois qu’ils ont joué ensemble. Un jour qu’ils marchaient dans le parc, il avait grimpé à un arbre, et son père avait souri, mais il n’avait pas voulu grimper avec lui. Un autre jour de bonne fortune, ils avaient mangé dans un des restaurants autour du parc, sur la terrasse, son père avait bu du vin, et ils avaient lancé des mies de pain aux moineaux qui se posaient à leurs pieds.
6
Il aurait voulu que son père ait un travail, et une voiture, et une belle maison. Il aurait voulu qu’une jolie femme lui prépare quelque chose à manger. Tous les matins dans la petite chambre à peine meublée, il se levait avant l’heure et faisait chauffer l’eau pour le café instantané, et il allait chercher du pain chez le boulanger, et il mettait la table, il faisait tout ce qu’il pouvait. Ensuite, son père se levait, se lavait à l’eau froide debout devant l’évier, et puis il prenait le café, et parfois il remerciait le garçon. De temps à autre, le petit trouvait même un journal et il l’apportait aussi à son père, qui le lisait en tenant ses lunettes d’une main comme une loupe devant le papier. Le petit ne savait pas qu’ils étaient pauvres, et il ne savait pas qu’ils étaient malheureux, alors, dans ces moments-là, il aimait la vie.
Après, ils allaient dans la rue marchande ou dans le parc, et son père vendait des poèmes qu’il affichait sur un chevalet de bois, toujours les mêmes, et parfois il jouait de la flûte, et le garçon aurait voulu apprendre mais son père ne lui apprenait pas.
Il fait très froid maintenant, et très sombre. Il n’y a plus de promeneurs dans le parc. Le garçon est couché contre l’épaule de son père. On ne voit presque plus les yeux verts. Dans le sac, il prend la couverture et la pose sur les genoux du vieil homme. Puis il prend la flûte et la pose dans une main qu’il doit refermer lui-même en poussant sur les doigts. Le visage de l’homme tombe un peu plus sur sa poitrine, et il ne parvient pas à le relever, il retombe toujours. Après, il se lève et il marche vers la sortie du parc. Avant de partir, il revient sur ses pas et prend une dernière fois la main froide et rigide, et il la porte à sa joue et dans un murmure inaudible il dit papa pour la toute dernière fois.
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Le soleil est haut dans le ciel, mais il fait froid et l’herbe reste humide. Des promeneurs il y en a, des mères et des nouveau-nés, des hommes seuls, ils marchent lentement ou vite ; le garçon ne reconnaît aucun d’eux, il ne connaît personne dans cette ville, ni nulle part ailleurs. Il regarde encore la main dans la sienne et puis les yeux verts, et puis encore les passants. Il voudrait rester assis là, mais ses jambes lui font mal et ça fait longtemps maintenant qu’il a faim. Il fait quelques pas sur le chemin puis revient s’asseoir un moment. Puis il repart encore. Ses errances décrivent des cercles de plus en plus grands, glissant le long des grilles du parc, d’où il peut entendre les voitures et voir les devantures des magasins. Il imagine les repas qui se préparent dans les restaurants quand il entend le tintement des verres et des couverts résonner dans le calme grandissant de cette fin de matinée. C’est une belle journée.
Le garçon marche tête baissée et ne voit pas qu’on le regarde, avec ses joues sales, ses lacets défaits, qu’il n’a pas encore appris à nouer tout seul, il ne sait pas qu’on voit qu’il a pleuré, ses pommettes rougies par le froid, ses yeux noirs, son cœur qui bat, son cœur qui ne s’arrête pas et le pousse en avant, et le pousse à vouloir, et la faim qui le tiraille, les gens d’ici l’ont déjà vu, il est toujours dans le parc avec son père, tous les jours, parfois on lui tend une pièce, mais pas aujourd’hui. Il revient vers son père sur le banc, le pousse un peu et dit papa on y va, mais son père ne l’écoute pas, il regarde toujours dans le lointain, il attend là, son chapeau posé à l’envers devant lui, et son bâton de marche à côté. Le garçon ne se souvient pas de la dernière fois qu’ils ont joué ensemble. Un jour qu’ils marchaient dans le parc, il avait grimpé à un arbre, et son père avait souri, mais il n’avait pas voulu grimper avec lui. Un autre jour de bonne fortune, ils avaient mangé dans un des restaurants autour du parc, sur la terrasse, son père avait bu du vin, et ils avaient lancé des mies de pain aux moineaux qui se posaient à leurs pieds.
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Il aurait voulu que son père ait un travail, et une voiture, et une belle maison. Il aurait voulu qu’une jolie femme lui prépare quelque chose à manger. Tous les matins dans la petite chambre à peine meublée, il se levait avant l’heure et faisait chauffer l’eau pour le café instantané, et il allait chercher du pain chez le boulanger, et il mettait la table, il faisait tout ce qu’il pouvait. Ensuite, son père se levait, se lavait à l’eau froide debout devant l’évier, et puis il prenait le café, et parfois il remerciait le garçon. De temps à autre, le petit trouvait même un journal et il l’apportait aussi à son père, qui le lisait en tenant ses lunettes d’une main comme une loupe devant le papier. Le petit ne savait pas qu’ils étaient pauvres, et il ne savait pas qu’ils étaient malheureux, alors, dans ces moments-là, il aimait la vie.
Après, ils allaient dans la rue marchande ou dans le parc, et son père vendait des poèmes qu’il affichait sur un chevalet de bois, toujours les mêmes, et parfois il jouait de la flûte, et le garçon aurait voulu apprendre mais son père ne lui apprenait pas.
Il fait très froid maintenant, et très sombre. Il n’y a plus de promeneurs dans le parc. Le garçon est couché contre l’épaule de son père. On ne voit presque plus les yeux verts. Dans le sac, il prend la couverture et la pose sur les genoux du vieil homme. Puis il prend la flûte et la pose dans une main qu’il doit refermer lui-même en poussant sur les doigts. Le visage de l’homme tombe un peu plus sur sa poitrine, et il ne parvient pas à le relever, il retombe toujours. Après, il se lève et il marche vers la sortie du parc. Avant de partir, il revient sur ses pas et prend une dernière fois la main froide et rigide, et il la porte à sa joue et dans un murmure inaudible il dit papa pour la toute dernière fois.
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