Sous la constellation des Gémeaux

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Description

Parmi des personnages de légende, dans un univers contrasté où alternent l'ombre et la lumière, la sérénité et la violence, l'auteur, qui a trouvé son inspiration au cours de séjours dans les pays de culture gréco-latine, nous promène dans des sites grandioses chargés d'odeurs balsamiques au sein desquels abondent les plantes qui servent à l'art de guérir. C'est à la fois un hymne à la nature et une épopée évoquant l'éternelle opposition entre le monde ouvert et le monde clos.

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Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 55
EAN13 9782296804357
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Sous la Constellation des Gémeaux

Yves Delange

Sous la Constellation des Gémeaux

roman

L’HARMATTAN

© L’Harmattan,2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-1
4036-3
EAN : 9782296140363

à Chansocthony

Introduction

Ilest probable qu’en ouvrant ce livre, le lecteur aspirera à
connaître les raisons qui ont conduit l’auteur à porter son choix
sur ce titreSous la Constellation des Gémeaux.à quelques Si,
reprises dans le cours du récit, certains acteurs sont témoins
du spectacle resplendissant du ciel nocturne, il convient surtout
de rappeler que les Dioscures, dieux et étoiles parmi celles qui
composent cette constellation, sont les divinités de la conciliation
et de la réconciliation. Et l’idée-force dans ce roman se rapporte
précisément à l’échange et à la réconciliation.

Deuxvilles situées à quelques lieues l’une de l’autre sur
une même île, Ladhania port ouvert sur la mer, longtemps
conquérante au cours de son histoire et Amalias établie sur
une position élevée, isolée entre les versants des montagnes,
pourraient connaître une ère de prospérité, à la condition que la
première affirme sa volonté de maintenir des relations pacifiques
et que la seconde longtemps repliée sur elle-même refoule ses
peurs, accepte de s’ouvrir au monde extérieur. Il faudrait enfin
que soient à jamais oubliés les ressentiments qu’à l’encontre de
l’autre, ont si souvent exprimés les deux cités.
Problèmed’individus et de sociétés qui a suscité bien des
angoisses et des conflits à travers les âges, qui a inspiré nombre
d’auteurs. Parmi les Anciens, Callimaque a raconté les péripéties
de Bursiris, personnage de la légende grecque et pharaon
cruel qui tuait sur l’autel de ses dieux tous les étrangers que la
mauvaise fortune amenait en Egypte.

AvecIphigénie en Tauride, Euripide a sublimé la vocation d’une
héroïne dont la mission consistait à aller à la rencontre de l’autre,
à élever à un niveau transcendant l’alliance afin de restaurer la
communication, l’échange entre deux sociétés. Ici, la Tauride,
monde clos où par ordre des dieux nul ne pouvait accoster sans
risquer d’être condamné à mort, s’opposait à la Grèce, monde
ouvert dont Iphigénie était la noble messagère.

Dansles temps modernes, au Siècle des Lumières, Gœthe
dans la pleine force de son génie, inspiré par Mme de Stein
son égérie, édifiait pour sonIphigéniele plus grandiose portrait,
créant un personnage plus vertueux encore que ne le furent
ceux laissés par Racine et Euripide. Simultanément, en 1779,

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Glück créait sonIphigénie en Tauride qu’ilaccompagna d’une
musique si sublime qu’une fois encore, un ouvrage conférait au
personnage qui en était le prétexte une nouvelle éternité!
Etdepuis les origines, à travers tous les conflits dont notre
monde est le théâtre, combien de personnages, combien
d’Iphigénies dont on n’aura pas même su l’existence, ont donné
de leur personne, ont porté le sacrifice à ce très haut degré
exprimé par nos littérateurs, pour tenter de rétablir le dialogue,
l’échange entre les sociétés.
Par sa nature complexe, ambivalente, l’homme est sans cesse
tiraillé entre ces deux tendances. Tantôt il a ce geste généreux
qui le pousse à tendre la main vers l’autre; tantôt il se comporte
en agresseur ou bien il reste replié sur lui même.

Parmi nos philosophes, Bergson a brillamment disserté sur ce
sujet, sur l’opposition entre monde ouvert et monde clos dans
Les deux sources de la morale et de la religion. Pour lui,la société
ouverte est celle qui embrasse en principe l’humanité entière.
Rêvée de loin en loin par les âmes d’élite, elle réalise chaque fois
quelque chose d’elle-même dans les créations dont chacune, par
une transformation plus ou moins profonde de l’homme, permet
de surmonter les difficultés jusque-là insurmontables…

Dansle même ordre d’idées, les courants de pensée peuvent
également relever de conceptions différentes voire opposées
et dans des domaines nouvellement explorés. Ainsi, chez les
analystes et les psychologues des profondeurs, on aura vu
s’affirmer deux tendances qui sont à l’origine de deux écoles.
Alors que celle issue des travaux de Freud prend en compte
l’inconscient individuel, celle instaurée peu après par Jung a
introduit la notion d’inconscient collectif. Sa méthode est à tous
égards dynamisante et relie l’être humain au monde extérieur.

Il tient à cœur à l’auteur de ces pages de mettre en évidence
une certaine universalité du principe de l’échange, car
celuici intervient dans de nombreux domaines qui ne sont pas
forcément en relation avec des comportements humains ou avec
le fonctionnement des sociétés. C’est en portant sa réflexion
sur des processus biologiques liés à l’évolution du monde
organique, puis en prenant en compte des avancées récentes
faites dans le domaine de la cosmologie, qu’il a été conduit à
être éclairé de manière métaphorique sur la notion d’échange et
de communication.

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Enbiologie, au-delà de phénomènes élémentaires tels que
l’osmose ou échange au niveau de la paroi cellulaire, ou dans les
processus de fécondation accompagnant la reproduction sexuée,
les théories proposées aujourd’hui pour tenter d’expliquer
l’évolution appartiennent à deux courants, notamment et une
fois encore au sujet de l’inné et de l’acquis. Pour
lesnéolamarckiens, au niveau de la transmission des caractères, nous
sommes en présence d’un système dans lequel l’information
circule à double sens; venue de la périphérie, elle est transmise
à la mémoire du noyau et vice-versa.

Ainsi,les conditions créées par l’environnement peuvent
influer directement sur la descendance et sans cesse dynamiser
cette évolution. Au fil des générations, l’information génétique
s’accroît. Cette conception est à mettre en parallèle avec celle
admise par les physiciens qui, s’appuyant sur les règles de
la thermodynamie, s’expriment en disant quele génome
voit décroître son entropie. Par ces termes un peu abscons,
ils veulent affirmer que la vie appartient au domaine des
systèmes ouverts. À l’opposé, les courantsnéo-darwiniens
admettent un système où le patrimoine génétique est fermé
aux influences extérieures.
Ce dernier aurait en lui-même toutes les potentialités pour
évoluer et transmettre ce qu’il veut bien transmettre à sa
descendance, par le jeu de variations soudaines et aléatoires.

Lascience a depuis peu ouvert de nouvelles voies permettant
de mieux comprendre les relations entre les êtres vivants,
révélant des modes insoupçonnés de communication. Des
rapports inattendus ont été mis à jour, entre la plante, l’animal
et l’homme; ce sont donc avant tout des phénomènes additifs
et coopératifs qui sont à l’origine du renouveau permanent en
ce monde et lorsqu’il s’agit de créer des catégories, il paraît
autrement plus constructif de prendre en compte les caractères
communs aux êtres plutôt que ceux qui les séparent.

Exposerl’universalité des phénomènes d’échange nous conduit
à considérer enfin des influences beaucoup plus lointaines que
celles situées entre les limites connues de la vie, à rejoindre
un ordre cosmique. Depuis Aristote puis avec l’avènement des
religions monothéistes jusqu’à Copernic puis Galilée, l’homme
était persuadé que la terre se trouvait au centre de l’univers.
Grâce à ces théoriciens de la Renaissance, nous sommes sortis

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de l’isolement sidéral au sein duquel nous tenaient captifs
les dogmes et religions s’appuyant sur la cosmologie de
Ptolémée. Qui plus est, avec la science moderne, paraît de
plus en plus universel le principe de l’échange, alors vu selon
une dimension astronomique.

Ausein du système solaire, comme le pressentait Newton, les
comètes dans leur course s’imprègnent de poussière stellaire,
d’oxygène, de carbone, d’hydrogène et d’eau. Il n’est pas exclu
qu’une chimie prébiotique s’accomplisse au sein de ces astres
et les fréquentes collisions avec les planètes pourraient avoir
contribué à ensemencer notre terre, apportant des molécules
nouvelles y compris cette eau sans laquelle la vie ne semble
pouvoir exister.
Des observations de plus en plus nombreuses et performantes
imposent à présent l’image d’un monde dans l’immensité duquel
les galaxies se rencontrent, se heurtent et s’interpénètrent puis se
séparent, échangeant gaz et poussières pour finir par fusionner
dans de titanesques flambées d’étoiles.
Maisce récit, cette fable va nous conduire à rejoindre à présent
l’espace terrestre et les mers. Car les personnages ici mis en scène
sont des êtres de chair et de sang, même si certains d’entre eux
se plaisent à méditer en contemplant le ciel nocturne. Ils verront
briller au-dessus d’Orion la Constellation des Gémeaux, avec en
haut Castor et Pollux, les deux étoiles les plus lumineuses de ce
vaste rectangle céleste.

Pour ceux qui ont des mythes une connaissance approfondie,
Castor était pourvu de dons de navigateur et de dresseur de
chevaux. On attribue à Castor et Pollux une dimension créatrice;
ce sont comme nous l’avons dit les dieux de la conciliation.
Lorsque les Anciens les appelaient à leur secours, ils accouraient
dit-on sur de magnifiques coursiers blancs, portant au front une
étoile scintillante comme le sont ces astres. Il était légitime de les
placer dans ce récit. Ils sont là-haut dans le ciel resplendissant de
l’hiver, parmi les étoiles en nombre infini dont le rayonnement
depuis des milliards d’années parvient jusqu’à nous.

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I

Commede nombreuses cités en bien des pays, Ladhania a un
passé si ancien qu’il se perd dans les brumes de l’histoire. Ceux
qui habitent cette côte font partie des peuples de la mer, d’une
mer depuis les Origines aimée des dieux. La ville a fleuri dans la
douce lumière marine; une permanente vitalité l’anime, stimulée
par l’attrait sans cesse renouvelé des horizons lointains.
Hormisles époques au cours desquelles il fallait faire front
à des envahisseurs venus de continents ou d’autres îles, les
souvenirs marquants concernent des conflits intérieurs, querelles
qui ont opposé diverses peuplades ayant pour seule condition
commune de se trouver irrémédiablement encerclées par la mer.
Pour se faire une juste idée de la position occupée par Ladhania,
il suffit de s’imaginer dans la situation de ces grands oiseaux
que portent de larges courants aériens. Vu du ciel, ce petit port
est établi en bordure septentrionale d’une île allongée d’est en
ouest comme un immense rocher dont les parties hautes sont
recouvertes de neige en hiver.
Surce bout de terre, une cinquantaine de lieues sépare le
levant du couchant et le port de Ladhania est ancré dans une
anse qui le plus souvent reflète le bleu intense du ciel. Les mêmes
oiseaux planant au-dessus des reliefs peuvent certainement
apercevoir de part et d’autre de la cité et au long de ces rivages en
pentes douces, des baies sablonneuses et des marais accueillants
pour nidifier et trouver leur subsistance. À l’opposé, sur la côte
méridionale directement frappée par les ardeurs du soleil, nulle
cité, nul aménagement important n’a laissé de traces à travers les
siècles. Ces rivages brûlés sont hostiles, bordés de redoutables
récifs ou de falaises abruptes. Seuls les pétrels et quelques aigles
consentent à y nicher.
Lenom de Ladhania n’est pas de ceux dont on oublie aisément
l’origine, car les habitants de la ville savent qu’à la place de ces
murs et de ces rues, la plante qui embaume, le ciste ladanifère
était répandu sur toutes les basses terres et les caillasses jusqu’aux
points les plus rapprochés des rivages. De nos jours encore,

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dans les garrigues et à proximité des quartiers périphériques, ces
buissons couverts de fleurs blanches dispersent leurs capiteuses
exhalaisons au cours des torrides journées d’été.
Lapopulation présente une grande diversité de souches,
d’ethnies et de classes, venues de régions proches ou lointaines.
En les voyant au quotidien, exerçant leur métier, allant et venant
dans les chemins et les rues, on est porté à croire que ceux-là
ont compris que le bonheur, ou en tout cas la joie de vivre,
peut naître aussi en découvrant les autres. Lors de conflits qui
ne manquèrent pas de rompre l’harmonie au cours des siècles
et des ans; lorsque les habitants des petites cités côtières, plus
modestes, eurent à souffrir de l’approche de navires habités
par des voyageurs belliqueux avides de conquêtes, Ladhania et
les villages voisins unirent leurs efforts pour se protéger des
envahisseurs et sauvegarder leurs terres. C’est ainsi que Prénia
vers le levant et Lithro dans les marais au couchant, ont formé
avec la cité portuaire une seule commune aux ressources
multiples, apte à recevoir les bateaux de provenance étrangère,
accroissant les échanges et les chances de prospérité.
Cetteaptitude à s’associer contre les ennemis n’empêche
pas les habitants de Ladhania de manifester leurs goûts et leurs
appartenances très diverses. Ainsi, le promeneur qui pour la
première fois parcourt les rues et les quais, rencontre des visages,
des physionomies de types variés. De quartier en quartier, il a
l’impression de voir défiler des images changeant à un rythme qui ne
saurait tromper sur la multiplicité des cultures et des appartenances.
Cependant, si d’aventure trop de différences s’expriment, si des
rivalités troublent l’ordre public, de vaillants soldats en armes
disposent de moyens qu’offre le gouverneur afin que, de gré ou de
force, soit respectée la loi.
Lepromeneur ci-dessus évoqué pourra s’attendre à ce que non
point seulement la rixe ou l’algarade soient ingrédient quotidien
au sein d’un port, mais aussi, la rencontre imprévue, les joyeuses
retrouvailles. En effet, chaque jour hormis les saisons où la mer
se démonte au point de rendre impossible toute manœuvre de
mouillage, l’échange est la loi commune. Chaque soir et chaque
matin, des spectacles de mâts et de navires nouveaux, de coques
et de voilures bigarrées se profilent dans la perspective des
rues descendant vers le port. Il est peu d’endroits ici qui ne
soient l’écho de quelque marchand et d’informations nouvelles.
À l’extrémité de la ville vers le couchant, le grand môle est de
façon presque permanente investi par les hommes de la mer;
des mouettes rieuses à la voix bruyante et rauque viennent en

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groupes denses se repaître des rebuts rejetés par les pêcheurs. Le
soir, d’un même concert les habitants des maisons déambulent
en grand nombre dans les rues afin de profiter d’une relative
fraîcheur; les martinets au vol rapide battent l’air en un tumulte
étourdissant et le cri perçant des oiseaux scande les réunions
bavardes des bonnes gens.

Levisiteur venu par la mer ou bien depuis les campagnes
voisines, traverse les quartiers du port et découvre la ville que
réchauffe un soleil intense pendant une grande partie de l’année.
Il aspire aussi à trouver, au-delà des places et des avenues
animées, ces ruelles paisibles qui mènent à la périphérie et
débouchent sur les paysages environnants. Car en ces lieux où
foisonnent des activités humaines, des femmes et des hommes
s’activent à des arts et à des commerces qu’alimentent sans cesse
les navires grâce à l’ouverture constante sur la mer. L’agitation
est permanente. Maints chantiers, ateliers et fabriques sont
pour la plupart, souvent le jour et la nuit, livrés au mouvement
et au vacarme.

Onpeut encore s’évader en empruntant les chemins qui en
direction du midi, mènent vers les basses puis les hautes collines
et la petite cité de Lasmari. Le regard est guidé par la présence
d’une tour antique construite sur une hauteur. Les pentes sont
garnies de pins séculaires au pied desquels une généreuse
fontaine alimente des bassins apportant un peu de fraîcheur à
cette limite méridionale de la ville. Ladite tour est dépositaire de
traditions anciennes et de pratiques secrètes. Ses bâtisseurs ont
entassé les grosses pierres trouvées sur place, jusqu’à ce que les
murs de l’ensemble, de forme ronde, se rejoignent pour former
à la partie supérieure une voûte. Des couloirs intérieurs, la
structure de l’édifice et les menus objets découverts par d’érudits
archéologues, laissent à penser qu’ici se déroulaient autrefois des
cultes. Mais l’ignorance que l’on a de la civilisation qui a élevé
ce monument ne préoccupe guère les habitants alentour. Par la
seule présence de cette architecture, ils se sentent promis à une
sorte d’éternité! Et cette construction avec son couronnement a
le grand mérite d’être par temps clair un repère pour une partie
de la population côtière et pour la plupart des navigateurs.
Contournantla haute butte, une voie large où peuvent se
croiser plusieurs voitures à cheval mène au village de Lasmari.
Elle traverse des collines où prolifère le romarin puis, les étendues
de vignobles alternent avec les oliveraies. De belles métairies

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émaillent çà et là le paysage et pendant les mois d’intense
sécheresse, les ânes et les mulets sont mis à contribution pour
tirer l’eau des profondeurs. On les aperçoit près des puits à roue
ombrés par quelques cyprès; ils tournent interminablement,
sanglés et les yeux cachés par des œillères pour ne pas être
étourdis dans leur ronde monotone.
Audétour d’un coteau, affleurent les toitures ocrées de larges
bâtiments occupant le creux d’un vallon : ce sont ceux de
l’imposante ferme des Espaces clairs, ainsi désignée parce que
ce nom évoque la belle lumière qui se déverse sur ces lieux au
tout début du printemps. La floraison des amandiers y éclate
en douce brume végétale et inonde le paysage d’une clarté
intense. Ici persiste un souvenir, celui de la veuve et des enfants
d’un vaillant militaire attaché au gouverneur et dont parlent
souvent encore les habitants les plus âgés de Ladhania. Près de
l’habitation, on entend souvent des hennissements et parfois, on
peut entrevoir le pas ou le trot de chevaux que mène une jeune
cavalière se livrant à leur dressage.
Quandon tourne le dos à Lasmari pour se diriger vers le
couchant, apparaissent bientôt les perspectives d’une plantation
de mûriers avec sa magnanerie et, à quelques foulées de là,
l’ombre bienfaisante de grands chênes verts et de caroubiers
séculaires au tronc tortueux. Enfin, la basse et longue habitation
d’Haroupia s’étire sous des tuiles rondes patinées et garnies de
lichens. Ici, pendant toute la durée de la belle saison, la gracieuse
et blonde Ianthé pourvoyeuse en remèdes qui sont des simples,
gouverne ses cultures et veille aux élevages des chenilles que
nourrissent les feuilles des arbres et qui filent la soie.
Cespaysages accueillants quoique torrides en été, apportent
aux cultivateurs des récoltes prospères. Mais au cours
d’innombrables générations, seuls les vignobles, les oliveraies
et les alignements de caroubiers ont occupé l’espace entre
les garrigues. Grâce à l’immédiate proximité du port et aux
activités qui en résultent, des plantes récemment rapportées sur
des bateaux ont été semées et se développent là où l’eau des
nappes souterraines est puisée et permet d’arroser les cultures;
des espèces végétales autrefois inconnues sont cultivées avec
succès. Incontestablement, depuis que les peuples de la mer
ont cessé d’être en conflit et de s’entre-détruire, l’énergie des
hommes a pu être mise à profit et il en résulte toutes sortes de
bénéfices pour cette société. Au cours de fructueux voyages, les
marins sont allés à la rencontre de peuples éloignés et la façon
de vivre à Ladhania a progressivement changé. En procédant

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à des aménagements dans la campagne environnante, le sort
des populations s’est trouvé considérablement amélioré. Il est
à souhaiter que nulle idée de conquête ne vienne s’emparer à
nouveau des esprits et que l’existence paisible que connaissent à
présent les habitants de la cité maritime et de ses villages voisins
se perpétue à travers les siècles.
Entrele littoral et les hautes collines, au-delà de cultures assez
prospères, des terres plus maigres constituent de médiocres
pâturages. Ces confins paraissent plongés dans l’immobilité
tandis que les rivages qui prolongent Lithro et les salines avec
leurs sansouires, sont animés en toute saison. Les étangs voient
même s’aventurer jusqu’à eux des sangliers lorsque la sécheresse
prolongée atteint les chênaies profondes. Parmi les arroches, les
joncs et les salicornes, tandis que les pas foulent les armoises
marines à l’odeur pénétrante, prolifèrent les obiones, les aunées
visqueuses et les cresses. Sur ces tapis de verdure rude ou
buissonnante foisonnent des papillons aux coloris chamarrés.
Ils hébergent également des staphylins aux courts élytres et
les scarites qui chassent le soir par temps de marinade avant
l’orage. Si quelque quadrupède a laissé choir sa riche déjection,
des scarabées sacrés s’affairent. Roulant leur précieuse pilule de
bouse, ils rappellent qu’aux temps antiques ils représentaient
aux yeux des souverains un riche symbole : le monde tournant
sur lui-même d’orient en occident comme s’il était poussé par
une force invisible.
Aucœur de cette nature, à travers des essaims d’animalcules
qui devancent le promeneur ou surgissent à chaque foulée
au-dessus des herbes, il y a partout, de l’aurore au crépuscule, les
oiseaux qui se rassasient de cette faune que sécrètent les sables,
les vases et l’eau saumâtre : sternes des dunes, palmipèdes des
lagunes. Les grands flamants roses, les hérons crabiers à bec
bleu et au croassement rauque ainsi que les aigrettes blanches,
préfèrent s’embusquer dans les arbres épars.
Lestamaris et les mauves frutescentes forment des buissons
abondamment peuplés, comme les saules argentés qui bruissent
perpétuellement, animés par les bourrasques ou les brises marines.
À l’abri, des espèces migratrices viennent se reposer ou nicher et
saisonnièrement, se joignent aux hôtes des lieux. Sur les ramilles
se retrouvent aussi des oiseaux, des passereaux de l’intérieur des
terres. Même les forestiers tels que le faucon crécerelle, la pie ou
encore le pouillot siffleur dont le chant est une suite de cris flûtés
et descendants, peuvent surgir tandis que la faune sauvagine
progresse dans les feuillages.

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Parmices espaces vastes et changeants, il n’y a pas que la
gent ailée ni les autres animaux et les plantes pour marquer
leurs rythmes au gré des saisons. Le sol lui aussi se modifie, se
métamorphose. C’est ainsi que les pluies fréquentes en fin de
saison hivernale, comme pour participer à la grande renaissance
de la vie, provoquent la remontée du sel depuis les profondeurs.
Alors, dans une sorte de discontinuité, le paysage se redessine
selon de subtiles règles essentiellement édictées par la nature:
des mares superficielles ou profondes, de simples trous d’eau
pourtant proches les uns des autres accueillent des hôtes différents
qui à leur tour susciteront l’émergence de multiples formes de vie
élémentaires. L’étang et ses parages sont le domaine de myriades
de moucherons pour lesquels les joncasses et les roselières sont
les asiles de prédilection.

Ici, l’interdépendance est la règle; l’homme pour vivre dans
cet univers doit être en parfaite harmonie avec le milieu. Pour
compléter cette évocation du paysage, il faut encore rappeler
l’existence d’une petite population de cabaniers qui a élu domicile
dans ces vastes espaces imprégnés d’embruns. À l’égard de ceux
qui savent composer avec la vie sauvage, la nature est en tous cas
généreuse. Une profusion de poissons motive la présence de ces
pêcheurs d’un type particulier. Ils trouvent provende à longueur
d’année, car là où l’eau douce se mêle à l’eau salée, des hôtes se
reproduisent en abondance. Muges et gobies, anchois et anthérines
agitent en tous points ces eaux en apparence dormantes.

Occasionnellement,au moment des grandes chaleurs lorsque
baisse le niveau des étangs, la pêche est dérisoire et ne grouillent
que quelques espèces indésirables. Mais la récolte est bonne en
dehors de cette saison des mauvaises eaux. En cours d’hiver,
même si les froids sont de courte durée, muges et anguilles sont
cependant paralysés. Alors, les femmes des pêcheurs ramassent
de pleines nasses de ces poissons et se rendent au port de
Ladhania. Pendant que sur la mer agitée les hommes ont dû
renoncer à lever les voiles, elles présentent à la vente le produit
de leur pêche. Revenues aux cabanes des palus, elles seront
fêtées à l’égal des marins lorsqu’après un long séjour au large
ces derniers seront de retour.

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II

Pendantun long temps au cours de l’histoire de Ladhania,
la population de la côte n’eut guère de contacts avec d’autres
habitants de l’île dont elle ignorait même les coutumes et les
mœurs. Ils étaient établis parmi ces imposantes montagnes
dont même les abords n’étaient que très rarement fréquentés.
Ce pays de l’intérieur était considéré avec effroi parce qu’on
le croyait soumis au pouvoir de divinités redoutables. On a pu
savoir qu’il existait dans la même région des espaces où même
ces populations archaïques n’osaient s’aventurer par crainte de
les profaner.

Petità petit, les gens de la mer allèrent à la rencontre de
ceux du haut pays. Après plusieurs siècles au cours desquels
ils vécurent dispersés, ces derniers se mirent à l’abri dans des
habitations sommaires, puis se regroupèrent. Enfin ils tracèrent
des voies dans cette nature, bâtirent de solides maisons et
édifièrent la cité haute d’Amalias. Après une longue période
jalonnée de conflits entre les deux villes, quelques décennies
avant que se déroulent les événements rapportés dans ces
pages, un proche du gouverneur de Ladhania portant le nom
d’Horkos, dont le rôle éminent consistait à assurer la défense
de toute la région côtière et de ses alentours, réussit à stabiliser
les relations entre les habitants de la plaine et ceux de la ville
de l’intérieur. C’était là opérer un grand changement dans l’état
d’esprit des gens de l’île, car nombre d’initiatives belliqueuses
avaient depuis très longtemps accompagné les relations entre
les deux cités. Cette réussite était due aux mérites incomparables
d’Horkos. Les gens relevant de son pouvoir avaient trouvé en
lui à la fois un chef exerçant une influence incontestée, mais
aussi, un conciliateur, un fondateur dont l’accession au grade
le plus élevé de la défense de Ladhania et de sa région augurait
favorablement pour l’avenir. Parmi les ascendants d’Horkos,
s’étaient distingués à la fois des soldats habiles cavaliers et de
vaillants marins.

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Surce pays béni des dieux, offrant d’appréciables ressources
au cœur d’une nature généreuse et variée, Horkos savait exercer
son autorité de façon clairvoyante, conscient de la nécessité de
respecter les croyances et par là de maintenir un bel équilibre
entre les populations dont les origines, même dans la seule
région côtière, étaient extrêmement variées.
Il avait compris qu’il y avait avantage à accueillir à nouveau des
émigrants comme cela avait eu lieu au cours d’un lointain passé,
à leur donner une identité, à les mêler aux éléments depuis
longtemps établis sur ce sol. Lorsque ces derniers faisaient
preuve d’incontestables mérites, en accord avec le gouverneur,
Horkos faisait procéder à leur installation sur des terres réputées
médiocres, mais qui, en ne ménageant pas leur peine, leur
permettraient de trouver subsistance pour eux et pour leurs
familles. Horkos savait mieux que quiconque qu’il était plus
fructueux de distribuer des terres plutôt que de l’argent, car la
terre plus que toute autre richesse fixe les hommes et fait du pays
qui les accueille une seconde patrie. En même temps, leurs fils
seraient amenés à fournir des bras nouveaux aux gens de la
campagne environnante et en leur dispensant une éducation,
ils pourraient donner plus de force à la nouvelle génération de
soldats et de marins. Quant aux habitants de l’intérieur, il les savait
très différents par leurs origines et depuis longtemps retranchés
dans leurs solitudes. Il mit fin aux abus, aux exploitations
répétées qui avaient été à l’origine de conflits parfois sanglants
sur les zones limitrophes ou au-delà dans les forêts et même sur
des lieux consacrés par les habitants d’Amalias.

Legouverneur et le magistrat chargé de l’administration de
Ladhania accordaient une totale confiance à cet homme lucide
et magnanime. Des échanges avaient lieu à nouveau entre les
deux cités, mais pour le malheur de toute la population de l’île,
ce chef pourtant habile marin périt en mer avec deux de ses
compagnons. Il convient de rapporter comment se déroula cet
événement dramatique. Un jour d’hiver, des gardes des côtes
avaient été envoyés pour assurer la surveillance au large de
Prénia. L’inquiétude fut vive lorsque le lendemain on ne les
vit pas de retour. Pendant toute cette nuit-là, la mer avait été
démontée. Craignant pour leur vie, Horkos voulut partir à leur
recherche ;il prit la tête d’un petit équipage entraîné dans
les cas de manœuvres difficiles. En fait, la veille au soir, ces
hommes de la mer ayant été retardés par les difficultés de la
navigation et sachant les risques qu’ils couraient à rejoindre le

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port à la nuit tombée, s’inquiétèrent de trouver au plus vite un
mouillage. Ils réussirent à immobiliser leur embarcation dans
une crique suffisamment abritée où ils purent rester en attente
jusqu’au lever du jour. Ils aperçurent bientôt Horkos et les siens
qui se portaient à leur secours. Après s’être reconnues, les deux
embarcations à quelque distance l’une de l’autre empruntèrent
la voie du retour.

L’ondeétait redevenue calme lorsque subitement, un coup de
vent s’éleva mettant la mer en fureur. Ils savaient tous que dans
ces parages et en cette saison, la mer et des vagues redoutables
peuvent s’apaiser aussi vite qu’elles se démontent. A marée
basse, les récifs émergent; ils sont visibles jusqu’à une heure
avancée du jour. Mais on était à marée montante et les navires,
même ceux à faible tirant d’eau, risquent de s’engager parmi
les écueils alors que l’on croit se trouver encore au large. Après
un long moment de lutte contre les éléments, l’un des bateaux,
celui dans lequel naviguaient Horkos et ses hommes, se trouva
immobilisé sur un brisant; une voie d’eau s’ouvrit aussitôt qui
leur fut fatale. L’autre embarcation s’apprêtait à les rejoindre,
mais les gardes manœuvraient avec grande difficulté et ils ne
purent porter à temps secours à leur chef et à ses compagnons
bientôt engloutis par les vagues. Dans les situations tragiques
reviennent les croyances du fond des âges. Ce même matin,
un homme resté à quai au port de Ladhania au moment où
Horkos et ses marins quittaient le rivage, avait vu un rapace
planant au-dessus des eaux, qui tourna autour de l’embarcation
puis disparut rapidement sur tribord. Le marin vit dans cette
circonstance un funeste présage; il en fit part après le retour des
gardes restés impuissants devant le naufrage.
Les habitants en de nombreux points de l’île, à Ladhania surtout,
furent bouleversés; certains restèrent inconsolables tant leur
attachement était grand à cette noble figure qui avait si bien
exercé son autorité pour faire régner l’ordre et la légitimité,
pour favoriser le rapprochement entre les deux cités. Au
surplus, il était peu probable que le gouverneur soit en mesure
de mettre en place un successeur aussi valeureux que le fut
le grand Horkos. Nombre d’îliens eurent l’impression d’être
parvenus au terme d’une époque qui avait été particulièrement
favorable à la paix et prospère à tous égards. Assez vite, la
veuve d’Horkos qui ne pouvait plus regarder la mer sans effroi,
alla rejoindre des proches de sa famille voués à l’agriculture
et à l’élevage. Elle s’installa à l’intérieur des terres avec ses

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deux fils jeunes encore pour en faire des agriculteurs, tant elle
redoutait de les voir à leur tour séduits par les métiers de la
navigation et peut-être un jour promis comme leur père à un
aussi funeste destin. L’un des enfants mourut précocement
d’une étrange maladie tandis que l’autre, robuste et bien vite
attaché à cette terre, resta auprès de sa mère jusqu’à la fin
de ses jours. Il fit fructifier cette belle propriété des Espaces
clairs établie parmi des champs d’amandiers couverts de
fleurs en fin d’hiver, où ses descendants pourraient pendant
des lustres pratiquer la culture de la vigne et poursuivre
l’élevage des chevaux.

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