86 pages
Français

Souvenirs des âmes perdues

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Description

« Nous offrons littéralement du rêve, nous rendons les gens heureux, tout en régulant la catastrophe démographique qui menace le bien-être de la planète tout entière. ».
Le fondateur.
Les ArtSomiens. Tel est le nom donné à ceux qui ont choisi de faire un séjour dans un des milliers de centres ArtSom répartis dans le monde entier. Que ce soit temporaire ou non, le sommeil artificiel est devenu un produit incontournable pour des milliards d’individus, et rien ne peut ébranler le colossal empire du fondateur. Jusqu'au jour où un simple gestionnaire de centre est accidentellement embarqué dans une vie qu'il n'a pas choisie.

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Publié par
Date de parution 12 janvier 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363157485
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

SOUVENIRSDESÂMESPERDUES
Joëlle Akali
© 2017
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
ArtSom
X-life
Theos
TABLEDESMATIÈRES
ARTSOM
Plusieurs d’entre nous n’ont pas choisi cette vie. Pour certains, ce fut une forme d’échappatoire, pour d’autres, une série de cauchemars interminables. Je devais avoir une dizaine d’années quand j’entendis parler d’ArtSom pour la première fois. C’était une pratique appliquée depuis plus d’un siècle et pourtant, elle restait sujette à la polémique. Ce qui l’était le plus, c’était son aspect artificiel, et surtout le fait qu’elle rendait la vie humaine complètement inutile. L’être humain était fait pour vivre sa vie, pas la rêver. Mais la surpopulation fit pencher la balance, et les États finirent par accepter sa commercialisation. Les premières applications d’ArtSom se firent dans les milieux carcéraux. Avec ce procédé, les détenus étaient plongés dans un sommeil artificiel le temps de leur peine, ce qui représentait au final une grosse économie d’espace et d’argent. Les criminels, placés dans des capsules automatisées, subissaient leur sentence endormis. La même prison qui pouvait autrefois contenir dix mille prisonniers en accueillait aujourd’hui au moins le triple, le tout avec un personnel se limitant à trois ou quatre gardiens. Leur rôle avait bien changé depuis l’introduction du sommeil artificiel car il ne s’agissait plus de faire régner le calme, mais juste de surveiller le bon fonctionnement des capsules. De temps en temps, lorsqu’un des détenus arrivait au terme de sa peine, ou quand il y avait un nouveau venu, les quelques gardiens s’occupaient de leur transfert. Le reste du temps, ils n’avaient pas grand-chose à faire. ArtSom avait donc permis une grande avancée au niveau de la gestion des prisonniers. Néanmoins, très rapidement, les premières critiques se mirent à pleuvoir. Parmi elles, le fait que le sommeil n’était très certainement pas une condamnation suffisante pour un criminel. Le mouvement avait été lancé par les victimes et proches de victimes qui s’élevaient contre ce procédé. Pour eux, l’incarcération ne devait pas être seulement un moyen d’empêcher les criminels de courir en liberté, mais également une punition, un châtiment. Ils ne pouvaient se contenter de voir l’agresseur, celui qui avait tué un être aimé, celui qui avait violé une femme ou un enfant, passer x années ou même le reste de sa vie à simplement dormir. D’un autre côté, les moralistes estimaient que tout comme cela avait été un argument lorsque la peine de mort avait été abrogée, personne n’avait le droit d’appliquer le célèbre adage « Œil pour œil, dent pour dent ». Mais les partisans d’une sanction plus adaptée au degré du crime commis eurent finalement gain de cause. Le procédé fut modifié et adopta le nom de PriSom : le criminel n’était pas seulement plongé dans un sommeil artificiel mais dans un sommeil contrôlé. La machine qui endormait les détenus insufflait dorénavant dans leur cerveau des images plus ou moins
négatives qui transformèrent leur sommeil en cauchemars sans fin. Le prisonnier était plongé dans un univers effrayant pour plusieurs mois ou plusieurs années, et quand il en sortait, il n’était plus le même. Le traumatisme, car il s’agissait bien d’un traumatisme, transformait l’agresseur en une sorte d’animal peureux et craintif. La technique, quoiqu’assez inhumaine, fut d’une efficacité incroyable sur la criminalité dont le taux chuta drastiquement en quelques années. En même temps, le laboratoire à l’origine de PriSom se pencha sur un autre type de produit. En remplaçant les cauchemars du sommeil contrôlé de PriSom par des rêves, ArtSom pouvait offrir à ceux qui le souhaitaient une vie virtuelle, une vie rêvée. Malgré des réticences à ses débuts, le sommeil contrôlé reçut un engouement tel que l’entreprise se retrouva en peu de temps à la tête des États. Dans un monde où la surpopulation était arrivée à un point où rien ne pouvait plus l’enrayer, ArtSom réussit à stopper la catastrophe démographique tout en rendant les gens heureux. C’était le mot d’ordre de l’entreprise. Les premières générations ArtSom découvrirent donc un monde dans lequel les préoccupations et les souffrances pouvaient être réduites, voire annihilées. Le sommeil contrôlé se déclinait en plusieurs versions. ArtSom 3 était réservé aux plus riches, tandis que les moins aisés devaient se contenter d’ArtSom 1. Avec ArtSom 1, le dormeur avait accès à des rêves tels qu’il les vivrait dans un sommeil naturel ; en d’autres termes, son sommeil n’était pas exempt de cauchemars et bien que peu fréquents, pouvait donc présenter, à un degré toutefois moindre, des risques de traumatismes au même titre que PriSom. Pour beaucoup, la vie rêvée restait néanmoins plus agréable que la vie réelle. ArtSom 3, lui, était le summum du sommeil contrôlé : le client pouvait non seulement prédéfinir les rêves dans lesquels il serait plongé, et vivre virtuellement une vie idéale, comme avec ArtSom 2, mais également en être acteur via le rêve lucide. ArtSom 3 avait complètement modifié la perception du sommeil contrôlé car jusque-là, le dormeur était totalement passif et le contrôle ne se faisait que de l’extérieur. À présent, les plus privilégiés pouvaient prendre les rênes de leurs rêves et finalement, seule la virtualité du monde dans lequel ils vivaient faisait la différence. Au bout d’une cinquantaine d’années, plus des trois-quarts de la population mondiale étaient encapsulés. Les villes où autrefois la densité était telle que les immeubles comptaient autant d’étages souterrains qu’en hauteur, avaient en même temps subi une métamorphose. Les structures ArtSom avaient remplacé les gratte-ciels et les non ArtSomiens bénéficiaient à présent d’un espace suffisant pour pouvoir vivre correctement. Minoritaires, ces derniers étaient considérés comme des marginaux qui ne voulaient pas s’adapter au progrès. Pourtant, même si la robotisation avait rendu la quasi-totalité de la main-d’œuvre humaine inutile depuis longtemps, ils étaient nécessaires au bon fonctionnement des structures ArtSom. Mes parents faisaient partie des non ArtSomiens. Depuis ma plus tendre enfance, ils tentèrent de me convaincre que le sommeil contrôlé n’était qu’un simulacre de vie qui donnait l’illusion d’exister. Pour eux, les ArtSomiens étaient des fantômes. D’ailleurs, le fait de rester immobile pendant des années avait transformé la morphologie humaine. Les ArtSomiens, bien que subissant un procédé permettant un maintien minimum de leurs muscles, organes et ossature, étaient tous des êtres longilignes et proches de la
maigreur. Ceux qui revenaient dans le monde réel devaient d’ailleurs suivre une période de réadaptation car leur corps alité devait réapprendre à reconnaître ses fonctions. Ces êtres malingres et d’une pâleur extrême portaient donc bien leur surnom de fantômes. Mais pour les ArtSomiens qui accordaient plus de valeur à la vie virtuelle, ce n’était pas important car dans leur vie rêvée, ils pouvaient ressembler à qui ils voulaient, ou bien préservaient l’image de ce qu’ils étaient avant d’être encapsulés. À l’âge de dix-sept ans, mes parents décidèrent qu’il était temps pour moi de commencer à travailler. Fasciné par les histoires qu’ils m’avaient racontées, je décidai de postuler dans un de ces centres ArtSom ; ce qu’ils eurent beaucoup de mal à accepter. Comme tout individu qui allait être amené à devenir gestionnaire de capsules, la première étape était d’expérimenter moi-même le sommeil contrôlé. Cette expérimentation était nécessaire à la bonne compréhension du processus, affirmait l’entreprise. Pour ma mère, il ne s’agissait que d’un stratagème pour « convertir » le maximum de personnes. Elle avait d’ailleurs vu beaucoup de futurs gestionnaires se faire encapsuler après avoir goûté au fruit défendu. Elle s’inquiétait donc que je ne succombe à la tentation. Il fallait avouer que le sommeil contrôlé était loin d’être aussi diabolique que le laissaient entendre mes parents. Après une semaine de sommeil forcé, je comprenais mieux pourquoi l’humanité s’était laissé séduire par ArtSom, car ce fut la semaine la plus sereine que je n’avais jamais vécue. ArtSom 2 m’avait fait découvrir un monde où l’esprit était guidé dans un univers fantastique sans contrainte ni limite : voler dans les airs, marcher sur de la lave en fusion sans ressentir la moindre chaleur, nager pendant des heures dans un océan rempli de merveilles. La liste des activités possibles était infinie. Le retour à la réalité se faisait progressivement en insérant des images du monde réel dans le rêve. Cela n’empêchait pas ce retour d’être difficile, voire déprimant. Le sentiment de ce qui avait été vécu dans le rêve était suffisamment prégnant pour paraître vrai et il me fallut quelques jours pour complètement sortir de cette fausse réalité. Le début de carrière d’un gestionnaire consistait à travailler sous la tutelle d’un gestionnaire expérimenté pendant un an. Sur une année, toutes les tâches requises au maintien de capsules étaient couvertes. La première d’entre elles concernait l’intégration des ArtSomiens. Certains venaient au centre pour un repos ponctuel, mais la plupart venaient pour passer plus de temps. Il fallait donc les préparer au processus qui les attendait. Le dormeur n’était jamais plongé directement dans un sommeil prolongé, cela se faisait progressivement ; une première semaine pour voir les premières réactions ; puis un mois, trois et six. Si le retour se faisait sans trop d’encombres, le dormeur était ensuite encapsulé pour une période d’un an. Même si le programme choisi couvrait plusieurs années, un réveil annuel de trois jours était obligatoire afin que l’individu s’habitue à ses transformations physiques dues à la position allongée et au manque de soleil, mais également pour effectuer des tests de vérifications qu’il était impossible de conduire sur un client endormi. Ce processus valait pour tout sommeil contrôlé, excepté pour ceux qui décidaient de vivre toute leur vie endormis. Ceux-ci signaient alors une décharge expliquant les raisons de leur choix, et acceptaient de vivre ainsi jusqu’à la mort naturelle de leur corps. Ces ArtSomiens étaient regroupés dans une unité spéciale où les capsules étaient scellées et où personne ne pouvait voir à quoi ils ressemblaient. Des gestionnaires appelaient ces
ArtSomiens les âmes perdues car une fois endormis, personne n’avait plus jamais affaire à eux. Un de mes premiers dormeurs me surprit grandement. Âgé de neuf ans, le garçon avait reçu l’accord de ses parents qui, eux-mêmes, passaient déjà beaucoup de temps encapsulés. La solitude du garçon avait dû l’inciter à imiter les adultes. À la question « Pourquoi souhaitez-vous faire usage d’ArtSom ? », il avait répondu qu’il était triste et espérait que les rêves apaiseraient cette mélancolie. Je n’étais pas là pour juger, encore moins pour jouer les psychologues, mais je ne pus m’empêcher de déroger à l’une des premières règles : ne pas s’impliquer émotionnellement dans la vie des ArtSomiens. Je ressentais de la peine pour cet enfant. Tandis que je le préparais à passer sa semaine test, je fus saisi par le vide dans ses yeux. Les participants montraient toujours de l’appréhension ou de l’excitation la première fois, et s’il n’y avait pas de signes apparents, la dilatation de leurs pupilles les trahissait. Mais chez le garçon, rien. J’en fis part à mon supérieur qui ne considéra pas mon observation de débutant comme digne d’être prise au sérieux. Ce n’était bien entendu pas ce qu’il me répondit, mais la façon dont il avait éludé ma question en disait suffisamment long. Nous accompagnâmes immédiatement l’enfant dans la salle de test. La technologie ne permettait pas d’obtenir des images de ce qui se passait dans les rêves mais il était possible de lire les électroencéphalogrammes. Cette compétence prenait des années avant d’être acquise et seuls les gestionnaires de longue date étaient capables de décrypter et comprendre la complexité de ces graphes. Mon tuteur venait de temps en temps jeter un œil à celui du garçon et repartait sans mot dire. Je supposais que son silence signifiait qu’il n’y avait aucune anomalie. Au bout d’une semaine, le garçon fut réveillé. Il se sentit nauséeux durant une bonne heure au cours de laquelle je lui apportai les injections prévues, sans savoir de quoi il s’agissait réellement. C’était la procédure. Il n’était pas demandé aux gestionnaires d’en comprendre les différentes étapes mais juste de les suivre à la lettre. Une fois que l’enfant fut sorti de son état semi-comateux, j’eus à l’interroger pour évaluer son état psychologique. Encore une fois, il me suffit de suivre la procédure : une liste de questions créées par des spécialistes devait suffire à déterminer le degré d’adaptation du dormeur à son nouveau monde. Mais à la trente-deuxième question, le garçon eut une réponse qui ne correspondait à aucun des cas envisagés par le protocole. Il était demandé au dormeur comment il considérait l’expérience qu’il avait eue dans son sommeil. Beaucoup répondaient en faisant usage de qualificatifs tels que reposante, agréable, fantastique, d’autres tenaient à insister sur son aspect irréel. Le garçon, lui, répondit qu’il n’avait aucune réponse. Je dus réitérer ma question à plusieurs reprises mais l’enfant n’en démordait pas et ne voulait y répondre. Je me trouvais face à ce qui était nommé une anomalie de procédure, chose qui arrivait une fois toutes les décennies. Il fallait que ça tombe sur moi. Je fis part de ce désagrément à mon responsable qui ne fit que me répéter ce qui se trouvait dans la procédure ; autrement dit, il n’eut pas de solution à me proposer. Je retournai donc voir le garçon qui attendait immobile sur la chaise où je l’avais laissé une demi-heure auparavant. Il n’avait pas bougé d’un cil. Je le regardai, perplexe, me demandant comment j’allais réussir à avancer dans la procédure face à ce mur qu’il