//img.uscri.be/pth/b9b8041546ecd30de07047927fedc0515123af4f
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Tendre absence

De
121 pages
Prisonnier d'un palais de glaces, le narrateur est renvoyé d'une mère à une autre. Il ne fuit que pour se rapprocher. Il n'accourt que pour s'éloigner. Sur les rives où il aborde, se dressent des figures énigmatiques.
Voir plus Voir moins

Tendre absence

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déj à parus Antoine de VIAL, Oasis New York. New York Oasis, édition bilingue, 2004. Gonzague PHÉLIP, Plein Est, 2004. Faïna BLAGODAROV A, « Ah, ces yeux noirs I... », 2004. Annick LE SCOEZEC MASSON, Mélancolie au Sud, 2004. Maurice TOURNIER, De source et de sable: Alger 1958-1961, 2004. Ronan le BERRE, De mots et d'écume, 2004. Robert POUDÉROU, Les Cahiers du grenier, 2004 Olivier FRIGGIERI, A Malte, histoires du crépuscule, 2004. John EPPEL, L'homme-girafe, 2004. Alain BLASI, Les couches profondes, 2004. Serge HOLDÉRIC, Je marche dans mon livre, 2004. Andrée MONTERO, Trois visages de femme, 2004. Geneviève BONNEMAN BÉMIA, L'ombre des songes et l'éclat des jours, 2004. Pierre FRÉHA, La diva des ménages, 2004. André VARENNE, Le parc à lièvres et autres nouvelles, 2004. François-G. BUSSAC, Plus jamais là, 2004. Lionel-Edouard MARTIN, Chronique des mues, 2004. Myriam DONZELOT, La Métamorphose de l'Axolotl, 2004. Joseph POLI, Mirka, 2004. Anna Luisa PIGNATELLI, Un fief toscan, 2004. Jacques HURÉ, L'incendie de l'hôpital, journal 2000-2002, 2004. Derri BERKANI , Le tournesol fou. La bleuite, 2004. BUISSON Jacques, Brocanteur de l'oubli. A la femme dévoilée..., 2004 BRADY Patrick, Guruwari, un rêve de l'Australie profonde, 2004. DELLISSE Luc, La fuite de l'Eden, 2004. DURIN Jean, Le grand esprit vert, 2004. LAPRIE Gérard, Le grand passé, 2004. JEANJEAN Anne-Marie, SUN Shanshan, L'os et l'esclave, 2004.

Michel JAMET

Tendre absence
Roman

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L 'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli ArtistÎ, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7730-9 EAN: 9782747577304

I
Pour le petit garçon que j'étais, ma mère était une grande dame. Elle avait reçu une éducation soignée: piano, droit, histoire, peu de couture, aucune expérience de la cuisine, encore moins du ménage. Reçue et courtisée, ma mère organisait des réunions de famille où trônait ma grand-mère. Entendait-elle les voitures se ranger dans l'al1ée, les invités gravir le perron, qu'elle donnait un dernier coup d'œil à la table dressée. Je me tenais contre la porte de la salle à manger. Elle me caressait le front, elle s'avançait pour faire les honneurs. Mon père donnait un pli avantageux à sa cravate. Malgré sa fragilité de pulmonaire, ma mère laissait une impression de vigueur. J'héritais d'elle des images sans lien: à genoux dans le massif de rosiers des grands-parents, caressant le chien, poursuivie par les oies dans la cour de la ferme, accompagnant le facteur dans sa tournée sans avertir de son départ, voyant s'envoler son chapeau neuf aux Baux, jouant à la marelle dans l'allée. Mon père, debout, tourne vers elle un regard protecteur. Assise, le visage orienté dans sa direction, ma mère sourit. En elle, la petite fille s'épanouit. Mariée, elle ressemble à ses amies de lycée. Une même insignifiance? Elle se félicite intérieurement. Elle est sauve! Incapables de nous traîner hors de l'enceinte grillagée, mon frère et moi sommes pris dans le réseau des interdictions. Ma mère nous épie. Mon père la questionne sur l'emploi de notre journée. Nous avons les yeux éblouis par de grands coups de projecteur. Ma mère nous montre, elle nous détaille. Docteur par-ci,

7

grand-mère par-là. Redresser, corriger, élever: l'instance du jugement. Nous enfouissons nos découvertes. Plus nombreuses que les hommes décimés par les guerres, assumant auprès des orphelins les responsabilités dévolues aux pères, les mères, les grands-mères et les tantes étouffaient d'autorité un intérieur que saturait leur présence. Pour elles, c'était doublement la revanche sur ceux qui les auraient reléguées au fond du foyer et sur nous, nés d'une orpheline, dans le deuxième après-guerre. Puisque la charge de nous éduquer leur incombait, il était entendu que nous n'avions pas de caractère. Détentrices des clefs du musée funéraire, elles s'étaient substituées à nos aïeux dans l'exercice de la volonté. Elles imposaient le vouvoiement. Hérétique, j'appelais ma mère, leur fille, par son prénom. Cela, avant ma majorité. Pour m'assurer d'elle, non plus comme d'une éducatrice, d'une camarade de jeu ou d'une répétitrice, mais pour indiquer, par cet usage, un lien sans rapport avec l'état civil. Orpheline de père, Cécile, ma mère s'isolait dans un veuvage irréel. Elle faisait le deuil de ses illusions, le deuil de son désir de nous croire élevés, le deuil de ses proches parents. Concélébration morbide de ces deuils multiples, cela sans froissement d'étoffe excessif: mais avec un luxe de compréhension, de déplacements, de repas de famille auquel je résistais. Prisonnier d'un palais de glaces, j'étais renvoyé d'une mère à une autre. Ma grand-tante m'accueillait dans son lit, puis se levait. Ma grand-mère posait le pied par terre à mon entrée. Ma mère, le déjeuner préparé,

8

passait à sa toilette. Elle laissait la porte entrouverte. Son parfum m'entourait pendant que je jouais avec ses cheveux. Le geste de l'homme s'esquisse dans la caresse de l'enfant, dans ce frôlement à peine conscient du bout des doigts. Sa poitrine tiède se soulevait dans la liseuse, qui entourait ses épaules de ses mailles espacées. Quand elle se penchait sur le lit pour m'embrasser, l'ombre gonflait son corsage. Je me troublais. Elle s'esquivait, me pensant endormi. Je me retournais pour apercevoir la finesse de ses chevilles. Cécile aimait les fleurs et les fruits. Nous nous attardions au marché. Je prenais sa main pour l'entraîner à ma suite vers les marchands d'étoffe. Je la regardais poser un doigt interrogateur sur ses lèvres. Demandait-elle de garder le secret? Deux générations de femmes se réunissaient dans le salon. Patrons et journaux s'étalaient sur les fauteuils et sur les tables. Ciseaux et fil à bâtir. Ni remarque ni mise à l'écart. La porte ne demandait qu'à être poussée. Je pouvais rentrer, traverser le salon, m'attarder, feuilleter, déplacer les morceaux d'étoffe et regarder. Répondant à l'appel du Principal, bel homme à la moustache redressée, Cécile gagnait l'estrade dans le silence qui précède les applaudissements. La pile des ouvrages remis lui cachait l'assistance. Odile, sa cadette et sa concurrente, disparaissait. Ma mère sentait autour d'elle la chaleur des enfants et des parents réunis. Elle savourait son élévation. Il lui restait, les mains pleines de volumes, assez de vanité pour chercher du regard Odile-Cendrillon dans l'assistance et le faire avec l'acharnement qu'une fillette met à se procurer la clef de la boîte à bijoux.

9

Odile s'esquivait en courant du lycée, les nattes au vent. Elle gagnait, suivie d'une nuée de galopins, le cartable mal fixé dans le dos, la pharmacie paternelle par des chemins détournés. Elle en faisait, rouge d'excitation, tinter la clochette. Ses poursuivants s'écrasaient contre la vitrine. Récompensés parfois de bonbons à la gomme, ils fixaient la cornue remplie de liquide rougeâtre, qui trônait au milieu des bocaux pharmaceutiques. De vagues formes ovoïdes semblaient s'y mouvoir. Je m'asseyais sur la bergère, qui faisait face au lit d'Odile. Je la regardais dormir. « Belle amie! », répétais-je à voix basse après mon père. Il passait à frôler la tendre amie de ma mère. Je les voyais valser ensemble. J'étais incapable de détacher mon regard de leur couple. La musique cessait brusquement. Ma mère reprenait son homme. Quelque chose semblait se briser. Odile était grande et forte. On la disait mère. Je le croyais facilement. Mère d'une espèce particulière! On ne lui attribuait aucun mari. Un jour que j'essayais plus fort que d'habitude de résoudre l'énigme, je surgis devant elle. Je l'embrassai sur le front si brusquement qu'elle y porta la main. Abandonnant ses doigts avec lesquels je jouais à l'imitation de mon père, mon geste s'était dirigé vers son front et non vers ses lèvres inaccessibles. Me les refusais-je? J'ai vu, interdit par mon audace, saillir les veines de son cou, s'ouvrir sa bouche, se gonfler sa langue. Un temps grande-ouverte sur les dents, la bouche rose se referma par degrés sur la langue lovée sur le cailloutis du palais. La contraction quitta ses traits. Le sourire gagna en profondeur.

10

Soudainement déclenché comme la tête du reptile, son bras partit dans ma direction. Je m'enfuis, dissimulant mal le plaisir d'avoir triomphé de la peur que j'éprouvais en la sentant en état de lire dans mes pensées. J'avais marqué un point. En me disqualifiant totalement, le seul fait d'être un enfant m'empêchait d'en tirer avantage. Je devins immodeste pour compenser. Je ne lui donnais pas seulement rendezvous. Je lui posais des devinettes. Je glissais, en m'en cachant de Cécile, dans mon tiroir les missives que je lui adressais. Ce que je lui écrivais au retour des promenades où l'entraînait mon père se rapportait aux sentiments que je croyais pouvoir éprouver en sa présence ou en son absence. Odile était l'occasion de mon approfondissement intérieur. Pensant qu'elle ne s'y serait pas méprise, je n'envoyais pas les lettres. Les vases? Cécile avait désigné en eux des emplacements comparables aux niches qui reçoivent les statues. Satisfaire leur vacuité serait mon premier devoir. Incapable de donner les enfants que proposait mon père, je renouvelais les fleurs dans sa chambre. Je faisais glisser les bijoux d'Odile d'un doigt sur l'autre. Je cherchais parmi ses bagues laquelle était la bonne. A chacune de ses disputes avec mon père, Cécile ne cessait pas de faire tourner sur lui-même le brillant qu'elle portait à l'index gauche. Je comparais les uns aux autres les bijoux d'Odile. Je tâchais de comprendre quelle bague commandait les autres et quel homme faisait de mon père un satellite sans efficace. Il arrivait à Odile et à ma mère d'échanger leurs bijoux. Les objets précieux passaient de l'une à l'autre.

Il

Bien en évidence au centre de leur table était posée une identique boîte à bijoux en laque rouge. Se servant mutuellement de coiffeuse, elles donnaient le même pli à leurs cheveux. De la même taille, d'une corpulence proche, elles échangeaient jusqu'aux maillots de bain, singeant par plaisir une gémellité qu'elles ne devaient pas à la naissance, mais à l'extrême similitude de leur morphologie et que n'altéraient ni la différence de leurs âges ni celle de leur complexion intellectuelle. Invariablement, Odile portait l'été une jupe plissée, un chemisier, un chapeau de paille et des chaussures italiennes. Une courte absence, quelques minutes suffisaient pour renouveler l'apparence. Odile échangeait volontiers la tenue de ville pour une tenue de campagne. Plage, montagne, cocktails, soirées, possédait-elle, me demandais-je, des mises adaptées à chacune de ces circonstances, des costumes ou des déguisements, qui, à l'image des rôles de mousquetaire ou de gendarme que me proposaient les panoplies offertes, la multipliaient sous les yeux des autres, ou, qui, l'espace d'un instant, celui où autrui, étonné, la découvrait, questionnaient le sentiment qu'elle avait d'être une? Comme parcourues et pressées par une longue caresse, les formes se déposaient dans le moule, qui les ajustait aux canons et qui faisait descendre la mode de l'empyrée des magazines pour l'ajuster sur elle. Inférieur d'une ou deux tailles à ce qu'il aurait dû être, occasion de sévérité accrue dans le régime ou d'exclamations touchant la ligne, loin de diminuer sa féminité, le jean rustique ne la faisait que mieux valoir. Les formes remplissaient l'étoffe rêche et acquéraient,

12