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Terre d'espérance

De
285 pages
"Mais l'instituteur se méprenait sur la réaction de la classe. Nous étions trop jeunes pour savoir que le terme étranger s'employait aussi comme injure. Nous ignorions que, dans la bouche des grands, il désignait surtout une catégorie d'individus qui ne jouissaient de la plénitude des droits reconnus aux autres. Franck est fils d'immigré, il tente de se frayer un chemin à travers la jungle du monde. Mais dans une Côte d'Ivoire profondément en crise et obsédée par le mythe du "vrai Ivoirien", il paraît promis à bien plus d'épreuves encore qu'un garçon "ordinaire".
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TERRE D'ESPÉRANCE

Du même auteur

AUX EDITIONS LIVRE SUD (Côte d'Ivoire) Le défilé des innocents
roman, 1996 prix littéraire Rotary-Biétry 1995

JOËL KONÉ

TERRE D'ESPÉRANCE

ROMAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac. .des Sc. Sociales, Pol et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com Harmattan 1 @wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr @L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-8707-X

EAN : 9782747587075

A mes « obstétriciens»

Mon père, dont la disponibilité n'a jamais - jamais! été prise à défaut,
Sainte Bénédicte de l'Abnégation,

-

Mme et M Raoul Koné, les Guy, Armel, mes « mécènes »,
L'oncle Bernard et ses encouragements,

Les deux Joyeux Pachà et L 'ns 'n - puissiez-vous jamais perdre votre âme d'enfant!

ne

Le «professeur» Furillo Kablan, dont une certaine classe d'ECM m'a inspiré le cours de Zak évoqué au chapitre quatre, La« Famille », immortelle,

Ainsi que tous ceux, anonymes, dont l'apport a été inestimable dans l'accouchement du présent ouvrage.
Veuillez trouver ici un témoignage gratitude. de mon immense

1.
A l'étang!

Comme c'était jour sans école, Yves nous proposa, le gros Basile et moi, de l'accompagner à l'étang. Yves, c'était le chef de notre trio. C'était le chef parce qu'il avait constamment des «plans géniaux », et surtout parce qu'il parvenait toujours à nous faire faire ce qu'il voulait. Yves nous entraîna donc à l'étang. Tout en se débarrassant de ses vêtements, il nous expliquait que, la veille, il avait encore subtilisé de l'argent dans la grosse tirelire de sa mère et s'en était allé au cinéma, voir un film avec dedans beaucoup de femmes peu habillées. « Ma mère est une brave femme, mais un peu sotte, disait-il, fataliste. Voilà bien dix ans qu'elle s'est offert cette tirelire, ou plutôt cette caisse, et qu'elle la remplit consciencieusement. Dès qu'elle a un peu de monnaie, hop! dans la caisse... A force, celle-ci est devenue lourde, tellement lourde qu'elle s'en sert pour caler la porte contre les courants d'air... «Après toutes ces années, voyez-vous, ç'en est devenu une manie. Lorsqu'elle passe la journée sans mettre

une pièce dans sa «banque », elle en tombe presque malade.. . « Alors moi, soutenait-il, faussement charitable, pour éviter que la caisse ne se retrouve définitivement bondée, empêchant ainsi ma mère de s'adonner à sa marotte, eh bien! une fois en passant, j'effectue un petit. .. retrait... » Yves préférait taire que depuis quelques semaines qu'il faisait la cour à une tourterelle de son quartier, «une fois en passant », c'était tous les jours. « Comment tu procèdes? Tu l'as brisée ou quoi? » se renseigna le gros Basile, qui n'en revenait toujours pas. Le père de Basile était un commerçant prospère - sans doute le plus opulent de notre commune. Je ne trouvais pas meilleure explication à l'empâtement de notre ami. « Briser quoi? La caisse? Pas besoin! » Sans vergogne, Yves exhibait sous nos yeux son corps dénudé. Il jeta soudain des coups d'œil à gauche et à droite puis, avec des airs de conspirateur, nous demanda de nous rapprocher. « Regardez! » ordonna-t-il, le doigt pointé sur le basventre. Intimidés, Basile et moi nous penchâmes légèrement et examinâmes la région indiquée. Après quelques secondes d'inspection, nous nous redressâmes et échangeâmes un regard chargé d'interrogations. « Mais regardez! » insista Yves. A nouveau, nous nous inclinâmes et scrutâmes la zone visée. Mais nous avions beau chercher, nous ne voyions qu'un zizi dont les dimensions n'avaient rien d'extraordinaire pour le garçon de dix ans qu'il était. Alors, nous nous remîmes à la verticale et haussâmes les épaules, perplexes. Un peu dépité par notre manque de perspicacité, Yves se toucha le pubis. « Mais regardez donc: des poils! » 8

Vivement intéressés, nous avançâmes, le gros Basile et moi. Effectivement, en observant un peu plus attentivement, on pouvait distinguer le début de commencement d'un poil. «Je suis un homme désormais! se rengorgeait, le torse bombé, Yves qui tentait vainement de gonfler ses biceps plats. Même que j'en ai tout plein sur les jambes! » Sur ses tibias et mollets secs, la végétation était en effet moins ingrate. «Tu ferais plutôt mieux de nous dire comment tu procèdes... » rappelai-je, jaloux. A huit ans, j'étais le plus jeune de notre petite bande et j'avais le pubis et les jambes aussi lisses qu'une peau de grenouille. « Comment? Pour mes retraits? Facile! J'attends que ma mère soit occupée à la cuisine ou au téléphone. Alors, j'augmente le volume de la radio, je retourne la petite caisse et hop! à l'aide du canif qu'elle m'a offert pour mon anniversaire, les unes après les autres, je retire les pièces par la fente... Aussi simple que ça ! » Il arrosait de son urine la grossière pancarte plantée sur le bord de l'étang et qui portait, marquée au fusain, la burlesque inscription: Pa de lava} sinon boté. Entendez par là : « Baignade interdite sous peine de châtiment corporel ». L'auteur de ce chef-d' œuvre de la langue française était le garde champêtre - enfin, celui qu'il fallait bien considérer comme tel. Il s'agissait d'un vieil analphabète un peu fada qui vivait dans la vaste brousse au sein de laquelle paressait l'étang, fruit des grandes précipitations. Afin de l'interdire aux baigneurs, il avait, après des efforts surhumains, rassemblé toute son instruction pour pondre cette solennelle mise en garde. Nous ignorions qui l'avait chargé de la police de l'environnement, mais il prenait sa mission très à cœur, traquant impitoyablement baigneurs du dimanche, adeptes de 9

l'école buissonnière, chasseurs inconscients qui allumaient des feux pour débusquer les rongeurs, et plus généralement tous ceux dont il estimait que la présence représentait un

danger pour la nature - ou pour eux-mêmes. Très souvent, il
s'agissait des mêmes personnes: des écoliers fugueurs à la brasse approximative qui urinaient ou déféquaient dans l'étang, mutilaient les arbres par jeu, provoquaient des feux de brousse dans leur braconnage insensé, ou qui venaient fumer. A ce propos, je me rappelle qu'une fois, Yves nous avait fabriqué des cigares avec des feuilles de bananier séchées et roulées. L'idée, exaltante à l'origine, se révéla fort désastreuse en vérité. Al' excitation née de la conscience de braver un interdit succédèrent nausées, maux de tête et de cœur. Enfin, pour ce qui nous concerne, Basile et moi, car notre chef, de toute évidence endurci par une pratique plus assidue, s'employait à faire ressortir la fumée par ses narines, ou se transformait en locomotive, étendu sur le dos, recrachant par intermittence de petites volutes de fumée... Yves dirigeait précautionneusement son jet sur les lettres noires: « J'ai calculé que mon père venait juste de nous abandonner, ma mère et moi, quand elle a acheté cette tirelire. J'imagine que chaque fois qu'elle y met une pièce de monnaie, elle se dit qu'elle prépare ainsi mon avenir. .. Alors, si cet argent m'est destiné, quelle différence cela fait-il que j'en use aujourd'hui ou plus tard? » Devant un raisonnement aussi imparable, nous fûmes bien obligés d'opiner, l'obèse et moi. « Depuis tout ce temps qu'elle économise ainsi, cela ne surprend-il pas ta mère que sa tirelire ne soit pas encore pleine? s'enquit simplement Basile.
- Même pas! Une brave darne, mais un peu sotte,

vous dis-je! » Sur ces paroles fortes, le fils de la brave darne un peu sotte se jeta à l'eau. Il se mit à effectuer des mouvements 10

joyeux qui firent gicler l'eau dans tous les sens puis poursuivit sa progression en immersion complète. Après quelques secondes passées à nager de la sorte entre deux eaux, il réapparut enfm pour s'emplir d'air les poumons. «Youpi ! s'exclama-t-il. C'est ça, la vie! » Sa mine réjouie se décomposa lorsqu'il nous aperçut assis sur le bord de l'étang. Il paraissait se rendre compte seulement alors que nous ne nous étions pas dévêtus avec lui. « Quoi? Qu'est-ce qu'il y a ? fit-il en s'approchant, intrigué. Qu'est-ce que vous attendez pour descendre dans l'eau? » Descendre dans... ? Hé là ! Il y avait méprise! Nous avions bien voulu l'accompagner; nous jeter nous aussi dans le bain était une autre histoire! «Nous ne nageons pas », lui appris-je. Notre chef fronça les sourcils, soupçonneux. « Et pourquoi?
- Pour rien. Nous n'avons pas envie de nous baigner,

c'est tout. C'est impossible! Ça n'existe pas, quelqu'un qui n'a pas envie de se baigner! Ça n'existe pas! » affirma-t-il, péremptoire. Sans doute disait-il vrai, mais pour notre part, nous n'avions nulle intention de tremper même un orteil dans cette eau. Nous le lui signifiâmes. « Comment pouvez-vous rester insensible devant tout cela, ce ciel si bleu, ce magnifique soleil, cet étang qui vous tend les bras... « Ecoutez! fit-il brusquement. Ecoutez l'eau! Ecoutez son appel...
- Ouah! Ce que tu peux être poète, toi, dis donc! »

s'émerveilla Basile. Faisant fi de l'importun, Yves poursuivit: «N'entendez-vous pas l'invitation de l'eau? » Il

Nous observâmes quelques secondes de silence. Rien, rien ne troublait la quiétude de ce bel après-midi ensoleillé. Rien, excepté la rumeur du vent et les cris des oiseaux dans les arbres, là-bas. « Moi, je n'entends rien du tout », annonça Basile. D'impatience, Yves frappa l'eau de la main. Elle claqua sous sa paume et s'éleva en une gerbe qui vint s'écraser tout près, sur la rive. « Ferme-la! Mais ferme-la donc, gros bêta! T'as pas besoin de l'insulter parce qu'il refuse de nager, pris-je la défense de Basile. - J'insulte qui je veux, quand je veux! répliqua notre chef, agressif. Et j'aimerais voir qui pourrait. .. » Il s'interrompit et son visage s'illumina. «Je comprends! Je comprends tout à présent! «Tu as peur. Tu as peur de lui!» s'écria-t-il en indiquant la pancarte. Je baissai la tête. « C'est pas vrai! ajouta-t-il, incrédule. Ne me dis pas que tu as peur du vieux fou ?! » Peur du garde champêtre lui-même? Oh! pas vraiment... Mais de ses paumes calleuses, oui, je l'avouais. Je les redoutais même, et pour cause! J'avais en tête le cuisant souvenir de ces battoirs martelant mes pauvres fesses! Nous baignant, Yves et moi, quelques semaines plus tôt, nous avions été surpris par le garde champêtre. Si nous avions réussi à prendre la fuite, c'était sans nos vêtements que le vieux fou avait confisqués. Nous ne pouvions décemment pas traverser la moitié de la commune et rentrer à la maison dans cet appareil. .. Yves avait donc proposé un« plan génial» - c'étaient ses propres termes - pour récupérer nos hardes: nous devions trouver le garde champêtre à sa hutte, et tandis que l'un de 12

nous ferait diversion, l'autre recouvrerait ce qUI nous appartenait. J'avais, pour ma part, trouvé le projet un peu simpliste; notre chef cependant avait réussi à me convaincre, un, qu'il n'existait pas meilleure stratégie, et deux, que j'excellerais dans le rôle de divertisseur. Aujourd'hui encore, il m'anive de me demander quelle qualité propre me désignait pour cette mission... Mais bref, nous étions partis chez le vieux fou. Il était occupé à se faire cuire, non pas un œuf, comme le veut pourtant l'expression consacrée, mais plutôt un tubercule de manioc à même la braise. Je m'étais approché et m'étais mis à le supplier de me rendre mes vêtements, lui assurant que je regrettais, que je ne recommencerais pas, que ma mère me battrait, etc. Pendant ce temps, dans le dos de l'homme, Yves s'emparait du paquet de linge négligemment abandonné sur le sol, devant l'entrée de la hutte. Hélas! au moment où il se repliait, le satané cabot du garde champêtre, revenant de vadrouille et piqué par on ne sait quelle mouche, s'était mis à aboyer. Court sur pattes, le museau sombre, la babine mauvaise, il avait perdu une oreille à la suite de quelque combat intercanin - à moins que son maître ne l'eût croquée un jour de disette. Son pelage ocre rayé de noir trahissait des origines troubles; l'animal semblait être issu du croisement d'une hyène et d'un chacal. En fait, appeler «pelage» cette chose qui le recouvrait çà et là était faire preuve d'une bien grande charité chrétienne. Il s'agissait plutôt de «pelade », une toundra dont les touffes abritaient des nuées de puces et autres bestioles insoupçonnées. Son postérieur et sa queue étaient intégralement pelés, comme si quelque étourdi berger les eût tondus.

Le chien avait l'air faux, le regard perfide - les yeux
de Judas embrassant Jésus -, les crocs jaunes et mal assurés. Yves les comparait à des dards d'abeilles; à coup sûr, ils resteraient plantés dans le mollet de la victime après morsure. 13

« S'il te mord, pas de doute, tu te mets aussitôt à aboyer! » renchérissait Basile, convaincu que l'animal était enragé à n'en plus pouvoir. Yves avait détalé, le chien lancé à ses trousses. L'un à la suite de l'autre, ils avaient disparu derrière les fourrés. De son côté, le garde champêtre n'était pas non plus resté inactif. Dès qu'il avait compris que nous l'avions berné, il avait fondu sur moi avec une agilité déconcertante pour l'homme aux cheveux grisonnants qu'il était. Les secondes qui avaient suivi, j'avais eu tout le loisir de réaliser que le plan d'Yves était loin, mais très loin! d'être « génial ». M'empoignant par la taille, le rustre m'avait fait basculer pour me marteler le postérieur comme un tambourinaire enragé. Aussi, lorsque Yves me parlait tantôt «d'écouter l'appel de l'eau », c'était plutôt la vigoureuse fessée qui résonnait à mes oreilles! Après m'avoir malmené de longs instants durant, le malotru m'avait congédié d'un extraordinaire coup de pied appliqué à ce même postérieur. Mon chef (et non moins funeste ami) qui était parvenu à échapper au cabot m'avait accueilli avec un long sifflement indigné, quand il eut constaté le nouveau volume de mon fessier. «Eh ben! mon vieux! Il ne t'a pas raté! » avait-il fait, ému, en me remettant ma part de vêtements. Il avait ensuite fait remarquer que, oublié dans la braise, le manioc du garde champêtre devait être à présent calciné. Cette perspective m'avait grandement réconforté. C'est donc le cœur léger et l'arrière-train un peu moins douloureux que j'étais reparti à la maison. . . «Franck, vraiment, tu me déçois! Tu n'es pas un garçon! crachait Yves, dégoûté. Il suffit d'une seule fessée pour que tu te dégonfles! » Une seule fessée? J'aurais aimé l'y voir! Une fessée comme celle-là en valait bien dix! 14

« Viens te baigner, Basile! se détourna Yves. Laisse cette fillette trembler de peur et allons prendre du bon temps, tous les deux... - C'est que... je n'ai pas très envie non plus de me baigner. .. » louvoya le gros. Bien entendu, je lui avais conté ma mésaventure. Et

quoique mon récit fût assez sommaire - «Ah! la dernière
fois qu'on est allé nager, le vieux fou nous a botté le derrière,

hein! - Ah bon? », le pusillanime avait compris qu'il ne
faisait pas bon tester la puissance de frappe du garde champêtre. Yves leva les yeux au ciel. « Mais qui est-ce qui m'a donné des camarades aussi poltrons? » soupira-t-il. Il nous considéra l'un et l'autre et ouvrit plusieurs fois la bouche, sans parvenir toutefois à articuler un son. « Bien. .. Bien... fit-il enfin, apparemment résigné. Eh bien! tant pis pour Emilie!
- Pour qui ? sursauta Basile, comme piqué par une

guêpe. - J'ai dit: tant pis pour Emilie» reprit Yves, avec délectation. L'obèse roula de gros yeux : « Qu'est-ce qu'elle vient faire dans tout ceci? » Emilie, c'était la fille la plus mignonne de la classe, et le talon d'Achille de Basile, qui en était amoureux. Yves s'en servait toujours pour le contrôler. «Comment? Tu ne sais pas que la mère d'Emilie l'emmène une fois par semaine à la piscine de l'hôtel Azur ? affecta de s'étonner notre chef.
- Tu me l'apprends!

- A ma connaissance, reprit l'autre roublard, tu nages de façon assez approximative... Je m'étais dit comme cela que si tu t'en sortais un peu mieux, je pourrais t'accompagner à la piscine. Tu te rapprocherais ainsi plus facilement 15

d'Emilie. Peut-être même arriverais-tu à lui apprendre quelques trucs, qui sait?.. » Là, Basile était ferré. Ses yeux s'illuminèrent d'une manière que je ne connaissais que trop bien. Il prit un air contrit. Je haussai alors les épaules pour lui signifier qu'il pouvait y aller, que je ne lui tiendrais pas rigueur de m'abandonner sur la rive après que nous étions convenus de ne pas nager. TIme remercia d'un grand sourire, éperdu de reconnaissance, et se dévêtit fébrilement. Il sauta ensuite rejoindre Yves qui lui criait, enthousiaste: «Allez, viens! Je te montrerai tout ce que je sais, viens !... La planche, la brasse sur le dos !... Je t'apprendrai même à rester une minute entière sous l'eau!... » Assis sur le bord, dans le rôle officieux de sentinelle, je regardais mes amis barboter et rire à grands éclats. Plusieurs fois, ils me crièrent: «Allez, viens, Franck! Elle est bonne! », mais je refusai. Pourtant, mon cœur me hurlait de les imiter. Mon regard fut attiré par un groupe d'oiseaux qui tournaient au-dessus de l'étang. Ils planèrent gracieusement pour partir se poser sur l'autre rive et observèrent, surpris, ces gros batraciens qui, de leurs cris et gesticulations, monopolisaient le plan d'eau tout entier. . . Un frou-frou, derrière moi, me tira de ma contemplation. Je me retournai vivement, juste à temps pour apercevoir une forme fugace se mettre à couvert des fourrés. « Le garde champêtre! » hurlai-je. Et sans m'attarder à savoir si le vieux fou me compterait au nombre des baigneurs, je pris mes jambes à mon cou. Derrière moi, je perçus confusément des aboiements mécontents, des cris de panique, et ce claquement particulier provoqué par des nageurs sur le point de battre un record du monde. Sauve qui peut! Un pied devant l'autre, et le second devant le premier! Je ne courais pas, je filais! Pas le temps 16

d'éviter les obstacles. Les branches basses des arbres m'assénaient de retentissantes baffes. Je fendais buissons et fourrés, le visage et les jambes en feu. Un pied devant l'autre, je galopai jusqu'à ce que le second pied peine à prendre la relève. Alors seulement, je mis fin à ma cavalcade échevelée. Le corps meurtri, je me laissai tomber sur I'herbe et tendis l'oreille: un tarn-tam jouait, frénétique, comme si sa membrane devait à tout prix se crever. Je mis quelques secondes à comprendre qu'il s'agissait des battements de mon cœur affolé. J'écoutai alors plus attentivement: silence de cimetière... Qu'était-il advenu de mes amis? Avaient-ils été pris? Quel sort leur serait réservé? Que faire, moi? A cette dernière question, une voix diablement convaincante me susurrait de remettre le pied droit devant le gauche, le gauche devant le droit... jusqu'à ce que je sois installé sur la chaise la plus confortable de la maison. Une

autre voix - qui ne semblait pas désirer que mon bonheur m'exhortait à rebrousser chemin pour me mettre à la recherche de mes arnis. Faut-il préciser que la première solution était celle qui me séduisait le plus? Mais j'avais trop bon cœur, comme le soulignait souvent Yves; un jour ou l'autre, cela finirait par me perdre. Je me relevai donc et, malgré les vives protestations de la première voix, je fis demi-tour. Le caractère présomptueux de mon geste ne m'échappait pas; si Basile et Yves étaient effectivement entre les mains du garde champêtre, que pourrais-je bien réussir contre lui et son sac à puces? « Ben! on verrait!... » Mon épiderme et mes articulations m'élançaient. J'avançais en marquant une halte tous les deux ou trois pas pour décortiquer les bruits de la brousse et traiter mes amis de tous les noms. 17

« Cet abruti d'Yves, il faut toujours qu'il nous attire des ennuis! Et cette grosse andouille de Basile, voilà où cette stupide fille l'a entraîné! ... » Un bruissement subit, sur le côté, manqua de me provoquer un infarctus. On venait! Mon cerveau ordonna à nouveau: « Sauve qui peut! » Mes jambes rétorquèrent: « Et puis quoi encore!» J'étais, c'est vrai, trop épuisé pour prétendre battre à la course même un escargot... Alors, instinctivement, je me jetai denière un bosquet et j'attendis, le cœur battant. . . Une poignée de secondes encore... Les pas approchaient. .. Et puis, tout à coup, l'apparition: Adam et Eve s'en allant douloureusement du jardin d'Eden... A cela près que le père et la mère de I'humanité étaient accoutrés de feuilles de palmier et de bananier, et qu'ils avaient la taille de deux enfants de mon âge dont l'un présentait un embonpoint

remarquable - autant de précisions sur lesquelles la sainte
Bible semble avoir gardé un silence pudique. « Yves! Basile! » m'écriai-je, tout heureux. Mes deux compagnons sursautèrent à l'énoncé de leur prénom. Le gros poussa un petit cri d'épouvante, quand notre chef esquissait un mouvement pour prendre la clé des champs. « Yves! Basile! » hélai-je encore, me redressant. Les deux interpellés m'aperçurent enfin. Yves se tourna vers Basile et, avec un formidable culot, soutint: «Je le savais bien, moi, que c'était Franck... - Bien sûr, persifla son compère. C'est sans doute pourquoi tu semblais si pressé de lui serrer la pince... » J'accourus et embrassai mes copains: « Yves! Basile! Ah! mes amis, vous êtes sains et
saufs!

... »
Yves me repoussa énergiquement.

18

« Arrête! Mais arrête donc! Qu'est-ce que c'est que ces manières de filles-là? s'indigna-t-il. Et puis d'abord, tu ne vois pas que je suis en pleine concentration? » «Belle récompense! appréciai-je, in petto. Ça t'apprendra à t'inquiéter pour de pareils inconscients! » L'obèse suggéra à Yves de se «concentrer» tout en progressant; le soleil dégringolait du ciel, indiquant aux petits garçons de ce côté-ci de la planète qu'approchait I'heure de rentrer à la maison. « Mais ce n'est pas le chemin du retour! protestai-je, au bout d'un moment, à l'oreille de Basile. Où allons-nous? Et à quoi se « concentre» Yves? » Le gros m'expliqua alors tout. Ils avaient été trop rapides. Le garde champêtre n'avait pu leur mettre la main dessus. Par contre, selon sa regrettable habitude, il avait confisqué leurs vêtements. Ils avaient donc dû se rabattre sur des feuilles de palmier et de bananier pour préserver leur nudité. « Yves est très malin! me chuchota Basile. C'est lui qui a eu l'idée de recourir aux plantes... Il a dit que comme cela au moins, si nous croisions dans les environs une fille de la classe, nous ne serions pas obligés d'aller vivre au désert jusqu'à la fm de nos jours, par honte! Actuellement, il est en train de mettre sur pied un plan génial pour nous permettre de rentrer en possession de nos vêtements... » Les paroles de Basile suscitèrent en moi un grand trouble. «Qu'est-ce qu'une fille de la classe viendrait faire dans les parages à pareille heure? » pensai-je d'abord. Mais plus que tout, je voulus dissuader mon compagnon de tenir un rôle dans les «plans géniaux» d'Yves. Il était trop tard, malheureusement; nous étions en vue de la hutte de tous les dangers. Ayant perçu une vague présence, le sac à puces se dressa sur ses pattes et fit mine de s'approcher en aboyant de sa voix de fausset. Nous nous fîmes tout petits derrière les 19

fourrés qui nous camouflaient. Basile se prit à trembler de tout son corps, ce qui fit frémir les broussailles. «Arrête, poltron! lui intima sourdement notre chef. Tu vas nous faire repérer! » Le vieux fou qui, de toute évidence, ignorait que nous étions là, ordonna à son chien de revenir. Contre la volonté de son maître cependant, l'animal continua d'aboyer et d'avancer. L'homme entra alors dans une colère noire et débita une litanie d'injures. La bête renonça aussitôt à ses projets et revint vers la hutte. Une fois à portée de pied, elle reçut un shoot fulgurant qui l'envoya quelques mètres plus loin mordre la poussière dans un concert de jappements plaintifs. Le garde champêtre avait manifestement raté sa vocation de footballeur professionnel. . . Marmottant à l'endroit de l'animal des paroles que nous devinions peu obligeantes, il se baissa et tira d'un vieux sac des objets dont la seule vue fit sursauter mes compagnons. «Nos vêtements! » souffla Yves. L'homme pénétra dans sa hutte et en ressortit quelques instants plus tard, les mains vides. Il siffla son chien puis s'éloigna dans la direction opposée à la nôtre. L'animal le suivit peureusement, prenant soin de préserver entre eux une distance minimale de sécurité. Ils disparurent tous les deux au coin des bois. «Quel nigaud! s'exclama Yves. Je n'en crois pas mes yeux. A-t-on idée d'être aussi sot? Ça va être encore plus facile que je ne me l'imaginais! Mais quel nigaud! » Se tournant vers nous, il décréta: « Vite! Allez récupérer les vêtements!
-

Comment ça Allez récupérer les vêtements?

protestai-je. Et toi-même? - Il faut que quelqu'un reste surveiller les alentours pour alerter les autres, des fois que le vieux fou reviendrait! 20

- Je veux bien me charger de cette mission... proposa

Basile. - Toi? Ne me fais pas rire! C'est une tâche qui requiert des nerfs d'acier et une vue perçante! Toi, tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez! ... » Le gros suggéra que des nerfs d'acier et une vue perçante seraient plus utiles pour rechercher les habits dans la hutte lugubre. Pressentant d'interminables palabres, je rappelai aux deux émules de batraciens que les oripeaux en question leur appartenaient. C'est donc eux, et eux seuls, qui seraient battus s'ils s'avisaient de rentrer à la maison sans. Cela précisé, je les assurai de toute ma sympathie, leur apprenant que dans cette affaire, mon rôle de spectateur me comblait infiniment. Mon petit speech achevé, Yves me fixa dans les yeux quelques secondes avant de laisser tomber: « Traître! - Oui », admis-je humblement. S'adressant alors à Basile: « Bon! Puisque nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et que personne ne se décide à entrer seul dans la hutte, nous irons tous les deux. » L'obèse trouva la proposition plus équitable. Ils partirent d'un pas déterminé. Fait curieux toutefois, leur enthousiasme paraissait décliner au fur et à mesure qu'ils progressaient. Ils fmirent par stopper à deux ou trois mètres de l'entrée de la hutte. «Passe devant. Je reste en couverture », décida courageusement Basile. Renonçant à discuter, Yves se glissa dans le logis précaire. «Tu vois quelque chose? s'enquit le gros, qui campait sur le seuil. - Non. C'est tout noir! 21

- Utilise donc ta vueperçante. .. »

La surprise me cloua sur place quand je découvris le garde champêtre dans le dos de Basile. Le fourbe venait sur la pointe des pieds, avec l'intention manifeste de saisir au collet ses hôtes indésirables. Ainsi, il savait que nous étions là! Il avait tout compris dès que son chien s'était mis à aboyer. Le judas avait feint de s'en aller et était resté dans les environs. Il avait tendu un piège à mes amis, et ils avaient donné dedans, la tête la première. Les nigauds, c'étaient eux ! Le bougre décocha à Basile un coup de pied à vous fêler le sacrum. Le gros fut propulsé à l'intérieur de la cahute. Alors, son cabot à ses côtés, le vieux fou se posta devant l'entrée, coupant toute retraite aux deux adeptes de la baignade. Ceux-ci hurlèrent d'effroi. « Ah bon, vous peurezl ? Vous pensez plus malin que moi? baragouina l'analphabète. Vous pensez moi bête pour laisser vous habits ici? Moi malin! » Il releva sa chemise trop ample, dévoilant à mes compagnons leurs vêtements qu'il s'était attachés sur le torse au moyen d'une vieille ficelle. Leurs chaussures, elles, il se les était fourrées à la ceinture et dans les poches de son

pantalon - lequel se trouvait astucieusementaéré à hauteur de
genoux et de postérieur. Comme ces révélations avaient pour effet d'augmenter les hurlements des jeunes garçons, le garde champêtre leur intima: «Fermez vous bouches! Fermez vous bouches! Ou bien moi va vous botter mal mal! » Et il fit siffler dans l'air une baguette de bambou souple, fraîchement coupé. Les deux compères la bouclèrent aussitôt. «C'est pour qui chemise-là?» interrogea le VIeux fou, qui agitait le gilet de tricot de Basile.
1

Vous avez peur ? 22

Les baigneurs demeurèrent muets. «Je vas vous botter, han ! aboya l'homme. C'est pour qui chemise-là ?! » Yves désigna son complice: « C'est à lui! - Tiens! » fit le garde champêtre, l'air détaché. L'obèse tendit la main, agréablement surpris que, sous des dehors terribles, leur hôte conservât des restes d'humanité. N'était-il pas en train de rendre les vêtements sans toutes les exactions qu'on lui prêtait? C'était là faire preuve d'une bien admirable naïveté. La baguette siffla sèchement dans l'air et Basile exécuta un bond en arrière. « Aïe ! » s'exclama-t-il, se frottant aussitôt énergiquement le poignet. Le garde champêtre lui lança son gilet à la figure. « C'est pour qui culotte-là? » reprit-il, imperturbable. Basile pointa un doigt vengeur sur Yves. « La main! » vociféra de nouveau le bourreau. Son imminente victime hésita un instant, se décida finalement à la vue du regard injecté de sang qui était posé sur elle, tendit la paume... et la rétracta in extremis, comme la baguette s'abattait férocement. Mal lui en prit. Le garde champêtre bondit sur notre chef et lui administra une véritable volée de coups. Les secondes qui suivirent, Yves mesura physiquement toute la portée de l'expression «Une de perdue, dix de retrouvées» ! Acculé dans un coin, il se protégeait le visage des avant-bras tandis que, sa baguette au poing, l'homme se déchaînait tel un maître d'orchestre exalté. Notre chef nous confierait plus tard qu'il n'avait presque pas souffert, les feuillages et branchages dont il était accoutré ayant en grande partie absorbé les coups. Seulement, il avait compris qu'il était réellement inconsidéré de jouer au plus malin. Basile, lui, nous avouerait avoir songé, sur le moment, à profiter de l'incident pour prendre la clé des champs. Mais 23

le chien posté à l'entrée l'en avait dissuadé, et de toute façon, ses vêtements ne lui avaient pas été tous restitués... Après avoir joué du bambou comme un virtuose, le garde champêtre, essoufflé, reprit son poste à côté de son affreux toutou. « C'est pour qui culotte-là? » reprit-il. Cette fois, Yves s'avança courageusement pour recevoir sa ration. Son bourreau, impitoyable, abattit la baguette avant de lui remettre son short. Un autre vêtement leur fut tendu. La fme tige siffla encore, et le propriétaire recouvra son bien. Et ainsi de suite, pour chaque pièce de linge lui appartenant, chacun des deux baigneurs sentit la morsure du bambou. Comme d'habitude, c'est Yves qui sortit grand gagnant de l'histoire. Excepté la volée reçue pour son imprudente esquive - volée qui ne comptait pas, soutenait-il, dans la mesure où sa verdoyante armure avait tout amorti -, il n'avait goûté la tige que quatre fois: pour son T-shirt, sa culotte et chaque pied de sandale. Basile, en revanche, paya de coups sonnants et meurtrissants l'opulence de son père et la folle obsession de sa mère à le voir toujours tiré à quatre épingles. Entre ses chaussettes et chaussures de sport, son slip, son élégant short bleu marine, son gilet de tricot et sa superbe chemise aux couleurs chatoyantes, il entendit pas

moins de neuf sifflements de baguette - le garde champêtre
ayant poussé la mauvaise foi et le sadisme jusqu'à compter comme un vêtement entier la ceinture glissée dans les ceinturons du short. . . Pour fmir, et à titre de prime de participation aux réjouissances, mes amis eurent droit chacun à un coup supplémentaire, pour la route. Le compagnon du garde champêtre tint à ne pas être en reste. En chien bien élevé, il raccompagna un brin les hôtes de son maître, lesquels ne purent apprécier l'attention, occupés qu'ils étaient à prendre 24

leurs jambes à leur cou! J'étais, moi, vous pensez bien, très loin déjà! Quand je les retrouvai, mes amis maugréaient des figures de style qui, pour être d'une poésie douteuse, n'en avaient pas moins le mérite de parfaitement représenter le garde champêtre sous l'aspect de cet équidé aux longues oreilles dont il est universellement dit qu'il ne brille pas par l'esprit. Plus prosaïquement, ils le traitèrent d'âne, «bâté» précisa Basile. Dans le même élan, ils invitèrent le ciel à gratifier le toutou d'une généreuse poignée de puces, juste pour voir. «Fou borné! » asséna encore Yves. Là-dessus, ils entreprirent de troquer les effets portant la griffe de dame Nature contre ceux qu'ils venaient d'obtenir après tant de tourments. Basile renifla les siens, fit une profonde moue et soutint qu'au lieu d'interdire l'accès à l'étang, le vieux fou gagnerait à y plonger au moins une fois le mois, leurs affaires empestant le fauve de s'être trouvés au contact de son torse. Yves insinua, mauvais, que s'il y trempait même le plus petit orteil, toute vie dans l'eau mourrait avant cinq minutes - ce qui me conforta dans l'idée que le garde champêtre était un véritable amoureux de la nature. Nous prîmes enfin le chemin du retour dans un silence aux relents de rancœur. Faut-il préciser que celle-ci n'était pas partagée par tous? Qu'il y en avait un qui était d'humeur un peu moins maussade, pour ne pas dire franchement plus joviale que les autres? C'était peut-être peu charitable vis-àvis de mes compagnons, mais je ne pouvais m'empêcher de laisser échapper de temps à autre un sourire subreptice en repensant à leur mésaventure. Que voulez-vous, je n'étais pas mécontent d'avoir abandonné à d'autres le rôle, ô combien fastidieux! de dindon de la farce. Yves dut surprendre l'un de mes sourires pUIsque après quelques minutes de marche, il suggéra: 25

«Il me semble que certains ne compatissent pas à notre malheur. ..
- C'est tout à fait mon sentiment depuis un moment!

approuva fermement le gros.
-

Quoi? Qu'allez-vous croire? tentai-je de nier
Que je...? Non, je n'oserais tout de même

l'évidence.
pas! ...

«Je pensais simplement au film dont tu nous parlais tout à l'heure... Je me disais qu'il devait être vraiment super!» soutins-je encore, d'un ton qui acheva de me convaincre que je ferais un honnête avocat. Les yeux de notre chef s'illuminèrent. « Ah ça ! Pour être super, ill' était! » Et il se lança dans un exposé qui aurait fort pu s'intituler Des merveilles que ces dames recèlent sous leurs jupes et qui ne seyait pas du tout au gamin qu'il était ni, d'ailleurs, à l'auditoire que nous constituions, Basile et moi. Mais à l'époque, nous l'ignorions. . . Réflexion faite, je pense que nous nous en doutions un peu - c'est certainement ce qui faisait tout le charme de la chose. A cet âge, on est friand des «choses de la vie» et peut-être, plus qu'à tout autre, de l'interdit. Aussi, quoique décontenancés, prêtâmes-nous religieusement attention à Yves; l'idée que les femmes se paraient de telles splendeurs tout en les dissimulant nous semblait aussi sensé qu'allumer la télévision à l'heure des dessins animés pour en affubler l'écran d'un lourd drap. Aussi découvrîmes-nous les diableries déployées par ces intrigantes pour nous foudroyer, «nous, hommes ». Nous éprouvâmes un vif contentement, bien légitime, d'appartenir à la gent masculine. Après tout, avoir recours aux armes les plus pernicieuses, c'est quelque part reconnaître la valeur de l'adversaire... Aussi apprîmes-nous que sur une femme, la dentelle était une matière «grave », et beaucoup d'autres 26

choses dont la seule évocation me plonge encore aujourd'hui dans une confusion sans nom. Nos étonnement et inexpérience parurent réjouir Yves. Grand cœur, il se proposa de nous délurer. Comme nous objections qu'il nous était impossible de le suivre au cinéma, notre chef nous assura qu'il ne s'agissait pas de cela. Ce qu'il nous offrait, c'était l'opportunité d'apprécier de visu le charme des dessous féminins. Les sujets de cette expérience seraient les filles de la classe. Le plan était « simple» : pendant que l'un de nous détournerait l'attention de notre future victime, les autres laisseraient tomber par terre un bout de miroir. Ce dernier permettrait par réflexion d'avoir accès aux « choses de la vie ». Bien sûr qu'il n'y avait pas de risque! « Que croyez-vous, je l'ai déjà expérimenté! « Un plan génial! » L'expression aurait dû nous alarmer, mais c'est bien connu, le vice est la flamme qui attire les papillons nocturnes et les calcine. Le vice est le dissolvant universel; il corrode tout ce qu'il touche. Il gangrène sournoisement la mémoire. Le vice est le bâillon de la raison. Ai-je déjà précisé que si Yves nous commandait, c'est parce qu'il avait tout le temps des « idées géniales» et surtout qu'il parvenait toujours à nous faire faire ce dont il avait envie? Il réussit à nous convaincre que dans le fond, nous n'abuserions pas des « donatrices ». Ce serait pour elles un honneur de participer à l'édification des adultes en devenir que nous étions. « Ce sera un peu comme si elles prêtaient leur corps à la science! » Alors, nous acceptâmes, le gros Basile et moi. Il ne nous vint même pas à l'esprit que les dessous que nous surprendrions sous peu n'auraient vraisemblablement rien de commun avec ceux de ces dames du cinéma. Nous tremblions d'excitation comme les petits gredins que nous étions. Basile 27

fut chargé de « trouver» dans le stock paternel le miroir, et nous nous séparâmes, comme des malfaiteurs ayant répété une dernière fois leurs rôles avant l'attaque du fourgon blindé.. .

*
Lorsque je rentrai à la maison, maman triait le riz pour le repas du soir. Je filai me laver avant qu'elle ne me fasse de remontrances sur l'heure tardive... Ma mère était institutrice et mon père ouvrier d'usine. Nous vivions dans le modeste «deux chambres-salon» d'un habitat à cour commune, maman et papa occupant une pièce, et moi l'autre. Les rares fois que nous recevions des visiteurs, je leur abandonnais la mienne pour passer la nuit avec mes parents. Une serviette à la taille, je me saisis d'un seau et me dirigeai vers l'unique robinet de la cour. Par bonheur, il n'y avait là qu'une seule ménagère et l'eau qu'elle recueillait n'était pas destinée à la toilette. Mon seau rempli, je le portai jusqu'à la douche, prenant soin d'en renverser le moins possible. Maman disait que j'étais un homme désormais. Cela me donnait le droit de puiser mon eau moi-même et de me laver tout seul, comme un grand. Je n'en tirais pas peu d'orgueil. La douche était située tout au fond de la cour. C'était un espace minuscule délimité par des briques simplement posées les unes sur les autres. Il fallait faire attention à ne pas trop s'appuyer dessus, sinon elles tombaient et là, on était à la merci du premier regard de fille. J'avais vraiment beaucoup de chance: la douche était libre. Nous étions sept familles à la partager et parfois, il fallait attendre une heure avant de pouvoir se laver. Pour être sûre que je ne serais pas en retard, chaque matin d'école, maman me réveillait très tôt, quitte ensuite à ce que je me tourne les pouces jusqu'au moment du départ. Un cocktail entêtant d'urine et de savon bon marché 28