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Transition

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Description

Milieu du XXIème siècle.


Les deux superpuissances décident de mettre fin à la guerre froide pour la domination de l'espace et se retrouvent pour signer le partage des territoires.

Tout a été prévu.

Tout va bien se passer.

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Publié par
EAN13 9791095442028
Langue Français
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Transition

André Woodcock & Thierry Fernandez

 

 

Realities Inc.

 

Un extrait de l’anthologie « QuantPunk »

à paraître en septembre 2016

 

 

Transition

 

Éclairée par la lumière du soleil, la station brillait comme un joyau dans la nuit. Le Scorpion de Jade, jonque céleste aux dorures étincelantes dont la proue s’ornait d’une fleur de lotus noir, approchait lentement, guidée par la balise automatique qui la conduirait jusqu’à la zone d’appontage. Elle replia sa gigantesque antenne trapézoïdale qui vint se loger dans le sabord supérieur. À la même distance et à l’opposé de la station, le Voile de Kali progressait à sa rencontre. Le vaisseau indien, une rutilante locomotive à vapeur, noir et écarlate, ajustait sa position par des jets de gaz sous pression. Tout aussi richement décoré que son homologue chinois, il arborait la déesse Kali en figure de proue. Chaque astronef calculait sa trajectoire de telle sorte qu’ils s’arriment simultanément – il était exclu que l’un ait la préséance sur l’autre. Les occupants se rendraient ensuite à la salle de négociation, par deux itinéraires différents, afin de ne pas se croiser.

Le Premier Secrétaire Chen N’Gom, du Parti communiste chinafricain, se détourna de sa contemplation de l’espace par le vaste hublot de proue du poste de pilotage du Scorpion. Il attendait cette rencontre avec impatience, en dépit de sa nausée. L’homme, issu d’une lignée de paysans, avait les pieds solidement enracinés dans la terre, et éprouvait beaucoup de difficultés à les en arracher pour les propulser dans l’espace. Mais, ce jour-là, il n’aurait cédé sa place pour rien au monde.

« Vous devriez vous préparer, Monsieur le Président, nous allons nous arrimer. »

Chen N’Gom acquiesça d’un signe de tête agacé, sans regarder le commandant Lien-Chung. Il se retourna néanmoins une dernière fois, guettant les manœuvres du Voile de Kali de l’autre côté de la station, cherchant une erreur qu’il pourrait exploiter par la suite. Le commandant n’insista pas et déclencha la phase d’approche.

Il vit la fleur de lotus se déplier en un long tube souple. Le « clang » sonore qui résonna dans tout le vaisseau l’informa que la jonque venait d’arrimer son sas télescopique à la structure. Le Premier Secrétaire sortit du poste de pilotage, boucla les fermetures de sa combinaison, traversa le salon et la coursive principale, suivi par Ssali, son garde du corps personnel. Ce dernier, un Ougandais tout en muscle, ex-commando spécialement entraîné pour le combat en impesanteur, le guidait d’une main experte. Ils flottèrent vers le sas, progressant par brèves tractions sur les poignées prévues à cet effet, attendirent que les pressions s’égalisent puis pénétrèrent dans l’enceinte de la station. Le reste de la délégation chinafricaine les suivit en silence et le groupe se rendit dans la salle de négociations sans échanger un mot.

De la passerelle du Scorpion de Jade, le commandant Napoléon Lien-Chung avait suivi du regard ses compatriotes parcourir le long tuyau souple menant à la station et entrer dans le sas. Il ne savait pas quoi penser. On lui avait dit très peu de choses de cette mission et ses contacts personnels haut placés ne lui en avaient pas appris davantage. Elle semblait revêtir une importance capitale pour son pays, mais le secret absolu qui l’entourait avait quelque chose de dérangeant. Et cacher des informations au commandant d’un vaisseau transportant l’un des deux plus puissants dirigeants du globe ne pouvait mener qu’au désastre en cas de pépin. Il espéra que tout se passerait bien.

 

Située au point de Lagrange L1 du système Terre-Lune, une position privilégiée en équilibre gravitationnel, la station faisait office de port d’escale et de poste de ravitaillement. Dans son voisinage, aux distances de sécurité de quelques kilomètres, se trouvaient les chantiers navals où se concevaient et se fabriquaient les matériels d’exploration et de commerce à destination de la ceinture d’astéroïdes, ainsi que le terminal de l’accélérateur linéaire qui conduisait les charges utiles vers le cycleur Terre-Lune.

La station elle-même n’était qu’un assemblage hétéroclite de modules d’habitation en métal ou gonflables, de panneaux solaires, de relais radio et de citernes de carburant. Trop petite et d’une forme trop biscornue pour qu’on puisse y reconstituer un semblant de gravité par rotation de l’ensemble, mais indispensable pour toutes les missions scientifiques et autres opérations économiques dans l’environnement lunaire.

Car le satellite terrestre ne manquait pas d’attraits. Il servait de carrière, de centrale électrique et d’avant-poste pour les régions éloignées du système solaire. C’était un comptoir prospère où se retrouvaient les plus grandes sociétés commerciales et où s’affrontaient les ego nationaux, désireux d’embellir leur image par la conquête des territoires d’outre espace, promesses d’affaires juteuses et de lendemains qui chantent.

En ce milieu de XXIe siècle, la Lune était le nouvel Eldorado.

Inde et Chinafrique se disputaient l’énorme caillou et l’escalade à laquelle ils se livraient risquait de dégénérer en conflit armé. Après plusieurs escarmouches, les deux parties en étaient venues à la conclusion qu’il serait préférable de se partager le gâteau, en violation flagrante du traité de l’espace de 1967. Les autres nations du monde, trop affaiblies, n’avaient pas voix au chapitre. Elles ignoraient tout de cette rencontre, et ne pouvaient se fier qu’à leurs services de renseignements et leurs observations.

La salle de négociations – un simple module d’habitation aménagé pour l’occasion – affectait la forme d’un cylindre ouvert aux deux extrémités. La délégation chinafricaine pénétra dans la pièce à la suite du Premier Secrétaire.

Chen N’Gom était tendu. Cette rencontre le ferait entrer dans l’Histoire. Non à cause de ce stupide accord qui allait forcément déboucher, mais bien parce qu’il serait celui qui assurerait à jamais la suprématie de la Chinafrique sur l’espace, et l’espèce humaine.

Par l’accès opposé, les Indiens entraient en rang dans la salle, menés par leur président, Ravi Sarendra. Chaque groupe se répartit à son extrémité du cylindre. Chacun se plaqua contre la paroi, se maintenant en place grâce aux poignées et aux sangles prévues à cet effet.

Chen renifla de mépris à la vue de son adversaire. Quels prétentieux, ces Indiens. Bien trop imbus d’eux-mêmes pour daigner s’allier à d’autres, comme les États-Unis, qui le leur avaient proposé à plusieurs reprises tout au long du XXIe siècle. L’eussent-ils fait qu’ils leur auraient épargné l’effondrement quand la Chine avait retiré son soutien à l’économie américaine. Les Chinois avaient eu l’intelligence de s’associer à l’Afrique, s’assurant l’accès aux matières premières indispensables à leur croissance, ainsi que de juteux marchés lorsque le continent deviendrait solvable – une vision à long terme.

La superpuissance du XXe siècle en déliquescence, le reste du monde occupé à gratter les dernières miettes à la surface de la planète, personne ne pouvait rivaliser avec l’Inde et la Chinafrique. Les deux civilisations les plus anciennes du monde étaient les seules de taille à affronter les défis de l’expansion spatiale.

Quand tous les participants furent en place, comme l’usage le voulait, l’IA de la station déclara la séance ouverte, et les tractations commencèrent.

Elles durèrent plusieurs heures, ponctuées d’interruptions, de mouvements d’humeur de part et d’autre, et ce bien que tout fût négocié à l’avance dans les moindres détails.

Puis vint l’instant historique. La formalisation de l’accord. La poignée de mains.

Chen N’Gom essuya ses mains moites sur sa combinaison. Face à lui, Ravi Sarendra s’escrimait à s’extraire des attaches de son siège. L’Indien semblait aussi nerveux et mal à l’aise que son homologue. Le Chinafricain prit une profonde inspiration et souffla doucement. Il devait se calmer et se concentrer sur les étapes à venir sans se laisser distraire.

Maintenant.

D’une pensée, Chen N’Gom accéda à son implant cybernétique et donna le signal convenu à Jade.

L’intelligence artificielle révolutionnaire du Premier Secrétaire déploya ses nanites invisibles à l’œil nu. Elles descendirent le long de son bras droit et se regroupèrent dans la paume de sa dextre, attendant le moment où les mains se toucheraient pour se...